‹ Des sociétés animales [electronic resource]Chapitre 52 sur 91 · ORIGINE DE LA PEUPLADE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA PEUPLADE

d'autres êtres sont donc doubles, c'est-à-dire à la fois représentatifs et appétitifs; ils appartiennent à la fois à l'ordre de la pensée et à l'ordre du sentiment. Transportés dans l'humanité on dirait d'eux qu'ils relèvent du cœur comme de l'esprit. La sympathie peut donc croître avec l'intelligence et la sociabilité avec l'aptitude représentative, sans cesser d'êtres rangées parmi les inclinations ; car on ne sait ce que serait un désir qui se développerait indépendamment de la connaissance de son objet.

Cependant cette corrélation nécessaire peut être voilée aux yeux et en apparence suspendue sous l'action de l'hérédité. Une représentation, maintes fois répétée dans les expériences individuelles de la race, peut finir par engendrer une conformation spéciale de l'appareil nerveux, en sorte que les jeunes individus héritent en naissant du fruit de ces expériences sans avoir eu à les recueillir eux-mêmes. Dans ce cas la seconde partie du processus double indiqué plus haut subsiste seule; l'activité de l'être se trouve sollicitée par des impulsions appropriées aux circonstances et répond aux excitations venues de l'extérieur par des combinaisons de mouvements convenables, et pourtant son intelligence n'a pu recueillir les renseignements, enchaîner les vues qu'exigent de telles combinaisons. En faut-il conclure que l'intelligence en est absente ? Assurément non ; puisque l'activité n'a été sollicitée et le besoin ressenti que grâce aux effe'ts des opérations antérieures. L'intelligence est là, dans les organes qu'elle a façonnés, dans l'inconscient qu'elle a éclairé, dans le mécanisme qu'elle a semé d'intentions. Telle

est la sympathie ; née de la représentation, elle devient dans l'individu d'abord, dans la race ensuite, un penchant de plus en plus confirmé par les causes qui lui ont donné naissance; et quand le psychologue l'envisage, elle ressemble à un désir irrationnel, à une inclination irréductible : la rupture semble définitive, en cette occurrence comme en tant d'autres , entre l'entendement et la sensibilité.

La sympathie se trouve dans la famille mêlée en une large proportion à tous les penchants qui relient entre eux les parents et ceux-ci aux jeunes, mais elle n'est pas le ressort principal de cette association. Elle y apparaît comme le couronnement, comme la forme ultime de tous les sentiments domestiques ; elle n'est pas un sentiment domestique proprement dit. Au contraire, elle est la cause première essentielle de la société ethnique. C'est sur ce fond commun que se dessinent les sentiments particuliers qui sont propres à chacun des membres delà peuplade selon sa fonction. Nous allons en étudier les déterminations variées.

Les oiseaux nous offrent d'abord deux sortes de peuplades bien différentes, les unes qui ne durent que pendant le temps de l'amour et de l'élevage, les autres qui ne durent qu'en dehors de ce temps. La première catégorie ne comprend que les sociétés d'oiseaux de mer; toutes les autres sociétés de la classe rentrent dans la seconde catégorie. On sait quel singulier spectacle offrent quelques points des côtes continentales (surtout au nord de l'Europe et dans les contrées du sud, partout où l'homme n'a que peu ou point pénétré),

et les îles inhabitées. Le nombre des oiseaux de mer qui pondent leurs œufs et élèvent leurs petits en ces endroits dépasse l'imagination. Les espèces qui présentent cette particularité de mœurs sont les Lummes, les Mergules, les Macareux, les Alques, les Manchots, les Bernaches, les Eiders, les Sternes, les Goélands, les Risses tridactyles, les Ghroïcocéphales, les Fous, les Frégates et les Cormorans. Nulle organisation ne préside à ces sociétés qui sont presque toujours des juxtapositions de* familles innombrables. Le seul concours général que se prêtent les membres a pour but la défense commune contre les oiseaux de proie ; mais leurs principaux ennemis sont les grands poissons contre lesquels ils ne peuvent rien. Certaines espèces donnent l'exemple d'un concours plus restreint, mais plus efficace. Ainsi les jeunes de certains plongeurs qui ont perdu leurs parents sont élevés par d'autres couples; chez les lummes, les femelles se suppléent pour l'incubation, et chez les eiders elles pondent et couvent à plusieurs dans le même nid. Chez les Manchots, en revanche, les femelles voisines s'enlèvent les œufs de vive force, ce qui engage le mâle à se fixer sur le nid aussitôt qu'elle le quitte. L'avantage delà société est, dans ce cas, fort douteux. Les mêmes Manchots nous offrent un exemple curieux de l'attraction du même au même. « Ceux qui sont sur terre, dit Bennet (1), sont organisés comme un régiment de soldats et rangés, non seulement en lignes, mais d'après leur âge. Les jeunes sont aune place, les adultes, les cou-

(1) Brehm, vol. II, p. 893.

veuses et les femelles libres à l'autre. Le triage est fait si rigoureusement que chaque catégorie repousse impitoyablement les oiseaux des autres catégories. » On ne voit pas quel profit ils peuvent tirer de cette habitude. Tels sont les faits : si nous cherchons quelle conclusion on en doit tirer au sujet de l'origine de ces sociétés, il ne semble pas que l'assertion de Brehm puisse être acceptée sans réserve. « S'ils forment pour nicher, dit-il en parlant des Sternes, des sociétés nombreuses, c'est probablement qu'ils ont conscience de pouvoir mieux résister à leurs ennemis en réunissant leurs forces qu'en agissant isolément (1). » Nous ne nions pas que chez les Sternes particulièrement l'association n'ait cet effet ; et quand le même auteur affirme par exemple que les Chroïcocôphales adultes sont continuellement occupés à prévenir les dangers qui menacent leurs petits, quand il nous dit que tout oiseau de proie qui paraît dans le lointain cause une agitation dans la colonie, qu'il s'en élève aussitôt d'épouvantables clameurs, et qu'on voit d'épaisses phalanges s'élancer à l'instant pour fondre sur l'ennemi, sontémoignage est assurément incontestable: il suffit à établir que la coopération défensive est pratiquée dans une telle société. Mais il en est tout autrement de la question de savoir si cette coopération est le résultat ou la cause du groupement de tant de couples sur les « montagnes d'oiseaux. » Il est probable d'abord que l'occasion en a été rencontrée dans des circonstances fortuites qui ont amené simultanément

(1) B-, II, p. 788.

on grand nombre de ces animaux à nicher en des lieux favorables, falaises ou rochers non loin les uns des autres; ils ne pouvaient, en effet, nicher sur la vague, et, devant pour subvenir à leur alimentation, rester près de la mer, ne trouvaient sur les côtes qu'un nombre restreint de places avantageuses. Quant à la cause déterminante de leur rapprochement progressif, c'est encore à notre avis cette attraction du même au même qui a opéré petit à petit entre les bandes de manchots le triage dont nous avons été témoins tout à l'heure. Ces animaux ont pris plaisir à vivre réunis parce que nulle représentation n'est aussi agréable à un être vivant que celle de son semblable. A mesure qu'ils ont été rapprochés de la sorte , chaque individu a senti l'idée qu'il avait de sa force accrue par l'idée qu'il a prise de la force de ses semblables, et c'est ainsi que l'habitude de la coopération défensive s'est établie chez quelques-uns d'entre eux. Entre la dispersion primitive et le concours normal, la sympathie nous semble offrir un intermédiaire indispensable. Aussi voyonsnous ce dernier sentiment cultivé par eux avec une sorte de passion. Les cris qu'ils poussent constamment tous ensemble sur des tons variés, les évolutions simultanées, les stations en lignes aux endroits favoris occupent dans leur existence une bien plus grande place que les opérations défensives, nécessairement espacées. On voit que c'est un besoin pour eux de se sentir vivre côte à côte et qu'indépendamment de tout autre but, ils recherchent pour lui-même le plaisir correspondant. Du reste, il serait peut-être dangereux d'insister trop vivement sur les différences qui sépa-

rent des phénomènes psychiques éminemment complexes et toujours si voisins les uns des autres. Quelle part le sentiment d'un accroissement de sécurité a-t-il eue dans l'agglomération première de ces oiseaux, c'est ce qu'il serait aventureux de vouloir déterminer avec une entière exactitude ; qu'il nous suffise de constater que le sentiment sympathique a très promptement été cultivé pour lui-même et qu'il a contribué pour une large part au développement des autres.

C'est un principe très juste que celui si souvent invoqué par Darwin que nul être ne revêt un attribut nouveau si ce n'est un attribut avantageux à l'espèce. . Et pour le cas présent on voit que nous ne contestons pas les résultats avantageux de la sympathie. Cependant il arrive très fréquemment : d'abord que l'attribut nouvellement acquis, bien qu'utile pour l'avenir, soit acquis sous l'empire de motifs tout autres que celui de l'utilité ; ensuite que cet attribut, utile en général et dans un grand nombre de circonstances, soit défavorable dans des circonstances particulières. Ainsi il n'est certainement pas avantageux auxEiders de nicher en masses dans des lieux voisins des habitations humaines où ils sont exploités, non pas seulement pour leur duvet, mais aussi pour leur chair et pour leurs œufs ; et il n'est pas avantageux aux Mergules de* s'attrouper en groupes tellement compactes sous le fusil du chasseur que celui-ci peut en abattre trentedeux d'un seul coup. Mais le penchant social n'a pas été cultivé en vue de ces résultats ; il leur survit cependant. De même les pingouins de l'île Saint-Paul n'ont .pas pris l'habitude de nicher sur le haut des rochers

où ils ne se hissent qu'à grand'peine et où ils sont, eux et leurs jeunes, une proie facile pour les oiseaux carnassiers en vue de subir ces inconvénients : l'habitude demeure en dépit d'eux. Il est donc possible que les nécessités de la défense collective ne soient venues qu'en seconde ligne parmi les causes qui ont déterminé les mœurs sociales des oiseaux de mer : sans cela pourquoi ne subsisterait-elle pas toute l'année ? Nous inclinons à admettre que l'occasion fournie par le rapprochement inévitable des nids a contribué pour beaucoup à les faire naître, puis que la sympathie croissante née de ces circonstances favorables a resserré les agglomérations, et qu'ainsi elles n'ont servi que plus tard à une action concertée qui n'a pu se produire tout d'un coup. En tout cas il n'est pas besoin de recourir pour expliquer la fixation de cette habitude à une élimination des peuplades où elle n'aurait pas existé ;*il en est qui ne la manifestent à aucun degré et qui n'en prospèrent pas moins dans les lieux où l'homme n'est pas établi.

D'autres sociétés également temporaires ne durent, avons-nous dit, qu'en dehors du temps consacré à la reproduction. Cette opposition est remarquable, et nous devons tenter de l'expliquer. Remarquons d'abord que les aliments ne se présentent pas au milieu des continents avec la même prodigalité qu'au bord des mers poissonneuses. Rien ne s'oppose à ce que les oiseaux de mer nichent en aussi grandes quantités qu'ils peuvent le souhaiter sur le même rivage; les poissons, les mollusques ne leur manquent jamais, quel que soit le nombre des couvées à nourrir. De même

P? o PEUPLADES

certains pêcheurs, qui vivent solitaires sur nos rivières épuisées et près des bords où les armes à feu retentissent souvent, habitent par joyeuses bandes les rivages à demi solitaires du Nil (Géryle-pie). Il n'en est pas de même au milieu des terres, où la nourriture, en proportions restreintes, est ardemment disputée. Il n'est donc pas étonnant que les oiseaux continentaux aient des habitudes différentes sur ce point de celles des oiseaux maritimes, quand on songe surtout qu'un grand nombre d'entre eux, qui se nourrissent de graines pendant l'hiver, se nourrissent d'insectes pendant la saison des amours. A ce moment, force leur est donc de s'écarter les uns des autres, sans préjudice des autres motifs qui les invitent à s'isoler, et que nous avons signalés ailleurs. L'oiseau est-il petit, les aliments sont-ils, relativement à ses besoins, abondants, ou les couples se poseront à petite distance, comme le font les alouettes, ou ils cesseront de s'écarter et, laissant libre carrière à leurs sentiments sympathiques, ne formeront qu'une seule société. Du reste, cette cause n'agit pas seule, comme on le devine. De telles généralisations sont toujours dangereuses, et il convient de revenir aux faits pour s'en tenir le plus près possible.

Les oiseaux qui nichent par couples et se réunissent en bandes le reste du temps sont en majorité ; les Passereaux et les Perroquets, auxquels il faut ajouter quelques échassiers. Un certain nombre de passereaux errent l'hiver en familles composées des vieux et des jeunes de l'année; nous n'avons plus à nous en occuper ici. D'autres errent en grandes bandes, souvent mêlées d'espèces différentes, souvent aussi composées

OISEAUX âlâ

d'oiseaux d'une seule espèce. Ces peuplades n'offrent rien de remarquable comme organisation. L'imitation, fruit de la sympathie, entraîne d'une manière presque fatale la simultanéité des mouvements. Les perroquets n'offrent pas, du moins si nous en croyons une lecture attentive de^Brehm, un état social plus élevé. Dans de telles bandes, les yeux de chaque individu incessamment fixés sur ses compagnons et ses oreilles incessamment tendues vers leurs cris le rivent en quelque sorte à la masse mobile dont il fait partie, et de même la masse est attachée à chaque individu. La cohésion n'est pas toujours aussi forte. Mais le nombre n'est pas petit des sociétés où les liens de la représentation réciproque sont si étroits qu'ils donnent aux actes de leurs membres toute l'apparence d'un dévouement absolu. En voici des exemples empruntés à différents groupes. Audubon témoigne que quand on a frappé quelques individus dans une bande de perroquets, les autres se lèvent, crient, volent en cercle pendant cinq ou six minutes, reviennent près des cadavres de leurs compagnons, les entourent en poussant des cris plaintifs et tombent eux-mêmes à leur tour victimes de leur amitié (1). Wilson ajoute (2) que dans de telles circonstances les coups répétés des chasseurs, semblent surexciter le dévouement des perruches, et qu'elles s'approchent de plus en plus de celles qui ont succombé. On en tue ainsi des centaines. « Ce qui domine tout son être, dit Brehm du bouvreuil, c'est l'amour de ses semblables. Un d'eux est-il tué, tous les autres se

(1) Brehm, vol. I, p. 12.

lamentent, ne peuvent se décider à quitter le lieu où gît leur compagnon ; ils veulent l'emmener avec eux (1). » Même témoignage au sujet des Sizerins, des Mésangeais, des Cardinaux, des Orites à longue queue, etc. Ces faits, bien que limités à quelques espèces, expriment aux yeux en quelque sorte l'unité de conscience qui tient attachés en un seul tout ces êtres inconstants, mais capables de représentation, et hantés de l'image de leurs congénères.

L'organisation, toute faible qu'elle est en de telles bandes, n'est pas entièrement absente. Les Perroquets et les passereaux vulgaires ont des gardes à l'imitation desquels toute la peuplade picore en paix ou s'enfuit précipitamment. Ces fonctions toutes spontanées, et qui n'impliquent aucun commandement sont, paraît-il, remplies chez les Perroquets par les plus âgés. Il y a aussi chez ces derniers oiseaux une certaine entente, puisqu'ils savent, au moment où ils dévastent les récoltes, étouffer tous ensemble leurs cris d'ordinaire si épouvantables, de sorte que l'on n'entend que le bruit des graines qui tombent à terre. Mais les Échassiers sont passés maîtres en ce genre xde précautions, "et leurs peuplades sont bien mieux organisées. Les Vanneaux rendent toute chasse impossible ; ils servent d'avertisseurs non seulement à leurs semblables, mais à tous les oiseaux. Ils savent agir de concert : « Des vanneaux attaquant une buse, un milan, un corbeau ou un aigle offrent un spectacle des plus divertissants. Dans ces circonstances les vanneaux se prêtent mu-

tuellement secours, et leur courage augmente avec leur nombre. L'oiseau de proie en est tellement harcelé que, de guerre lasse, il finit par abandonner la partie (1). » La Grue mérite d'être prise comme type de la famille tout entière au point de vue où nous sommes en ce moment. « Réunie à ses semblables, elle pose toujours des sentinelles qui ont à veiller au salut commun; a-t-elle été dérangée d'un endroit, elle y envoie des éclaireurs avant d'y retourner. En Afrique, lorsqu'elles eurent connu nos procédés hostiles, elles envoyaient un éclaireur, puis plusieurs; ceux-ci examinaient tout, cherchaient s'il n'y avait plus rien de^ suspect, revenaient vers la communauté qui n'avait pas toujours pleine confiance; alors d'autres éclaireurs étaient envoyés comme pour contrôler leurs rapports; puis enfin la bande arrivait (2). » Si l'on demande à quoi tient cette supériorité sociale des échassiers sur les perroquets, qui pour le reste ne leur cèdent en rien, peut-être le trouvera-t-on dans le régime de ces oiseaux : les seconds sont arboricoles et se nourrissent de substances végétales; ils sont, à l'état libre, bruyants et étourdis ; les premiers sont des marcheurs; ils pèchent des poissons défiants ou chassent de petits mammifères agiles : pour surprendre les uns et les autres, ils sont forcés de rester de longues heures silencieux, et ainsi s'instruisent , à l'observation. Leurs démarches doivent être plus posées et plus réfléchies.

(1) Vol. II, p. 567.

(2) IJ., p. 575.

De telles coutumes sont évidemment avantageuses et nous ne doutons pas que les avantages ainsi obtenus ne soient de puissants motifs pour le développement de la société. Cependant il ne faut pas oublier que l'agglomération n'est pas toujours un avantage et qu'à suivre le principe Darwinien de L'utilité directe, les oiseaux cités plus haut auraient parfois le plus grand intérêt à y renoncer, et y renonceraient en effet si le penchant sympathique ne les tenait enchaînés. Ainsi il ne peut être profitable aux Perroquets pas plus qu'à certains passereaux de se laisser massacrer jusqu'au dernier quand l'un d'eux est tombé sous le premier coup du chasseur. « Leurs instincts de sensibilité les perdent, dit Brehm desSizerins ; l'un d'entre eux est-il pris, il attire les autres qui se font prendre à leur tour (1). » D'autre part, si la société limitée éveille la prudence; comme elle augmente la sécurité, elle doit inspirer en proportion une confiance de plus en plus marquée : l'oiseau se repose sur ses compagnons. Qu'on suppose dès lors la société étendue jusqu'à un nombre considérable, ses membres devront éprouver une sotte confiance en leur nombre et oublier toute précaution. Les Loriquets d'Australie nous en fournissent un exemple : les Toucans, bien que différents des perroquets, nous en présentent un autre qui peut trouver place ici : « Ils sont curiçux comme les corneilles dont ils paraissent avoir le régime; ils poursuivent en commun les oiseaux de proie et se réunissent en grand nombre pour harceler leurs ennemis (2). »

(1) I,p. us.

oiseaux 323 Voilà donc des oiseaux habiles à l'action concertée. Cependant, s'il faut en croire Bâtes, « craintifs et défiants tant qu'ils sont en petites sociétés, ils perdent toute prudence lorsqu'ils sont réunis en grand nombre (1). » Et en dehors des familles citées jusqu'ici, on sait à quel degré de stupidité arrivent les pigeons quand ils traversent l'Amérique formant ces bandes immenses qu'Audubon a décrites. Ainsi donc la société nombreuse n'est pas toujours une garantie de sécurité à elle seule, et quand elle se produit sans être accompagnée d'une organisation capable da la régir, c'est sans doute plutôt à tm autre motif qu'à celui-là qu'elle doit son existence ; car alors elle irait trop évidemment contre son but.

Les peuplades dont les membres restent toujours réunis ne sont pas à beaucoup près aussi fréquentes que les précédentes; mais elles occupent le sommet d'une série dontplusieurs formes sociales intermédiaires forment les degrés. Il ne manque pas de sociétés où les couples sont assez rapprochés pour ne pas se perdre de vue même pendant le temps consacré à la reproduction : les combats entre les mâles, les nécessités de l'élevage troublent ces sociétés et les relâchent sans parvenir à triompher du penchant qui les a formées. Telles sont les sociétés d'Alouettes et d'Embérizidés (bruants). Les Hirondelles de rivage et nos martinets, certains perroquets, les Céryles, les Guêpiers, les Coccolarynx construisent déjà leurs nids plus rapprochés ; les Hérons placent le leur sur des arbres voi-

ci) Vol. II, p. 203.

sins et plusieurs passereaux ainsi que les Ibis sur le môme arbre.

Quand les nids sont juxtaposés certaines modifications peuvent résulter de leur voisinage soit dans la part que chaque oiseau prend à la construction, soit dans l'architecture du nid lui-même. Les Salanganes présentent ce fait curieux que comme chez les abeilles chaque oiseau travaille indifféremment à tous les nids de. la peuplade, ou peut-être seulement aux nids voisins du sien propre. Le Républicain social construit un nid ou plutôt un amas de nids recouvert d'une toiture commune. L'Alecto de Dinemelli, oiseau assez petit (20 centimètres de longueur) dispose également sur des arbres des branches de mimosas en si grandes quantités qu'elles forment un monceau de un mètre 50 à deux mètres de diamètre. A l'intérieur de ce buisson artificiel une peuplade peu nombreuse de trois à huit couples établit des couches moelleuses où les œufs sont déposés (1). Tels sont les spécimens les plus accomplis de l'industrie collective chez les oiseaux (2). Si l'industrie d'une société est le miroir fidèle des relations réciproques entretenues par ses membres, il faut reconnaître que celles-ci sont chétives du moins pendant le temps des amours. C'est en effet le moment où même chez les peuplades qui ne se dispersent jamais les relations sont les plus faibles. A d'autres époques on voit les vols d'oiseaux adopter certaines formes géométriques qui expriment

(1) Brehm, v. II, p. 190.

(2) Citons encore les dindes, les Leipoas et les Mégapodes ; couvaison en commun naturelle ou artificielle.

en effet la nature de leur coopération ; il s'agit pour eux de voir loin et de voler longtemps (1). Les Pintades marchent à la file. Les Manchots et les Autruches, oiseaux dontl'aile est atrophiée, ont des sentiers battus aplanis autour de leur demeure (2). Mais tous ces phénomènes ne constituent aux peuplades d'oiseaux que des titres médiocres au point de vue sociologique. Agglomérations assez cohérentes, et capables d'une coopération dont le but est d'assurer le salut commun, elles n'offrent pas d'autre partage des fonctions que celui d'où résultent les familles et celui qui suscite les sentinelles ou éclaireurs. Nulle part on ne trouve un chef commandant la troupe. Aucune délégation d'autorité, partant aucune véritable organisation sociale. Du reste le langage dont se servent les oiseaux, d'autant plus bruyant et plus tumultueux d'ordinaire que la société est plus nombreuse et plus cohérente, ne paraît en aucune façon se prêter à l'expression d'idées précises. Bon à chanter l'amour, il paraît pauvre en inflexions explicites. A moins qu'il ne soit considéré dans la famille comme moyen de communication entre la mère et les petits, chez la poule domestique, par exemple, il est destiné plutôt à faire sentir aux membres d'une peuplade la présence de leurs compagnons qu'à leur transmettre des représentations ou des sentiments distincts. Pour toutes ces raisons la société ethnique semble chez les oiseaux, en dépit du grand nombre d'individus qu'elle embrasse quelquefois, fort

(1) Ibis, grues, etc.

(2) L'attaque concertée d'un lièvre par deux corbeaux aux deux bouches d'un terrier, la pèche en cercle des pélicans , se rattachent à ce groupe de faits.

loin d'acquérir la perfection dont elle est capable. Du reste si la loi que nous avons posée quant aux rapports de la famille et de la peuplade est vraie, la classe d'animaux où la famille est le plus hautement organisée devait être celle où la société supérieure le serait le moins.

L'organisation de la peuplade est un peu plus élevée chez les mammifères ; mais non pas dans les espèces où la famille est elle-même organisée. Les grands carnassiers ne vivent jamais réunis. La plupart des chiens se groupent en meutes à l'état sauvage, et ce sont précisément ceux dont les sexes ne forment que des paires momentanées. Il est à remarquer que ces penchants de sociabilité si prononcés, et auxquels l'homme a dû de réussir presque partout dans la domestication de cet animal, sont accompagnés chez le chien d'une fécondité extrême ; certaines femelles ayant de quatre à neuf et même quinze petits en une seule portée. Pour former des meutes de cinquante à soixante individus il suffit donc d'un petit nombre de ces groupes naturels, accoutumés dès le jeune âge à l'action concertée sous la direction de la mère. Le Colsun (Canis primœvus), qui habite le Dekhan, vient à bout, grâce à cet esprit de combinaison, des proies les plus redoutables. Ils coupent la retraite au cerf et au léopard, et tandis que les uns attaquent le sanglier par devant, d'autres le saisissent par les côtés. Ils livrent des combats au tigre même et à l'ours, combats où les individus sont plus ou moins maltraités, mais où la meute est souvent victorieuse. La bande formée parles Golsuns n'atteint

que le nombre de huit à douze individus, en sorte qu'on ne peut, faute de témoignages précis, décider si elle est famille ou peuplade. Celles des chiens errants en Egypte sont bien plus considérables ; elles montrent une certaine cohésion comme le témoignent les luttes soutenues de l'une à l'autre. « Malheur au chien qui s'égare sur le territoire d'un voisin ! J'ai vu bien des fois les autres chiens se ruer sur le malheureux et le déchirer, à moins qu'une prompte fuite ne le mît à l'abri. » (Brehm, d'après Hacklœnder.) Quartier par quartier, nos chiens domestiques laissent voir de faibles traces de cette solidarité. La plupart des rongeurs sociaux étant monogames sont incapables d'une organisation collective centralisée. Les marmottes se gardent au moyen de sentinelles et confient ce soin aux mâles; les chiens des prairies (Cynomys ludovicianus) font de même et vivent en étroites relations les uns avec les autres; les lapins de garenne montrent des habitudes analogues ; les couloirs des différents couples sont reliés entre eux. LaViscache construit des terriers plus centralisés où huit ou dix familles vivent tout près les unes des autres au fond de couloirs qui débouchent au dehors par une cinquantaine d'ouvertures, chaque groupe restant distinct des autres au sein d'une vaste agglomération. La Gerboise et l'Alactaga forment des peuplades moins nombreuses, mais dont l'économie est la même. Enfin les Castors, bien que séparés par famille i(chaque hutte en contient une), construisent en commun ces digues étonnantes où se révèle l'unité de conscience de chaque peuplade. Cette opération complexe nécessite la convergence des vo-

lontés et des intelligences pour une multitude d'actions préparatoires dont la plus remarquable est le choix, l'incision, le transport et la disposition des grosses branches qui forment les pièces essentielles de l'édifice. Là se borne, du reste, la coopération dans ce groupe de mammifères. Les fourmis des bois les égalent presque par leur industrie ; mais il ne faut pas oublier la différence capitale qui sépare les invertébrés les plus parfaits des vertébrés sous le rapport qui nous occupe : les premiers constituent des sociétés domestiques confuses dans lesquelles les mâles ne jouent qu'un rôle physiologique ; les seconds constituent des peuplades dans lesquelles les familles ont une existence distincte et manifestent chacune prise à part une organisation élevée. Ajoutons que les peuplades de castors ont été beaucoup moins exactement observées que les familles de fourmis. La prudence avec laquelle les mammifères savent se soustraire à nos investigations est à elle seule un témoignage de l'économie supérieure de leurs sociétés.

C'est encore un fait sur lequel il convient d'insister que le changement d'habitude des castors partout où l'homme envahit ses domaines. Dans ce cas ils ne tardent pas, comme on le sait, à transformer leurs constructions ostensibles en terriers semblables à ceux de la loutre et creusés comme les siens isolément dans la berge des fleuves. Un assez grand nombre de faits de cette nature ont été recueillis.' Il en résulte que si le danger modéré resserre au premier abord les liens sociaux, le péril extrême les relâche et quelquefois les rompt tout à fait. Ainsi les perdrix ont appris à se garder

sous la pression des poursuites hostiles de l'homme : mais sont-elles trop vivement pressées, elles se débandent et l'on sait que c'est le premier point de la tactique des chasseurs que de viser à ce résultat. Les peuplades des Kittes de la Chine en présence de la brusque attaque d'un oiseau de proie se dispersent à un signal, puis le danger disparu se reforment en s'appelant de tous côtés. Les femelles des Anis qui couvent en commun dans de grands nids, au nombre de trois ou quatre, au milieu de la sécurité profonde que leur offrent les savanes de la Guyanne, renoncent à cette habitude dans les régions habitées du Brésil. Il est probable que plusieurs espèces solitaires qui appartiennent à des familles sociables ont perdu leur penchant à la sociabilité sous la pression de semblables circonstances. Les conditions les plus favorables à la société tant ethnique que familiale sont donc celles qui assurent aux animaux, doués d'ailleurs de facultésintellectuelles suffisantes, une sécurité relative. La raison première de cette loi est que la crainte des derniers périls absorbe les facultés de l'individu, et lui interdit tout effort collectif. On ne s'associe pas pour mourir, mais pour vivre et pour améliorer la vie. Un poète contemporain a exprimé cette pensée dans un beau vers :

« Et chacun se sentant mourir, on était seul... »

11 s'y joint cette autre raison que le penchant social a besoin pour subsister d'être entretenu par la vie en commun en dehors des moment où se produit la coopération active. Des jeux, des évolutions simultanées, la jouissance paisible des émotions sympathiques sont

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indispensables au développement de ce penchant. Comment ces conditions seraient-elles réalisées là où chaque 'individu ne peut se montrer sans avoir à redouter des coups inévitables ? A côté des sociétés humaines aucune société ne peut subsister que celles que l'homme épargne volontairement.

C'est pourquoi les peuplades de ruminants, de chevaux et de singes ne se rencontrent plus que dans les vastes espaces de l'Asie, de l'Australie, de l'Afrique et du Nouveau-Monde où l'homme ne s'est point encore multiplié. Les Bovidés vivent en troupes considérables qui comprennent des femelles et des jeunes en grand nombre et aussi des mâles. C'est parmi ceux-ci que se recrutent par voie de compétition violente les chefs ou guides, ceux qui veillent à la sécurité de la peuplade et sont suivis spontanément par les individus plus faibles. Les gouvernants ne sont pas non plus ici investis d'une action directe sur les gouvernés ; il semble que leur initiative se borne à imposer leur autorité à ceux-là seulement qui ambitionnent le même pouvoir ;. le reste se range à la suite du vainqueur. Cependant jamais la primauté n'est exercée sans conteste pendant longtemps, et les chefs vieillis voient surgir à côté d'eux dans les jeunes plus robustes des rivaux capables de les surpasser. Dès que le combat en a jugé, les vieux, incapables de subir la domination qu'ils ont exercée si longtemps, s'exilent du troupeau ; ils vivent à l'écart et deviennent redoutables à l'homme. Les bisons ne se' prêtent que difficilement à des observations suivies ; mais ces faits sont constatés tous les jours dans les troupeaux de bœufs à demi sauvages de l'Australie et

de l'Amérique. Darwin, parlant de -la manière dont l'industrie de l'élevage est pratiquée sur les bords de la Plata, expose ainsi l'un des procédés qu'elle emploie: « Le principal travail que nécessite une estancia est de rassembler le bétail deux fois par semaine en un lieu central pour l'apprivoiser un peu et pour le compter. On pourrait penser 'que cette opération présente de grandes difficultés, quand 12 à 15,000 têtes sont réunies dans le même endroit. On y arrive cependant assez facilement en se basant sur ce principe que les animaux se classent eux-mêmes en petites troupes de 40 à 100 individus. Chaque petite troupe se reconnaît à quelques individus qui portent des marques particulières ; or le nombre de têtes dans chaque troupe étant connu, on s'aperçoit bien vite si un seul bœuf manque à l'appel au milieu de 10,000 autres (1). » Darwin ne dit pas comment chaque animal réussit à reconnaître sa bande. Un observateur qui a visité les pâturages d'Australie, M. de Castella, a raconté, dans le Tour du Monde, la raison de ce groupement volontaire. Comme les bœufs de la Plata proviennent, ainsi que ceux de l'Australie, de races européennes jadis soumises au joug uniforme de la domestication, nous pouvons, sans forcer l'analogie, appliquer aux unes ce qu'on nous rapporte ici des autres. Il s'agit d'un colon qui fait faire un long voyage à un grand troupeau de bœufs et se trouve au bout d'un certain temps plus conduit par eux qu'ils ne le sont par lui. « Les animaux comme les hommes reconnaissent des chefs. Après quelques

(1) Darwin, Voyage, p. 155.

jours de route,- l'œil exercé du squatter remarquait facilement les bêtes influentes parmi les autres, ceux qu'on appelle les leaders, les conducteurs. Quand tout le troupeau avait été dispersé, il suffisait de s'assurer de la présence de ceux-ci pour savoir qu'il était bien au complet. Si quelqu'un de ces conducteurs manquait, comme il n'était certainement pas seul, il fallait s'arrêter et passer trois ou quatre jours à chercher les fugitifs (1). » Ainsi c'est moins sa bande que son chef que chaque animal reconnaît ; c'est ce chef qui fait l'unité du groupe. La réunion de plusieurs chefs constitue le gouvernement de l'immense troupeau; mais là s'arrête la concentration de la peuplade; entre les têtes prépondérantes il n'y a point et il ne peut y avoir d'accord.

Les Anlilopes, excepté au temps des migrations, vivent plutôt par familles que par peuplades ; en dehors de ce temps, quand plusieurs familles se réunissent, la cohésion n'est jamais bien forte. Des sentinelles cependant gardent toujours un troupeau qui paît ou se repose et quand un animal a fini sa faction, un autre se lève pour le remplacer. Les mâles jouent partout le rôle de guides. Les Rennes qui se séparent par couples distincts au moment des amours forment le reste de l'année des peuplades assez considérables de 300 à 400 têtes. Même pendant cette saison, les jeunes restent unis sous la conduite d'animaux plus âgés. Ce sont les doyens d'âge qui conduisent aussi la grande troupe. « Quand tous les autres sont à se reposer ou a rumi-

(1) Tour du monde, 1861, p. 122.

ner, le conducteur est debout, en sentinelle. Se couchet-il, un autre aussitôt se relève et prend sa place (1). » Ici ce n'est donc pas la force, mais la prudence qui appelle au pouvoir tels individus plutôt que tels autres; et cela se conçoit dans une peuplade qui ne peut compter au même degré que les bœufs sauvages sur la résistance ouverte et doit mettre tous ses soins à éviter l'ennemi. Les Lamas sont utilisés au Pérou en troupes considérables pour le transport de lourds fardeaux ; mais cet emploi ne leur enlève pas, à vrai dire, leur liberté; la bande garde ses allures naturelles dans les longs voyages qu'elle fait à travers les montagnes. Elle est dirigée par un seul mâle richement caparaçonné qui porte une# clochette au cou et un drapeau sur la tète. Les chevaux sauvages forment des peuplades douées d'une certaine cohésion. La volonté des mâles résolus à garder les femelles sous leur domination, quand d'autres étalons tentent de les leur enlever, est le lien extérieur qui maintient l'unité des bandes. Là se trouve, en même temps que les phénomènes ordinaires d'obéissance et de protection spontanées, un phénomène d'un ordre un peu plus élevé et qui touche au gouvernement. Il serait intéressant de savoir quelle est l'organisation sociale des Éléphants, mais nous ne pouvons même pas dire si leur groupe est une famille ou une peuplade, les renseignements font défaut. Un mâle, dit Brehm, a d'ordinaire avec lui huit femelles, et ailleurs il estime que les troupeaux sont de 3b à 50 individus. Mais que sont ces individus ? Des jeunes ou

(1) Brehm, vol. Iï, p. 483.

des adultes? L'un et l'autre est possible ; c'est a l'observation à trancher cette question de fait.

Parmi tous les animaux que nous venons de passer en revue, il n'en est aucun qu»possède le don d'exprimer différentes émotions avec quelque souplesse. Le chien sauvage aboie, mais il n'aboie que pour chasser (Colsun, Dingo). Les autres animaux sociables se bornent, pour avertir leurs semblables d'un péril, soit à fuir eux-mêmes, soit à frapper la terre de leurs pieds. Le singe est capable, au contraire, d'émettre des tons variés, et c'est sur cette faculté que repose le développement de ses aptitudes sociales. Mais quelle est l'origine de ce perfectionnement de la voix même, si ce n'est l'intelligence ? Nous n'avons pas à rechercher la cause qui fait du singe le plus intelligent des mammifères. Certes sa main sert beaucoup au développement de son discernement, car elle lui donne de chaque objet des représentations beaucoup plus nettes que celles qu'un ruminant peut recueillir avec ses lèvres et son pied rigide. Mais n'est-il pas d'une science superficielle- d'expliquer un ensemble de faits aussi étendu par un détail aussi mince, et ne convient-il pas mieux de dire que toute l'organisation du singe est sinon la cause, du moins la condition nécessaire de son développement intellectuel? La main et le cerveau, les sensations précises et l'esprit qui les combine ne sont certainement pas produits successivement et à part; ces deux ordres de faits sont connexes et ont dû prendre naissance ensemble, puis s'accroître parallèlement, grâce à jin mutuel concours. Quoi qu'il en soit, c'est sans aucun doute à cette intelligence supérieure que

MAMMIFÈRES 33o

sont dus et les signes multiples par lesquels ces animaux communiquent entre eux et la haute organisation de leurs sociétés. Celle-ci à son tour a réagi utilement sur leur intelligence.

Parmi les singes, les uns vivent en familles restreintes, les autres en bandes nombreuses. D'où vient cette différence, c'est ce qu'on ne pourrait dire sans une connaissance approfondie des mœurs de chaque espèce, et (si la théorie darwinienne est admissible) des mœurs des espèces souches. Peut-être un plus grand nombre étaient-ils sociaux autrefois, dans des circonstances plus favorables; les gorilles, par exemple,- qui habitent des forêts sillonnées continuellement par les excursions de nombreuses tribus nègres, vivent seuls ou en petites familles, et les chimpanzés paraissent avoir été vus en troupes tantôt plus, tantôt mojns nombreuses, selon le degré de sécurité dont ils jouissaient. Il est certain d'ailleurs que la grande taille du gorille le réduit à l'isolement par l'énorme quantité d'aliments végétaux de nature spéciale qu'elle lui rend nécessaires. Enfin ce singe paraît le moins intelligent et de beaucoup des quatre espèces anthropoïdes. Mais nous nous sommes déjà trop longtemps arrêté à ces conjectures; mieux vaut attendre, pour agiter cette question complexe, de plus amples informations.

Ce qui distingue les troupes de singes de celles des autres animaux, c'est premièrement le concours que chaque individu y apporte aux autres, ou la solidarité de ses membres, secondement, l'obéissance de tous, même des mâles, à un seul chef chargé de veiller au. salut commun ou la subordination.

336 l'EUPLADES

La solidarité no se manifeste pas ici par des travaux élevés en commun, mais par des secours directs accordés par chacun aux personnes mêmes de ses compagnons. Ainsi, les singes se débarrassent réciproquement de la vermine, ils s'enlèvent, après une course à travers les buissons, les épines qui se sont attachées à leur peau; ils forment une chaîne pour franchir le vide entre deux arbres ; ils s'unissent à plusieurs pour lever au besoin une pierre trop lourde; les adultes défendent tous indistinctement les jeunes. Aucun animal n'est capable de prêter secours à ses semblables, comme le lait celui-ci, parce qu'aucun ne possède les instruments de préhension dont celui-ci dispose. Houzeau a observé plusieurs fois l'indifférence absolue avec laquelle une vache voit sa compagne tomber dans la vase au bord des fleuves ; et, en effet, comment un penchant secourable aurait-il pu se développer en l'absence de tout moyen capable de le satisfaire ? Il est vrai que les troupeaux de chevaux et de ruminants concourent quelquefois à la défense commune ; mais, impuissant en beaucoup de cas comme celui que nous venons de citer, leur instinct de solidarité ne s'élève nulle part aussi haut que celui du singe. En voici un exemple : Un grand aigle avait attaqué un petit cercopithèque. « Aussitôt, dit Brehm, toute la bande se mit sur pied, et en moins d'une minute l'aigle se vit entouré d'une dizaine de grands singes, qui se jetèrent sur lui avec des grimaces horribles et en poussant de grands cris; saisi de tous côtés, le ravisseur avait oublié sa capture, et ne cherchait qu'à sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait engagé. Les singes tenaient bon et Tau-

raient étranglé si, après de grands efforts, il n'avait fini par échapper à leur étreinte. Il s'envola rapidement, et de nombreuses plumes qui voltigèrent dans l'air témoignèrent qu'il avait payé cher sa liberté. Je doute que cet aigle ait jamais depuis attaqué de singes (1). » Darwin a emprunté à Brehm le récit d'un acte de dévouement accompli par un vieux cynocéphale pour sauver un petit de sa bande des dents des chiens. Les Cynocéphales vontjusqu'à tenir en respect, par leur étroite solidarité, le léopard et le lion (2).. L'homme lui-même, sans armes à feu, trouverait en eux de redoutables adversaires : dans les vallées en pente où ils se tiennent, ils lâchent tous ensemble, d'énormes pierres qui font courir un sérieux danger à l'aggresseur; souvent même, quand le chasseur n'est pas armé, ils se précipitent de plusieurs côtés contre lui (3), comme nous avons vu les Cercopithèques le faire contre un aigle. Nous avons montré la famille de singes obéissant à un chef; la peuplade est aussi fortement organisée. Chaque mère s'occupe de son petit, mais le chef veille sur tous ; et les mâles, qui sont la partie militante delà troupe, règlent tous leurs mouvements sur les siens. Le commandement s'exerce par la voix : « De temps en temps, dit Brehm des Cercopithèques, le guide prudent monte au sommet d'un grand arbre, et du haut de cet observatoire examine chaque objet d'alentour ; lorsque le résultat de l'examen est satisfaisant, il l'apprend à ses sujets en faisant

(1) Vol. I, p. 62.

(2) Burton, Tour du monde, 1860, p. 331.

(3) Brehm, I, p. 83.

entendre des sons gutturaux particuliers; en cas de danger, il les avertit par un cri spécial. » Ainsi, nous atteignons le plus haut degré d'organisation collective dont unè troupe .d'animaux soit capable : entre les membres, une solidarité, non pas seulement passive, comme celle des antilopes, mais active comme celle des chiens, des chevaux et des bisons, une solidarité coopérante, se manifestant d'une manière beaucoup plus constante encore, dans des cas plus variés, — et une subordination obtenue non pas seulement par l'imitation des mouvements, mais par la transmission des pensées au moyen de signes, subordination exigée d'ailleurs par un chef qui commande en même temps qu'il conduit, et par qui s'établissent les communications les plus complexes et les plus difficiles que la bande ait à soutenir avec le monde extérieur.

A défaut de la voix, la mimique seule suffirait presque à la transmission des idées entre les membres d'une même peuplade. Le singe a une physionomie individuelle et cette physionomie reflète avec vivacité ses impressions. La mesure de cette puissance expressive nous est fournie par ses effets sur l'homme même. Les passages suivants empruntés à différents chasseurs de singes en sont la preuve manifeste. « Il m'est arrivé, dit Brehm (2), en chassant des singes ce qui est arrivé à beaucoup de mes prédécesseurs : je fus un jour radicalement dégoûté de cette chasse. Je venais de tirer sur un Cercopithèque qui tournait la face de mon

(1) Brehm, vol. I, p. 62.

(2) Id., page 61.

côté ; il fut atteint, tomba sur le sol, resta tranquillement assis, et essuya sans pousser le moindre cri le sang qui coulait de ses nombreuses plaies. 11 y avait en ce moment quelque chose de si humain, de si noble et de si calme dans son regard que j'en fus ému, au point que je me précipitai sur le pauvre animal pour lui passer mon couteau de chasse à travers le corps et mettre ainsi fin à ses souffrances. Depuis je n'ai plus tiré sur de petits singes et j'en détourne ceux que des travaux scientifiques ne forcent pas à le faire. Il me semblait toujours que je venais de tuer un homme et l'image du singe mourant m'a réellement poursuivi, quoique j'eusse déjà tué maint et maint animal. » « A l'issue du repas écrit le capitaine Jonhson, je pris mon fusil pour aller chasser les singes et j'en tirai un qui se sauva rapidement au milieu des branches, où il s'assit en essayant d'arrêter avec ses mains et de faire coaguler le sang qui coulait de ses plaies. Ce spectacle me causa une grande émotion et me fit perdre toute envie de continuer ma chasse. » Quand à la mimique muette s'ajoute la voix désolée de l'animal, l'effet est irrésistible ; Schomburk, qui avait sacrifié des êtres vivants sans nombre dans ses longues excursions de naturaliste, éprouve une émotion semblable : « à la vue de ces animaux, je voulus naturellement essayer aussitôt ma chance de chasseur. Je tuai un mâle et une femelle, mais je ne pus m'empêcher de le regretter en entendant les gémissements plaintifs de la femelle que je n'avais que fortement blessée. Ces plaintes ressemblaient à celles d'un enfant (1). » Et à propos d'un

(1) Brehm, p. 118.

^40 PEUPLADES Cercopithèque fort attaché à un petit singe qu'il avait adopté et qui venait de mourir : « Sans cesse, dit Brehm, sans cesse il s'efforçait de ranimer l'être qu'il venait de perdre, mais en vain, et il recommençait ses plaintes et ses gémissements. La douleur l'avait ennobli et il nous avait tous profondément émus (1). » De telles manifestations de sentiments tristes ou gais sans cesse échangées d'un individu à l'autre de la peuplade établissent entre ses différents membres une communauté étroite d'émotions et de pensées ; on peut donc dire que l'unité sociale, si nettement représentée par le chef, est une unité de conscience dont les rapports physiologiques ne sont que la condition : c'est une véritable individualité. Nous n'avons plus besoin d'établir par de longs développements et il nous suffit de remarquer que le penchant qui unit les membres d'une telle peuplade est la sympathie telle que nous l'avons définie, diversifiée en deux penchants plus spéciaux, d'une part le penchant de subordination du faible au fort, d'autre part le penchant à la domination du fort sur le faible. Tels sont les liens purement psychiques par lesquels cet organisme social est constitué. Les penchants domestiques y exercent leur empire; mais seulement pour constituer au sein de l'organisme total les groupes partiels qui entrent dans sa composition. Ils affermissent la base d'un édifice vivant dont la sympathie occupe le sommet.

Ici plus rien de géométrique. L'intelligence est partout et varie à l'infini les combinaisons des individus

(1) Brehm, p. 74.

dans la marche, l'attaque et la défense suivant les exigences variées du milieu. Un grand nombre de mammifères vont à la file dans leurs marches comme le font parmi les oiseaux les Pintades et aussi les oies sauvages qui volent en file double. Ce sont les Kanguroos qui sautent en colonne (1) , les Ichneumons d'Egypte (2), les loups, les Cariacous de Virginie qui se suivent de même un à un. Les Buffles se défendent en formant un cercle au milieu duquel se placent les jeunes, et les chevaux adoptent la même tactique. Mais les mammifères qui tracent des chemins (éléphants, hippopotames) ne leur font suivre aucun plan régulier : et dans les peuplades de singes, si le chef marche souvent le premier, sa vigilance l'appelle aussi ailleurs : chacun suit sous sa garde ses convenances personnelles. L'unité de la peuplade n'est jamais visible aux yeux sous une forme concrète géométrique ; elle ne se révèle qu'à l'esprit, quand il envisage la cohésion continue du .groupe.

Cette cohésion s'affirme par des luttes non pas seulement contre des ennemis comme les chiens et les Léopards, mais contre d'autres. peuplades de singes. Dans es montagnes Abyssiniennes les Geladas et les Hamadryas ne se rencontrent jamais sans en venir aux mains. Du reste les mêmes conflits existent entre

(1) De Castella, Tour du monde, 1861, p. 107.

(2) En été on voit l'ichneumon rarement seul, mais presque toujours accompagné de sa famille. Le mâle marche le premier, puis vient la femelle, derrière laquelle arrivent les petits l'un après l'autre, et de si près qu'on dirait que la bande ne forme qu'un seul animal; une sorte de long serpent. (Brehm.)

les troupeaux de chevaux Tartares pour la possession des femelles et entre les troupeaux de Bisons en Amérique. Cependant il faut reconnaître que les instincts destructeurs sont de beaucoup effacés chez les singes par les instincts sociaux. Certains d'entre eux se mêlent spontanément à d'autres groupes, par exemple les Sajous, tels que les Capucins et les Appelles. On sait ce qui se passe dans une ménagerie où l'on a enfermé plusieurs singes; une certaine camaraderie ne tarde pas à s'établir entre eux, et le plus fort exige bientôt des plus faibles la même obéissance qu'il obtiendrait de ses pareils dans une peuplade de formation naturelle. « En captivité, dit Brehm, toutes les espèces vivent en bonne amitié et on observe alors les mêmes lois de domination que dans une colonie libre. » Les espèces anthropoïdes, le Chimpanzé surtout considèrent les autres animaux même les singes comme leurs inférieurs : vis-à-vis de l'homme il est tout différent; il lui témoigne autant de considération qu'il a de mépris pour les autres animaux. Le singe s'attache à tous les mammifères domestiqués comme lui, surtout aux jeunes ; l'instinct de sociabilité ne saurait être poussé plus loin et suppose, arrivé à ce développement, une culture très avancée et très généralisée des sentiments sympathiques. Mais par là nous sommes ramené aux phénomènes qui furent notre point de départ, à savoir les rapports entre animaux d'espèces différentes. Le cercle de nos études se trouve donc parcouru.

Si les individualités collectives sont des êtres vivants elles doivent être limitées dans leur durée et offrir des

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