THÉORIE DES INDIVIDUALITÉS
A) Individtialitéi morphologiques.
§ tiS.
Par le mot indimdu^ on a désigné d'abord l'unité organique à laquelle parvient une espèce animale ou végétale au plus haut degré de son développement. En créant ce mot, on avait surtout en vue les animaux supérieurs et l'homme; de là l'expression individuum^ indivisible. Mais dès qu'on veut étendre cette désignation à l'ensemble du monde organique, il faut écarter aussitôt l'idée de l'indivisibilité de l'individu. La reproduction par scissiparité, si habituelle chez les organismes unicellulaires et existant aussi chez les Cœlentérés, Echinodermes, Vers, puis ce fait que nombre d'animaux peuvent impunément, durant toute leur existence, subir des divisions nombreuses, enfin, les expériences de transplantation qui réussissent, même chez les animaux les plus élevés (transport d'un os d'un animal dans le corps d'un autre, etc)., voilà autant de motifs qui nécessitent un changement dans l'idée de l'individualité.
(i) Les pages qui suivent soDt extraites du Manuel de loologie de II. Jœger, qui a biea voulu nous autoriser à les publier. Noos noos félicitons de pouvoir donuer ici la traduction ((n'en a faite un naturaliste éminent, M. Giard, professeur à la Faculté des sciences de Lille.
Les progrès de la morphologie ont montré d'une façon non douteuse que la forme finale à laquelle arrive une espèce animale ou végétale après avoir parcouru les diverses phases de son développement est d'une valeur mof phologique très inégale. Si, par exemple, nous appelons individu^ au sens morphologique, la forme finale des animaux supérieurs, nous devons appeler cette forme finale une réunion d'individus, une société chez un grand nombre de Cœlentérés et de Protentérés. Cette absence de correspondance morphologique entre les formes finales des animaux et des végétaux nous force à créer une désignation morphologique d'ordre plus élevé, embrassant à la fois toutes les formes terminales, individus ou réunions dlndividus. Hœckel a créé le mot Bien (forme de vie).
Si nous voulons pousser plus loin cet essai de classification, Tunité de la nature organique nous oppose des difficultés qui sont réellement insurmontables, constatation qui, pour le naturaliste penseur, n'a rien d'afQigeant, car l'unité de la nature est chose plus importante que la systématique. Zoologistes et botanistes^ les uns après les autres^ se sont efforcés avec plus ou moins de succès à jeter quelque lumière sur cette classification. La tentative la plus récente, celle de Hseckel, a fort étendu nos connaissances. Je ne puis, toutefois, l'accepter que partiellement. D'un autre côté, la nature même de cet ouvrage, qui n'est qu'un Manuel, me contraint de donner simplement ma manière de voir, sans discuter et rectifier les opinions de Hœckel : le désaccord est d'ailleurs fort peu considérable.
La difficulté consiste en ceci : les formes de vie ne présentent pas seulement les composés que nous appelons réunion d'individus, mais bien tous les autres composés possibles (de cellules, de tissus, etc.). Nous devons donc d'abord établir comment les individus composés se distinguent des individus réunis.
On devrait réserver l'expression réunion d'individus :
1<> Pour les réunions qui se forment parla loi de ramification
et chez lesquelles les parties constituantes prennent un égal degré d'organMatioriy ont la môme valeur morphologique. Cette remarque permet de les distinguer suffisanunent des animaux composés d'organes nés par bourgeonnement, car, chez ces derniers, le corps présente un degré d'organisation bien supérieur à celui de l'organe. Toutefois, nous ne devons pas cacher que les différences d'organisation peuvent parcourir tous les degrés possibles, de sorte qu'il doit exister des cas douteux où il est impossible de distinguer si l'on a affaire à un individu composé d'organes ou à une colonie d'individus formée d'un tronc et d'individus secondaires;
2« Pour les réunions linéaires d'unités organiques chez lesquelles les parties constituantes ont encore le même degré d'organisation et où, de plus, se présente une circonstance qui démontre la nature calicule : cette circonstance est que la réunion est temporaire et qu'il se produit facilement une séparation des parties constitutives. Naturellement^ ici encorCi il se présente des tas douteux où l'on se demande si l'on a sous les yeux une chaîne d'individus ou un individu composé de métamères. Mais l'existence de ces cas difficiles résulte de l'unité de la nature organique.
Nous pouvons opposer à ces réunions d'individus l'individu isolé morphologique, pour lequel je conserve l'expression individuurny et cela, qu'il fasse partie d'une suite d'individus ou reste indépendant. Voici sa caractéristique : Toutes les parties essentielles qui le composent sont disposées d*une façon concentrique. Les parties qui ne sont pas dans ce cas ont un degré inégal d'organisation. Ce degré peut varier dans de larges limites, et, comme il s^élève en comprenant des unités morphologiques de plus en plus élevées, nous devons ajouter quelques mots pour rattacher cette notion de l'individu morphologique aux diverses unités morphologiques que nous avons étudiées pré cédemment.
Un individu peut être ;
l*Un eytode (p. e. Rhizopodes). Beaucoup de rhizopodes sont des réunions d'individus;
2* Une cellule; tous les organismes dits unicellulaires (Unicellulata, p. e. les Amibes);
3** Un complexe de cellules, et ici commence une diversité étonnante suivant le nombre, Tordre, le mode d'union des cellules ; cette diversité est surtout très grande chez les végétaux. Chez les am'maux, il sufOt d'opposer les complexes de cellules mal définis (considérés comme réunions d'individus) aux complexes de cellules disposées en couches, lesquels s'élèvent au rang d'individus;
4* Une nouvelle complication nous amène aux réunions de complexes de cellules stratifiées : ces réunions peuvent encore se faire de telle façon que l'ensemble mérite le nom de réunion d'individus ou constitue un individu unique. Dans ce dernier cas, nous appelons chaque complexe isolé un segment, Hœckel emploie le mot personne pour désigner les deux sortes de réunions de complexes cellulaires, n désigne sous le nom de personnes frutescentes les complexes réunions d'individus pour les distinguer des personnes proprement dites, qui ont la valeur d'individus. Je ne puis accepter ces désignations, car le mot personne me paraît mieux s'appliquer seulement aux réunions ayant le caractère d'individus, c'est-à-dire aux animaux dont le corps est stratifié et segmenté.
Ces distinctions bien établies, nous pouvons étudier maintenant les différentes formes de réunions d'individus.
Les réunions d'individus, ordinairement appelées aussi cormus d'individus, se forment par les procédés génétiques suivants :
!• Par bourgeonnement latéral (cormus de bourgeon-
nement), c'est-à-dire par le môme processus qui donne naissance à une partie des organes. Cela explique pourquoi, en certains cas, il est impossible de trouver une différence entre un organe et une individualité d'un cormus. Les connus formés par bourgeonnement latéral présentent un individu primaire et des individus secondaires. L'individu primaire constitue ce qu'on appelle axe principal du cormus, les individus secondaires produiseutjes axes supplémentaires et les rameaux^ Par suite d'un bourgeonnement latéral répété, il y a des rameaux de 1*% 2«, 3° ordre, etc. Dans ce cas, il faut encore donner un nom spécial aux rameaux de dernier ordre, et les appeler individus terminaux. Si toutes ces individualités terminales sont de même forme, le cormus est dit monomorphe; si, au contraire, elles sont de forme différente, le cormus est dit alors polymorphe.
Ce polymorphisme peut se manifester des trois différentes façons :
a) Par une différence d'élévation dans l'organisation des individualités terminales : par exemple, chez les unes la cavité digestive s'ouvre à l'extérieur par une bouche apicale; ches les autres cela n'existe pas. Ou bien encore un individu peut présenter un organe qui manque à d'autres individus de la même espèce.
h) Par une simple diQérence de forme : un individu est cylindrique, un autre foliacé.
c) La différence la plus frappante se produit quand une partie des individualités terminales forme un complexe, les autres demeurant simples. L'exemple le plus connu nous est fourni par les plantes phanérogames, chez lesquelles l'individualité terminale, la feuille, forme par agrégation une individualité composée d'ordre plus élevé, la fleur. Deux groupes d'animaux nous présentent aussi ce même processus.
d) Les hydrozoaires où, chez beaucoup d'espèces, plusieurs individualités terminales (généralement quatre ou huit) dispo-
sées en cercle, se soudent^ par leurs bords, pour former un perigonium. Un individu situé au centre demeure libre et joue, morphologiquement etphysiologiquement, le même rôle que le pistil et Tovaire dans un végétal. Cette forme composée d'individualités terminales, ce cercle d'individus mérite aussi, mais chez les animaux, le nom de fleur.
Cette fleur animale présente les mêmes distinctions que les fleurs végétales ; notamment, il existe des fleurs sexuées et des fleurs asexuées. Ces dernières se composent uniquement d'un périgone, Tindividualité sexuée centrale fait défaut. Elles se trouvent, là où on les rencontre surtout (chez beaucoup de Siphonophores, par exemple), auprès des fleurs fertiles sur un seul et même cormus, et on les a d'abord désignées, en raison de leur fonction, sous le nom de cloche natatoire. Parmi les fleurs animales sexuées, nous en trouvons (fui ont le périgone très développé, d'autres qui ont le périgone très réduit et même manquant complètement. Chez ces dernières, l'individu sexué central reste aussi généralement peu développé (sans cavité digestive et sans bouche). Les premières, à périgone très développé, montrent, au contraire, la disposition suivante qui ne se voit pas chez les plantes. L'individu sexué possède une bouche apicale et présente ainsi une organisation supérieure à celle des individus du périgone. Puis, la fleur se détache du cormus, et, comme elle peut se nourrir, elle prend un accroissement et une vie indépendants; elle devient un Mon. Ces fleurs animales autonomes ont été reconnues bien longtemps avant qu'on pût comprendre leur formation ; on les regardait comme une des manifestations de la génération alternante. Nous verrons, dans la partie embryogénique de ce livre, qu'il faut modifier l'ancienne manière de voir : nous ferons seulement remarquer ici qu'avant de connaître la vraie théorie de ces fleurs indépendantes on leur a donné le nom de Méduses; maintenant on doit les appeler fruits de médusaires, et j'ai proposé pour le processus qui leur donne naissance le nom d'anthogénèse.
L'anthogénèse me parait encore exister chez d'autres animaux pour lesquels on recourait jusqu'ici à des explications d'une tout autre nature. Je veux parler des Echinodermes, dont la forme sexuée finale bourgeonne sur une lanre. Cette larve porte tous les caractères d'un protentéré et se comporte, par rapport à TEchinoderme qui bourgeonne sur elle» absolument comme les cormus d'Hydraires par rapport aux Méduses, avec cette différence que la larve d'Echinoderme n'est pas un cormus, mais un individu, puisque cette larve ne produit qu'une seule fleur (il y a peut-être exception pour quelques Stellérides). Enfin, en règle générale, après la formation de l'Echinoderme, la larve périt, même avant que celui-ci soit détaché, parce que l'Echinodcrme, dont le bourgeonnement forme le perigastrium, traverse la couche cutanée de la larve et, de plus, s'approprie Testomac de cette dernière, lui enlevant ainsi toute possibilité de continuer son existence. Ce fait seul que, chez quelques Etoiles de mer, la larve continue à vivre après la séparation de l'Echinoderme prouve déjà que Ton est autorisé à établir une comparaison entre la formation de ces animaux et la fructification des Médusaires. Cette comparaison est encore justifiée par l'accord qui existe dans la constitution morphologique de la Méduse et de TEchinoderme. Tous deux sont des cercles d'individus ; seulement, chez les Echinodermes, il n'y a pas d'individu central, mais seulement un périgone formé d'individus tous sexués. Toutefois, cette différence ellemême s'amoindrit, si l'on considère les Ophiures et les Crinoîdes, chez lesquels il y a une opposition si marquée entre le disque central et les bras périphériques, opposition qui, au point de vue de la sexualité, est aussi marquée que chez les Méduses ; car, ou bien l'individualité centrale est sexuée et le périgone asexué (Ophiures, la plupart des Méduses), ou bien le contraire a Heu (Crinoides). On ne peut objecter non plus qu'il y ades Echinodermesqui sortent directement de l'œuf sanspasser par les formes larvaires intermédiaires, car le même fait parait
aussi observé chez quelques Méduses. C^est un fait qui s'explique de la manière suivante : à l'une des deux extrémités de la série, il y a des hions chez lesquels le connus (ou, pour parler plus spécialement, la larve) prédomine de beaucoup sur la fleur. Cette dernière reste sans périgone. A partir de là, commence une prépondérance croissante de la fleur sur le cormus ou la larve, jusqu'à ce que cette dernière ne joue plus que le rôle d'un embryon très éphémère et devienne si complètement éliminée 4e l'évolution individuelle qu'il ne nous est peutêtre plus possible d'en saisir la trace.
Quoi qu'il en soit, cette façon de comprendre TEchinoderme se recommande encore par ce fait que l'accord morphologique entre les Echinodermes et les Méduses, qui a depuis si longtemps reçu son expression en systématique, peut être ramené à une cause morphologique commune, Tanthogénèse, et que, par là, un besoin scientifique se trouve satisfait. La différence essentielle qui persiste encore entre les deux groupes consiste en ce que chez les Méduses cormus et fleurs sont cœlentérés, tandis que chez les Echinodermes la larve et le fruit sont pourvus d'un tube digestif : de plus, les individualités d'une Méduse ne sont pas composées de métamères et ont, par conséquent, la valeur d'un segment; celles des Echinodermes sont articulées et ont la valeur d'une personne.
2* Il peut encore y avoir une formation de cormus par division transversale incomplète (Ck>rmus en chaîne), c'est-à-dire par le même processus qui produit les métamères ; il en résulte que dans certains cas il est difficile de distinguer si l'on a affaire à un métamère ou à une individualité d'un cormus. C'est ce qui arrive, par exemple, chez les Vers rubanés-.Cequi fait que dans ce cas on doit se prononcer pour une chaîne
d'individus, c'est d'abord que ces animaux sont en tout et en partie constitués de la môme façon; ensuite, lorsqu'ils se séparent sous forme de proglottis, ces anneaux mènent encore quelque temps l'existence indépendante de véritables hion$ : enGn, il y a une certaine opposition entre les animaux et l'individualité primaire, la tète, qui est le point de départ de la formation de la chaîne et le point où cette chaîne s'accroît. Des cormus en chaîne bien évidents et même des cormus de personnes nous sont fournis par beaucoup de vers, chez lesquels il se produit un accroissement intercalaire suivi d'une séparation de la chaîne de segments d'une seule personne en deux parties : l'une, antérieure, se complète par la formation de segmenta terminaux; l'autre, postérieure, par la formation de segments céphaliques. Les deux personnes sont alors unies de telle façon que la tète de l'une est soudée à l'anus de l'autre. Souvent, on compte 3, 4 et jusqu'à 5 personnes unies de cette façon. Toutefois, les cormus formés de cette façon ne sont pas durables et les personnes qui les composent sont destinées à se séparer complètement plus tard.
Il en est de même des chaînes d'individus qui représentent un état passager de révolution des Méduses acraspèdes (celles dont les yeux sont cachés dans une cavité de Tombrelle). Le premier individu fixé au sol, polypiforme, montre une formation progressive de métamères allant du pôle oral jusqu'au pôle aboral et résultant de ce que le périsome se couvre de crénelures en forme d'anneaux. Les métamères situés entre les crénelures prennent, par rapport aux enfoncements qui les séparent, une section si considérable qu^ils forment une chaîne de disques frangés dont les points médians ne sont plus unis entre eux que par un pont très mince de substance. Enfin, les métamères se détachent les uns après les autres et deviennent des hions sexuéSy des Méduses. On a appelé sirobUisation ce processus de formation des hions.
Il faut remarquer ici que ce qu'on appelle les chaînes des
Salpa ne sont pas des cormus en chaîne y formés ps^r division transversale; elles sont produites par bourgeonnement latéral sur un ovaire qui doit être considéré comme un organe deTindividualité maternelle : ou bien cet ovaire, chargé d'individualités secondaires, demeure uni à l'individu mère pour former un môme cormus (doliolum)^ ou bien il se détache et la chaîne est formée de cet organe formateur des germes et des individus secondaires.
§ tl6.
3** Enfin, il peut y avoir formation de cormus par division longitudinale incomplète^ c'est-à-dire par le même processus qui donne naissance aux paramères. Une confusion avec les paramëres n'est cependant pas possible: en effet, la scission se fait toujours en deux parties (dans la formation de paramères, il y a toujours, au contraire, plusieurs plans sécants qui se croisent) ; de plus, les deux individualités reposent sur une partie basilaire commune. Nous appellerons bifurcation la forme de division longitudinale incomplète qui se présente quand les individus sont réunis par la partie basilaire seulement. Il y a fasciation dans le cas où les deux individualités demeurent unies par toute leur partie latérale (Madrépores). Entre ces deux formes, il y a tous les passages. La fasciation produit les cormus en éventail ou, quand elle a lieu dans plurieurs directions, les cormus hémisphériques. La bifurcation produit les cormus arborescents, qui se distinguent des cormus de même genre produits par bourgeonnement latéral en ce qu'ils n'offrent pas la distinction entre individualités primaires, secondaires et terminales.
B) Thiforie des individwdUés biologiques.
Celles-ci se composent d'individualités morphologiques (bions) et se distinguent de ces dernières en ce que leur association n'est pas morphologique, mais biologique. Toutefois, aucune limite bien nette ne les sépare des individualités morphologiques, comme on le verra plus tard. Les processus génétiquesqui les produisent sont désignés sousie nom de reproduction et seront étudiés dans la partie de ce livre qui traite de la propagation des animaux.
§ii8.
L'individualité biologique primaire estla|>atre. On l'observe seulement chez les animaux à sexes séparés; chez les animaux bisexués, cette individualité biologique se confi>nd avec l'individualité morphologique (le bien). La même chose a lieu pour les cormus et les chaînes d'individus chez lesquels le connus est bisexuel : mais l'identité cesse pour le cas où les cormus ont des sexes séparés.
Au point de vue biologique, nous distinguons :
1* d'après la durée :
a) La paire temporaire : c'est le cas où les deux individus sexués n'ont de rapports ensemble que pendant le temps de l'accouplement ; encore ces rapports ont-ils uniquement pour objet la conservation de l'espèce et nullement celle de rindividu.
h) La paire copulée : les deux individus demeurent unis pour toute la durée de l'existence, et le but de leur réunion est le plus souvent non seulement de conserver l'espèce, mais de protéger l'individu.
2* D'après le nombre des individus qui se réunissent :
a) La paire monogame, composée d'une seule femelle et d'un mâle.
h) Lbl paire polygame : l'un des sexes est représenté par plusieurs individus. Le cas le plus fréquent est celui de plusieurs femelles accouplées à un mâle ; il y a alors une copulation prolongée, comme, par exemple, chez les poules. Dans le cas contraire, où le nombre des mâles surpasse celui des femelles (beaucoup de poissons et d'amphibies), la réunion est le plus souvent temporaire et a pour but l'accouplement (les amas de grenouilles à l'époque des amours).
3<* Au point de vue morphologique, nous distinguons :
a) La paire homomorphey dans laquelle les deux sexes diffèrent seulement par l'appareil générateur, c'est-à-dire parles caractères sexuels primaires.
b) La paire allomorphe^ dans laquelle les deux sexes diffèrent en outre par d'autres signes distinctifs (caractères sexuels secondaires). Ces derniers sont de nature très variée et se rapportent à des différences dans la forme, la couleur, la présence d'organes spéciaux (crêtes, éperons, bois des cerfs), ou dans la structure différente de certains organes, des différences de grandeur,^ etméme dans l^s cas extrêmes des différences dans le degré d'organisation. L'un des sexes peut être dégradé, souvent même dans une large mesure. Une différence plus grande encore à deux points de vue peut se produire dans la paire allomorphe :
a) L'un des sexes, et il semble que ce soit uniquement le sexe femelle, peut être représenté par deux ou même trois for* mes différentes dont souvent l'une (la plus rare des deux) se distingue du mâle par des caractères sexuels secondaires. Ce cas, qui a été observé jusqu'ici particulièrement chez les papillons, a reçu le nom de Polymorphisme ou Dimorphisme des sexes. ^
P) Un cas analogue s'observe quand aux deux sexes qui
entrent en rapport pour l'accouplement se joint une troisième forme neutre ou nourrice, qui est Tancètre de la paire. La nourrice produit, en effet, sans accouplement, et cela souvent après plusieurs générations de nourrices, une paire à sexes séparés (pucerons, daphnies). L'individualité biologique peut même devenir encore plus compliquée lorsque deux formes de nourrices se présentent : une primaire (grand'nourrice) et une nourrice secondaire, comme chez les Trématodes. On a même observé des cas où il y a trois sortes de nourrices.
L'individualité biologique secondaire est la famille. Elle se compose d'une réunion de btonA qui ont entre eux des rapports génétiques, les uns étant les parents, les autres la progéniture. Nous distinguons :
i? La familU acéphale (sans chef;» dans laquelle tous les individus sont entre eux dans le rapport de coordination : c'est ce que nous appelons une troupe. C'est un mode d'association extraordinairement commun chez les animaux inférieurs et même chez ceux qui sont beaucoup plus élevés (corneilles, oiseaux aquatiques), ou comme ces énormes bandes d'animaux marins (crabes, mollusques, polycistines), auxquelles, à cause de leur étendue de plusieurs milles, on a souvent donné le nom de banc d'animaux (bancs d'huîtres, de coraux ; la mer Jaune, en Chine» doit sa couleur aux Polycistines). Tantôt ces bancs sont formés d'une seule espèce, tantôt de plusieurs espèces. Ces derniers doivent s'appeler des troupes agrégées. Il faut remarquer que les troupes de beaucoup d'insectes (cantharides, criquets) ne sont pas formées par plusieurs générations ; les individus ont bien une origine commune, mais ils sont tous du même âge.
2" La famille céphalée (horde, peuple, meute, compagnie), qù il y a à la tète de la société un chef de bande (animal conducteur) vis-à-vis duquel tous les autres sont en rapport
APPENDICE il 881
de subordination ; ce chef de bande est presque toujours un mâle (patriarchie), plus rarement (par exemple, chez les oies) une femelle (matriarchie). Chez les familles céphalées qui se forment seulement pour la durée d'une génération et qui se composent seulement des parents et de leurs enfants (perdrix), le chef de bande est Tun des deux parents. Chez les familles céphalées et de plus longue durée (grues, oies sauvages, éléphants, etc.), qui comprennent plusieurs générations, le chef de bande est choisi en partie à l'ancienneté, en partie aussi d'après les dispositions dont il a fait preuve pour la conduite de la troupe.
L'individualité biologique tertiaire qui se forme à l'aide de l'individualité secondaire de famille est VEtat. Son caractère essentiel est la division du travail dans le sein de la société, ce qui entraîne souvent aussi une différence morphologique. Chaque spécialité de travail porte le nom de métier. Cette espèce d'individualité biologique se rencontre seulement chez certains insectes (termites, fourmis, abeilles) et chez l'homme.
Deux cas sont à distinguer très-nettement dans la formation des Etats :
a) L'Etat se forme à la suite de l'accroissement numérique de la famille par la reproduction : c'est ce que nous appelons des Etats de génération, La forme la plus inférieure de ces Etats est l'Etat sexuel; la forme la plus élevée et qui se rencontre seulement chez l'homme est l'Etat national.
b) L'Etat peut aussi se former par le concours en un même lieu d'individus qui n'ont entre eux aucun rapport de proche parenté et qui présentent des différences plus ou moins considérables. Cette sorte d'Etat se rencontre seulement parmi les hommes et porte le nom d*Etat international ou d'agrégation (Amérique, Suisse).
581 APPBIfDICB II
Les Etats par génération sont les plus naturels» puisque le principe régulateur de toute organisation, la subordination, y existe déjà par la présence d*ancétres de divers degrés. Les Etats agrégés ont beaucoup plus de peine à acquérir une organisation, parce que leurs parties constituantes sont, au début, simplement coordonnées et que le principe d'ancienneté y est tout-à-fait sans action. En se développant, les Etats par agrégation présentent les stades suivants :
a) VEtat bilatéral ou départis (Amérique), puissance à l'extérieur, lutte à l'intérieur, situation anxieuse pour l'individu.
b) VOligarchiey souveraineté seigneuriale exercée d'abord par une aristocratie d'argent qui, par l'hérédité, se transforme en aristocratie de naissance que nous nommons Patriciat (républiques classiques, Suisse). Si un pareil Etat ne périt pas prématurément, il atteint le stade de tyrannie pour suivre ensuite le chemin de toute chair.
âtti.
En opposition au précédent et bien plus élevé se trouve Y Etat de génération formé de familles céphalées et dont tous les membres sont unis par les liens de parenté sanguine. Nous rencontrons déjà cette forme d'Etat chez les animaux, et nous pouvons partager de la manière suivante les stades d'évolution qu'elle présente :
1^ VEtat sexuel, qui comprend deux métiers : le métier de reproducteurs (individus sexués) et le métier de travailleurs (individus asexués). Le premier métier assure la conservation de Tespèce, le second celle de l'individu. Cet Etat présente les variétés suivantes : a) Le métier reproducteur est la partie primaire dominante de l'Etat : les travailleurs sont dans un rapport de dépendance (beaucoup de fourmis, bourdons, etc.). Cet Etat passe rapidement à un autre opposé. — b) Les travailleurs
arrivent matérieUement à la dominationi mais Beulement dans le même sens qu'on dit qu'un maître devient l'esclave de ses domestiques.
D'autres différences proviennent : a) Des divers rapports relatifs des sexes à l'intérieur de la Société : ou bien il n'y a qu'une seule femelle et beaucoup de mâles (matriarchie), (abeilles, guêpes, frelons) — ou bien les deux sexes sont en grand nombre. — h) D'une plus grande différenciation dans le métier de travailleur qui peut se diviser en métier de défeti^ seur et en métier de nourricier. Cette forme, que nous nommons Etat militaire^ se rencontre, en dehors des sociétés humaines, chez les Fourmis et les Termites.
2» L'Etat à esclaves est une forme secondaire plus élevée de l'Etat de génération et une conséquence de l'Etat militaire, lequel, par voie de pillage, s'incorpore un certain nombre d'individus qui n'ont avec lui aucun lien de consanguinité prochaine et qui, néanmoins, ne sont pas, comme dans les Etats agrégés, dans un rapport de simple coordination et par suite capables d'entraver l'organisation, mais dans un rapport d'ordination (maîtres et esclaves). Cette forme d'Etat se rencontre, hors des sociétés humaines, chez plusieurs fourmis. On connaît particulièrement les Etats esclavagistes de la Formica rufescens et de la Formica sanguinea. Au début, il y a parmi les maîtres une opposition entre ceux qui sont sexués et ceux qui ne le sont pas, mais ces derniers disparaissent et l'opposition précédente fait place à une autre : les maîtres sont tous sexués, et il peut arriver, comme dans l'Etat sexuel, que les maîtres soient dans une certaine dépendance par rapport à leurs esclaves (l'ancienne Rome et les Etats esclavagistes de plusieurs fourmis).
3^ VEtat de propriété est une suite immédiate du précédent. Tandis que l'esclavagisme est une incorporation d'individus qui peuvent encore avoir avec leurs maîtres des rapports sexuels, la propriété est l'adjonction d'espèces animales, avec lesquelles de semblables rapports ne sont plus possibles (for-
mation d'animaux domestiques, d'où les Etats de pasteun^ ou, s'il s'agit de plantes et de cultures, les EtaU agricoles). Au point de vue du rapport qu'ont entre eux les Etats à propriétés et les Etats esclavagistes, il faut remarquer qu'il peut se présenter deux alternatives : ils peuvent posséder exclusivement des esclaves ou des bestiaux ou bien posséder simultanément des esclaves et des bestiaux. En dehors de Thomme, nous trouvons cet Etat chez beaucoup de fourmis. Chez les fourmis, les animaux domestiques sont surtout les pucerons et quelques espèces de coléoptères (Glaviger).
On peut distinguer le bétail proprement dit des commensaux qui ne sont que tolérés (Myrmécophiles) et qui appartiennent pour la plupart à la classe des coléoptères. Ces derniers vivent des restes de leurs hôtes et, par conséquent, contribuent à nettoyer l'établissement. Leurs rapports avec les animaux formant la société sont plus ou moins intimes. Récemment, on a trouvé chez certaines fourmis de l'Amérique du Sud des Etats agricoles comme on en rencontre si souvent chez les hommes. Ces Etats plantent, avec beaucoup de soin, une sorte de gazon dont ils tirent leur nourriture : les graines sont semées avec ordre et emmagasinées; les champs sont cultivés et labourés.
Nous avons énuméré les diverses formes d'Etat que nous présentent les animaux. Le développement ultérieur des organismes états ne se produit que dans les sociétés humaines et n'appartient plus à notre sujet : disons cependant que le degré le plus élevé que puisse atteindre une société, la monarchie constitutionnelle, ne peut être atteinte que dans la période nationale des Etats de génération, tandis que l'agrégation ne peut conduire qu'aux formes moins élevées (république, fédération ou despotisme).