CHAPITRE r
Au moment où la vie est prête à s’éteindre, tous les sens se ferment successivement ; les fonctions intellectuelles s’affaiblissent; la sensibilité et la motilité disparaissent; on ne sent pas les pulsations dans les artères; l’oreille ne perçoit plus les battements du cœur; le corps se refroidit ; la face est pâle, décolorée ; les yeux s’obscurcissent, la cornée se flétrit ; il y a absence de mouvements et de bruits respiratoires sensibles. Est-ce la mort? Est-ce seulement l’image de la mort ?
L’histoire mentionne un nombre considérable d’inhumations prématurées, et l’on comprend sans peine que cette terrible pen.sée d’être enterré vivant ait inquiété l’homme et attiré l’attention du médecin et du législateur. Au milieu du siècle dernier, Bruhier, réunissant la plupart de ces observations, jetait l’effroi dans le monde. Qui de nous, en effet, pourrait ne pas redouter ce supplice affreux, ces résurrections de la tombe, suivies de la mort la plus cruelle ? Louis, dans ses Lettres sur la certitude des signes de la mort, essaya de dissiper ces idées terribles de morts précipitées, que la crainte, la superstition et l’ignorance perpétuaient dans les esprits; de plus, il tenait à honneur de dégager la science médicale de l’accusation d’incompétence portée contre elle.
M. Bouchut, dans son remarquable Traité des signes de la mort, a fait juslica de tous ces faits ; il analysé avec le plus grand soin toutes les observations recueillies par Bruhier et celles rapportées chaque jour par les feuilles publiques. Il examine d’abord les erreurs attribuées à des médecins, et devant l’examen rigoureux des faits viennent se briser les croyances erronées du public. Jamais Vésale n’a porté le scalpel sur un corps vivant; l’histoire de l’abbé Prévost n’offre pas plus de vérité; seul, Philippe Peu a failli être victime de trop de précipitation dans une opération césarienne, mais il a .su
s arrêter à temps. De tout cela que résuite-il ? C’est que, dans toutes les observations, on ne trouve pas un seul fait qui atteste de l’ignorance ou de l’imprudence du médecin ; et quand bien même on en eût constaté, a-t-on le droit pour cela d’accuser l’imperfection de la médecine? La science est-elle responsable des erreurs de l’homme? La faute de l’artiste n’est pas celle de l’art : Non crimen artis, quoi professons est.
Puis, dans une seconde catégorie défaits, sont réunies des observations incontestables d’enterrements prématurés ; mais toutes ces erreurs ont été commises par des personnes étrangères à l’art. Quelques-uns même de ceux que l’on disait morts furent sauvés par des médecins, d autres ne se réveillèrent qu’au moment des cérémonies funèbres, d’autres enfin que dans la tombe.
Parmi les nombreux faits recueillis par Bruhier, en voici un cité souvent : «M”® Leclerc avait été enterrée avec une bague au doigt dans le cimetière d’Orléans. La nuit suivante, un domestique, attiré par l’appât du gain, découvrit le cercueil, et, ne pouvant ôter la bague, il se décida à couper le doigt. La douleur qu’occasionna la section des nerfs rappela la personne à la vie ; elle poussa un cri qui saisit le voleur d’effroi et lui fit prendre la fuite. La femme s’étant débarrassée de son linceul, retourna chez son mari, vécut encore dix années pendant lesquelles elle eut plusieurs enfants. »
Enfin M. Boucbut réunit dans une troisième catégorie la grande majorité de toutes ces fables où le merveilleux fait si bon marché de la vérité, où l’on accueille à la légère les anecdotes les plus invraisemblables; et il en démontre aisément l’inexactitude et la fausseté.
L’examen de tous ces faits nous prouve seulement que la mort n’est pas le résultat d’un changement subit, mais bien le passage graduel d’une vie active à une vie latente, et ce n’est qu’à ce dernier état que succède la mort réelle. Qu’est-ce donc que cet état incertain, transitoire, où la vie peut persister encore sans aucune
1863. — Legludic.
manifestation intérieure et masquée sous les traits les plus frappants de la mort. Cet étal constitue la mort apparente.
Ollivier (d’Angers) la définit ; « Cet état dans lequel les fonctions et les propriétés de la vie sont suspendues ou affaiblies au point de faire croire à la mort. »
Pour M. Josat, c’est : «Un état dans lequel les fonctions organiques persistent encore quand les fonctions de la vie extérieui^ paraissent anéanties. »
M. Parrot considère la mort apparente «comme un état de l’organisme vivant dans lequel toutes les fonctions paraissent abolies temporairement ou du moins ne se manifestent par aucun signe appréciable. »
Cazeaux s’exprime ainsi : «Les deux termes de cette définition sont évidemment contradictoires , puisque la mort est caractérisée par l’absence complète des signes de la vie. Pour nous , la mort apparente est un état dans lequel, malgré l’abolition des actes de la vie animale, il reste au moins quelques-unes des fonctions de la vie organique et nécessairement les battements du cœur. » Ceci est la négation formelle de l’état syncopal. M. Bouchut partage cette opinion ; nous verrons plus loin les objections qu’on lui oppose.
La durée de la mort apparente est très-variable; elle est en moyenne de douze à quinze heures, d après une statistique de M. Josat : mais on peut se demander si toutes les observations réunies par cet auteur ont été bien constatées. En voici une sérieusement recueillie par des médecins, où la mort apparente a duré plus d’une heure; il s’agit d’un pendu, à Boston, sur lequel les docteurs Clark, Ellis et Shaw ont particulièrement suivi les mouvements du cœur ; le fait est rapporté par M. Brown-Séquard :
« Le supplicié pesait 130 livres ; il était très-vigoureux et âgé de 28 ans. La pendaison eut lieu à dix heures du matin. Ou rapporte qu’il n’y eut pas de luttes ni de convulsions. Nous ferons remarquer qu’en admettant que les observateurs émus n’aient pas pu étudier,
avec toute l’attention nécessaire ce qui s’est passé, on est forcé d’admettre, au moins, que la mort a eu lieu sans de notables convulsions; car, s’il y en avait eu, l’émotion n’aurait pu empêcher de les voir. Leur absence est une particularité intéressante qui montre que la mort n’a pas été causée par une asphyxie rapide, circonstance qui s’accompagne toujours de violentes convulsions.
« Chez le pendu examiné à Boston, on a trouvé les poumons et le cerveau à l’état normal. Comment la mort a-t elle donc eu lieu? Sans aucun doute elle a eu pour cause première une syncope subite, due à l’émotion ou à l’excitation de l’encéphale produite par la chute du corps ( de 7 à 8 pieds de haut), au moment de la pendaison;... le corps étant en'^re suspendu, on entendit distinctement les bruits du cœur, qu^^ttait 100 fois par minute, sept minutes après la suspension. Dêux thinutes plus tard, il y avait 90 battements, et trois minutes après, 60 seulement et très-faibles. Après deux autres minutes, les bruits avaient disparu.
«A dix heures vingt-cinq minutes, on fit cesser la suspension; il n’y avait plus ni bruit, ni impulsion du cœur; la face était pourpre, bien qu’un petit espace près de l’oreille eût probablement permis le passage du sang. La langue et les yeux ne proéminaient pas ; les pupilles étaient dilatées. La corde avait été attachée juste au-dessus du cartilage thyroïde. A dix heures quarante minutes, la corde fut relâchée, ainsi que les liens fixant les bras au corps. Ceci fait, le corps et la face devinrent graduellement pâles. La colonne vertébrale n’avait pas été lésée. Il n’y avait pas eu d’émission de sperme, particularité en harmonie avec 1 absence d asphyxie et l’absence de lésions de la moelle.
«A onze heures trente minutes, un mouvement de pulsation régulier se montra dans la veine sous-clavière droite. En appliquant l’oreille à la poitrine, on s’assura que cela dépendait bien du cœur, et l’on entendit, 80 fois par minute, un battement seul, régulier et distinct, accompagné d’une impulsion légère. On ouvrit alors le thorax et l’on mit à nu le cœur; ce qui n’arreta aucunement ses
mouvements pulsatoires. L’oreillette droite se contractait et se dila tait avec énergie et régularité. A midi, le nombre des pulsations était de 40 par minute. Les mouvements spontanés cessaient à deux heures quarante-cinq minutes, et l’irritabilité ne disparut qu’à trois heures dix-huit minutes, plus de cinq heures après la pendaison. Bien que le D’’ Clark ne le dise pas, il est infiniment probable que le choc entendu.par l’auscultation, avant l’ouverture du thorax, provenait des mouvements de l’oreillette droite et non des ventricules.®
Je ne traiterai pas plus longuement de la mort apparente, et je ne dirai rien de ses causes qui ^nt nombreuses : narcotisme, syncope, apoplexie, asphyxie, h^|mrrhagie.; ce serait me dé¬
tourner de la voie que je me ifliSs tracée et, aussi, dépasser les bornes d’une simple dissertation.
Il nous suffit de savoir qu’après l’abolition de la vie animale, la vie organique persiste encore pendant un certain temps. M. Vulpian, dans ses Recherches sur la durée de (a contractilité du cœur après la mort, a constaté sur des chiens que, dans certains cas, les mouvements ondulatoires, spontanés, persistaient dans les oreillettes et les veines caves plus de quarante-huit heures. M. Brown Séquard a montré plus récemment que l’iris offre des signes de contractilité longtemps après que tous les autres organes n’en manifestent plus.
N’existe-t-il pas une certaine analogie entre cet état de mort apparente et la léthargie des animaux hibernants, alors qu’ils sont soumis à une température de 0® ou au-dessous. Toutes les fonctions ne sont plus seulement ralenties, elles sont totalement abolies. La .sensibilité n’existe plus; on peut piquer, déchirer, électriser les nerfs sans faire ressentir aucune douleur à l’animal; la circulation est suspendue. Saissy a trouvé les vaisseaux périphériques presque vides , le sang accumulé et stagnant dans le cœur et les vaisseaux
abdominaux, en un mot les caractères anatomo-pathologiques de la syncope.
M. Gavarret cite de curieuses expériences qui ne sont plus faites sur des animaux hibernants.
«Le capitaine Ross plaça 30 chenilles dans une boîte qu’il exposa quatre fois successivement pendant une semaine, à une température de 42“ environ. A chaque exposition elles devinrent roides et furent congelées. La première fois, il suffit de les ramener dans une chambre chaude pour qu’elles revinssent toutes à la vie ; la seconde fois, 23 survécurent; la troisième fois, 11 résistèrent à l’épreuve; enfin , après le quatrième essai, 2 seulement purent être rappelées à la vie. Conservées dans une chambre chaude, ces deux chenilles formèrent leurs cocons; l’une ne produisit qu’une chrysalide imparfaite, l’autre fournit six mouches. »
«En Irlande, pendant l’hiver de 1828 à 1829, M. Gaymard plaça des crapauds dans une boîte remplie de terre, et les exposa en plein air, à l’influence de la température extérieure. Au bout de quelque temps on ouvrit la boite; ils étaient durs et roides comme des cadavres gelés; toutes les parties de leurs corps étaient inflexibles et cassantes; quand on les brisait, il ne s’en échappait pas une seule goutte de sang. Ces animaux avaient creusé des trous dans la terre de la boîte; ils s’étaient ainsi refroidis lentement, et étaient parvenus graduellement à l’état de congélation. Placés dans de l’eau légèrement chauffée, ils recouvrèrent la flexibilité de leurs membres à mesure que les glaçons fondirent, et en dix minutes ils revinrent complètement à la vie. M. Gaymard fait observer qu’une congélation rapide tue toujours ces animaux; pour qu’ils résistent, il faut que l’influence du froid soit graduée. »
Ces expériences nous prouvent que les grandes fonctions de la vie ne sont pas toujours interrompues quand elles le paraissent à nos sens. « L’individu, dit Bichat, vit encore quelquefois plusieurs jours au dedans, tandis qu’il cesse tout à coup d’exister au dehors. L’interruption des phénomènes externes de la vie étant un signe pre.s-
que constamment infidèle de la réalité de la mort, on ne peut se prononcer sur l’existence de celle-ci qu’après la cessation des phénomènes de la vie intérieure. »
Examinons maintenant les signes de la mort, et voyons s’il est possible, par leur observation, de distinguer la cessation momentanée des fonctions vitales de leur cessation absolue.
Mais avant, une dernière question. Peut-on prendre la mort réelle pour la mort apparente ? Évidemment non ; cependant on observe quelques phénomènes qui pourraient en imposer. Lorsqu’on tue un animal par la section du bulbe, et qu’on insuffle les poumons pendant un certain temps, la circulation continue son cours, on sent les battements du cœur, et cependant ce n’est pas la vie. On a vu, dit Burdach, la barbe croître sur des cadavres, des dents pousser chez des enfants morts; ce sont là de simples phénomènes d’exhalation. L’absorption continue pendant quelque temps après la mort. Magendie a vu qu’en exprimant le contenu des lymphatiques intestinaux, ils se remplissaient bientôt de chyle ; et cette expérience, répétée fréquemment, donna encore le même résultat deux heures après la mort.
Si l’on descend l’échelle zoologique, on voit la vie se segmenter dans les animaux tout à fait inférieurs. M. Vulpian a constaté sur des têtards de grenouilles que la queue de ces embryons, séparée du tronc, présentait pendant une vingtaine de jours des phénomènes vitaux incontestables, et atteignait bientôt une organisation plus élevée, les cellules épithéliales, les fibres musculaires, les fibres nerveuses, les vaisseaux et le sang se perfectionnant à mesure que la force vitale fonctionnait.