‹ Des sociétés animalesChapitre 1 sur 75 · LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET O · texte numérisé non relu

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408, BOULEVARD SAINT-GEIMAIN, 408

Sommaire. I. — Le problème : Qu'est-ce qu'une société d'animaux? Il n'a point d'autre histoire que celle du problème connexe : Qu'est-ce qu'une société d'hommes? — Ce problème posé en Grèce par les sophistes. — Solutions présentées : Théorie de Platon : La cité, vivant terrestre, auquel le Sage impose les lois de la vie divine. — Théorie d'Aristote : La société envisagée comme un être concret, faisant partie de la nature et étudiée par la méthode d'analyse expérimentale. — Théorie opposée de Hobbes et de Locke : La société envisagée comme une œuvre artificielle, une conception abstraite, soumise aux seules lois de la logique et placée en dehors de la nature. — Retour aux vues d'Aristote et à sa méthode : Spinoza. — Ces vues sont compatibles avec la métaphysique de Leibniz comme avec celle de Spinoza. Elles sont confirmées par Montesquieu, les économistes et Condorcet.

n. — Obstacle qui s'oppose à leur développement : l'idée d'absolu en politique; Rousseau : l'Etat conçu comme un

artifice qu'entretient la raison des citoyens perpétuellement en acte. — Premier essai de conciliation entre les deux tendances opposées : Kant. — Fichte renouvelle Rousseau. — Hegel obtient une conciliation définitive : la société, fait de nature, être organisé, en même temps qu'idée de l'esprit réalisée artificiellement : l'absolu relatif. — Joseph de Maistre, sur les traces de Yico, poursuit la démonstration du caractère spontané, naturel de la vie sociale : a L'art est la nature de l'homme. »

m. — A partir de Hegel, progrès continu des vues d'Aristote par une triple voie : L'histoire, l'économie politique, la biologie. — La sociologie constituée par A. Comte et Spencer. -^ Pénétration croissante des deux doctrines adverses Tune par l'autre. — Si le point de vue naturaliste laisse subsister la morale? Il y en a une, bien que rudimentaire, chez les animaux, en vertu des lois mêmes de la société, a fortiori chez l'homme.

tODUCTION HISTORtQUE

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1 \ '^ / il (Aristotb, Politique, I, l, 9.)

Le fait des sociétés animales est connu : il n'est pas expliqué. On ne l'a rattaché à aucune loi générale de la nature. La seule conception qui dépasse à ce sujet la constatation du fait même se rencontre comme au hasard dans les écrits des naturalistes ; ils ont appelé çà et là certaines agglomérations d'animaux colonies, républiques ou royaumes. Mais cette sorte d'appellation n*a que peu contribué à éclaircir la nature des sociétés animales ; car en même temps les politiques voulant désigner les corps sociaux par un caractère qui leur fût commun avec d'autres êtres et songeant les uns à leur industrie, les autres à leur multitude, les autres enfin à leur croissance lente et spontanée, les appelaient ici des ruches, là des fourmilières, ailleurs des polypiers ou même des arbres. De la sorte, tandis que les naturalistes obéissaient à un besoin inconscient de généralisation en comparant les sociétés animales aux sociétés humaines, les politiques suivaient le même penchant en comparant les sociétés humaines aux sociétés animales. Mais comme ni les uns ni les autres ne se préoccupaient de savoir en quoi cette comparaison était rationnelle, ils augmentaient ainsi la confusion au heu de la dissiper.

Il n'y a pas de science du particulier; ces deux

groupes de faits au moins analogues, désignés par le même mot, ne seront expliqués que quand ils auront été ramenés à une même loi parla découverte de leurs caractères communs. Cest une tentative aussi vaine que fréquemment renouvelée que celle de découvrir les lois de la vie sociale dans Thomme indépendamment de toute comparaison avec les autres manifestations de la vie sociale dans le reste de la nature. Mais il faut reconnaître qu'un simple rapprochement ne suffit pas : une étude approfondie des deux termes de la comparaison est la condition préliminaire indispensable d'une détermination exacte de leurs rapports. Voila pourquoi nous portons cette fois toute notre attention sur les sociétés animales. Quand ensuite la connaissance expérimentale des sociétés humaines sera assez avancée, la comparaison pourra être fructueuse et une généralisation destinée à les embrasser les unes ou les autres sous une même loi sera tentée avec quelque chance de succès.

Nul être vivant n'est seul. Les animaux particulièrement soutiennent des rapports multiples avec les existences qui les environnent ; et, sans parler de ceux qui vivent en commerce permanent avec leurs semblables, presque tous sont entraînés par les nécessités biologiques à contracter, ne serait-ce que pendant un court moment, une intime union avec quelque autre individu de leur espèce. Au-dessous même des régions où les sexes sont distincts et séparés, on trouve encore quelques traces de vie sociale soit chez les animaux qui demeurent; comme les plantes, attachés à une souche commune, soit chez les êtres inférieurs

INTROOUCTlOiN HISTORIQUE 9

qui, avant de se séparer de Torganisme qui leur a donné naissance, restent quelque temps soudés à lui et incorporés à sa substance. Ainsi la vie en commun n*est pas dans le règne animal un fait accidentel; elle n'apparait pas çà et là d'une manière fortuite et en quelque sorte capricieuse; elle n*est point, comme on le croit souvent, le privilège de quelques espèces isolées dans réchelle zoologique, castors, abeilles et fourmis ; elle est au contraire , et nous nous croyons en mesure de le prouver abondamment dans le présent ouvrage, un fait normal, constant, universel. Depuis les pluâ bas degrés de la série jusqu'aux plus élevés, tous les animaux se trouvent à quelque moment de leur existence engagés dans quelque société; le milieu social est la condition nécessaire de la conservation et du renouvellement de la vie. C'est là une loi biologique qu'il ne sera pas inutile de mettre en lumière. Et de plus, depuis les plus bas degrés de la série jusqu'aux plus élevés, on observe dans le développement des habitudes sociales une progression sinon uniforme, du moins constante, chaque groupe zoologique poussant toujours un peu plus loin dans un sens ou dans l'autre le perfectionnement de ces habitudes. Entin, les faits sociaux sont soumis à des lois, et ces lois sont les mêmes partout où de tels faits se montrent, en sorte qu'ils forment dans la nature un domaine considérable ayant son unité distincte, un tout homogène et bien lié dans toutes ses parties.

C'en est assez pour que la science s'y attache. Si ce que nous avançons est vrai, il y aurait déjà quelque intérêt à étabUr par des observations la généraUté du

iO INTRODUCTION HISTORIQUE

fait de la vie collective, à en suivre les manifestations de plus en en plus éclatantes dans toute Téchelle zoologique, à en chercher les lois essentielles. C'est là ce que nous allons tenter, sans nous dissimuler la nouveauté, et, partant, les difficultés de l'entreprise.

Mais des questions plus délicates, d'une portée supérieure, viendront se mêler à celte recherche expérimentale et en accroîtront les difficultés en même temps qu'elles en doubleront l'intérêt.

En effet, nous ne tarderons pas à nous apercevoir, en suivant la série des groupes sociaux formés par l'animalité, que la représentation, c'est-à-dire un phénomène psychologique, y joue un rôle de plus en plus important, et qu'elle y devient bientôt la cause prépondérante de l'association. Nous verrons dès lors que comme les éléments constitutifs du corps vivant forment par leur participation à une même action biologique un seul tout qui n'a dans la pluralité de ses parties qu'une seule et même vie, de même les animaux individuels qui constituent une société tendent à ne former, par l'échange de leurs représentations et la réciprocité de leurs actes psychiques, qu'une conscience plus ou moins concentrée, mais une aussi et en apparence individuelle. De là naîtra un double problème que nous n'aborderons pas de front dès l'abord, mais dont nous préparerons la solution au cours de notre classification des sociétés : 1* Quel est le rapport des individus avec le centre psychique auquel leur acti\îtô se rattache, avec le groupe dans lequel ils naissent à la vie comme corps séparés et comme consciences distinctes ? Comment concilier l'individualité des par-

INTRODUCTION HISTORIQUE il

ties et celle du tout? et si le tout forme un individu véritable, comment, dans l'animalité, une conscience collective est-elle possible? 2" Quelle sorte d'être est la société? est-elle un être à proprement parler, quelque chose de réel et de concret, ou bien ne faut-il voir en elle qu'une abstraction, une conception sans objet, un mot? Bref, la société est-elle un vivant comme l'individu, aussi réelle, et dans ce cas même plus réelle que lui, ou bien n'est-elle qu'une unité de collection, une entité verbale dont l'individu forme toute la substance?

La gravité de ces problèmes n'est point restée inaperçue. Ils n'ont pas encore été posés nettement au sujet des sociétés animales, mais ils ont été agités plus d'une fois à propos des sociétés humaines. Çà et là dans ces controverses, le fait des sociétés animales a été indiqué sommairement, et on s'en est servi comme d'un argument pour soutenir les doctrines les plus opposées. Il nous appartient donc, avant d'entrer dans l'étude de ce fait, de passer en revue les principaux systèmes de philosophie sociale, ne serait-ce que dans leurs principes essentiels, d'abord pour découvrir quelles sont les solutions diverses que comporte le problème de la vie sociale en général, ensuite pour déterminer quelles sont les théories produites jusqu'ici, bien qu'en passant, par les philosophes sur les sociétés animales en particuUer.

ii llfTRODUCTION HISTORIQUE

Les premiers qui aient, en Grèce, présenté une vue synthétique sur la nature de la société humaine sont les Sophistes. Quels sont ceux (Ventre eux à qui nous devons faire honneur de cette conception? L'antiquité est muette à ce sujet; il semble que les idées que nous allons exposer appartenaient moins à un homme ou même à un groupe d'hommes qu'à un temps et à une société. Elles paraissent s'être répandues ;i Athènes comme d'elles-mêmes vers le moment où florissaient les Sophistes et n'avoir reçu d'eux qu'une forme plus frappante et des développements plus hardis. C'étaient à la vérité plutôt les citoyens épris de nouveautés qui les adoptaient ; mais ils les adoptaient sans cesser d'être et de se croire honnêtes citoyens; et tandis qu'ils s'en servaient avec empressement pour critiquer les anciens abus, ils étaient loin de se douter qu'ils exposaient ainsi le vieil édifice de la cité à une ruine irrémédiable.

Les Sophistes pensaient donc en général plus ou moins explicitement (c'est Platon, un ennemi, qui résume ainsi leur doctrine) que le monde se divise en deux parts : l'une régie par la nature et ses lois immuables, l'autre gouvernée par l'arbitraire volonté des hommes (Lois^ 889, b). La première est immense : tous les êtres inanimés et animés, Thomme lui-même en tant que production de la nature, y sont compris; la seconde est petite et inféconde, elle ne contient que les œuvres humaines, nos instruments, nos demeures, nos lois et nos croyances. De là, deux sortes de manière d'être : parnature (fO^ci), par position ouartiliciellement (Occm).

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