‹ Des sociétés animalesChapitre 30 sur 75 · INFUSOIRES · texte numérisé non relu

INFUSOIRES

mûriforme, se revêt ailleurs de cils qui lui permettent de se mouvoir. Telles sont les Synamibes de Haeckel (Monadiens agrégés de Dujardin). « A l'île de Eis-oe, près de Bergen, dit le naturaliste allemand (Histoire de la création, trad. française, p. 380), je trouvai nageant à la surface de la mer des petites sphères très élégantes composées de trente à quarante cellules piriformes et ciliées^ se réunissant toutes en étoiles par leur extrémité amincie au centre de la sphère. Au bout d'un certain temps, la masse se désagrège ; les cellules vaguent isolément dans l'eau à la manière de certains infusoires ciliés. Elles coulent ensuite au fond, et peu à peu prennent la forme d'une amibe rampante. Elles se revêtent ensuite d'une membrane, puis, par une scission réitérée, elles se divisent en un grand nombre de cellules, tout à fait comme l'ovule se segmente. » Ce mode de développement appartient à toute la famille des Volvocinés (Claparède et Lachmann, 2* mémoire, p. 52). Mais déjà ici, un certain perfectionnement s'est opéré. Presque toujours la division des cellules s'accomplit à l'abri d'une enveloppe commune ou Kyste. C'est le cas du moins chez les Stephanos^ phœra. a Chaque Stephanosphœra se compose normalement de huit individus associés en famille dans une enveloppe glutineuse commune. Une triple division binaire (2, 4, 8) s'effectue chez chaque individu, de manière que l'enveloppe commune se trouve renfermer huit groupes de chacun huit individus. Chacun de ces groupes sort par une déchirure de l'enveloppe commune et forme une nouvelle famille. Parfois aussi

les individus quittent isolément +a famille et mènent

chacun pour son compte une vie errante (Glaparède et Lachmann, loc. cit.) » (Etiglena viridiSj « qui pourrait toutefois être un végétal », dit Huxley). «Les Euglènes s'enkystent dans une capsule incolore, résistante. Dans ce kyste s*opère une multiplication fissipare suivant la série 2, 4, 8, 46, 32, etc. » (Id., p. 47.) Le Volvox proprement dit {Volvox globator^ « qu'on s'accorde généralement aujourd'hui à regarder comme une plante » Spencer, Biologie) présente les mêmes faits. Il est composé par un agrégat de cellules dont l'union est constante, a Parfois certains individus d'une famille deviennent excessivement gros.... Bientôt ces sphères s'entourent d*une substance gélatineuse, présentantdes pointes coniques diversement découpées..» (Id., p. 50.) La famille parente meurt alors et le kyste passe immobile au fond des eaux Thiver ou la saison sèche pour se résoudre ensuite en individus qui deviendront des familles. Les jeunes Grégarines s'enkystent de même dans le corps des mollusques, où elles vivent en parasites (Van Beneden, Parasites et commensauXy p. 145.) Chez les Radiolaires sociaux l'enveloppe commune atteint la solidité d'une carapace

(H.-ECKEL, p.389.)

Ce fractionnement d'une cellule mère en un nombre considérable de celljiles se présente à Torigine de tous les animaux supérieurs ; il est connu sous le nom de segmentation. Comme les infusoires que nous avons cités, l'animal supérieur, avant d'apparaître même à l'état d'embryon, offre l'aspect d'une mûre ou d'une framboise, c'est-à-dire d'une sphère garnie de mammelonnements d'abord mal définis, mais qui revêtent

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de plus en plus les caractères de la cellule. Les insectes, les araignées et quelques crustacés sont, si nous en croyons M. M. Edwards, les seuls chez lesquels la segmentation n*ait pas lieu ou se produise avec un caractère beaucoup moins décidé ( Physiologie^ vol. VIII, p.4(M.) Cependant, d'après Huxley, le caractère conamun de tous les Métazoaires, c'est-à-dire des animaux invertébrés autres que les infusoires , est la production d'un blastoderme par le fractionnement de cette cellule nucléée primitive.

Nous n'avons vu jusqu'ici que des groupements par simple juxtaposition. Des groupements où chaque individu composant serait porté par un pédoncule distinct et rattaché ainsi aux autres membres de la société dénoteraient une organisation un peu plus élevée. La forme générale qui en résulterait serait soit rameuse, soit sphérique. La forme rameuse est en effet réalisée chez les Vorticelles, désignées par MM. Claparède et Lachmann sous les noms de DendrosomeSy à'Epistylis, de Carchesium et de Zoothamnium (pages 441, 151-153, 160, 2' mémoire.) ce L'arbre d'Epistylis présente toujours des ramifications dichotomiques parfaitement régulières. Celles-ci croissent toutes avec la même rapidité et les indiviclus sont par suite tous et toujours portés à la même hauteur, de façon à se trouver dans un même plan horizontal. Il résulte delà qu'une famille d'Epistylis présente une forme comparable à ce qu'on appelle en botanique une inflorescence en corymbe. » ( Fait général chez les Zoothamnium, 1" mémoire, p. 103). Les tiges sont vivantes comme les corps, s'accroissent avec eux et se contractent tou-

tes OU isolément quand la colonie est menacée. (Voir, pour ce qui concerne la famille des Vorticellines, ce premier mémoire, à partir de la page 94.) Les Vorticelles, bien qu'immobiles, sont placées, sans conteste, au premier rang des infusoires. Aucun animal ne semble reproduife cette forme rameuse dans son développement primitif. La forme sphérique est nettement accusée par les Volvox adultes. Des cordons distincts partant de chaque individu lient ensemble tous les membres de la famille , qui nagent de conserve au moyen de cils appartenant à chacun d'eux. (Clap. et Lach., p. 57.)

Chez les Gonium, ces cordons sont produits par des prolongements en pointe de chaque individu (loc. cit., p. 57.) Cela les rapprocherait des Synamibes qui sont, comme on Ta vu, réunis par leur extrémité amincie au centre de la sphère, et prennent également, en raison de celte structure, une apparence étoilée, si les Gonium ne présentaient une disposition qui les place, au point de vue social, au-dessus des Volvox euxn.êmes. En effet, leur accrescence est tabulaire et non sphérique. « Un Gonium se compose de seize individus réunis en famille sous une forme tabulaire dans une enveloppe gélatineuse (Id., p. 54.) » Le tout est doué de mouvement comme les Volvox. Nous pensons que ce type de disposition sur un plan est supérieur aux autres, parce qu'il se rapproche de la disposition linéaire dont nous chercherons bientôt à étabUr la supériorité sur tous les autres types, a On voit les Gonium se balancer avec grâce, pirouetter, se tourner en avant, en arrière, se ployer majestueusement; ils for-

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ment une chaîne qui se promène en décrivant toutes sortes de figures. » (Turpin cité par Cl. et L., 2« mémoire, p. 55.)

Maintenant en quoi consiste T unité sociale de ces différents groupes d'individus élémentaires? Il faut le reconnaître, le concours qu'ils se prêtent mutuellement est à peine discernable. Ils gagnent sans doute par leur association un plus gros volume, avantage appréciable dans ce monde des infusoires où la voracité des appétits condamne les plus petits à être dévorés ; ils gagnent une enveloppe plus ou moins résistante, autre mpyen de protection. Ils gagnent, grâce aux cils qui garnissent chez les Synamibes les cellules extérieures, une motilité plus vigoureuse et plus variée peut-être ; et quant aux Vorticelles, comme il est probable que la proie digérée par l'individu profite à tous les autres, c'est un avantage encore pour elles que d'occuper un espace plus grand et que d'étendre ainsi Taire d'embuscades commune. Néanmoins, combien ce concours est encore faible et mal défini ! Il ne peut en être autrement là où la division du travail physiologique est aussi peu avancée. Tous les membres de ces sociétés rudimentaires n'ont-ils pas ou peu s'en faut le même emploi? Voilà pourquoi l'unité collective peut être presque dans tous ces cas rompue impunément quand les individus se séparent pour se reproduire. La soudure organique, le lien matériel qui les attache ne saurait fonder une société quelque peu relevée tant que les individus composants ne sont pas physiologiquement solidaires.

SiTunité du tout est faible, l'individualité des parties

tu SOCIÉTÉS DE xcntmo!!

ne Test pas moins: rime est en raisou directe de Tautre. En effet, par cela même que chacune des parties peut se suffire à elle-même, ce qui parait en un sens le plus haut degré d'individualité, elle ne se distingue des autres par aucun caractère propre, ce qui en est le plus bas degré à un autre point de vue. Pour rester indépendantes toutes restent à peu près similaires ; c*est Tindividualité du grain de sable.

Quelle peut être la cause de ces groupements au plus bas degré de Tanimalité ? Nous sommes ici réduits à des conjectures. En somme, ce qu il s'agit de découvrir, c'est ce qui détermine la partie d'une cellule qui Vvi se détacher d'elle par scissiparité à rester unie avec la partie mère, et cela non pas seulement une fois, mais autant de fois qu'il y a de membres dans l'agrégat. Certes, si l'on admet qne cette duplication répétée est avantageuse, la sélection tendra à la conserver : ici, en effet, la sélection naturelle jouera uu rôle indispensable en l'absence de tout discernement. Mais ici encore si la sélection peut expliquer la fixation de Thabituda sociale, elle ne peut en expliquer la naissance. Faut-il admettre que dans certains cas, sous Tinfluence des circonstances, la scission des cellules a été retardée en quelque sorte par hasard et que pendant le peu de temps qu'a duré cefte union, les avantages en ont pu se manifester? Cela est douteux. Faut-il croire qu'au contraire la prolifération a été, toujours en un cas fortuit, grâce à un excès de nutrition par exemple, tellement rapide qu'elle a prévenu les effets de la scissiparité et que dès lors l'avantage obtenu a assuré la survivance de la colonie? Le champ reste ouvert aux hypo-

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thèses. La sociologie naît en ce moment ; nous croyons mieux servir la science nouvelle en signalant ce problème qu'en le déclarant prématurément résolu.

Quant à la forme de ces sociétés, elle semble suffisamment justifiée par l'absence de raisons qui en détermineraient une autre. Les Synaraibes et les Volvox sont sphériques, parce que les cellules qui les composent se disposent ainsi nécessairement dans leur fractionnement successif. Et si chacune de ces cellules s'étoile, c'est en se pressant comme cela est inévitable contre ses voisines. Les grains de raisins serrés l'un contre l'autre sur une grappe bien fournie prennent la même apparence. Mais pourquoi les Vorlicelles ontils adopté la forme rameuse? Peut-être en verronsnous une raison suffisante dans ce fait que les individus de cette famille sont pourvus d'une bouche et d'un anus,viventdeproie,etont par conséquent une activité nutritive assez intense, ce qui les force à être quelque peu éloignés les uns des autres. De là la naissance du pédoncule. Chez les Synamibes, au contraire, et les Volvox, les individus se nourrissent par imbibition et ne se nuisent pas parleur proximité.

§ 2. Sociétés de nutrition présentant une communication vasculaire. — A. Les Polypes. — Nous voici donc en présence d'une première sorte d'individus composés. Si nous supposons que ces individus s'agrègent à leur tour et forment un tout permanent, nous concevrons la possibilité d'une individualité d'espèce nouvalle, à savoir composée d'individus déjà composés, bref, d'un second degré de composition sociale. Tel

est, en effet, le mode d'association réalisé par les Polypes.

La loi posée par Dujardin s'applique encore à ce groupe d'animaux agrégés. Ils naissent tels, et leur expansion la plus large a toujours pour point de départ non des animaux multiples qui se seraient agglomérés, mais un seul germe (larve née d'un œuf ou bourgeon) qui s'est accru de proche en proche. Cette loi est de la plus haute importance ; nous la verrons se traduire en une loi analogue dans l'étude des faits de reproduction.

Entre les Infusoires et lés Polypes, entre les sociétés (lu premier et cellps du second degré de composition, il n'y a pas de transition à signaler parmi les animaux complètement développés. Seuls les Spongiaires semblent en offrir une ; mais leur développement étant encore mal connu (Revue scientifiquey 3 juillet 1875), nous nous bornerons à les mentionner. Il faut donc recourir aux formes larvaires des Polypes pour trouver le passage exigé par le principe de continuité. Qu'une cavité se creuse dans le Synamibe, qu'une ouverture se fasse à l'une de ses extrémités, que l'outre ainsi formée prenueune forme ovale et se fixe par l'extrémité opposée à l'ouverture, qu'enfin des cils naissent à la surface des cellules internes, nous obtenons le Polype simple. Il ne nous restera plus pour concevoir la forme typique des Polypes agrégés qu'à imaginer que le premier Polype se scinde à demi en deux parties dont chacune s'ouvre sur une cavité commune (MiLNEEDWARDSjCorflZ/fatres, vol.I, p. 14). Le procédé différent du bourgeonnement aboutit au môme résultat. La seconde forme d'associa-

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tion est donc constituée par l'agrégation d'individus composés, qui sont unis non seulement par la juxtaposition de leurs éléments et la soudure de leurs tissus, mais encore par Tabouchement permanent de leurs cavités. Le vrai lien social est ici par conséquent le liquide qui va de l'un à l'autre, chargé d'éléments organiques ou cellules à l'état libre, dont la fonction est d^céroitre et de renouveler sans cesse les éléments do chaque iijdividu composé (1).

Nous proposons pour ce genre de sociétés le nom de b/asfodémes, l'appliquant indifféremment soit aux réunions d'individus, soit aux individus composés d'organes plus ou moins distincts, pourvu que les parties composantes soient nées sur une même souche et restent normalement soudées entre elles. Cette division correspondexactement à ce que le naturaliste allemand Jaeger appelle individualités mor})hologiques et a beaucoup de rapports avec les Bions de Haeckel. Par le terme de Bions, Ha)ckel désigne toutes les formes terminales auxquelles aboutissent vers la fin de leur développement les individus ou réunions d'individus. Nous préférons le mot de Blastodéme en raison de sa clarté et de sa signification sociologique précise.

(1) Sûpppsona qu'à un moment donné de la croissance d*un polype primitivement simple, deux centres d*aclivité vitale viennent à s^établir Fun à côté de Taulre au milieu du disque tentaculifère et continuent à déployer parallèlement des forces égales : l'individu primitivement unique sera bientôt partagé en deux moitiés tout à fait semblables entre elles. Chacune de ces portions tendra à se compléter comme individu, et si elles se séparaient, elles constitueraient deux polypes complètement distincts; mais la séparation ne se fait jamais chez les coralliaires suivant toat€ la longueur de ranimai, et la fissiparité donne toujours lieu à un corailiaire composé dont les divers polypes sont réunis au moins par la base et ont un pied commun » (M. Edwards, Corail., ^ p. 75).

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Dans aucun des trois ordres déterminés par M. Milne Edwards, Acalèphes, Zoanlhaires et Coralliaires, (Hydrozoaires, Actinozoaires et Coralligènes de Huxley ; parmi les Cœlentérés, lesCténophores seuls ne donnent jamais naissance par gemmation à des organismes composés), dans aucun île ces trois ordres, disonsnous, quel que soit le nombre des Polypes, quelle que soit la forme des polypiers, il n'est dérogé à ce principe. Sans nous étendre sur toutes les diverses modifications du type essentiel, qui sont suffisamment connues et relèvent de la biologie, nous allons décrire les principales, d'après le naturaliste allemand Jœger, qui a donné dans son Manuel de Zoologie une très savante étude des Individualités, tant biologiques que morphologiques. (Voir à TAppendice.) Ensuite nous déterminerons la signification sociologique des matériaux que la biologie nous livre.

Suivant Jaeger, la réunion d'individus dans le groupe des Cœlentérés se forment parles procédés génétiques suivants : 1° par bourgeonnement latéral ; 2<'par scission transversale incomplète (strobilisation) ; 3* par division longitudinale.

1** Par bourgeonnement latéral. A partir d'un individu primaire ou axe principal, des individus secondaires ou axes supplémentaires bourgeonnent de divers côtés plus ou moins irrégulièrement, en sorte que l'ensemble forme une trochée à laquelle on a donné le nom de Cormus. Ce procédé est le même que celui par lequel se forment les organes de l'animal, et il est très difficile de distinguer pour cette raison les individus secondaires des organes. A notre sens, il n'y a même

pas lieu la plupart du temps de chercher à établir cette distinction. Quand les individualités ou organes ainsi formés sont semblables, le cormus est dit monomorphe ; quand ils diffèrent, le cormus est dit alors polymorphe. Ce polymorphisme, qui atteste une division supérieure du travail physiologique, se manifeste de différentes façons. Tantôt les individualités terminales offrent seulement une différence d'élévation ; tantôt les unes sont cylindriques, tandis que les autres sont foliacées ; tantôt les unes se groupent pour former un appareil complexe, les autres restant simples et isolées. Les Hydrozoaires montrent de très curieux exemples de ce groupement ultérieur d'individus nés sur une même souche à laquelle ils restent encore attachés par le pied. Quatre ou huit individus disposés en cercle se soudent parleurs bords pour former un périgoniiim : un auti'e, situé au centre, demeure libre et joue le même rôle que le pistil et l'ovaire dans un végétal. L'ensemble forme une véritable fleur animale. Une nouvelle différenciation nous montre chez les Siphonophores des fleurs sexuées et des fleurs asexuées, ces dernières connues sous le nom de cloches natatoires. Il arrive souvent que les fleurs fécondes, après avoir vécu sur le cormus, comme la fleur sur la plante, se détachent, et que, comme elles peuvent se nourrir, elles croissent en volume et mènent une vie indépendante. On a vu là un phénomène de génération alternante. Metschnikoff et après lui Huxley n'y voient qu'une dissociation de parties analogue à la fructification végétale, et considèrent les médusoïdes (méduses à yeux nus) comme des organes générateurs (gonophores) détachés de l'hydrosome, capables seu-

lemcnt de mener une existence indépendante. Nous souscrivons avec M. Jaegél* à cette opinion, pourvu qu'il soit entendu que ces fruits de médusaires sont aussi bien des individus que des organes et qu'il n'y a pas une opposition véritable à établir entre ces deux formes de la vie. (Huxley, Anatomie comparée,^. 75, trad. franc.). Un fait analogue se rencontre à un degré plus élevé de l'échelle zoologique ; Thectocotyle de certains Mollusques se détache ainsi de l'organisme mâle : mais il ne représente qu'un sexe et ne peut se nourrir; il n'a presque plus aucun titre au nom d'individu.

^ Par division transversale incomplète. Les seuls exemples de cette formation d'un cormus en chaîne chez les Cœlentérés se trouvent, suivant Jaeger, parmi les Hydrozoaires, et nous sont fournis par les méduses Lucemaires et la plupart des Discophores à un état passager de leur développement. Le premier individu, fixé au sol, se divise transversalement par une série d'étranglements en un certain nombre de disques à huit franges qui ne sont plus unis entre eux que par une adhérence légère. Bientôt ces disques se détachent les uns après les autres de la tige qui leur a donné naissance, et ils mènent une vie séparée. Ce sont les vraies méduses. Ce mode de formation a reçu le nom expressif de strobilisation. L'auteur que nous suivons en ce moment rattache au procédé génétique ainsi nommé la formation des cormus en chaîne qui constituent les Vers rubanés. Cette assimilation nous paraît problématique, l'accroissement des cormus se faisant dans les deux cas par ordre inverse, chez les Discophores du pôle aboral au pôle oral, chez les Vers rubanés de la tête a

Textrémité opposée. Remarquons avant de passer à la troisième catégorie que les faits cités ici sont d'ordre éminemment transitoire et ne peuvent guère servir à caractériser un groupe distinct de sociétés.

3" Par division longitudinale incomplète. Ce caractère est bien plus constant et général. Tantôt les rameaux ainsi formés bifurquent, tantôt ils restent unis en faisceaux (fasciés). Les Madrépores nous offrent des cas de fasciation remarquable. La bifurcation se voit chez un grand nombre de coraux qui sont alors arborescents. Les rameaux se distinguent de ceux formés par bourgeonnement latéral en ce qu'ils se développent d*une manière absolument irrégulière et ne se laissent pas distinguer en individualités primaires, secondaires et terminales. Tous ont la même valeur morphologique et biologique (1).

Si nous cherchons d'abord quelle est de toutes ces sociétés de même ordre la plus parfaite, nous verrons du premier coup d'œil que les éponges doivent être placées au dernier rang, quel que puisse être d'ailleurs le résultat des investigations 4ont elles sont maintenant l'objet. Les Polypes qui les composent ressemblent aux infusoires pour la pauvreté de leur organisation et la transparence de leurs tissus. Aucune autre division du

(i) Ce passage, où nous prenons pour guide M. Jœger^ ne se trouvait pas dans notre première édition. Nous n'avons connu sou chapitre sur les iodividualiiés, et même sou nom et son existence, qu*au moment où la plus grande partie de notre tr.ivail était achevée. Les coïncidences qui se renconlreut ainsi entre ses conceptions et les nôtres sont donc bien faites pour montrer que la sociologie, telle que nous Tentendons, est un fruit naturel de la science contemporaine. Du reste, le lecteur trouvera en appendice le chapitre de son Manuel où il traite ces questions.

travail ne s'observe dans leur groupement que celle qui s'établit entre les parties munies de cils ; les unes attirent Teau de mer dans les pores de l'éponge, les autres l'en expulsent, sans que du reste les courants aient rien de régulier. La circulation qui s'ensuit est, comme on le voit, assez étrange: ce n'est pas celle d'un liquide propre à l'animal, préparé dans ses cavités et contenu par elles; c'est celle d'un liquide étranger et elle n'a pas d'autre but que d'amener les aliments à la portée de membres de la colonie. En somme, l'unité collective est problématique, parce que les individualités partielles sont à peines définies (1) : on pourrait discuter longtemps sur la question de savoir si cette unité est individuelle ou non, sans aboutir à aucun résultat. Il en est tout autrement des Acalèpbes sociaux dont le Physophore sera pour nous le type. Celui-ci présente une division du travail assez notable. Les colonies qu'il compose sont formées de trois sortes de parties distinctes ; les unes qui se nourrissent, les autres qui attaquent, les autres enfin qui propagent l'espèce, celles-ci doubles déjà. De plus, le ruban auquel ces diverses parties sont attachées est le siège d'une circulation à laquelle les fils individuels participent, et la colonie tout entière est suspendue au sein des eaux par Taction d'une outre gonflée d'air située en tète de la rangée, tandis que des cloches

(1) c LMndividualilé de ces animaux est si peu prouoncée que deux tpongil/es', amenées eu cotUact Tuac avec Tautre', ue tardent pas à se fusionner en une seule ; taudis qu'elles peuvent se diviser spootaDémeot ou être séparées arliQcielleaient en différentes portions, doot ch«cune conservera son exi.^lence indépendante. » (Huxley, op. cit., p. 50).

natatoires lui servent à se diriger. Chez les Prayas, cette division du travail vraiment remarquable est encore soumise à une organisation plus parfaite ; les fils reproducteurs et les fils urticants, au lieu d*être disséminés sur le ruban principal, se trouvent joints aux individus nourriciers et sont placés en quelque sorte sous leur dépendance ; chaque groupe enfin a sa vessie natatoire et s'abrite sous une plaque protectrice spéciale. Ce sont là des caractères assez relevés. Les Coralliaires cependant, surtout les Côralliaires à polypier (Sclérodermes, M. Edwards), bien que fixés au sol et n'offrant qu'une seule espèce d'individus sans organes sexuels extérieurs, soutiennent la comparaison grâce à trois avantages considérables : 1° le support pierreux qui les protège; 2° l'aspect défini de leurs éléments histologiques ; 3® et surtout, la haute organisation de leur système circulatoire. Le corail algérien ne nous parait pas avoir de rivaux sous ce rapport dans Tordre des Polypes tout entier, du moins parmi les Polypes sociaux. Chez les seuls Alcyonnaires en effet ( dont le corail fait partie), se rencontrent cette tunique de vaisseaux réguliers environnant l'arbre pierreux et servant à son développement en même temps qu'à la circulation générale, et ce lacis capillaire de petits vaisseaux irréguliers dont les branches, se répandant partout dans la substance du tissu mou, y vont porter de toutes parts le fluide nourricier.

Insistons ici sur deux considérations qui, comme on va le voir, ont une portée assez étendue.

On regarde trop souvent la faculté de se mouvoir librement comme conférant à ceux qui en sont doués

une supériorité décisive sur ceux qui en sont dépourvus. Un des plus curieux exemples de cette opinion se rencontre dans les ouvrages de M. Paul de Jouvencel. Racontant le développement de Tépon^ge, il ne peut constater qu'elle se fixe après avoir voyagé, sans se sentir pris de pitié pour elle. « Cette destinée des Spongiaires, dit-il, inspire une sorte de terreur. En eux les choses marchent à rebours. A peine l'être doué de mouvement a-t-il manifesté la supériorité de son type animal qu'une catastrophe subite le frappe d'immobilité ; et aussitôt ce corps est en proie à un travail de dégradation proportionnel à son développement. Il retombe bien au-dessous de la plante. Il ressemble à un paquet de filasse embrouillée, reste de la décomposition d'un végétal mort. Dans sa chute qui se continue, il descend encore plus bas ; il tend à devenir pierre, il s'incruste de chaux, de silice pas même cristallisée. C'est effrayant! » Apparemment le sort du corail n'inspirerait pas à l'auteur d'autres sentiments que celui de l'éponge. Et pourtant ni l'un ni l'autre ne méritent tant de pitié. Il est vrai que la perfection vitale semble en raison directe du mouvement déployé; mais le mouvement est susceptible d'applications diverses, et la seule manière de l'exercer n'est pas le changement de lieu. Un organisme sédentaire peut dépenser autant de mouvement qu'un organisme mobile. Seulement, dans ce cas, le mouvement sera interne et l'organisation gagnera ce que la faculté locomotrice aura perdu. Les êtres sociaux surtout ne paraissent que pouvoir difficilement se constituer hors des conditions de la vie sédentaire. Il y a précisément

dans la formation d'un tout social un travail d'organisation qui attire à l'intérieur toutes les forces de la masse agrégée et ne souffre pas qu'aucune partie en soit distraite pour tout ce qui n'est pas directement nécessaire à cette formation. C'est du moins ce qui arrive pour la plupart des Polypes. On ne sait pas encore les lois de cette transformation des mouvements, mais le fait même ne parait pas douteux. Il suffit pour nous autoriser à regarder les Coralliaires, bien que fixés, comme supérieurs aux Âcalèphes flottants. Si Ton veut apprécier d'ailleurs ce principe d'après lequel une colonie sédentaire serait inférieure dans tous les cas à une colonie errante, on n'a qu'à le transporter des sociétés animales rudimentaires aux sociétés humaines : est-ce que les tribus voyageuses qui parcourent de vastes territoires de chasse sont supérieures par ce fait seul aux populations fixées ?

Il est un autre point sur lequel une méprise est à éviter .lu sujet de l'économie organique des Coralliaires. Le critérium de la perfection vitale accepté généralement par les physiologistes anglais c'est le degré où a été poussée dans chaque être la division du travail ou la spécialisai ion des fonctions. M. Spencer luimême a cru d'abord que ce fait était le fait essentiel de toute évolution vitale. (Premiers principes, trad. Cazelles, p. 359.) A ce titre les Acalèphes et les Physophores en particulier devraient être placés assez haut dans l'échelle des sociétés, car, au témoignage de Haeckel, ils offrent « une division du travail réellement prodigieuse. » Mais ce passage du simple au composé ne résume pas à lui seul le progrès vital. M. Spencer

l'a compris en y réfléchissant davantage , et à cette première condition il en a ajouté une seconde qa*il appelle le passage d'une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente. En d'autres termes la cohésion, l'unité, la concentration organique bii paraissent devoir accompagner la différenciation des parties. L'exemple présent est une preuve de la nécessité de cette correction. Supposons que le Physophore ait encore des parties plus hautement différenciées, si ces parties restent presque indépendantes les unes des autres, si l'organe spécial chargé d'en rapporter l'action à une fin unique reste le siège d'une activité faible, l'unité de l'ensemble sera mal définie et la société entière vivra d'une vie dispersive, incohérente. Le Coralliaire au contraire est constitué essentiellement par un arbre solide, enveloppé d'un tissu qui le fabrique ; ce tissu est le siège d'une circulation active et les polypes particuliers y prennent naissance. « A côlé de la vie propre individuelle des polypes, il en est une autre, indépendante de l'individualité de chaque habitant de la colonie, et qui appartient à tout le zoanthodème qu'on peut regarder alors comme un seul être... Comment ne pas voir que l'individu isolé perd ses droits devant ceux de la communauté^ quand il lui a fourni sa part d'action ? » (M. Lacâze Duthiers, Le Corail, p. 81.) Là est à notre avis la supériorité des Coralliaires, et particulièrement des Alcyonnaires sur les Acalèphes. On peut dire il est vrai qu'elle n'est obtenue que par une différenciation nouvelle ; mais le point sur lequel porte la division du travail n'est pas indifférent. Eût-il porté

sur les individus comme chez le Physophore, le résultat social eût été mince. C'est parce qu'il porte ici sur l'organe central qu'il place la société à un échelon supérieur. Et si l'on y regarde de près, on verra que cet organe composé , non de polypes eux-mêmes composéSy mais de cellules simples, d'éléments histologiques directement agrégés en une masse continue, est en un sens un individu lui aussi, auquel les autres sont subordonnés, puisque leur vie dépend de lui plus que la sienne ne dépend de chacun d'eux. En effet le zoanthodème peut se passer d'un nombre considérable de polypes ; aucun polype ne peut se passer du zoanthodéme duquel ils reçoivent le liquide nourricier. Et l'individualité de la société tout entière est précisément en raison directe de celle de l'organe central qui la représente, j'allais dire qui la personnifie. En sorte que ce qu'il faut considérer, si l'on veut apprécier ici

le degré de perfection vitale (ou le degré de perfection sociale), c'est moins la somme de la division du travail que le sens, la direction de cette division. Il y a une complexité organique qui est une déchéance, il y en a une autre qui est un progrès. Disons donc que si le corail est intéressant à considérer comme société, c'est qu'il offre une délégation ou concentration du travail vital pour l'accomplissement d'une fonction essentielle à la vie, et qu'il présente ainsi les premiers linéaments de Tindividualité collective. Si nous suivions cette délégation du travail vital dans toute l'étendue du domaine sociologique, nous la verrions s'accentuer à mesure qu'on monte dans l'échelle des sociétés. Son dernier terme dans Tordre des sociétés que nous étu-

(lions en ce moment, à savoir les sociétés de nutrition, c'est le* cerveau des mammifères supérieurs.

B. Les Molliiscoïdes. — Les Bryozoaires et les Tuniciers nous semblent appartenir au même groupe social que les Polypes, bien qu'une partie d'entre les Tuniciers offre, avec des arrangements spéciaux, le plus haut degré de complication dont ce type de société soit susceptible. Le lien commun qui unit les individus partiels est encore la circulation vasculaire, c'est-àdire la communication de cavités où circule un même liquide nourricier. Ici encore, sauf le cas que nous venons de signaler^ la composition sociale existe à deux degrés ; elle copiprend premièrement les éléments bistologiques réunis en touts jusqu'à un certain point distincts, auxquels la fonction de digestion est dévolue, secondement ces touts eux-mêmes, réunis en un ensemble organique plus vaste auquel est déléguée la fonction circulatoire. Comme chez les Polypes, c'est Tagrégation qui est la règle et Tisolement l'exception. Il faut remarquer enfin que comme chez les Polypes qui donnent naissance aux Méduses libres, certains molluscoïdes (les Salpes, par exemj)le) ne vivent en société que pendant un temps, puis se dispersent pour se reproduire sous la forme sexuée (1). Celte interruption de la société qui est, nous l'avons vu, normale chez les infusoires agrégés, ne se présentera plus dé-

(!) Le rapprochement n>àt jadte qu*en ce qui concerne le caractère temporaire des cormua deA HyJrozoairea et des connue des Salpea ; le mode de formation est différent ; luodiâ que les premiers sont le ré»ultAl d*nne scission transversale ( slrobilisalion ); les second», d*après Jœger, naissent par bourgeonnement Inléral sur nn ovniro qui doit être considéré

MOLLUSCOÎDES 249

sormais dans toute la série que nous parcourons en ce moment, c'est-à-dire dans les sociétés dont le lien est la fonction de nutrition, et qui sont unies par la continuité des tissus et des cavités. A mesure qu*on monte dans Téchelle, la cohésion des individus est plus forte parce que la part de travail organique déléguée est plus considérable.

Chez les Bryozoaires les individus partiels sont plus parfaits que ceux du polypier. L'économie de leurs sociétés doit donc être plus parfaite aussi, si la loi posée par M. Spencer est vraie^ à savoir a que la nature de Tagrégat est déterminée par les caractères des unités qui les composent. » Et en effet deux caractères distinguent cet agrégat : 1^ la dépendance des mouvements des parties par rapport à ce qu'on pourrait appeler métaphoriquement la volonté totale de Tanimal composé; 2'' la régularité de la circulation. La Flustra avicularia porte, comme son nom le rappelle, des appendices qui accompagnent chaque individu, mais dont le mouvement ne dépend que de la colonie, a Je n'ai pas le moindre doute, dit Darwin dans son Voyage (page 217), que dans toutes leurs fonctions ces appendices ne soient plutôt Ués à l'ensemble des branches qu'aux polypes qui occupent les cellules. Chacune des têtes de vautour se meut d'ordinaire indépendamment des autres; mais quelquefois celles d'un côté seule-

comoM on organe de l*individaalité maternelle : ou bien cet ovaire chargé d'indiTidualités secondaires demeure uni à l'individu mère pour former un même connus ( Doliolum ] ou bien il se détache, et la chaîne est formée de cet organe formateur des germes, et des individus secondaires. (Voir Tappendice.)

ment se meavent successivement chacune après sa voisine. i> Et Dumortier (1) décrit ainsi les mouvements du sang chez les mêmes animaux : « En examinant au microscope un Bryozoaire bien développé, on voit le sang monter dans la cavité individuelle, se porter vers les bras et redescendre de l'autre côté , tandis qu'une partie entre dans les bras, s'y met en contact avec le système respiratoire, s'y oxygène et redescend ensuite dans le torrent de la circulation. i> M. Lacaze Duthiers qui a observé si minutieusement le corail n'y a rien découvert de semblable.

Les Tuniciers agrégés offrent à la Sociologie un sujet d'étude des plus intéressants, mais difficile. Les Salpes sont généralement connues; les Synascidies le sont moins. On ne se représente pas sans peine ces animaux quand on ne les a jamais vus et les figures en donnent une insuffisante idée. Disons seulement qu'ils sont constitués par une enveloppe plus où moins dure en forme de cône plus ou moins allongé, sur laquelle se dressent de petits cylindres en nombre variable percés de bouches en collerettes, et dans laquelle s'ouvrent un ou plusieurs orifices excréteurs servant à toute la colonie. Les Botrylles paraissent être les plus parfaits des Synascidies (2).

Ces sociétés se forment par épigénèse ; c'est-à-dire que leur accroissement est successif à partir d'une larve qui se fixe tôt et croît rapidement. Quelques

(1) Buiietin de V Académie de Bruxelles, tome II, p. 4S5, cilè d*dprè^ M. Milne Edwards.

(S) La thèse de M. Giard et ses très obligeantes communications ont ^té uot guides dans cette partie «le notre tAche (thèse Je 187t}.

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observateurs avaient même cru voir les rudiments des animaux composants jusque dans l'œuf, sous forme radiée. Les choses ne se passent pas ainsi. Quand le bourgeonnement commence dès Tœuf, les individus qui naissent ainsi, au lieu d'être également développés, accusent par l'inégalité de leur croissance leur apparition successive. Un premier animal en produit immédiatement deux autres par bourgeonnement direct, puis le phénomène se répète pour chacun d'eux, mais d'un seul côté, en même temps que se développe la membrane commune. Dans la cavité circonscrite par cette membrane chacun des individus composants envoie un tube excréteur ; des canaux entrecroisés les unissent et sont le siège d'une circulation oscillatoire c'est-à-dire suivant alternativement l'un et l'autre sens. Tantôt les individus composants sont nombreux et irrégulièrement disposés, tantôt ils le sont moins et se placent alors régulièrement ' mais quelle que soit Tabondance et la direction de cette prolifération gemmipare, elle a toujours lieu dans le même ordre successif par épigénèse. Il est exceptionnel (si même cela arrive jamais), que des individus nés de larves se rencontrent dans un système. Ceux donc qui sont ainsi conjugués tiennent pour ainsi dire à une seule souche mère et n'ont jamais cessé d'y être attachés. C'est leur naissance qui les appelle à la vie spciale. Cela est important à remarquer, d'abord parce que cela établit nettement la parenté des Synascidies avec les sociétés que nous appelons de Nutrition, ensuite parce que c'est Tapplication d'une loi que nous formulerons plus tard. (Voir notre conclusion.)

Les individus composants une fois nés, l'individu composé n'est encore qu'en puissance; il faut qu'il soit leur œuvre. Ils commencent donc la plupart du temps par s'unir, en soudant leurs parties similaires ; puis comme en certains points de l'enveloppe commune une ou deux ouvertures cloacales ont dû se former, ils semblent subir une sorte d'attraction de ce côté, et les plus voisins ne tardent pas à envoyer vers ses bords des languettes anales convergentes, munies de filets nerveux. L'ensemble ainsi formé a reçu le nom de Connus.

Voici comment se développe et s'achève l'individualité centrale ainsi constituée. Les animaux composants ont déjà, on l'a vu, en commun la circulation et la station, mais une série de besoins collectifs va faire surgir des organes collectifs correspondants. Pour parer au danger d'être déchirée ou arrachée de son support, la membrane commune se durcit au moyen de spicules. Mais cette armure protectrice a l'inconvénient d'empôcher les mouvements du cloaque: les détritus ne peuvent donc pas être toujours facilement expulsés, surtout quand un accident a changé la colonie de situation. De plus les parasites assiègent la cavité ainsi ouverte. Le seul recours qu'aient les Syuascidies à peau dure contre ce dernier danger consiste à rétrécir l'ouverture cloacale; mais ce remède contre un mal ne fait qu'empirer l'autre. Un autre type d'association avait plus de chances de succès. Dans celui-ci l'enveloppe reste flexible; seulement les individus se rapprochent de rorifice excréteur. En se rapprochant, ils doivent nécessairement diminuer de nombre, à mesure que le

MOLLUSCOÎDES 283

cercle se resti'eint. Par cela même leur disposition de- .vient plus régulière. C'est ainsi que se forme l'étoile des Botrylles. Ainsi rapprochés, ils envoient au centre des filaments nerveux et des fibres musculaires plus énergiques ; en sorte que non seulement le cloaque est doué de mouvements plus forts pour Texcrétion et peut se fermer dès qu'il n'est plus nécessaire qu'il soit ouvert, mais qu'encore il devient sensible au toucher et de plus capable de communiquer l'impression à tous tes membres du système. Si donc un parasite tente l'entrée, le moindre attouchement entraine l'occlusion de toutes les ouvertures. En fait, les Botrylles sont les moins infestés de ces hôtes dangereux. Nous observons ici, porté à un plus haut degré, le processus que nous avons observé chez les Goralliaires. Un appareil central se forme non pas seulement par division, mais par délégation du travail organique. Ici plus encore que dans tous les cas étudiés antérieurement, la solidarité des éléments sociaux s'établit par leur incorporation en un représentant central qui prend tous les caractères d'un individu.

Qu'on juge, en effet, combien en présence de tels phénomènes nos distinctions verbales deviennent flottantes! Les individus composants, réduits à un rôle surbordonné par rapport au cormus, mis dans l'impossibilité de vivre sans le cloaque central auquel ils sont intimement unis plus encore par les nécessités fonctionnelles que par leur adhésion organique, prennent l'aspect de simples organes. Et d'autre part, le cloaque qui n'était qu'un organe collectif, environné maintenant d'un appareil nerveux qui commande le mouve-

ment à toute la communauté, revôt l'aspect d'un individu, mais d'un individu dont les animaux composants ne seraient que les parties. Supposons que l'organisation dont nous sommes ici témoins se fasse non plus autour d'un cloaque, mais autour d'une bouche, et nous comprendrons comment une société de nutrition devient un individu unique dans le sens ordinaire du mot. C'est ce que nous verrons tout à l'heure dans un autre ordre de sociétés.

Chez les Synascidies le processus sociogénique ne va pas plus loin. Les systèmes étoiles qui ont reçu le nom de Ccsnobiums envoient des stolons à quelque distance et ceux-ci forment des cœnobiums nouveaux soumis à la même loi de naissance épigénétique. Les différents cloaques du cormus ainsi formé cherchent bien à se réunir par des canaux comme cela a lieu chez les Botrylloîdes, mais nul centre d'attraction ne surgit pour coordonner ces différents systèmes.

Telles sont les circonstances sous l'empire desquelles l'unité collective des Synascidies se constitue et se confirme. Les même circonstances ou du moins des circonstances nuisibles comme celles-là, mais à un plus haut degré, la désagrègent. Si, en cilet, Ton plonge un cormus dans la liqueur d'Owen, les animalcules se disjoignent. De môme si des communautés s'étabUssent sur des algues frêles vivement agitées par les flots, l'excès de l'agitation devient enfin nuisible et empêche comme chez les Circinalium la cohésion, d'abord des cœnobiums , puis des individus euxmêmes. Cependant cette même agitation modérée exerce sur les Botrylles une sélection progressive. On

MOLLUSGOÏDBS 2tttS

peut donc dire que Thostilité du milieu poussée jusqu'à un certain degré favorise la cohésion sociale en suscitant des efforts convergents plus énergiques, mais qu'elle a, au delà de ce degré, des effets destructeurs.

Jusqu'à quel point l'intelligence intervient-elle dans la formation de ces sociétés ? Que la forme des cœnobiums et des cormus soit le résultat du mode de bourgeonnement des individus composants, c'est ce qui n'est vrai que partiellement, car, comme on vient de le voir, la nature du lien social dépend à la fois des circonstances extérieures et des améliorations inventées en quelque sorte par les animaux sous la pression de ces circonstances. La nécessité qui les détermine ici serait donc une nécessité sentie, acceptée, non plus extérieure ou mécanique, mais intérieure ou psychique. Il est aussi diflQcile de nier le caractère psychique de ces phénomènes que de l'établir. D'une part, en effet, un système nerveux aussi rudimentaire ne peut être l'instrument de combinaisons bien variées ; d'autre part, la présence même d'un rudiment de système nerveux permet d'admettre l'existence d'une pensée correspondante, si humble qu'elle soit. La question se réduirait, si l'on s'en tenait à cette seconde hypothèse, à savoir si la pensée a besoin d'être réfléchie pour adapter les mouvements aux sollicitations des circonstances. Car évidemment, dans le Botrylle, elle n'est pas réfléchie. Nous serions portés à répondre par la négative. Quand on se promène au bord de la mer à marée basse, il arrive que le pied fasse jaillir entre les rochers des fusées d'eau de mer en pressant sur

des corps mous. Ce sont des Actinies qui, en prévision du long temps pendant lequel elles sont exposées à Tair et au soleil, se sont pourvues d'une certaine quantité de liquide. Comment expliquer ce fait de prévision sans une certaine intelligence immanente préexistant même à toute trace de système nerveux? Nous ne pouvons nous empêcher de croire, sans obliger personne à partager notre croyance, puisque nous manquons de preuves, que la concentration des Ajscidies en un individu collectif est un fait d'intelligence du même ordre, quoique déjà supérieur.

C. Les Vers. — Revenons à la structure essentielle du Polype : il est constitué, avons-nous dit, par une poche formée d'éléments anatomiques juxtaposés, et offrant une ou deux ouvertures. Nous avons vu les Polypes et les MoIIuscoides qui sont construits sur ce type s'agréger pour former des société» permanentes dont les cavités communiquent. Mais tandis que ces sociétés se forment et subissent dans leur évolution une différenciation et une coordination progressives, les individus qui les composent subissent des modifications semblables, c'est-à-dire que leurs éléments histologiques cellulaires se distinguent les uns des autres et se groupent entre eux suivant les mêmes lois. C'est ce qui a lieu chez les Echinodermes et les Mollusques. On n'est plus fondé à nous objecter maintenant que les parties constitutives des Mollusques et des Echinodermes ne sont pas des individus, mais des organes. Car nous savons que l'organe et l'individu ne

sont que deux degrés d'une même puissance (i). Un organe est un groupe d'éléments histologiques suffisamment ditférenciés accomplissant une seule fonction ; quand cette fonction est celle par laquelle la nutrition commence (préhension et ingestion des aliments), nous sommes portés à donner le nom d'individu au groupe qui l'exerce ; nous nous prenons, nous et les mammifères supérieurs, comme types absolus et jugeons de ce que nous sommes des individus céphalés que tout ce qui a une tète est individuel. Mais nous avons vu le rôle d'individu, c'est-à-dire d'organisme central et directeur, dévolu à des groupes vitaux tout diOérents, particulièrement chez les Ascidies ; en sorte que notre appréciation de l'individualité est devenue beaucoup plus libre. Que si nous jugeons l'individualité d'après les formes, nous avons remarqué que des parties à formes définies, isolées, comme les organes urticants et les organes reproducteurs des Physophores ne sont pas aussi individuelles qu'elles le paraissent. Nouvelle raison pour nous inviter à un emploi beaucoup plus large de cette dénomination. Nous dirons donc que dans la constitution de l'Echinoderme et du Mollusque, la nature fait absolument le même travail que dans la formation du zoanthodème et du connus ; d'autant plus que certaines parties de l'Echinoderme

(1) « Il exUte des passages par gradations insensibles entre les per- 800068 et les organes, l^ première personne d*une colonie de Pyrosooaa devient un organe, le cloaque commun du cormus. Les diverses personnes d*un cormus de Syphonophores ont aussi le plus souvent la valeur de sio'ples organes. Dans celte question de Tindividualilé, la nature procède par transitions infiniment petites et jamais par sauts » (M. Giaro, Préface à VAnatomie comparée de Huxley, XVI). Voir, dans Tappcndice, sur Pantbogénèse chez lesEchinodermes un très curieux passage de JsBger, §Si4.

jouissent d'une existence hautement individuelle ; les rayons de Tétoile des Astéries en sont un exemple. La concentration se fait ici autour d'une bouche au lieu de se faire autour d'un cloaque, voilà toute la difiërence. Nous aurions, par conséquent, à examiner au point de vue sociologique, les rapports des divers organes dans l'unité vitale des animaux dont nous venons de parler, si cette étude n'était déjà faite par les biologistes. La physiologie de M. Milne Edwards contient les traits essentiels de ce tableau.

On sait que ces deux classes n'offrent aucun exemple de sociétés deux fois composées, ayant pour lien la fonction de nutrition. Des individus du second degré, une fois formés, se suffisent à eux-mêmes pour Taccomplissement de cette fonction; la fonction de reproduction seule les sollicite (et pas universellement) à se rencontrer. Pourquoi un mode de composition organique si fréquent dans les régions inférieures cesse-t-il dès ce moment de se montrer? C'est ce qu'il est difficile de dire avec certitude. On pourrait expliquer cette différence chez les Mollusques par la présence des coquilles, qui empêche toute communication vasculaire entre les divers individus. Mais il y a des Mollusques nus, et ils ne s'unissent pas de la sorte. Ce qu'il y a de plus vraisemblable à alléguer, c'est que la division du travail organique est poussée dès lors trop loin pour que la fissiparité soit possible, et que les forces vitales, absorbées parce travail, ne laissent pas assez d'excédant, même pour la gemmiparité. Lablastogénèse, en effet, semble être en raison inverse . de la perfection organique.

Quoi qu'il en soit, les Entomozoaires sont eux-mêmes des blastodèmes, ou sociétés de nutrition à deux degrés. Tous les articulés sont composés d'anneaux qui sont pourvus d'un certain nombre d'organes essentiels et peuvent, ceux du moins des genres inférieurs, pourvu qu'ils soient groupés en petit nombre, se suffire à eux-mêmes. Un seul proglottis de Ténia se suffit, et pour la nutrition et pour la reproduction. Chacun de ces anneaux ou groupe d'anneaux a reçu le nom de Zoonite. Mais quand nous parlons d'anneaux nous supposons une chaîne dont ils puissent faire partie. En effet, la forme linéaire est le type morphologique de tout cet embranchement. Examinons les conséquences de ce fait au point de vue de la science sociale.

Dans une série d'anneaux, il y en a toujours deux qui diffèrent essentiellement des autres par leur position, ce sont les deux extrêmes. Les conditions de leur vie, s'il s'agit d'une chaîne vivante, sont toutes spéciales. D'abord ils sont l'un et l'autre Tune des extrémités de la cavité commune servant à la nutrition ; à ce titre ils doivent renfermer les organes nécessaires à l'occlusion et à l'ouverture des orifices. L'une des deux, celle par où entre l'aliment, devra être capable de le saisir, de le saisir de vive force, si l'aliment est une proie. De plus la même extrémité se trouvant dans la nécessité d'agir en pareil cas pour toute la communauté devra posséder les appareils nécessaires au discernement des objets et des circonstances favorables ou défavorables (1). Ajoutons que tant qu'il n'existe

(1) Voir tur la Morphologie des vers le 2« volume de la Biologie de Speacer. En général, on pourrait ramener à trois les causes qui déter-

âtfO SOCIÉTÉS DE NUTRITION

pas d*organes pour la marche attachés aux anneaux médians, les deux extrêmes doivent encore pourvoir à cette fonction. Que si Tanimal ne marche pas et demeure fixé, l'appareil protecteur qu'il sera amené à se construire ne pourra être l'œuvre que de l'une des mêmes extrémités. Combien seront-elles toutes deux, mais l'une surtout, plus occupées que les autres parties du blastodème ! Que la nature se soit chargée de leur donner en une fois les appareils nécessaires à leurs fonctions, ou bien qu'elles aient dû les acquérir elles-mêmes lentement sous la pression des circonstances, par accumulation héréditaire, c'est ce qui ne nous importe que fort indirectement ; toujours est-il qu'elles les ont, et que cela donne à la première, à celle qui se saisit des aliments, une dignité vitale bien plus haute qu'aux autres anneaux. En effet, sans elle ceux-ci ne peuvent exister, à moins qu'ils ne la remplacent en érigeant l'un d'eux à la même dignité. Ils lui sont subordonnés, et ils ont beau garder par devers eux un cœur, un cerveau ou ganglion nerveux, un tube digestif muni de deux orifices distants, il y a quelque chose qui leur manque, ce sont les fonctions de préhension et de discernement sans lesquelles ces organes n'ont qu'une vitalité virtuelle, conditionnelle. En revanche, sauf en des cas exceptionnels, le premier anneau ne peut se passer des autres. Il y a donc entre

mioent la forme d'au aoimal : !• la forme de ses parties composantes élémentaires; i«son mode de formation, fldsiparité,bourueouDement,etc- ^o la didtributiun dcâ forces incideutes en raison de son genre de vie. — Nous devons citer comme une exception à ce que nous avancions de la généralité des vers et comme un cas difTicile à expliquer les Polyophtalmes (annélides) qui ont dos yeux doubles à chaque se(;me[it du corps.

eux tous une solidarité, un concours étroit, traits caractéristiques de la société. Seulement, ce concours ne les laisse pas sur un même plan pour ainsi dire, ils sont solidaires dans et par Tanneau céphalique ; et leur cohésion sociale repose sur la délégation confiée à rindividu qui en est le symbole, qui en résume en lui toute l'unité.

Cette solidarité ne détruit pas la distinction des anneaux, elle la suppose au contraire. Plus l'article antérieur sera individuel à Torigine, plus il se prêtera facilement à la spécialisation que sa situation requiert. Plus les autres seront individuels, eux aussi, plus ils laisseront le premier à ses fonctions propres, étant eux-mêmes plus propres à accomplir les leurs. Il arrivera nécessairement qu'ils se coaliseront pour atteins dre ce but. Une sorte d'attraction s'exercera dans certains groupes autour d'un point qui deviendra un centre d'activité ; et il y aura là des délégations partielles. Mais elles ne feront que mieux assurer l'hégémonie de la délégation première. De la sorte, des individualités mieux prononcées s'étabUrônt, loin que celles qui existaient à l'origine puissent s'affaiblir. Il est vrai que l'interdépendance croîtra dans toute la chaîne ; on ne pourra plus, dès lors, séparer impunément les différents individus ni même les différents groupes ; mais nous l'avons déjà vu, l'indépendance prise dans le sens de l'aptitude à l'isolement absolu n'est pas la même chose que l'individualité ; c'en est le caractère inférieur. L'individualité supérieure est riche en fonctions, c'est un foyer d'activité vitale énergique, et par cela même elle soutient des rapports nombreux nécessaires avec

d'autres foyers de vie, d'autres individualités. Ce n'est pas une déchéance, c'est un progrès pour un individu de devenir organe par rapport à un tout vivant plus étendu.

La forme linéaire se prête merveilleusement à la vie de relation. Elle est éminemment transitive. Tandis que chez les sociétés polypoïdales Timmobilité est la règle et le mouvement l'exception, c'est le contraire qui a lieu pour les articulés. Au lieu de venir s'éteindre au sein d'une masse sphérique ou rameuse, les impulsions fournies par chaque élément prennent ici une direction déterminée et c'est la première articulation qui est appelée à la tracer. Pour cela il faut qu'elle explore incessamment les localités variées à travers lesquelles l'agitation inquiète de la communauté la pousse. De là une multiplication des sensations et des représentations qui ne peut qu'augmenter encore l'importance du ganglion céphalique. De là, comme on le verra, une signification nouvelle, d'une portée sociale considérable, donnée aux rapports sexuels des êtres de la même espèce et la naissance de tout un ordre nouveau de phénomènes d'agrégation.

La conscience est comme la vie. Ici elle est multiple comme elle, et comme elle ne cosse pas pour cela d'iUre une. On sait qu'on peut couper en plusieurs morceaux les Annélides et les Helminthes sans abolir la vie des fragments; mais ce qu'il faut remarquer, c'est que chacun de ces fragments a dès lors une conscience unique, comme l'animal total dont il faisait partie. Si, chez une sangsue, on coupe ou on lie en avant et en arrière d'un ganglion les cordons qui l'u-

nissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce ganglion conserve sa sensibilité ; mais on a donné naissance à un animal isolé, placé entre deux animaux multiples : les piqûres que Ton fait éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul. On ne peut démontrer d'une manière plus évidente Tindividualité psychique de chaque zoonite. Des expériences analogues ont été faites chez les insectes, sur la Mante par exemple, et ont abouti à des résultats tout aussi frappants. Ainsi à l'état normal, quand l'individu est complet, chaque zoonite est le siège d'une conscience distincte ; mais cela n'empêche pas l'animal entier d'avoir la sienne qui embrasse les consciences partielles en tant qu'elle est composée en grande partie d'impressions que cellesci lui envoient. Cela est vrai de l'immense quantité des invertébrés ; en sorte qu'il est visible que si l'on regarde la nature dans son ensemble, la conscience morcelée y a plus de place que la conscience qui se croit simple. Mais non seulement l'unité psychique générale n'exclut pas les centres partiels ; elle les suppose : et on peut dire que plus les consciences partielles sont développées, plus les zoonites divers sont capables de sensations et de mouvements propres, plus la conscience directrice est elle-même riche d'attributions, pourvu que le groupement et les relations des consciences partielles s'établissent dans l'ordre convenable.

L'usage du monde extérieur commence à ce degré d'organisation sociale. Il n'y a pas d'industrie proprement dite chez le Polype ; on ne peut donner ce nom sans confondre les termes à l'acte par lequel les élé-

inents histologiques des Goralliaires, des Bryozoaires et des Tuniciers se construisent un appui ou un abri dans Tintiroité des tissus ; les seuls actes qui méritent ce nom sont ceux par lesquels un blastodème édifie extérieurement quelque portion de matière à son usage, par un mouvement non chimique, mais mécanique auquel toute la communauté prend part. Plusieurs annélides (ex. : Tèrebella conchilega) et une grande quantité de crustacés et d'insectes sont capables d'industrie. Citons seulement les demeures des Tubicoles. Les autres cas liés pour la plupart à la fonction de reproduction trouveront leur place dans les chapitres prochains. Quelle est la quantité d*intelligence qui intervient dans l'acte des Tubicoles? Nous ne possédons pas de mesure qui puisse la déterminer; mais à coup sûr elle est notable. Choisir des matériaux convenables, les disposer en leur place suivant leur forme, c'est là une œuvre qui demande sans aucun doute du discernement, et beaucoup plus que la formation des spicules, même si l'on remarque qu'elle se fait chez le polype en des points et suivant un ordre déterminés. L'intelUgence des Annélides Tubicoles n'est pas de nature purement réflexe et uniforme dans ses effets ; des combinaisons multiples s'oflrent inévitablement à ces animaux dansTexécution de leur œuvre; il faut qu'ils décident entre ces diverses représentations ou suggestions : la pensée s'élève ici au-dessus de la nécessité nue dont elle semblait n'être jusqu ici (pie la traduction intérieure.

Là où la blastogénèse s'exerce encore dans l'embranchement* des Articulés, c'est-à-dire chez les Annélides

et les Helminthes, il ne peut y avoir aucune société entre les différentes parties ainsi produites. Car de deux choses Tune : ou la série d'anneaux produits sera trop étendue et elle se séparera de la souche mère, ou elle pourra continuer à lui rester unie et elle soutiendra avec elle les mêmes relations que les autres séries d'anneaux. C'est le cas de la Myrianide. Jusqu'à leur séparation les zoonites issus du bourgeonnement ressemblent aux autres ; après, ils sont absolument séparés de la mère. Les Articulés ne forment donc pas de sociétés à double composition comme les Tuniciers; c'est à-dire que chez eux le cœnobium ne s'élève jamais jusqu'au cormus, ou plutôt que les deux restent toujours équivalents.

Chez certaines espèces plusieurs articles se réunissent pour former un zoonite composé et les ganglions de chaque article se soudent en un seul. C'est un fait à remarquer que ces zoonites composés rudimentaires sont détruits par la déchéance parasitaire chez les Helminthes et certains Arthropodes. Le parasitisme est donc contraire à la vie sociale et provoque une désagrégation des parties. Il semble résulter de là que Ma vie libre, dans un milieu varié, avec l'activité incessante qui en est la condition, soit un des plus puissants aiguillons de la vie sociale. Il ne serait pas bon pour une société d'être dispensée des soins qu'entraînent la recherche des aliments et la défense de la vie ; car ce sont ces soins qui provoquent en elle, avec la différenciation et la coordination des organes, le véritable perfectionnement organique.

Nous nous arrêterons aux frontières du règne des

Vertébrés, que les Entomozoaires annoncent par la symétrie bilatérale de leurs formes et la disposition linéaire de leurs parties. Nous ne voulons pas compromettre les résultats acquis jusqu'ici en essayant de les étendre plus loin. Faut-il considérer le corps des poissons, des reptiles, des oiseaux et des mammifères comme un blastodème métamérique, c'est-à-dire comme une société composée de zoonites très différenciés et très intimement unis, lesquels à leur tour seraient composés d'organes et ceux-ci d'éléments histologiques ou plastides? Nous laissons à la science zoologique le soin de répondre ultériem*ement à cette question dont la solution n'est pas mûre. Nous nous bornerons à citer le passage suivant de M. Carpenler sur l'animal qui occupe le dernier degré de l'échelle des vertébrés, l'Amphioxus.

« Un fait, dit M. Carpenter, qui n'est pas d'un médiocre intérêt, c'est que Taxe cranio-spinal qui représente chez les animaux vertébrés le système nerveux des invertébrés... se rencontre dépourvu de tout couronnement chezle plus bas de tous les vertébrés connus, et y suffit à l'exercice de toutes les fonctions, nous voulons parler du curieux Amphioxus, petit poisson qui n'offre pas le moindre vestige de cerveau ni de cervelet et chez lequel les ganglions sensoriaux euxmêmes ainsi que les organes des sens spéciaux sont purement rudimentaires ; chez lequel, enfin^ la moelle épinière se compose d'une série de gangliotis véritablement distincts bien que très rapprochés les uns des autres(i). »

(1) Principles of human phy^iohgy, 1« édit, p. 5Ï4. HartmBnn a traité ce point (Philosophie de Clnconsnicnt, vol. II, p. 167 de la traJ. frauçahse.)

l'individualité composée 267

Mais quelque opinion que Ton adopte sur ce sujet, nous n'en avons pas moins le droit de conclure en ce qui concerne les invertébrés, qu'ils sont, et ceux qu'on appelle des colonies (1), et ceux qu'on appelle des individus, de véritables sociétés. Les colonies sont individuelles comme les animaux qui sont réputés simples; seulement leur individualité est composée à plusieurs degrés : les animaux simples d'autre part — les infusoire^ non sociaux exceptés — sont aussi des colonies, seulement leur association est moins complexe et leurs parties composantes sont mieux fondues en une seule unité vitale. Toule's ces sociétés ont cela de commun qu'elles reposent sur la participation de plusieurs groupes d'éléments histologiques à une même circulation ; mais les plus hautes joignent à l'exercice collectif de cette première fonction une solidarité plus étroite, celle du système nerveux, c'est-à-dire des informations et des mouvements. Nous venons de voir s'évanouir peu à peu devant nous le caractère absolu accordé trop souvent à ce terme jusqu'ici mystérieux d'individu; et nous nous sommes convaincu que sa valeur varie en degré selon la concentration de l'ensemble organique auquel on l'applique. Il désigne un mode de l'existence plutôt qu'un être, une qualité variable plutôt qu'une entité sui gerieris sans plus ni moins. Ce mode, cette qualité, c'estla participation de plusieurs éléments vitaux à une même fonction essentielle ; c'est le con-

Voir aussi Durand de Gros; Origines animales de rhomme, G. Bailliere, 1871. Qu'on veuille bien aussi se reporter à noire inlroduction.

(1) Nous employons ce mot à cause de Tusage fréquent qu'on eu a fait; nous le restreindrons plus tard à sa véritable signification.

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cours biologique. On le réserre à tort pour les cas où c^ concours parait s*opérer dans les même conditions r|u'au sein de notre propre organisme : il y a un individu partout où il y a un groupe d'êtres Tivants solidaires; mais par cela même, sauf la restriction indiquée, partout où il y a un individu, il y a une société. Les cas ne différent que par le mode de groupement des parties. La conscience qui résulte de ce concours est aussi la même en nature chez la société et chez llndividu dans tout Tordre des faits que nous venons de parcourir. Comme Tindividualité , elle est essentiellement multiple et suppose une pluralité d'impressions ramenée à Tunité par Tidentité du but. Quant aux lois qui président au développement de Tune et de Tautre, nous les avons signalées chemin faisant. Mais les faits étudiés ne sont pas encore assez nombreux pour que nous puissions dès ce chapitre les formuler avec certitude; nous le ferons à la fin de cette revue, quand notre base expérimentale sera assez élargie. Maintenant nous pouvons passer à l'étude des sociétés formées par l'union des individus déjà composés dont nous venons de retracer la structure. Cette union qui constitue un degré supérieur d'association se fait sous l'impulsion de l'attrait sexuel. Elle entraîne encore, comme nous allons le voir, dès qu'elle atteint ses conditions normales, une communication des cavités, cette fois momentanée, entre les parents. Mais la fonction sur laquelle elle ne cesse pas de reposer se subordonne, à mesure qu'on monte dans l'échelle, à d'autres fonctions de nature plus relevée, en sorte que l'association familiale finit par entraîner la récipro-

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cilé d'action des cerveaux, de même que la société de nutrition finit par entraîner la solidarité des centres nerveux partiels.

Nous devons cependant, avant d'aborder cette étude, signaler un passage préparé par la nature entre le premier groupe de faits et le second. Quelques-uns des organismes passés en revue dans le présent chapitre ont l'étonnante faculté de s'unir après avoir vécu séparés et forment une société de nutrition sans être nés sur la même souche. C'est là l'exception que nous x avons signalée tout d'abord à la loi de Dujardin. Ce fait s'observe même au-dessous des infusoires. Nous lisons dans VAnatomie comparée des Animaux Invertébrés de Huxley, p. 8 : « Enfin dans le Protomyxa (HiECKEL) on voit une alternance de la forme mastigopôde (labellifère) à la myxopode, comme chez le Protomonas ; mais chaque myxopode ne s'enkyste pas isolément. Au contraire, un certain nombre d'individus s'unissantensemble finissent par se fusionner en un plasmodium sphéroïdal, qui n'offre aucune trace de leur séparation primitive. Leplasmodiums'entourelui-mêmed'un kyste anhyste, se divise en nombreuses portions qui, après s'être converties en mastigopodes flagellés finissent par revenir à l'état myxopode... Il se peut que la fusion de Myxodictya et de Protomyxa séparés en un plasmodium constitue un mode de conjugaison sexuelle. » De même les infusoires s'incorporent pour ainsi dire les uns dans les autres, « au point, disent MM. Claparède et Lachmann, que la cavité du corps de l'un des individus communique directement avec celle de l'autre et qu'il n'y a plus, en réaUté, qu'une seule cavité. »

270 SOCIÉTÉS DE NUTRITION x

(Deuxième mémoire, p. 225). A ce moment, ils ne forment plus qu'un seul animal; du moins, Kœlliker assure qu'il a suivi Fembrassement de deux infusoires jusqu'au moment où ils n'ont plus été qu'un seul individu, plus gros du double que ses deux composants. Les Noctiluques se mettent par exemple en contact deux à deux : les tentacules se détachent, puis les deux corps se confondant peu à peu fmissent par se fusionner en un seul. Des observations semblables ont été recueillies au sujet des Âcinètes. Balbiani a également assisté à l'accouplement des Paramœcies ; au bout de cinq ou six jours après Taccouplement, il a vu, comme Stein et F. Cohn, des germes ou embryons quitter le corps de la mère sous forme d' Acinètes qui bientôt ont fini par revêtir complètement la forme maternelle, et sont devenus à leur tour des Paramœcies (Journal de Phy^ Biologie, tome V% 1858). Enfin, MM.Dallinger et Drysdale ont vu deux Hétéromita s'accoupjer, se confondre et ne former qu'une seule masse, de laquelle sont sorties des particules vivantes extrêmement petites. Ils ont suivi le développement de ces particules : c'étaient de jeunes Hétéromita. (Revue scientifique du 8 juillet 1876). Ou appelle ce phénomène Conjugaison ou Zygose. La zygose n'est point fortuite ; elle est bien volontaire, car deux individus portés sur un pédoncule doivent quelquefois prendre une position tout à fait anormale pour l'exécuter, et ne l'exécutent pas moins (loc. cit., p. 229). Les Vorticelles qui sont, comme on Ta vu, pédonculées, ont été de la part de MM. Claparède et Lachmann le sujet d'observations très précises qui ne laissent pas le moindre doute sur le caractère

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volontaire de ce phénomène. Chez elles, quand la conjugaison est achevée^ le zygozoïte se détache et jouit d'une existence indépendante. Quelquefois ce n'estpas seulement deux individus qui s'accouplent ainsi, mais trois, quatre, et même sept! Un phénomène analogue s'observe chez les polypes. Non seulement les individualités terminales d'un même cormus d'hydrozoaires se joignent, comme on l'a vu, pour former une fleur terminale (Anthogénès) et concourir ainsi à la reproduction au bénéfice de la société tout entière ; il y a plus, on rencontre des soudures qui se forment en des points quelconques, d'abord entre deux branches d'un même polypier, ensuite entre deux polypiers de la même espèce. Il y a lutte pour l'existence entre deux zoanthodèmes d'espèces différentes, l'un ou l'autre doit périr. Il n'en est plus de même entre deux zoanthodèmes spécifiquement semblables, a Quand deux zoanthodèmes de corail viennent à se rencontrer, dit M. Lacaze Duthiers, ils se soudent et se confondent absolument comme le font les branches d'un même individu. Il y a greffe par approche comme dans un végétal. » M. Giard a enfin signalé le même fait chez les Synascidies et il y a trouvé un sûr moyen de reconnaître les espèces, car deux Synascidies d'espèces différentes vivent côteàcôte sans que leurs tissus se soudent nique leurs cavités s'abouchent. Ce même observateur a donné à un tel phénomène le nom de concrescence : il tend à lui accorder une importance considérable, puisqu'il remarque que chez le Circinalium concrescenSj quand plusieurs oozoïtes de la forme simple se fixent côte à côte, et se soudent en grandissant, leur

27t SOCIÉTÉS DE NCTRinOX

union forme un cœnobium et constitue une espèce nouvelle d*Âscidies sociales. Cependant il ne semble pas que ce fait ait une si grande importante, puisque en somme, M. Giard lui-même le déclare exceptionnel et maintient la loi générale suivant laquelle le cormus est formé par épigénèse. Au delà des Ascidies, ni chez ^ les Mollusques, ni chez les Entomozoaires, on ne le retrouve (1). Nous ne verrons donc dans ce fait de la zygosc ou concrescence qu'un fait, sinon anormal, du moins accidentel.

Quelle en est la signification ? Il semble qu'il doive être rapproché de Tunion sexuelle, dont il serait comme la première annonce dans les régions inférieures du règne animal. Certaine ou du moins très probable en ce qui concernes les Infusoires et les Médusaires, cette solution souffre encore des difficultés en ce qui concerne les Coralliaires et les Molluscoldes. Il faudrait savoir quels sont les effets de la greffe par approche chez les Coralliaires pour émettre là-dessus une opinion mieux fondée. Si elle avait pour résultat de communiquer aux rameaux ainsi confondus une vitalité plus énergique, et préludait à leur multiplication, les conjectures que Cohn, que MM. Claparède et Lachmann, qu'Huxley lui-même, ne sont pas loin d'adop-

(I) Noos irooTons cependant quelques Teâtiges du fait chez les vers « Le Tremalode singulier à double corps, Dif^iozoon paradoxunij résulte d*une sorte de conjugaison entre deux individus d'un trématode (jui, à l'état isolé, a été désigné sous le nom de Diporpe. Les diporp»s n*acqiiièrent des organes sexuels pleinement développés qu*aprèâ cette union. • Les diporpes dont diolques. Dans une autre espèce de trématodes oionolques, le m&le et la femelle vivent constamment par couples, la femelle demeurant enfermée dans une sorte de fourreau que lui forme le corps dn mAle.

CONJUGAISON OU ZYGOSE 273

ter, revêtiraient plus de vraisemblance. Il ne paraît pas que des observations aient été faites en ce sens par MM. Milne Edwards et Lacaze Duthiers.

Si cette conjecture était acceptée, la zygose et la concrescence, première application de la grande loi d'attraction du même au même, nous conduiraient naturellement à l'union sexuelle. Elles seraient un intermédiaire excellent entre les sociétés de nutrition et les sociétés de reproduction, et nous montreraient clairement que ces dernières ne sont possibles que. là où les éléments anatomiques sont assez semblables pour se fusionner de la sorte.

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