‹ Des signes de la mortChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Qui donc jugera de cet état de vie ou de mort ? qui donc ira garantir du tombeau un infortuné qui ne doit pas encore y descendre? Assurément, c’est le médecin.

S’il peut y avoir des doutes sur la réalité de la mort, qui mieux qu’un homme de l’art pourra les faire disparaître ? Et si la vie n’est pas complètement éteinte, qui mieux que lui pourra donner de prompts secours?

Quelles sont donc en France les lois relatives à l’inhumation?

«Art. 77. Aucune inhumation ne sera faite sans autorisation, sur papier libre et sans frais, de l’officier de l’état civil, qui ne pourra la délivrer qu’après s’être transporté auprès de la personne décédée, pour s’assurer du décès, hors les cas prévus par les règlements de police.

«Art. 78. L’acte de décès sera dressé par l’officier de l’état civil, sur la déclaration de deux témoins. Ces témoins seront, s’il est possible, les plus prçches parents ou voisins; et lorsqu’une personne sera décédée hors de son domicile, la personne chez laquelle elle sera décédée, et un parent ou un autre.

«Art 81. Lorsqu’il y aura des signes ou indices de mort violente ou d’autres circonstances qui donnent lieu de le soupçonner, on ne pourra faire l’inhumation qu’après qu’un officier de police, assisté d’un docteur en médecine ou en chirurgie, aura dressé procès-verbal de l’état du cadavre et des circonstances y relatives, ainsi que des renseignements qu’il aura pu recueillir sur les prénoms, nom, âge, profession, lieu de naissance et domicile de la personne décédée. »

Un autre article règle la déclaration des décès dans les hôpitaux, drisons, de la même manière que précédemment, seulement la dé-

daration est faite par les supérieurs et "administrateurs de ces maisons.

Notre législation des décès est-elle apte à prévenir partout et constamment l’inhumation en cas de mort apparente? Assurément non : elle témoigne au plus haut point de l’incertitude des connaissances médicales. Comment confier à un officier de l’état civil, à un homme inexpérimenté en telle matière, une mission qui devrait être tout entière dans les attributions du médecin? Les signes de la mort ne sont déjà pas trop certains pour en confier l’examen à des personnes étrangères à l’art, et cependant ce sont ces personnes qui seules doivent juger de l’état de l’individu que l’on croit mort.

Du reste, cet article 77 est déjà sans autorité dans plusieurs villes ; à Paris surtout on a fait de grandes et utiles réformes. Des médecins vérificateurs des décès ont été institués; ils ne doivent pas seulement se borner à l’examen de la face, mais souvent faire l’inspection du corps tout entier; exercer encore une plus grande surveillance quand on leur présente des nouveau-nés; ils doivent annoter toutes les observations qu’ils jugent utiles à la science , à l’hygiène, à la justice. D’autres médecins inspecteurs sont chargés de contrôler les visites des premiers et d’assurer l’exactitude et la régularité du service. Puis l’inhumation n’a lieu que vingt-quatre heures après Idécl aration à l’état civil. De nombreux abus ont existé, existent encore dans les villes, dans les campagnes, et Paris en offre aussi de fréquents exemples. Des hôteliers, des parents mêmes, impatients de se débarrasser d’un sujet agonisant et voué à une mort certaine, font leur déclaration avant que le décès soit consommé. Avec la vérification par des hommes de l’art, cet abus perd beaucoup de sa gravité ; mais dans les campagnes, par exemple, qui est-ce qui le contrôlera ? Là ni visite, ni inspecteur ; la cloche du village indique seule le trépas d’un vivant; il est enseveli, mis en bière, inhumé souvent avant l’expiration du délai légal. Qui attestera que ce cercueil renferme bien un cadavre? qu’il ne dérobe pas le fruit de manœuvres coupables?

On ne peut trop entourer de précautions l’homme à ses derniers moments. Du reste, le danger d’ensevelir des vivants n’est pas la seule considération qui puisse faire réclamer la vérification des décès; elle aura de plus pour résultat de ne pas laisser passer inaperçus descrimes qui se commettent dans l’ombre. Quelques villes, mais en petit nombre, ont adopté à peu près les mêmes mesures prises par l’autorité de Paris. A Strasbourg, les médecins vérificateurs fixent le jour et l’heure de l’enterrement qui n’a jamais lieu avant quarante-huit heures; à Tours, on ne peut inhumer que vingt-quatre heures après la vérification du décès. Pourquoi ces mesures ne sont-elles pas générales dans toute la France? Pourquoi ne pas faire parvenir ce progrès jusque dans les campagnes ?

11 faudrait donc pouvoir abroger cet article du Code qui donne aux officiers de l’état civil le droit de constater la réalité de la mort et restituer cette fonction à qui elle appartient naturellement. Ces mesures sages et utiles dissiperaient ces terribles idées d’inhumations prématurées, et, de plus, la science y gagnerait. Appelons de tous nos vœux le moment où les vérifications des décès par un médecin seront généralement adoptées! C’est la sécurité pour tous.

Il est une question sur laquelle M. Josat a depuis longtemps appelé l’attention et que je veux signaler: c’est le délaissement des malades au moment de la mort. Les personnes les plus chères au mourant l’abandonnent et confient les derniers soins à des mains mercenaires ; et à peine le malheureux a-t-il rendu le dernier soupir que souvent on lui jette sur la face le drap qui le couvre. Qui sait si à ce suprême moment la vie est complètement éteinte! Est-ce que l’état de faiblesse ou d’impuissance où se trouve le malade ne devrait pas nous faire redoubler de soins et de vigilance ? Il n’en est rien cependant ; on abandonne le moribond, soit parce que le spectacle de la mort nous est pénible, soit par trop de précipitation. Qui sait si des secours intelligents ne peuvent prolonger la vie à ce corps qui va la perdre ? Notre vie n’est qu’une maladie mortelle qui

doit avoir son terme tôt ou tard; ii faut lui venir en aide jusqu’au dernier moment. Voici plusieurs observations curieuses de malades délaissés et qu’on a cependant rachetés de la mort.

«Dans le courant du mois de janvier 1842, dit M. Depaul, un jeune médecin étranger que j’avais connu à la Clinique d’accouchements, me fit demander en toute hâte, à une heure du matin, pour voir une dame qui venait d’accoucher, et dont l’état lui inspirait les plus vives inquiétudes, parce que, quelques instants après la sortie de l’enfant, elle avait été prise d’un violent frisson. Après avoir entendu le récit de ce qui s’était passé et avoir examiné moimême la malade, j’acquis la conviction que mon confrère s’était alarmé sans motif, et que le frisson qui lui avait inspiré de si vives inquiétudes n’avait aucune gravité : qu’il était de la nature de ceux qu’on observe si communément quelques instants après la délivrance, et qui témoignent seulement, sans qu’il en résulte aucune conséquence fâcheuse, du profond ébranlement subi par l’organisation tout entière.

«Après avoir fait partager la sécurité dont j’étais plein moimême, je m’informai de l’état de l’enfant que je n’avais pas aperçu; j’appris qu’il était né anémique, sans avoir donné aucun signe de vie, et qu’on l’avait regardé comme définitivement mort, après avoir pendant quelques instants employé inutilement les moyens ordinaires, conseillés en pareil cas. On l’avait enveloppé dans un drap, et il était provisoirement déposé sous une table. Je voulus le regarder par simple curiosité, et bientôt il me sembla que la région pfécordiale était le siège de quelques frémissements. La peau du visage était décolorée, ainsi que celle de tout le corps, les membres étaient flasques. Une ligature convenable avait été appliquée sur le cordon. Je le relevai aussitôt, et ayant pris un-tube laryngien, je pratiquai l’insufflation pulmonaire. Il été né depuis vingt-cinq à trente minutes environ.

Tout le corps fut enveloppé en même temps avec des linges très-

chauds. Bientôt la circulation se ranima ; des battements devinrent évidents au cœur et au cordon. Une première inspiration spontanée se fit au bout d’un quart d’heure, une deuxième survint quelques instants après. Dès ce moment elles se rapprochèrent de plus en plus; la peau se colora; 40 minutes .s’étaient écoulées a peine depuis la première insufflation que la respiration était à peu près aussi fréquente et aussi .régulière que dans l’état normal : et cet enfant fut définitivement ranimé. »

Voici un second fait que j’emprunte encore au mémoire de M. Depaul :

« On avait apporté à Portai un enfant' né asphyxié. 11 était déjà depuis quelque temps dans son amphitéâtre, lorsqu’il se mit en devoir d’en faire la dissection ; mais, au moment d’opérer, cet honorable médecin eut l’heureuse idée de lui souffler pendant quelque temps dans la bouche; au bout de deux à trois minutes, la chaleur revient, la circulation commence à se rétablir, le cœur bat et bientôt le cadavre est un enfant plein de vie, qu’il renvoie à ses parents. »

M. Trousseau, dans sa Clinique médicale, rapporte les deux faits qui suivent :

« Un des chefs de gare du chemin de fer, à Avignon, sujet depuis quelque temps à des accès de fièvre intermittente, eut plusieurs syncopes répétées. La dernière fut si profonde que l’absence complète du pouls fit croire que le malade avait succombé. Le décès constaté, on transporta le corps dans l’amphithéâtre. 11 y était depuis seulement quelques heures, quand la Providence voulut qu’un garçon de salle eût besoin d’y entrer; entendant quelques grognements, il s’aperçut de l’erreur commise, rapporta le malheu.reux malade dans son lit et appela M. Chauffard, médecin de

l’hôpital. Le quinquina fut immédiatement donné à hautes doses; les accidents cessèrent et le malade revint à la santé. »

«Un autre individu tombé en syncope étant tenu également pour mort, le drap avait été jeté sur le visage, quand M. Chauffard, l’examinant encore, constata que si les artères radiales, axillaires et carotides, ne battaient plus, il y avait quelques mouvements lents, sensibles au cœur. Il fît donner sur-le-champ le sulfate de quinine en lavement, et le mort fut sauvé. »

S’il est quelques règles à recomniander aux derniers instants de la vie, c’est d’éviter de couvrir le visage, c’est de ne pas exposer le malade à un air trop froid, de ne pas s’empresser, aussitôt le décès présumé, de transporter le corps du lit, sur un sommier de paille ou de crin. La mort peut n’être qu’apparente, nous venons d’en citer des exemples.

Les autres peuples n’ont pas reconnu davantage le pouvoir de constater la mort par des signes immédiats. En Angleterre, les iàmilles riches gardent leurs morts pendant plus de huit jours, et les pauvres aussi pendant quelques jours. En Russie, les classes supérieures conservent le plus longtemps possible le corps du défunt. En Hollande, on enterre très-tard; en Autriche, soixantedouze hèures après le décès. A en juger par leurs coutumes, toutes ces nations n’ont eu jusqu’à présent confiance qu’en la putréfaction. L’Allemagne, dominée aussi par les mêmes impressions, a créé des maisons mortuaires ; l’influence d’Hufeland propagea dans ce pays les idées de Thierry, qui n'avaient pas eu de vogue chez nous. 11 en fit établir d’abord à Weimar. Ce sont des chambres isolées de toute habitation, construites ordinairement dans les cimetières; de chaque côté d’une vaste salle, sont des cellules vitrées où l’on dépose les cadavres ; ils ont les mains 'entourées d’une corde attachée par son extrémité à un timbre métallique qui se termine dans la chambre du gardien. Ces établissements datent déjà d’un demi-siècle; jamais

personne n’y a recouvré la vie; aussi leur discrédit est complet. A Francfort, où l’on montre encore aujourd’hui un monument de ce genre à la curiosité des étrangers, il est facultatif d’y déposer les morts; là, on attend la putréfaction complète. M. Josat a vu à Mayence, «cinq cadavres dans un état de décomposition tellement avancée, que les formes, le teint, et jusqu’à la consistance des tissus étaient entièrement perdus. »

Si nous jetons un coup d’œil sur les cérémonies funèbres des anciens peuples, nous trouvons des mesures qui attestent de leurs préoccupations et de leur incertitude à l’égard de la mort. Moïse prescrivait de garder les cadavres pendant trois jours. Chez les Egyptiens, le corps, après avoir été lavé, frotté de parfums, revêtu de ses plus riches habits, était exposé pendant quelque temps: Hérodote nous rapporte qu’il leur était défendu d’enterrer leurs morts-avant le quatrième jour du décès. Chez les Grecs, l’inhumation n’était permise qu’au bout de trois jours ; plus tard, il leur fut accordé de brûler les corps, et cette.mesure, d’abord facultative, devint bientôt généralement adoptée. Les Romains exposaient aussi le défunt pendant plusieurs jours, sous le vestibule de la maison; quand arrivait le jour de la sépulture, le convoi se mettait en marche au milieu des gémissements, des cris, et des lamentations des pleureuses, du bruit des trompettes, et ce bruyant cortège accompagnait le défunt jusqu’à son tombeau. Généralement, par de sages mesures, les lieux de sépulture étaient situés hors des villes, et sur des hauteurs.

Je n’ai pas l’intention d’examiner leurs usages funèbres variant avec le génie des différents peuples ; les anciens Perses jetaient les corps à la voirie, et quand ils étaient promptement dévorés par les animaux carnassiers, c’était un honneur pour la famille. Les Égyptiens, au contraire, avaient le plus grand respect pour les morts, et leur élevaient de somptueux monuments. Le décès d’un Chinois est pour lui un jour d’éclat; jamais de sa vie il ne reçut autant d’hom-

1863. — Legludic. 7

mages et de marques d’honneur. Je m’arrête : la plupart de ces coutumes engendrées par le mysticisme et la superstition, perpétuées par l’ignorance, offrent beaucoup plus d’attrait au moraliste qu’au médecin.

Page 1