MAMMIFÈRES, INDUSTRIE 4S
celle-ci en ouvre une où sera déposé le berceau de ses petits. Mais cette absence d'homogénéité des deux demeures ne nous étonnera point, puisque les deux existences sont si souvent séparées. Ici encore l'industrie reflète exactement, avec le degré d'intelligence de ses auteurs, le caractère de leurs mœurs et apparaît comme l'expression extérieure de leur âme même.
Les mammifères peuvent, à ce point de vue, se diviser en deux groupes : les nidifiants et constructeurs d'une part, les fouisseurs de l'autre. La souris naine construit un nid quelque peu semblable à celui des oiseaux ; des feuilles de roseau lui servent à le tisser, et la forme en est sphérique. ce L'intérieur est tapissé avec le duvet des épis de roseaux, avec des chatons, des pétales de fleurs. Les vieilles femelles construisent des nids plus parfaits que les jeunes. » Le muscardin s'abrite l'hiver dans une pelotte faite de matériaux chauds et moelleux, fermée de toutes parts. L'écureuil fait servira la confection de sa demeure les matériaux arrachés à celles des oiseaux ; cette habitation est couverte d'un toit imperméable à la pluie, et elle a deux ouvertures, Tune, dans la partie inférieure, qui sert à l'entrée dans les cas ordinaires, l'autre, percée au travers du toit et qui favorise la fuite en cas de surprise. Un sanglier, au Bengale, coupe avec ses dents, aussi nettement qu'avec une faux, une graminée de 1 mètre à 1 mètre 25 et se fait une meule énorme, avec une galerie à laquelle viennent aboutir de petits regards ou fenêtres qui lui servent à observer les en virons. Les chimpanzés et les orangs se construisent un nid élevé sur les
arbres ; celui des premiers est muni crun toit en parasol. Les constructions deTodontara et du castor sont intermédiaires entre le terrier et la hutte. Celles de Todontara, comme celles de beaucoup de rongeurs, ont des couloirs qui servent à déposer les ordures, et d'autres par où l'animal va chercher sous terre ses aliments. La demeure du castor est plus compliquée. Elle a, outre son dôme, un plancher, avec chambre de résidence et chambre de provisions ; le bas des murs, plongeant dans l'eau, est construit de matériaux particuliers. Presque tous les rongeurs ont des terriers composés de parties plus variées encore. Nous y trouvons des trous à ordures quelquefois nombreux, plusieurs chambres de provisions, une chambre de résidence et une d'élevage, tapissées de substances moelleuses, enfin, des couloirs, dont les uns servent à l'entrée, d'autres à la fuite, d'autres, enfin, à Tacration. Le renard et le blaireau ont des habitations analogues , mais plus vastes. Les couloirs y sont multipliés, et les ouvertures sont à la fois éloignés les unes des autres et fort distantes du centre, lequel se trouve quelquefois à 4, à .j mètres au-dessous du sol. Ce centre porte le nom de donjon. Chez le renard, à côté du donjon du mâle, au moment de la vie conjugale, la femelle a sa chambre et les petits la leur, sans préjudice du garde-manger où la famille conserve des provisions et d'une sorte (le guérite située près de l'une des nombreuses entrées où ranimai vient de temps à autre se placer en observation. Un renard se construit plusieurs terriers. Nulle part, dans le règne animal, riiidustrie n'a été portée plus loin, si ce n'est chez la taupe. Lue li-
gure peut seule faire comprendre la complexité des voies qui composent un seul terrier, surtout l'habile intrication de celles qui environnent le donjon. Il s'y ajoute un puits, ou, si l'eau est trop loin, une citerne que remplissent les eaux pluviales. Maintenant, si nous montons plus haut dans la série des mammifères, nous ne trouvons plus aucun fait de. la même importance. A quoi tient cette disparition de l'industrie, et faut-il croire qu'elle cesse d'accompagner le progrès de la société ? Remarquons d'abord que dans certains ordres, comme les ongulés , aucune industrie n'était possible, faute d'organes. Ensuite, les animaux qui ne construisent pas n'ont pas pour cela renoncé à employer leur intelligence ; seulement ils l'ont employée autrement. Les solitaires (il n'y en a pas de véritablement tels, nous le savons) sont des carnassiers qui déploient leurs ruses dans la rapine ou la défense. Les sociaux ont dépensé leurs ressources intellectuelles dans l'établissement de la société même ; l'organisme social n'est-il pas une œuvre aussi, et la tactique variée que demande sa conservation ne mérite-t-elle pas l'attention autant que les galeries souterraines et les chambres multiples? Mais nous reviendrons à ces phénomènes en un endroit plus favorable à leur interprétation.
Dès maintenant nous pouvons signaler un fait qui est propre aux mammifères, c'est le caractère mobile, momentané de certains de leurs procédés industrieux. Roulin raconte que la femelle d'un couple de babiroussas observé en captivité allait chaque soir couvrir le mâle d'une couche de paille disposée avec soin. Une femelle d'orang-outang se faisait chaque soir son lit
avec du foin, l'entassant en botte sous sa tête en forme d'oreiller (Brehm), et une jeune femelle de chimpanzé (Soko), observée par Livingstone, « s'entourait de feuilles et d'herbes pour faire son lit et ne permettait pas qu'on touchât à sa propriété. » Chacun des chiens du Levant, habitant au voisinage des villes égyptiennes, a, dit Brehm^ deux trous, Tun à l'est, l'autre à l'ouest, et ils vont trois fois de l'un à l'autre, suivant les différentes heures de la journée, a La montagne est-elle orientée de telle sorte que les deux trous soient exposés au vent du nord, le chien s'en creuse un troisième sur le versant opposé ; mais il ne l'habite que lorsque le vent trop froid lui rend incommode le séjour de l'un des deux autres. » Le hérisson bouche son terrier, Técureuil son nid, quand le vent vient les troubler. L'Alac^ taga-flèche dissimule toutes les ouvertures de son terrier une fois qu'il y est entré, et les Psammomys, comme les souris naines, recouvrent leurs petits de paille quand elles les quittent. Les singes nidifiants dressent leur hutte de feuillage à l'endroit où ils se trouvent chaque soir, et on a vu un orang blessé se faire avec des branchages un lit en même temps qu'une sorte de rempart pour y passer la nuit (Wallace). Ce sont là des mesures qui témoignent d'une assez haute faculté de combinaison intellectuelle dans Tindividu. C'est en effet par le développement de l'individu que la plus grande partie des mammifères se recommande à Tatteiition du psychologue ; et cela vient précisément de ce (jue l'éducation, soit par les deux parents, suit par la femelle seule développe chez eux plus que chez les oiseaux rexpcrience et la rotloxion. Chacun d*eu.x,
en effet, a été compris pendant son jeune âge dans un groupe organisé, et pendant que seul, ou avec ses frères, il recevait de la mère l'alimentation première, il a nécessairement profité de ses leçons. Ici encore, par conséquent, l'individu isolé puise dans l'individu collectif les éléments de sa personnalité. C'est la vie sociale qui développe en lui le germe de la conscience comme le'germe de l'organisme.