PROPRIÉTÉ CHEZ LES OISEAUX
OU de races locales, il est probable que dans toute la classe rindustrie et la ruse ont suivi un développement successif grâce à la faculté que possède chaque génération de laisser ses enseignements à celle qui la suit. Mais cette évolution, bien que presque certaine, ne mérite pas le nom de progrès dans le sens où ce mot a été appliqué à Thistoire de l'Humanité ; elle est partielle; elle est confinée non seulement aux limites de l'espèce, mais aux limites de la variété et même de la race. L'accumulation des effets de Tintelligence ressemble, dans la classe des oiseaux, à Taccumulation de la pluie dans des flaques fermées et indépendantes : l'eau remplit inégalement chacune d'elles suivant l'étendue de la dépression dont elle est le centre ; mais elle ne forme point un courant unique capable d'un accroissement indéfini.
Ainsi donc la communauté de conscience qui unit les membres de la famille s'exprime au dehors dans une portion de matière qu'elle organise au service de ses fins. Mais l'accommodation du monde extérieur aux besoins d'une société domestique s'étend jusqu'aux limites en deçà desquelles elle a exploré les lieux, prévu les dangers à redouter, découvert les ressources disponibles, fait rayonner, en un mot, son activité, c'est-à-dire jusqu'aux limites d'un domaine qu'elle s'approprie. La propriété d'un territoire est un fait constant, presque universel chez les familles d'oiseaux. Ici encore le nombre même des exemples que nous avons recueillis nous interdit de les reproduire tous. Remarquons seulement que, comme on devait s'y attendre, le domaine est mieux circonscrit et plus éner-
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giquement défendu quand il appartient à un Carnivore ou à un pêcheur et correspond à un territoire de chasse. La chasse ou la pêche ofTreut-elIes dans la localité des produits d'une telle abondance qu'ils sont en quelque sorte inépuisables, les limites tendent à se confondre et la surveillance faiblit. La délimitation d*un domaine chez les oiseaux n'a donc pas seulement pour but de marquer, par l'opposition avec d'autres familles, l'individualité d'une famille donnée ; ce n'est pas seulement une prise de possession symbolique du théâtre de son activité; c'est une appropriation réelle, et la jouissance du revenu qui en résulte est dans bien des cas suffisamment assurée vis-à-vis des voisins par le respect réciproque des droits. Du reste, l'idée de propriété se manifeste encore par d'autres actes dans la classe que nous étudions; ainsi, sans revenir aux geais, qui font des provisions, les craves, les pies, les Polyborus, les Anomalocorax, les Ptylonorrynques et les Chiamydères thésaurisent certains objets auxquels ils attachent manifestement un grand prix quoiqu'ils n'en tirent aucune utilité; mais ce phénomène, bien que frappant au point de vue psychologique, est loin d'avoir au point de vue sociologique la même importance que le fait de propriété territoriale. L'unité de la famille se montre par là manifestement; sa continuité ne s'y révèle pas moins clairement quand, d'année en année, la demeure commune, ainsi qu'on le voit par exemple chez les rapaces, les échassiers et les fissirostres, est réparée ou augmentée par un même couple, et le même territoire occupé par lui.
Si nous comparons la famille des oiseaux supérieurs
à celle des insectes, nous trouverons de Tune à l'autre rne distance considérable. Il semble que la prééminence appartienne à la plus nombreuse et que les formes multiples qui la composent relèvent à un haut degré de perfection. Mais la famille de l'oiseau offre des caractères d'une bien autre valeur. D'abord, si elle n'est pas nombreuse, elle est susceptible de former, en se réunissant à d'autres familles, des sociétés considérables dont elle est l'élément : le nombre ne manque pas aux bandes des oiseaux migrateurs ni aux assemblées des oiseaux de mer. Ensuite, si elle ne renferme pas de neutres, c'est qu'elle n'en a pas besoin, car le mâle et la femelle, qui sont réduits chez les hyménoptères à une fonction purement physiologique, ont ici un rôle des plus actifs ; vu le petit nombre des œufs, ils suffisent à l'élevage et à l'éducation. Quant aux jeunes, tandis que chez les fourmis, par exemple, ils sont jusqu'à leur éclosion absolument passifs, chez les oiseaux, ils répondent aux soins de leurs parents de tous leurs efforts, les imitent et leur obéissent. La différenciation des formes organiques n'est pas l'unique critérium de la perfection organique ; il faut que les formes différenciées soient unies entre elles par un certain consensus, et que la concentration s'impose aux éléments plus ou moins épars. Or, les différents membres de la ruche sont mus par des impulsions qui se communiquent de proche en proche, d'individu à individu, sans que nulle part quelque chose comme un conseil, comme un concours délibéré, puisse leur être attribué. Les émotions désordonnées qui les agitent ressemblent aux mouvements de l'eau
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qui se répandent ainsi de proche de proche. II n*en est pas ainsi dans la compagnie formée par une famille d'oiseaux. De perpétuels signaux échangés entre eux resserrent incessamment les liens de leur conscience commune^ et quand la femelle et les jeunes ne sont pas ensemble subordonnés au mâle, les jeunes, du moins, sont toujours subordonnés à leur mère. Cette concentration toute nouvelle , avec réciprocité d'action, est un fait social d'ordre supérieur. Pour la réaliser, il a fallu que, les deux attributs jadis répartis en trois classes d'êtres (les mâles, la femelle et les neutres) rentrant, pour ainsi dire, les uns dans les autres , l'intelligence , apanage des seuls neutres dans la famille d'insectes, fût attribuée aux deux sexes avec une vie plus longue et des organes plus développés. Des effets sociaux beaucoup plus complexes et variés sont donc produits avec des moyens plus simples; c'est là la marque de la supériorité organique.
Cependant, en raison même de sa perfection, le type social des oiseaux n'a que peu d'avenir. La famille monogame est fermée, pour ainsi dire. Elle peut entrer comme élément dans une société plus étendue, mais elle ne se prête à aucune organisation collective ; elle n'est capable que d'une juxtaposition et d'une répétition indéfinies. Or, une agglomération d'éléments sociaux n'est pas une société. Pour qu'une société véritable soit possible entre plusieurs sociétés domestiques, il est nécessaire que le type familial des oiseaux soit abandonné, et qu'un type différent se substitue à lui, inférieur d'abord, mais capable de perfectionne-
ments des plus favorables au développement social, je veux dire le type polygame.
Quelque classification que Ton consulte, celles qui sont proposées par les transformistes comme celles qui sont adoptées par leurs adversaires, on doit reconnaître qu'aucun ordre régulier n'est suivi dans le progrès de la société parmi les mammifères. Des anomamalies piquantes se présentent, au contraire, qui rendraient toute classification impossible dans cette classe, si l'on n'était résolu à les négliger comme accidentelles et si Ton n'admettait que le rapport général qui existe entre la perfection organique et Taptitude sociale (1) peut varier largement sous l'action de causes accidentelles. Ainsi, à suivre la classification généalogique proposée par Haeckel, l'hippopotame, qui se rattacherait aux ongulés, est probablement monogame, tandis que les ancêtres qu'on lui attribue sont polygames: les cerfs, proches parents des chevreuils, et tout au moins frères du cariacou de Virginie et du renne offrent avec eux, mais inversement, la même différence; le pécari à mâchoires blanches vit par troupes, tandis que le pécari à collier va par paires; le babiroussa n'a pas, sur ce point, les mêmes mœurs que le sanglier, son congénère ; à côté des hamsters et des rats, dont le mâle ne reste qu'un moment avec sa femelle, les campagnols forment, du moins le plus
(1) Voir Leurkt et Gratiolet, 1839 1857, p. 461, vol. I : « La plupart des groupes établis d*après la conformité des circonvolutioDS cérébrales sont en rapport avec la conformité des facultés intellectuelles, et la base de la division organique devient jusqu'à un certain point celle de la division psychique. »
souvent, des couples assez unis. Ces variations des aptitudes sociales entre animaux si rapprochés par leur organisation physique générale sembleraient indiquer que celle-ci n'est point la cause de celles-là, et . que les premières dépendent de légères modifications fonctionnelles de l'appareil cérébral. Mais ces modifications peuvent se rencontrer simultanément chez les diverses espèces de groupes naturels assez éten«dus et, dans leur ensemble , elles accompagnent, quoique d'assez loin, la voie tracée par le progrès organique.
Partout, chez les mammifères comme chez les oiseaux, l'amour maternel est la pierre angulaire de la famille; et nous comprenons maintenant sans qu'il y ait besoin d'insister la raison de cette loi générale. La femelle, au moment où elle met au jour ses petits, cette fois semblables à elle, n'a aucune peine à reconnaître en eux la « chair de sa chair » ; le sentiment qu'elle éprouve pour eux est fait de sympathie et de pitié comme nous l'avons indiqué, mais on ne peut en exclure une idée de propriété qui est le plus solide soutien de la sympathie. Elle sent et comprend jusqu'à un certain point que ces jeunes qui sont ellemême sont en même temps à elle; Tamour de soi étendu à ceux qui sortent de soi change Tégoïsme en sympathie et Tinstinct do propriété en impulsion affectueuse. De même que l'amour sexuel implique ridée de propriété réciproque , de même l'amour maternel suppose celle de propriété subordonnée. C'est parce que cet autre soi est si débile que l'intérêt ressenti pour lui prend la forme de la
pitié (1). Le but de nos efforts doit donc être, ce point de départ admis, de déterminer et d'expliquer le rôle du mâle dans la famille des mammifères.
Ce rôle est petit chez la plupart des espèces. Une grande quantité d'animaux de cette classe ne s'accou-
(1) Nous De prétendoDS pas que cea opératious d'esprit et les seDti* ments correspondanU se produisent soudaiDemeut tout entiers dans chaque individu ; elles ont dû, au contraire, se développer lentement de génération en génération, et raccumulation y a sans doute une grande part. Ce qui le prouve^ c'est que les femelles sont capables de montrer de raffectiou à des jeunes qui ne sont pas les leurs^ aussi bien chez les oiseaux que chez les mammifères. Dans les immenses sociétés d'incubation que forment les oies, chacune cherche à voler des œufs à ea voisine. Brehm raconte quelque part qu'une femelle d'oiseau tenue en captivité avec un couple qui élevait des petits venait leur donner la becquée^ malgré les efforts des parents, pour ainsi dire en cachette, cherchant par là à satisfaire un instinct maternel devenu organique. On connaît la bonne volonté avec laquelle la poule se laisse tromper quand on lui donne des œufs de cane à couver. Parmi les mammifères, les mules nous fournissent un très curieux exemple de cet attachement aveugle, absolument irrationnel. « La femelle des chevaux sauvages du Paraguay a souvent à combattre contre les mules chez lesquelles se manifeste de temps en temps une sorte d'amour maternel. Celles-^îi cherchent alors à enlever un poulain soit par ruse , soit par force , et le malheureux poulain ne tarde pas à périr » (6., Il, 310). 11 est démontré par là que dans chaque femelle l'affection maternelle est en quelque sorte virtuelle, toute prête à se manifester quand vient l'heure marquée par l'évolution organique. Cette disposition est congénitale, puisque l'hérédité la transmet même à des métis inféconds; mais elle n'a pas d'autre origine possible que les accroissements reçus autrefois de chaque individu. C'est, en effet, par des contributions individuelles qu'elle se perpétue; les circonstances viennent-elles à suspendre l'apport continuel par qui elle est entretenue, elle s'affaiblit , puis disparaît. C'est ainsi que l'amour maternel a peu à peu perdu de sa vigueur chez les vaches domestiques , moins dans les troupeaux libres , davantage dans les animaux tenus h l'étable , tandis qu'il a presque disparu chez les brebis. Cet ensemble de phénomènes offrent la contre-partie de ceux que nous avons cités plus haut et vérifient notre explication. L'instinct n'est pas une constante spécifique, mais une variable dépendant de deux forces : les influences héréditaires et les influences du milieu. Quand les secondes viennent à manquer, les premières, fruit du temps, s'affaiblissent avec le temps; reprennent-elles leur empire , les penchants oblitérés reparaissent et vont se confirmant de plus en plus.
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plent que pour un instant. Les Tatous, parmi lesEdentés, nous offrent le plus humble degré de la série sociale chez les mammifères. Une rencontre qui semble due au hasard» nul refus et partant nulle instance, puis une séparation définitive, telle est l'histoire de l'union des sexes chez les Tatous. La mère, du reste, n'a pour ses jeunes que des soins brutaux; veut-elle les cacher, elle les met en sang. Il est vrai que les Monotrèmes semblent montrer quelque chose de la fidélité et de la tendresse des oiseaux avec lesquels ils ont de si étranges affinités; et il ne faut pas omettre de rappeler que le Pangolin vit à Ceylan dans un terrier profond avec sa femelle et ses petits. Mais, en haut comme en bas de r échelle, chez les singes comme chez les marsupiaux, les monogames sont rares (1). Tandis que chez les oiseaux un grand nombre de couples sont formés pour toute la vie et mettent au monde, d'année en année, sans cesser d'être unis, de nombreuses générations — semblables à un arbre qui s'élèverait à une grande hauteur en s'environnant de distance en distance d'un vert bouquet de feuillage, — l'attachement réciproque exclusii est ici l'exception et ne dure en tout cas que bien rarement au delà d'une année. Les carnassiers sont ceux qui en offrent peut être les plus nombreux exemples; le loup, le renard, le lion surtout, restent assez longtemps avec leur femelle et reviennent auprès d'elle pendant l'éducation des jeunes à laquelle ils prennent une part active. Joignons à cette catégorie
(1) Leuret et Gratiolet, p. 5U : « Plusieurs mammifères restent anb toute la vie, le même mÂle avec la même femelle. Le chevreuil et les cétacés sont dans ce cas, et peut-être le loup (?) et le phoque. »
assez homogène des faits de même sorte empruntés à des groupes fort disparates; des couples d'une certaine durée se rencontrent chez les tapirs (Roulin), les morses, les baleines, les chamois, les petites antilopes, les chevreuils, les bisons, les castors, les lapins, le porcépie, le hérisson, l'ours, la belette et les singes nictipilhèques. « Le gorille et le chimpanzé, assure M. Topinard dans sa récente Anthropologie {p. ^163), sont monogames, très soucieux de la fidélité de leurs épouses, et attentionnés pour elles. s> Cependant il semble établi par de soUdes témoignages que, comme dans rhumanilé, certains chimpanzés sont monogames, d* autres polygames. Mais souvent la mère, chez les grands chats, est obligée de soustraire à son mâle les jeunes pendant leurs premiers jours, de peur qu'il ne voie dans ces petits êtres encore informes une proie à dévorer. La chevrette fait de même, redoutant sans doute la brus- ^ querie et la pétulance de son mâle. Ainsi donc dans les espèces monogames, quand le mâle revient auprès de la femelle, rappelé par le souvenir persistant qu'il en a gardé, c'est pour devenir chef de bande et non pour obéir à une prétendue voix du sang tout à fait muette en lui.
Cependant chez les monogames cette bande est toujours restreinte, et de la famille ainsi formée, dès que les jeunes seront adultes, rien ne restera. C'est la famille à femelles multiples qui nous offrira le seul type capable de se prêter à une organisation sociale étendue, centralisée, durable.
Les animaux chez lesquels la société domestique revêt cette dernière forme sont les phoques, les mou-
fions, les lamas, les chevaux, les éléphants et les singes, a Chez les Arctocéphales (nous laissons la parole à Brehm) le mâle a toujours plusieurs femelles et nombre de ces sultans ont un harem de trente à quarante beautés. Très jaloux vis-à-vis des autres mâles.... il reste avec ses femelles, ses fils et ses filles, même avec ceux d'un an et qui ne sont pas encore accouplés : une famille peut ainsi compter jusqu'à cent vingt individus » (vol. II, p. 788, 789). — « Les moutons à manchettes (mouflons de l'Atlas) ne viventpas en troupeaux comme les autres ovidés ; ce n'est qu'au moment du rut, en novembre, que quelques femelles ayant à leur tête unbéUer se réunissent pour un certain temps. ]» Il en est de même pour les mouflons d'Europe : « à l'époque du rut ils se séparent en petites familles, composées ordinairement d'un mâle et de quelques femelles qu'il a conquises dans les combats. y> — Chez les lamas guanacos, ce chaque troupe se compose de plusieurs femelles et d'un seul mâle ; celui-ci ne souffre dans sa troupe que de jeunes mâles encore incapables de se reproduire. Dès qu'ils ont atteint un certain âge commencent les batailles à la suite desquelles les plus faibles, obligés de céder la place aux plus forts, se réunissent à leurs égaux et avec déjeunes femelles. Le chef paît à quelques pas de la troupe et surveille les alentours. Au moindre indice de danger, il pousse un bêlement assez semblable à celui du mouton et aussitôt les têtes se lèvent, regardent de çà de là : puis toute la bande part... Les femelles et les jeunes courent devant, le mâle les suit et les pousse souvent avec sa tète » (vol. II, p. 453). Même témoignage au sujet du
lama vigogne avec des particularités plus significatives encore, a Les femelles récompensent la vigilance de leur guide par une fidélité et un attachement des plus rares. Est-il blessé ou tué, elles courent autour de lui en sifflant et se laissent toutes tuer sans prendre la fuite. Mais si la balle atteint d'abord une femelle, toute la bande décampe. Les femelles de guanacos se dispersent au contraire quand leur mâle est tué » (vol. II, p. 458). — « On voit toujours les tarpans (chevaux sauvages d'Asie) en troupes de plusieurs centaines d'individus. Chaque troupe se subdivise en petites familles à la tête de chacune desquelles se trouve un étalon. Celui-ci est le chef de la bande ; il veille à sa sécurité, il exige Tobéissance. Il chasse les jeunes mâles, et tant que ceux-ci n'ont pas réuni quelques juments autour d'eux ils sont condamnés à ne suivre la bande que de loin. S'il flaire quelque danger, il hennit bruyamment et toute la bande s'enfuit au galop, les juments en avant, les étalons fermant la marche et protégeant la
retraite d Et ailleurs : a un étalon vigoureux est
nécessaire à l'existence du troupeau ; s'il est tué, les juments se dispersent et leur chasse devient facile, car elles ne sont pas aussi vigilantes que les étalons d (v. II, p. 406). Les éléphants mènent avec leurs allures propres une existence analogue, sauf en ce que' la famille ne paraît pas avoir dans le troupeau d'existence distincte. « La famille » (le sens de ce mot est incertain) « la famille forme un tout bien circonscrit ; aucun autre éléphant n'y est admis ; l'éléphant le plus prudent est le chef de la bande. C'est tantôt un mâle, tantôt une femelle. » Ce guide jouit d'une autorité effective.
<c Tous les éléphants sauvages sont très craintifs et très prudents ; mais l'éléphant conducteur Test encore dix fois plus. Ses fonctions sont pénibles ; il est continuellement en exercice ; par contre, ses subordonnés lui obéissent sans réserve..., il va et les autres le suivent, même à leur perte » (vol. II, p. 712). Voici enfin ceque Brehm dit des familles de singes, quant à la primauté du mâle, ce Le mâle le plus fort de la bande en devient le conducteur, le guide, mais ce n'est pas le suffrage des autres individus qui lui confère cet honneur. L'empire est au plus fort ; le plus sage est celui qui a les plus longues dents. Cela s'explique du reste par ce fait que les singes les plus forts sont généralement les plus âgés, et les jeunes sont bien obligés de se reconnaître inexpérimentés devant eux. Le guide exige une obéissance absolue, et il l'obtient dans toutes les circonstances. Sultan jaloux et brutal il s'arroge un droit exclusif sur toutes les femelles, éloignant celles qui s'oublient; aussi peut-on dire qu'il est le père de sa bande... Le guide exerce son emploi avec beaucoup de dignité. L'eslime qu'il a su conquérir exaltant son amour-propre lui donne une certaine assurance qui manque à ses sujets ; ceux-ci lui font toujours la cour. On voit même des femelles s'elTorcer de recevoir de lui la plus grande faveur qu'un singe puisse accorder ou obtenir. Elles mettent tout leur zèle à débarrasser son pelage des parasites incommodes, et il se prête à cette opération avec une grotesque majesté. En retour, il veille fidèlement au salut commun. Aussi est-il de tous le plus circonspect ; ses yeux errent constamment de côté et d'autre ; sa méfiance s'étend sur tout, et il ai'-
rive presque toujours à découvrir à temps le danger qui menace la bande » (vol. I, p. 8 et 9).
Nous n'avons plus besoin de nous appesantir sur de tels faits : ce que nous avons dit des gallinacés (p. 421 du présent volume), les éclaircit suffisamment à notre gré. Y a-t-il là plus qu'une famille? Pas encore. Car il n'y a rien de plus que ce que nous a montré la famille des oiseaux construite sur le même type, celle des Brévipennes, par exemple. Seulement ici la femelle, au lieu d'être suppléée par le mâle, garde sa fonction normale qui est celle de nourrice (fonction que ses organes propres lui assignent) et le mâle est exclusivement consacré à la direction de la bande : c'est par lui que s'établissent les rapports de l'organisme social avec le monde extérieur. Cette différence nous explique pourquoi, tandis que chez les oiseaux nous avons placé la famille polygame au bas de l'échelle, nous lui avons donné ici le premier rang. En soi elle n'a pas plus de valeur que la famille monogame ; peutêtre même en a-t-elle moins; elle est fondée en effet plus sur la force que sur l'amour; mais comme forme de transition, au point où nous sommes de la série zoologique, elle atteint une importance considérable. C'est elle, et non l'autre qui se rapproche le plus de la société, non plus domestique, mais ethnique : c'est d'elle que nous pouvons le plus aisément passer de la famille à la peuplade. Elle ne mérite pas encore ce nom, puisque c'est la passion sexuelle du mâle qui lui donne naissance ; mais qu'on imagine plusieurs familles de même nature réunies, on sera en présence de la horde, et de la horde organisée.
4S3 SOCIÉTÉS DOMESTIQUES PATERNELl£S
Les mammifères, en raison de la supériorité de leur organisation, croissent lentement. Certains ours sont adultes à 6 ans, certains singes à 12, les éléphants à 16. C'est là la cause principale de la durée de la famille. L'éducation est longue, et comme le petit être revêt bientôt tous les caractères extérieurs de l'espèce, avec une nuance de faiblesse et de fragilité, toutes les conditions sont réunies pour que le mâle unique ou les mâles éprouvent à son égard les sentiments de sympathie et de pitié qui fondent Tamour paternel ( Spencer, Psychologie y vol. II, sub fine). Autour de ces jeunes encore débiles, on verra donc les parents rivaliser de soins pendant des années. Mais comment de fortes sympathies ne s'étabUraient-elles pas entre des animaux intelligents liés ainsi par une communauté d'affections pour le même objet pendant aussi longtemps et unis de saison en saison par les incUnations sexuelles? De là Vhomogénéité et la continuité de la famille chez les mammifères.
Si Tindustrie est, comme nous l'avons observé jusqu'ici, en raison directe de l'intelligence, elle doit être dans les sociétés domestiques de mammifères bien plus développée quedans les sociétésdomestiques d'oiseaux. Et, en effet, les demeures atteignent ici une complexité de structure et de parties qui accusent un degré supérieur d'évolution organique. Cependant, presque partout, le mâle et la femelle, au lieu de travailler en commun, comme cela se voit chez les oiseaux, à une même habitation , en construisent une chacun de son côté ; celle de la femelle étant seulement plus complexe, puisque, en outre des autres chambres.