POLYPES
travail réellement prodigieuse. » Mais ce passage du simple au composé ne résume pas à lui seul le progrès vital. M. Spencer l'a compris en y réfléchissant davantage, et à cette première condition il en a ajouté une seconde qu'il appelle le passage d'une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente. En d'autres termes la cohésion, l'unité, la concentration organique lui paraissent devoir accompagner la différenciation des parties. L'exemple présent est une preuve de la nécessité de cette correction. Supposons que le Physophore ait encore des parties plus hautement différenciées, si ces parties restent presque indépendantes les unes des autres, si l'organe spécial chargé d'en rapporter l'action à une fin unique reste le siège d'une activité faible, l'unité de l'ensemble sera mal définie et la société entière vivra d'une vie dispersive, incohérente. Le coralliaire au contraire est constitué essentiellement par un arbre solide, enveloppé d'un tissu qui le fabrique ; ce tissu est le siège d'une circulation active et les polypes particuliers y prennent naissance. « A côté de la vie propre individuelle des polypes, il en est une autre, indépendante de l'individualité de chaque habitant de la colonie, et qui appartient à tout le zoanthodème qu'on peut regarder alors comme un seul être... Comment ne pas voir que l'individu isolé perd ses droits devant ceux de la communauté, quand il lui a fourni sa part d'action (1)? » Là est à notre avis la supériorité des coralliaires, et particulièrement des Alcyonnaires sur les
(I) M. Lacaze Duthicrs, Le Corail, p. 81.
Acalèphes. On peut dire il est vrai qu'elle n'est obtenue que par une différenciation nouvelle ; mais le point sur lequel porte la division du travail n'est pas indifférent. Eut-il porté sur les individus comme chez le physophore, le résultat social eût été mince. C'est parce qu'il porte ici sur l'organe central qu'il place la société à un échelon supérieur. Et si l'on y regarde de près, on verra que cet organe composé, non de polypes euxmêmes composés, mais de cellules simples, d'éléments histologiques directement agrégés en une masse continue, est en un sens un individu lui aussi, auquel les autres sont subordonnés, puisque leur vie dépend de lui plus que la sienne ne dépend de chacun d'eux. En effet le zoanthodème peut se passer d'un nombre considérable de polypes; aucun polype ne peut se passer du zoanthodème duquel ils reçoivent le liquide nourricier. Et l'individualité de la société tout entière est précisément en raison directe de celle de l'organe central qui la représente, j'allais dire qui la personnifie. En sorte que ce qu'il faut considérer, si l'on veut apprécier ici le degré de perfection vitale (ou le degré de perfection sociale), c'est moins la somme de la division du travail que le sens, la direction de cette division. Il y a une complexité organique qui est une déchéance, il y en a une autre qui est un progrès. Disons donc que si le corail-est intéressant à considérer comme société, c'est qu'il offre une délégation ou concentration du travail vital pour l'accomplissement d'une fonction essentielle à la vie, et qu'il présente ainsi les premiers linéaments de l'individualité collective. Si nous suivions cette délégation du travail vital
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dans toute l'étendue du domaine sociologique, nous le verrions s'accentuer à mesure qu'on monte dans l'échelle des sociétés. Son dernier terme dans l'ordre des sociétés que nous étudions en ce moment, à savoir les sociétés de nutrition, c'est le cerveau des mammifères supérieurs.
Nous avons dû accorder quelque attention à la forme des sociétés d'infusoires ; la forme des polypiers en mérite beaucoup moins. C'est ici la fonction exercée en commun qui peut donner lieu à une classification des communautés, non la forme revêtue par elles. La forme dépend du mode de multiplication (1). « Les différences, dit M. Milne Edwards, qui existent entre les deux modes de multiplication (fissiparité et bourgeonnement), se trouvent en quelque sorte traduites d'une manière générale dans l'aspect des polypiers composés qu'ils produisent. » Laissant donc de côté leur forme, qui a été supérieurement étudiée suivant ce principe parle naturaliste que nous venons de citer, et ne considérant que- la fonction centralisante, nous pouvons à ce point de vue les réunir tous en une seule famille ; car la fonction qui les unit, la même chez tous, n'offre de l'une à l'autre société que des différences de degré quanta la perfection de son économie.
B. Les Molluscoïdes. — Les Bryozoaires et les Tuniciers nous semblent appartenir au même groupe social que les polypes, bien qu'une partie d'entre les Tuniciers offre, avec des arrangements spéciaux, le
(1) M. Milne Edwards, Coralliaires, p. 77.
plus haut degré de complication dont ce type de société soit susceptible. Le lien commun qui unit les individus partiels est encore la circulation vasculaire, c'est-àdire la communication de cavités où circule un même liquide nourricier. Ici encore, sauf le cas que nous venons de signaler, la composition sociale existe à deux degrés; elle comprend premièrement les éléments histologiques réunis en touts jusqu'à un certain point distincts, auxquels la fonction de digestion est dévolue, secondement ces touts eux-mêmes, réunis en un ensemble organique plus vaste auquel est déléguée la fonction circulatoire. Gomme chez les polypes, c'est l'agrégation qui est la règle et l'isolement l'exception. Il faut remarquer enfin que comme chez les polypes qui donnent naissance aux méduses libres, certains molluscoïdes (les Salpes, par exemple) ne vivent en société que pendant un temps, puis se dispersent pour se reproduire sous la forme sexuée. Cette interruption de la société qui est, nous l'avons vu, normale chez les infusoires agrégés, ne se présentera plus désormais dans toute la série que nous parcourons en ce moment, c'est-à-dire dans les sociétés dont le lien est la fonction de nutrition, et qui sont unies par la continuité des tissus et des cavités. A mesure qu'on monte dans l'échelle, la cohésion des individus est plus forte parce que la part de travail organique déléguée est plus considérable.
, Chez les Bryozoaires les individus partiels sont plus parfaits que ceux du polypier. L'économie de leurs sociétés doit donc être plus parfaite aussi, si la loi posée par M. Spencer est vraie, à savoir « que la
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nature de l'agrégat est déterminée par les caractères des unités qui les composent. » Et en effet deux caractères distinguent cet agrégat : i° la dépendance des mouvements des parties par rapport à ce qu'on pourrait appeler métaphoriquement la volonté totale de l'anim^Tcomposé ; 2° la régularité de la circulation. La FlustraUidQ^laria porte, comme son nom le rappelle, des appendices qui accompagnent chaque individu, mais dont le mouvement ne dépend que de la colonie. « Je n'ai pas le moindre doute, dit Darwin dans son Voyage (1), que dans toutes leurs fonctions ces appendices ne soient plutôt liés à l'ensemble des branches qu'aux polypes qui occupent les cellules. Chacune des têtes de vautour se meut d'ordinaire indépendamment des autres ; mais quelquefois celles d'un côté seulement se meuvent successivement chacune après sa voisine.)) Et Dumortier (2) décrit ainsi les mouvements du sang chez les mêmes animaux : « En examinant au microscope un Bryozoaire bien développé, on voit le sang monter dans la cavité individuelle, se porter vers les bras et redescendre de l'autre côté, tandis qu'une partie entre dans les bras, s'y met en contact avec le système respiratoire, s'y oxigène et redescend ensuite dans le torrent de la circulation. » M. Lacaze Duthiers qui a observé si minutieusement le corail n'y a rien découvert de semblable.
Les Tuniciers agrégés offrent à la Sociologie un sujet d'étude des plus intéressants, mais difficile. Les
(1) Page 217.
J*L?ttli!fin de l'À™M>™ de Bruxelles, tome II, p. 435, cité d'après M. Milue Edwards. ^
Salpes sont généralement connues ; les Synascidies le sont moins. On ne se représente pas sans peine ces animaux quand on ne les a jamais vus et les figures en donnent une insuffisante idée. Disons seulement qu'ils sont constitués par une enveloppe plus ou moins dure en forme de cône plus ou moins allongé, sur laquelle se dressent de petits cylindres en nombre variable percés de bouches en collerettes, et dans laquelle s'ouvrent un ou plusieurs orifices excréteurs servant à toute la colonie. Les Botrylles paraissent être les plus parfaits des Synascidies (1). . Ces sociétés se forment par épigénèse ; c'est-à-dire que leur accroissement est successif à partir d'une larve qui se fixe tôt et croît rapidement. Quelques observateurs avaient même cru voiries rudiments des animaux composants jusque dans l'œuf, sous forme radiée. Les choses ne se passent pas ainsi. Quand le bourgeonnement commence dès l'œuf, les individus qui naissent ainsi, au lieu d'être également développés, accusent par l'inégalité de leur croissance leur apparition successive. Un premier animal en produit immédiatement deux autres par bourgeonnement direct, puis le phénomène se répète pour chacun d'eux, mais d'un seul côté, en même temps que se développe la membrane commune. Dans la cavité circonscrite par cette membrane chacun des individus composants envoie un tube excréteur; des canaux entrecroisés les unissent et sont le siège d'une circulation oscillatoire c'est-à-dire suivant alternativement l'un et l'autre
(1) La thèse de M. Giard et ses très obligeantes communications ont été nos guides dans cette partie de notre tâche (thèse de 1872).
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sens. Tantôt les individus composants sont nombreux et irrégulièrement disposés, tantôt ils le sont moins et se placent alors régulièrement ; mais quelle que soit l'abondance et la direction de cette prolifération gemmipare, elle a toujours lieu dans le même ordre successif par épigénèse. Il est exceptionnel (si même cela arrive jamais), que des individus nés de larves se rencontrent dans un système. Ceux donc qui sont ainsi conjugués tiennent pour ainsi dire à une seule souche mère et n'ont jamais cessé d'y être attachés. C'est leur naissance qui les appelle à la vie sociale. Cela est important à remarquer, d'abord parce que cela établit nettement la parenté des Synascidies avec les sociétés que nous appelons de Nutrition, ensuite parce que c'est l'application d'une loi que nous formulerons plus tard (1).
Les individus composants une fois nés, l'individu composé n'est encore qu'en puissance ; il faut qu'il soit leur œuvre. Ils commencent donc la plupart du temps par s'unir, en soudant leurs parties similaires ; puis comme en certains points de l'enveloppe commune une ou deux ouvertures cloacales ont dû se former, ils semblent subir une sorte d'attraction de ce côté, et les plus voisins ne tardent pas à envoyer vers ses bords des languettes anales convergentes, munies de filets nerveux. L'ensemble ainsi formé a reçu le nom de Cormus.
Voici comment se développe et s'achève l'individualité centrale ainsi constituée. Les animaux composants
(d) Voir notre conclusion.
ont déjà, on l'a vu, en commun, la circulation et la station, mais une série de besoins collectifs va faire surgir des organes collectifs correspondants. Pour parer au danger d'être déchirée ou arrachée de son support la membrane commune se durcit au moyen de spicules. Mais cette armure protectrice a l'inconvénient d'empêcher les mouvements du cloaque ; les détritus ne peuvent donc pas être toujours facilement expulsés, surtout quand un accident a changé la colonie de situation. De plus les parasites assiègent la cavité ainsi ouverte. Le seul recours qu'aient les Synascidies à peau dure contre ce dernier danger consiste à rétrécir l'ouverture cloacale ; mais ce remède contre un mal ne fait qu'empirer l'autre. Un autre type d'association avait plus de chances de succès. Dans celui-ci l'enveloppe reste flexible ; seulement les individus se rapprochent de l'orifice excréteur. En se rapprochant, ils doivent nécessairement diminuer de nombre, à mesure que le cercle se restreint. Par cela même leur disposition devient plus régulière. C'est ainsi que se forme l'étoile des Botrylles. Ainsi rapprochés, ils envoient au centre des filaments nerveux et des fibres musculaires plus énergiques; en sorte que non seulement le cloaque est doué de mouvements plus forts pour l'excrétion et peut se fermer dès qu'il n'est plus nécessaire qu'il soit ouvert, mais qu'encore il devient sensible au toucher et de plus capable de communiquer l'impression à tous les membres du système. Si donc un parasite tente l'entrée, le moindre attouchement entraîne l'occlusion de toutes les ouvertures. En fait, les Botrylles sont les moins infestés de ces hôtes dangereux. Nous obser-
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vons ici, porté à un plus haut degré, le processus que nous avons observé chez les coralliaires. Un appareil central se forme non pas seulement par division, mais par délégation du travail organique. Ici plus encore que dans tous les cas étudiés antérieurement, la solidarité des éléments sociaux s'établit par leur incorporation en un représentant central qui prend tous les caractères d'un individu. N
Qu'on juge, en effet, combien en présence de tels phénomènes nos distinctions verbales deviennent flottantes ! Les individus composants, réduits à un rôle surbordonné par rapport au cormus, mis dans l'impossibilité de vivre sans le cloaque central auquel ils sont intimement unis plus encore par les nécessités fonctionnelles que par leur adhésion organique, prennent l'aspect de simples organes. Et d'autre part, le cloaque qui n'était qu'un organe collectif, environné maintenant d'un appareil nerveux qui commande le mouvement à toute la communauté, revêt l'aspect d'un individu, mais d'un individu dont les animaux composants ne seraient que les parties. Supposons que l'organisation dont nous sommes ici témoins se fasse non plus autour d'un cloaque, mais autour d'une bouche, et nous comprendrons comment une société de nutrition devient un individu unique dans le sens ordinaire du mot. C'est ce que nous verrons tout à l'heure dans un autre ordre de sociétés.
Chez les Synascidies le processus sociogénique ne va pas plus loin. Les systèmes étoilés qui ont reçu le nom de Cœnobiums envoient des stolons à quelque distance et ceux-ci forment des cœnobiums nouveaux soumis à
la même loi de naissance épigénétique. Les différents cloaques du Cormus ainsi formé cherchent bien à se réunir par des canaux comme cela a lieu chez les Botrylloïdes, mais nul centre d'attraction ne surgit pour coordonner ces différents systèmes.
Telles sont les circonstances sous l'empire desquelles l'unité collective des synascidies se constitue et se confirme. Les mêmes circonstances ou du moins des circonstances nuisibles comme celles-là, mais à un plus haut degré, la désagrègent. Si, en effet, l'on plonge un cormus dans la liqueur d'Owen, les animalcules se disjoignent. De même si des communautés s'établissent sur des algues frêles vivement agitées par les flots, l'excès de l'agitation devient enfin nuisible et empêche comme chez les -Circinalium la cohésion, d'abord des cœnobiums, puis des individus eux-mêmes. Cependant cette même agitation modérée exerce sur les Botrylles une sélection progressive. On peut donc dire que l'hostilité du milieu poussée jusqu'à un certain degré favorise la cohésion sociale en suscitant des efforts convergents plus énergiques, mais qu'elle a, au delà de ce degré, des effets destructeurs.
Jusqu'à quel point l'intelligence intervient-elle dans la formation de ces sociétés? Que la forme des cœnobiums et des cormus soit le résultat du mode de bourgeonnement des individus composants, c'est ce qui n'est vrai que partiellement, car, comme on vient de le voir, la nature du lien social dépend à la fois des circonstances extérieures et des améliorations inventées en quelque sorte par les animaux sous la pression de ces circonstances. La nécessité qui les détermine ici
VERS 103 serait donc une nécessité sentie, acceptée, non plus extérieure ou mécanique, mais intérieure ou psychique. Il est aussi difficile de nier le caractère psychique de ces phénomènes que de l'établir. D'une part, en effet, un système nerveux aussi rudimentaire ne peut être l'instrument de combinaisons bien variées ; d'autre part, la présence même d'un rudiment de système nerveux permet d'admettre l'existence d'une pensée correspondante, si humble qu'elle soit. La question se réduirait, si l'on s'en tenait à cette seconde hypothèse, à savoir si la pensée a besoin d'être réfléchie pour adapter les mouvements aux sollicitations des circonstances. Car évidemment, dans le Botrylle, elle n'est pas réfléchie. Nous serions portés à répondre par l'affirmative. Quand on se promène au bord de la mer à marée basse, il arrive que le pied fasse jaillir entre les rochers des fusées d'eau de mer en pressant sur des corps mous. Ce sont des actinies qui, en prévision du long temps pendant lequel elles sont exposées à l'air et au soleil, se sont pourvues d'une certaine quantité de liquide. Comment expliquer ce fait de prévision sans une certaine intelligence immanente préexistant même à toute trace [de système nerveux? Nous ne pouvons nous empêcher de croire, sans obliger personne à partager notre croyance, puisque nous manquons de preuves, que la concentration des ascidies en un individu collectif est un fait d'intelligence du même ordre, quoique déjà supérieur.
C. Les Vers. — Revenons à la structure essentielle du Polype : il est constitué, avons-nous dit, par une
poche formée d'éléments anatomiques juxtaposés , et offrant une ou deux ouvertures. Nous avons vu les polypes et les molluscoïdes qui sont construits sur ce type s'agréger pour former des sociétés permanentes dont les cavités communiquent. Mais tandis que ces sociétés se forment et subissent dans leur évolution une différenciation et une coordination progressives, les individus qui les composent subissent des modifications semblables, c'est-à-dire que leurs éléments histologiques cellulaires se distinguent les uns des autres et se groupent entre eux suivant les mêmes lois. C'est ce qui a lieu chez les Echinodermes et les Mollusques. On n'est plus fondé à nous objecter maintenant que les parties constitutives des Mollusques et des Echinodermes ne sont pas des individus, mais des organes. Car nous savons que l'organe et l'individu ne sont que deux degrés d'une même puissance. Un organe est un groupe d'éléments histologiques suffisamment différenciés accomplissant une seule fonction ; quand cette fonction est celle par laquelle la nutrition commence (préhension et ingestion des aliments), nous sommes portés à donner le nom d'individu au groupe qui l'exerce ; nous nous prenons, nous et les mammifères supérieurs, comme types absolus et jugeons de ce que nous sommes des individus céphalés que tout ce qui a une tête est individuel. Mais nous avons vu le rôle d'individu, c'est-à-dire d'organisme central et directeur, dévolu à des groupes vitaux tout différents, particulièrement chez les Ascidies; en sorte que notre appréciation de l'individualité est devenue beaucoup plus libre. Que si nous jugeons l'individualité
d'après les formes, nous avons remarqué que des parties à formes définies, isolées, comme les organes urticants et les organes reproducteurs desphysophores ne sont pas aussi individuelles qu'elles le paraissent. Nouvelle raison pour nous inviter à un emploi beaucoup plus large de cette dénomination. Nous dirons donc que dans la constitution de l'Echinoderme et du Mollusque, la nature fait absolument le même travail que dans la formation du zoanthodème et du cormus ; d'autant plus que certaines parties de l'échinoderme jouissent d'une existence hautement individuelle ; les rayons de l'étoile des astéries en sont un exemple. La concentration se fait ici autour d'une bouche au lieu de se faire autour d'un cloaque, voilà toute la différence. Nous aurions, par conséquent, à examiner au point de vue sociologique, les rapports des divers organes dans l'unité vitale des animaux dont nous venons de parler, si cette étude n'était déjà faite par les biologistes. La physiologie de M. Milne Edwards contient les traits essentiels de ce tableau.
On sait que ces deux classes n'offrent aucun exemple de ce que je voudrais pouvoir appeler un bîastodème, c'est-à-dire une société deux fois composée, dont la fonction de nutrition est le lien. Des individus du second degré, une fois formés, se suffisent à eux-mêmes pour l'accomplissement de cette fonction; la fonction de reproduction seule les sollicite (et pas universellement) à se rencontrer. Pourquoi un mode de composition organique si fréquent dans les régions inférieures cesse-t-il dès ce moment de se montrer? C'est ce qu'il est difficile de dire avec certitude. On pourrait expli-
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quer cette différence chez les mollusques par la présence des coquilles, qui empêche toute communication vasculaire entre les divers individus. Mais il y a des mollusques nus, et ils ne s'unissent pas de la sorte. Ce qu'il y a de plus vraisemblable à alléguer, c'est que la division du travail organique est poussée dès lors ■ trop loin pour que la fissiparité soit possible, et que les forces vitales, absorbées par ce travail, ne laissent pas assez d'excédant, même pour la gemmiparité. La blastogénèse, en effet, semble être en raison inverse de la perfection organique. Mais ces considérations ne sont pas assez certaines pour servir de fondement à l'explication dont nous avons besoin.
Quoi qu'il en soit, lesEntomozoaires sont eux-mêmes des blastodèmes, ou sociétés de nutrition à deux degrés. Tous les articulés sont composés d'anneaux qui sont pourvus d'un certain nombre d'organes essentiels et peuvent, ceux du moins des genres inférieurs, pourvu qu'ils soient groupés en petit nombre, se suffire à eux-mêmes. Chacun de ces anneaux ou groupe d'anneaux a reçu le nom de Zoonite. Mais quand nous parlons d'anneaux nous supposons une chaîne dont ils puissent faire partie. En effet, la forme linéaire est le type morphologique de tout cet embranchement. Examinons les conséquences de ce fait au point de vue de la science sociale.
Dans une série d'anneaux, il y en a toujours deux qui diffèrent essentiellement des autres par leur position, ce sont les deux extrêmes. Les conditions de leur vie, s'il s'agit d'une chaîne vivante, sont toutes spéciales. D'abord ils sont l'un et l'autre l'une
des extrémités de la cavité commune servant à la nutrition; à ce titre ils doivent renfermer les organes nécessaires à l'occlusion et à l'ouverture des orifices. L'une des deux, celle par où entre l'aliment, devra être capable de le saisir, de le saisir de vive force, si l'aliment est une proie. De plus la même extrémité se trouvant dans la nécessité d'agir en pareil cas pour toute la communauté devra posséder les appareils nécessaires au discernement des objets et des circonstances favorables ou défavorables. Ajoutons que tant qu'il n'existe pas d'organes pour la marche attachés aux anneaux médians, les deux extrêmes doivent encore pourvoir à cette fonction. Que si l'animal ne marche pas et demeure fixé, l'appareil protecteur qu'il sera amené à se construire ne pourra être l'œuvre que de l'une des mêmes extrémités. Combien seront-elles toutes deux, mais l'une surtout, plus occupées que les autres parties du blastodème ! Que la nature se soit chargée de leur donner en une fois les appareils nécessaires à leurs fonctions, ou bien qu'elles aient dû les acquérir elles-mêmes lentement sous la pression des circonstances, par accumulation héréditaire, c'est ce qui ne nous importe que fort indirectement; toujours est-il qu'elles les ont, et que cela donne à la première, à celle qui se saisit des aliments, une dignité vitale bien plus haute qu'aux autres anneaux. En effet sans elle ceux-ci ne peuvent exister, à moins qu'ils ne la remplacent en érigeant l'un d'eux à la même dignité. Ils lui sont subordonnés, et ils ont beau garder par devers eux un cœur, un cerveau ou ganglion nerveux, un tube digestif muni de deux orifices distants, il y a
quelque chose qui leur manque, ce sont les fonctions de préhension et de discernement sans lesquelles ces organes n'ont qu'une vitalité virtuelle, conditionnelle. En revanche, sauf en des cas exceptionnels, le premier anneau ne peut se passer des autres. Il y a donc entre eux tous une solidarité, un concours étroit, traits caractéristiques de la société. Seulement, ce concours ne les laisse pas sur un même plan pour ainsi dire, ils sont solidaires dans et par l'anneau céphalique ; et leur cohésion sociale repose sur la délégation confiée à l'individu qui en est le symbole, qui en résume en lui toute l'unité.
Cette solidarité ne détruit pas la distinction des anneaux, elle la suppose au contraire. Plus l'article antérieur sera individuel à l'origine, plus il se prêtera facilement à la spécialisation que sa situation requiert. Plus les autres seront individuels, eux aussi, plus ils laisseront le premier à ses fonctions propres, étant euxmêmes plus propres à accomplir les leurs. Il arrivera nécessairement qu'ils se coaliseront pour atteindre ce but. Une sorte d'attraction s'exercera dans certains groupes autour d'un point qui deviendra un centre d'activité; et il y aura là des délégations partielles. Mais elles ne feront que mieux assurer l'hégémonie de la délégation première. De la sorte, des individualités mieux prononcées s'établiront, loin que celles qui existaient à l'origine puissent s'affaiblir. Il est vrai que l'interdépendance croîtra dans toute la chaîne ; on ne pourra plus, dès lors, séparer impunément les différents individus ni même les différents groupes ; mais nous l'avons déjà vu, l'indépendance prise dans le
sens de l'aptitude à l'isolement absolu n'est pas la même chose que l'individualité ; c'en est le caractère inférieur. L'individualité supérieure est riche en fonctions, c'est un foyer d'activité vitale énergique, et par cela même elle soutient des rapports nombreux nécessaires avec d'autres foyers dévie, d'autres individualités. Ce n'est pas une déchéance, c'est un progrès pour un individu de devenir organe par rapport à un tout vivant plus étendu.
La forme linéaire se prête merveilleusement à la vie de relation. Elle est éminemment transitive. Tandis que chez les sociétés polypoïdales l'immobilité est la règle et le mouvement l'exception, c'est le contraire qui a lieu pour les articulés. Au lieu de venir s'éteindre au sein d'une masse sphérique ou rameuse, les impulsions fournies par chaque élément prennent ici une direction déterminée et c'est la première articulation qui est appelée à la tracer. Pour cela il faut qu'elle explore incessamment les localités variées à travers lesquelles l'agitation inquiète de la communauté la pousse. De là une multiplication des sensations et des représentations qui ne peut qu'augmenter encore l'importance du ganglion céphalique. De là, comme on le verra, une signification nouvelle, d'une portée sociale considérable, donnée aux rapports sexuels des êtres de la même espèce et la naissance de tout un ordre nouveau de phénomènes d'agrégation.
La conscience est comme la vie. Ici elle est multiple comme elle, et comme elle ne cesse pas pour cela d'être une. On sait qu'on peut couper en plusieurs morceaux les Annélides et les Helminthes sans abolir
110 SOCIÉTÉS DE NUTMTION
la vie des fragments ; mais ce qu'il faut remarquer, c'est que chacun de ces fragments a dès lors une conscience unique, comme l'animal total dont il faisait partie. Si, chez une sangsue, on coupe ou on lie en avant et en arrière d'un ganglion les cordons qui l'unissent avec ses deux voisins, le zoonite de ce ganglion conserve sa sensibilité ; mais on a donné naissance à un animal isolé, placé entre deux animaux multiples : les piqûres que l'on fait éprouver à cet animal ne sont senties que par lui seul. On ne peut démontrer d'une manière plus évidente l'individualité psychique de chaque zoonite. Des expériences analogues ont été faites chez les insectes, sur la Mante par exemple, et ont abouti à des résultats tout aussi frappants. Ainsi à l'état normal, quand l'individu est complet, chaque zoonite est le siège d'une conscience distincte ; mais cela n'empêche pas l'animal entier d'avoir la sienne qui embrasse les consciences partielles en tant qu'elle est composée en grande partie d'impressions que celles-ci lui envoient. Cela est vrai de l'immense quantité des invertébrés ; en sorte qu'il est visible que si l'on regarde la nature dans son ensemble, la conscience morcelée y a plus de place que la conscience qui se croit simple. Maisnon seulement l'unité psychique générale n'exclut pas les centres partiels ; elle les suppose : et on peut dire que plus les consciences partielles sont développées, plus les zoonites divers sont capables de sensations et de mouvements propres, plus la conscience directrice est elle-même riche d'attributions, pourvu que le groupement et les relations des consciences partielles s'établissent dans l'ordre convenable.
L'usage du monde extérieur commence à ce degré d'organisation sociale. Il n'y a pas d'industrie proprement dite chez le polype ; on ne peut donner ce nom sans confondre les termes à l'acte par lequel les éléments histologiques des Coralliaires, des Bryozoaires et des Tuniciers se construisent un appui ou un abri dans l'intimité des tissus; les seuls actes qui méritent ce nom sont ceux par lesquels un blastodème édifie extérieurement quelque portion de matière à son usage, par un mouvement non chimique, mais mécanique auquel toute la communauté prendpart. Plusieurs annélides (ex.: Terebella conchîlega) et une grande quantité de crustacés et d'insectes sont capables d'industrie. Citons seulement les demeures des Tubicoles. Les autres cas liés pour la plupart à la fonction de reproduction trouveront leur place dans les chapitres prochains. Quelle est la quantité d'intelligence qui intervient dans l'acte des tubicoles? Nous ne possédons pas de mesure qui puisse la déterminer ; mais à coup sûr elle est notable. Choisir des matériaux convenables, les disposer en leur place suivant leur forme, c'est là une œuvre qui demande sans aucun doute du discernement, et beaucoup plus que la formation des spicules, même si l'on remarque qu'elle se fait chez le polype en des points et suivant un ordre déterminé. L'intelligence des annélides tubicoles n'est pas de nature purement réflexe et uniforme dans ses effets ; des combinaisons multiples s'offrent inévitablement à ces animaux dans l'exécution de leur œuvre ; il faut qu'ils décident entre ces diverges représentations ou suggestions : la pensée s'élève ici au-
dessus de la nécessité nue dont elle semblait n'être jusqu'ici que la traduction intérieure.
Là où la blastogénèse s'exerce encore dans l'embranchement des articulés, c'est-à-dire chez les annélides et les helminthes, il ne peut y avoir aucune société entre les différentes parties ainsi produites. Car de deux choses l'une : ou la série d'anneaux produits sera trop étendue et elle se séparera de la souche mère, ou elle pourra continuer à lui rester unie et elle soutiendra avec elle les mêmes relations que les autres séries d'anneaux. C'est le cas de la Myrianide. Jusqu'à leur séparation les zoonites issus du bourgeonnement ressemblent aux autres; après, ils sont absolument séparés de la mère. Les articulés ne forment donc pas de sociétés à double composition comme les Tuniciers ; c'est-à-dire que chez eux le cœnobium ne s'élève jamais jusqu'au cormus, ou plutôt que les deux restent toujours équivalents.
Chez certaines espèces plusieurs articles se réunissent pour former un zoonite composé et les ganglions de chaque article se soudent en un seul. C'est un fait à remarquer que ces zoonites composés rudimentaires sont détruits par la déchéance parasitaire chez les Helminthes et certains Arthropodes. Le parasitisme est donc contraire à la vie sociale et provoque une désagrégation des parties. Il semble résulter de là que la vie libre, dans un milieu varié, avec l'activité incessante qui en est la condition, soit un des plus puissants aiguillons delà vie sociale. Il ne serait pas bon pour une société d'être dispensée des soins qui entraînent la recherche des aliments et la défense de la vie ; car
ce sont ces soins qui provoquent en elle, avec la différenciation et la coordination des organes, le véritable perfectionnement organique.
Nous nous arrêterons aux frontières du règne des Vertébrés, que les entomozoaires annoncent par la symétrie bilatérale de leurs formes et la disposition linéaire de leurs parties. Nous ne voulons pas compromettre les résultats acquis jusqu'ici en essayant de les étendre plus loin. Faut-il considérer le corps des poissons, des reptiles, des oiseaux et des mammifères comme un blastodème métamérique, c'est-à-dire comme une société composée de zoonites très différenciés et très intimement unis, lesquels à leur tour seraient composés d'organes et ceux-ci d'éléments histologiques ou plastides ? Nous laissons à la science zoologique le soin de répondre ultérieurement à cette question dont' la solution n'est pas mûre. Nous nous bornerons à citer le passage suivant de M. Garpenter sur l'animal qui occupe le dernier degré de l'échelle des vertébrés, l'Amphioxus.
« Un fait, dit M. Garpenter, qui n'est pas d'un médiocre intérêt, c'est que l'axe cranio-spinal qui représente chez les animaux vertébrés le système nerveux des invertébrés... se rencontre dépourvu de tout couronnement chez le plus bas de tous les vertébrés connus, et y suffit à l'exercice de toutes les fonctions, nous voulons parler du curieux Amphioxus, petit poisson qui n'offre pas le moindre vestige de cerveau ni de cervelet et chez lequel les ganglions sensoriaux euxmêmes ainsi que les organes des sens spéciaux sont purement rudimentaires ; chez lequel, enfin, la moelle
épinière se compose d'une série de ganglions véritablement distincts bien que très rapprochés les uns des autres (1). »
Mais quelque opinion que l'on adopte sur ce sujet, nous n'en avons pas moins le droit de conclure en ce qui concerne les invertébrés qu'ils sont et ceux qu'on appelle des colonies (2), et ceux qu'on appelle des individus, de véritables sociétés. Les colonies sont individuelles comme les animaux qui sont réputés simples ; seulement leur individualité est composée à plusieurs degrés : les animaux simples d'autre part — les infusoires non sociaux exceptés — sont aussi des colonies, seulement leur association est moins complexe et leurs parties composantes sont mieux fondues en une seule unité vitale. Toutes ces sociétés ont cela de commun qu'elles reposent sur la participation de plusieurs groupes d'éléments histologiques à une même circulation ; mais les plus hautes joignent à l'exercice collectif de cette première fonction une solidarité plus étroite, celle du système nerveux, c'est-à-dire des informations et des mouvements. Nous venons de voir s'évanouir peu à peu devant nous le caractère absolu accordé trop souvent à ce terme jusqu'ici mystérieux d'individu ; et nous nous sommes convaincu que sa valeur varie en degré selon la concentration de l'ensemble organique auquel on l'applique. Il désigne un mode de l'existence plutôt qu'un être, une qualité variable plutôt qu'une entité sui generis sans plus ni moins. Ce mode,
(1) Principes of human physiology, Ie édlt., p. 514.
(2) Nous employons ce mot à cause de l'usage fréquent qu'on en a fait; nous le restreindrons plus tard à sa véritable signification.
l'individualité composée 418
celte qualité, c'est la participation de plusieurs éléments vitaux à une même fonction essentielle ; c'est le concours biologique. On le réserve à tort pour les cas où ce concours paraît s'opérer dans les mêmes conditions qu'au sein de notre propre organisme : il y a un individu partout où il y a un groupe d'êtres vivants solidaires ; mais par cela même, partout où il y a un individu, il y a une société. Les cas ne diffèrent que par le mode de groupement des parties. La conscience qui résulte de ce concours est aussi la même en nature chez la société et chez l'individu dans tout l'ordre des faits que nous venons de parcourir. Comme l'individualité, elle est essentiellement multiple et suppose une pluralité d'impressions ramenée à l'unité par l'identité du but. Quant aux lois qui président au développement de l'une et de l'autre, nous les avons signalées chemin faisant. Mais les faits étudiés ne sont pas encore assez nombreux pour que nous puissions dès ce chapitre les formuler avec certitude ; nous le ferous à la fin de cette revue, quand notre base expérimentale sera assez élargie.
Maintenant nous pouvons passer à l'étude des sociétés formées par l'union des individus déjà composés dont nous venons de retracer la structure. Cette union qui constitue un degré supérieur d'association se fait sous l'impulsion de l'attrait sexuel. Elle entraîne encore, comme nous allons le voir, dès qu'elle atteint ses conditions normales, une communication des cavités, cette fois momentanée, entre les parents. Mais la fonction sur laquelle elle ne cesse pas de reposer se subordonne, à mesure qu'on monte dans l'échelle, à
d'autres fonctions de nature plus relevée , en sorte que l'association familiale finit par entraîner la réciprocité d'action des cerveaux, de même que la société de nutrition finit par entraîner la solidarité des centres nerveux partiels.
Nous devons cependant, avant d'aborder cette étude, signaler un passage préparé par la nature entre le premier groupe de faits et le second. Quelques-uns des organismes passés en revue dans le présent chapitre ont l'étonnante faculté de s'unir après avoir vécu séparés et forment une société de nutrition sans être nés sur la même souche. C'est là l'exception que nous avons signalée tout d'abord à la loi de Dujardin. Ainsi les infusoires s'incorporent pour ainsi dire les uns dans les autres, « au point, disent MM. Claparède et Lachman, que la cavité du corps de l'un des individus communique directement avec celle de l'autre et qu'il n'y a plus, en réalité, qu'une seule cavité (1). » A. ce moment, ils ne forment pins qu'un seul animal, du moins Kœlliker assure qu'il a suivi l'embrassement de deux infusoires jusqu'au moment où ils n'ont plus été qu'un seul individu, plus gros du double que ses deux composants. On appelle ce phénomène Conjugaison ou Zygose. La zygose n'est. point fortuite; elle est bien volontaire, car deux individus portés sur un pédoncule doivent quelquefois prendre une position tout à fait anormale pour l'exécuter, et ne l'exécutent pas moins (2). LesVorticelles qui sont, comme on l'a vu, pédonculées,
(1) Deuxième mémoire, p. 225.
(2) Loc. cit., p. 229.
CONJUGAISON OU ZYGOSE H 7
ont été de la part de MM. Claparède et Lacbman le sujet d'observations très précises qui ne laissent pas le moindre doute sur le caractère volontaire de ce phénomène. Chez elles, quand la conjugaison est achevée, le zygozoïte se détache et jouit d'une existence indépendante. Quelquefois ce n'est pas seulement deux individus qui s'accouplent ainsi, mais trois, quatre, et même sept ! Un phénomène analogue s'observe chez les polypes. On rencontre des soudures d'abord entre deux branches d'un même polypier, ensuite entre deux polypiers de la même espèce. Il y a lutte pour l'existence entre deux zoanthodèmes d'espèces différentes, l'une ou l'autre doit périr. Il n'en est plus de même entre deux zoanthodèmes spécifiquement semblables. « Quand deux zoanthodèmes de corail viennent à se rencontrer, dit M. Lacaze Duthiers, ils se soudent et se confondent absolument comme le font les branches d'un même individu. Il y a greffe par approche comme dans un végétal. » M. Giard a enfin signalé le même fait chez les syn ascidies et il y a trouvé un sûr moyen de reconnaître les espèces, car deux synascidies d'espèces différentes vivent côte à côte sans que leurs tissus se soudent ni que leurs cavités s'abouchent. Ce même observateur a donné à un tel phénomène le nom de con- , crescence : il tend à lui accorder une importance considérable, puisqu'il remarque que chez le Cirinalium concrescens, quand, plusieurs oozoïtes de la forme simple se fixent côte à côte, et se soudent en grandissant, leur union forme un cœnobium et constitue une espèce nouvelle d'ascidies sociales. Cependant il ne semble pas que ce fait ait une si grande importance, puisque
H8 SOCIÉTÉS DK NUTRITION
en somme M. Giarcl lui-même le déclare exceptionnel et maintient la loi générale suivant laquelle le cormus est formé par épigénèse. Au delà des Ascidies, ni chez les Mollusques, ni chez les Entomozoaires, on ne le retrouve. Nous ne verrons donc dans ce fait de la zygose ou concrescence qu'un fait, sinon anormal, du moins accidentel. Quelle en est la signification? 11 semble qu'il doive être rapproché de l'union sexuelle, dont il serait comme la première annonce dans les régions inférieures du règne animal. Mais nous ne serons pas plus affirmatif à Ce sujet que MM. Claparède et Lachman (1). Il faudrait savoir quels sont les effets de la greffe par approche chez les coralliaires pour émettre là-dessus une opinion mieux fondée. Si elle avait pour résultat de communiquer aux rameaux ainsi confondus une vitalité plus énergique, et préludait à leur multiplication, les conjectures que Cohn, que MM. Claparède et Lachman ne sont pas loin d'adopter, revêtiraient plus de vraisemblance. Il ne paraît pas que des observations aient été faites en ce sens par MM. Milne Edwards et Lacaze Duthiers.
Si cette conjecture était acceptée, la zygose et la concrescence, première application de la grande loi d'attraction du même au même, nous conduiraient naturellement à l'union sexuelle. Elles seraient un intermédiaire excellent entre les sociétés de nutrition
(1) La question a été tranchée en ce sens même par les observations de MM. Dallinger et Drysdale, rapportées par Huxley. (Bévue scientifique du 8 juillet 1876, p. 30.) Deux Heteromita se sont accouplées, coufondues, n'ont formé qu'une seule niasse, de laquelle sont sorties des particules vivantes extrêmement petites. On a suivi le développemeut de ces particules : c'étaient déjeunes heteromita.
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et les sociétés de reproduction. Quelque hypothétique que soit encore cet ordre, nous demandons qu'on nous le concède en faveur du principe cartésien : supposer même de l'ordre entre les objets qui ne se précèdent point nécessairement les uns les autres.