POLYPES
du premier coup d'œil. que les éponges doivent être placées au dernier rang, quel que puisse être d'ailleurs le résultat des investigations dont elles sont maintenant l'objet. Les polypes qui les composent ressemblent aux infusoires pour la pauvreté de leur organisation et la transparence de leurs tissus. Aucune autre division du travail ne s'observe dans leur groupement que celle qui s'établit entre les parties munies de cils ; les unes attirent l'eau de mer dans les pores de l'éponge, les autres l'en expulsent, sans que du reste les,, courants aient rien de régulier. La circulation qui s'ensuit est, comme on le voit, assez étrange ; ce n'est pas celle d'un liquide propre à l'animal, préparé dans ses cavités et contenu par elles ; c'est celle d'un liquide étranger et elle n'a pas d'autre but que d'amener les aliments à la portée des membres de la colonie. En somme, l'unité collective est problématique parce que les individualités partielles sont à peine définies : on pourrait discuter longtemps sur la question de savoir si cette unité est individuelle ou non, sans aboutir à aucun résultat. Il en est tout autrement des Acalèphes sociaux dont le Physophore sera pour nous le type. Celui-ci présente une division du travail assez notable. Les colonies qu'il compose sont formées de trois sortes de parties distinctes ; les unes qui se nourrissent, les autres qui attaquent, les autres enfin qui propagent l'espèce, celles-ci doubles déjà. De plus le ruban auquel ces diverses parties sont attachées est le siège d'une circulation à laquelle les fils individuels participent, et la colonie tout entière est suspendue au sein des eaux par l'action d'une outre
gonflée d'air située en tête de la rangée, tandis que des cloches natatoires lui servent à se diriger. Chez les Prayas, cette division du travail vraiment remarquable est encore soumise à une organisation plus parfaite ; les fils reproducteurs et les fils urticants, au lieu d'être disséminés sur le ruban principal, se trouvent joints aux individus nourriciers et sont placés en quelque sorte sous leur dépendance ; chaque groupe enfin a sa vessie natatoire et s'abrite sous une plaque protectrice spéciale. Ce sont là des caractères assez relevés. Les coralliaires cependant, surtout les coralliaires à polypier (Sclérodermes, M. Edwards), bien que fixés au sol et n'offrant qu'une seule espèce d'individus sans organes sexuels extérieurs, soutiennent la comparaison grâce à trois avantages considérables : 1° le support pierreux qui les protège ; 2° l'aspect défini de leurs éléments histol'ogiques ; 3U et surtout la haute organisation de leur système circulatoire. Le corail algérien ne nous paraît pas avoir de rivaux sous ce rapport dans l'ordre des polypes tout entier, du moins parmi les polypes sociaux. Chez les seuls Alcyonnaires en effet (dont le corail fait partie), se rencontre cette tunique de vaisseaux réguliers environnant l'arbre pierreux et servant à son développement en même temps qu'à la circulation générale, et ce lacis capillaire de petits vaisseaux irréguliers dont les branches, se répandant partout dans la substance du tissu mou, y vont porter de toutes parts le fluide nourricier.
Insistons ici sur deux considérations qui, comme on va le voir, ont une portée assez étendue.
On regarde trop souvent la faculté de se mouvoir
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librement comme conférant à ceux qui en sont doués une supériorité décisive sur ceux qui en sont dépourvus. Un des plus curieux exemples de cette opinion se rencontre dans les ouvrages de M. Paul de Jouvencel. Racontant le développement de l'éponge, il ne peut constater qu'elle se fixe après avoir voyagé, sans se sentir pris de pitié pour elle. « Cette destinée des spongiaires, dit-il, inspire une sorte de terreur. En eux les choses marchent à rebours. A peine l'être doué de mouvement a-t-il manifesté la supériorité de son type animal qu'une catastrophe subite le frappe d'immobilité ; et aussitôt ce corps est en proie à un travail de dégradation proportionnel à son développement. Il retombe bien au-dessous de la plante. Il ressemble à un paquet de filasse embrouillée, reste de la décomposition d'un végétal mort. Dans sa chute qui se continue il descend encore plus bas ; il tend à devenir pierre, il s'incruste de chaux, de silice pas même cristallisée. C'est effrayant! » Apparemment le sort du corail n'inspirerait pas à l'auteur d'autres sentiments que celui de l'éponge. Et pourtant ni l'un ni l'autre ne méritent tant de pitié. Il est vrai que la perfection vitale semble en raison directe du mouvement déployé ; mais le mouvement est susceptible d'applications diverses, et la seule manière de l'exercer n'est pas le changement de lieu. Un organisme sédentaire peut dépenser autant de mouvement qu'un organisme mobile. Seulement, dans ce cas, le mouvement sera interne et l'organisation gagnera ce que la faculté locomotrice aura perdu. Les êtres sociaux surtout ne paraissent pouvoir que difficilement se constituer hors des condi-
y^ SOCIÉTÉS DE NUTRITION
tions de la vie sédentaire. Il y a précisément dans la formation d'un tout social un travail d'organisation qui attire à l'intérieur toutes les forces de la masse agrégée et ne souffre pas qu'aucune partie en soit distraite pour tout ce qui n'est pas directement nécessaire à cette formation. C'est du moins ce qui arrive pour la plupart des polypes. On ne sait pas encore les lois de cette transformation des mouvements, mais le fait même ne paraît pas douteux. Il suffit pour nous autoriser à regarder les Coralliaires, bien que fixés, comme supérieurs aux Acalèphes flottants. Si l'on veut apprécier d'ailleurs ce principe d'après lequel une colonie sédentaire serait inférieure dans tous les cas à une colonie errante, on n'a qu'à le transporter des sociétés animales rudimentaires aux sociétés humaines : est-ce que les tribus voyageuses qui parcourent de vastes territoires de chasse sont supérieures par ce fait seul aux populations fixées ?
Il est un autre point sur lequel une méprise est à redouter au sujet de l'économie organique des coralliaires. Le critérium de la perfection vitale accepté généralement par les physiologistes anglais c'est le degré où a été poussée dans chaque être la division du travail ou la spécialisation des fonctions. M. Spencer lui-même a cru d'abord que ce fait était le fait essentiel de toute évolution vitale (1). A ce titre les Acalèphes et le Physophore en particulier devraient être placés assez haut dans l'échelle des sociétés, car, au témoignage de Hœckel, ils offrent « une division du
(l) Premiers principes, Irad. Gazelles, p. 359.