PHASES DE SA VIE
phases diverses de naissance, d'accroissement, de décadence et de mort. De tels faits sont peu manifestes dans les réunions accidentelles ; ils le deviennent davantage dans les sociétés périodiques et davantage encore dans les sociétés permanentes. Mais celles-ci ont été rarement observées à ce point de vue. Ce qui s'y oppose surtout c'est la longue durée des individualités collectives qu'un même homme voit rarement naître et mourir. On a recueilli cependant un petit nombre de cas. Une colonie de Choucas a été vue naissant d'un seul couple et une colonie de Cormorans de quatre. Chaque fois qu'un troupeau domestique se forme au moyen d'un couple unique, le fait se reproduit, mais dans des conditions toutes spéciales où il perd une grande partie de sa signification. A l'état libre on sait que les peuplades nouvelles de chevaux prennent naissance en raison de la nécessité où se trouvent les jeunes mâles de se constituer une famille en dehors des peuplades existantes où les vieux ne les souffrent plus. Chez les singes lorsqu'une peuplade devient trop nombreuse, une partie s'en détache sous la direction d'un autre mâle, devenu assez fort pour lutter avec le chef, et une nouvelle lutte commence pour la direction générale des intérêts de la bande qui vient de se former (1 )• On peut donc dire que les peuplades nouvelles ou colonies (le mot devrait être réservé pour cette seule acception^ se forment comme les colonies de polypes par épigénèse, c'est-à-dire que du sein d'une masse non organisée surgissent une à une et s'ajoutent les
(i) Brehm, vol. I, p. 9.
0 k * PEUPLADES
unes aux. autres les diverses parties d'un organisme nouveau, qui jamais ne naît constitué, mais doitsepourvoir lui-même successivement de ses organes. L'évolution dynamique de l'individu composé suit donc la même loi que celle de l'individu simple : il ne doit qu'à lui-même son unité; quant aux premiers matériaux qui font sa substance, ainsi qu'à l'impulsion directrice sans laquelle ces matériaux ne sauraient l'ordonner, il les reçoit d'un organisme antérieur.
Reste l'extinction des peuplades : sur ce point les renseignements font défaut. On sait comment sous la pression de circonstances défavorables elles se dispersent ou disparaissent. Ainsi les « villages » des chiens des prairies ( Gynomis Ludovicianus ) sont parfois dépeuplés par les serpents à sonnettes. « Au bord de la rivière Jeton, dit Geyer (1), à vingt-cinq milles environ de son confluent avec le Missouri se trouvait un grand village de chiens des prairies... Je fis le voyage pour m'en convaincre. . . Les reptiles venimeux avaient complètement détruit les habitants. » Ainsi les chèvres disparaissent bientôt dans les îlqs de peu d'étendue où on lâche des chiens. L'homme est, comme on Ta vu, le plus terrible ennemi des sociétés animales, non seulement par les poursuites incessantes qu'il dirige contre elles, mais encore et surtout par l'extension progressive de ses cultures. Mais ce n'est pas là ce qu'il est intéressant de connaître ; on voudrait savoir si les peuplades se désorganisent et meurent d'elles-mêmes au terme d'une période limitée comme les individus plus simples
(1) Lire tout ce passage. (Brehm, vol. II, p. 74.)
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qui les composent. Nous n'avons pu recueillir aucune observation qui l'établisse. Un petit nombre de faits indiquent seulement que quand une société quelconque , famille ou peuplade, entre en décadence, la division du travail y décroît. Ainsi les nids d'Hyménoptères sociaux en voie de dépérissement ne contiennent plus que des mâles. Quant à la cause du dépérissement même, elle reste inconnue et peut être extérieure, tandis que l'individu vivant simple ne dure qu'un nombre déterminé d'années, quelque favorables que puissent être ses conditions extérieures d'existence.
S 1. Lois des faits sociaux dans l'animalité. S 2. De la nature des sociétés animales. S 3. De l'activité des animaux dans son rapport avec la vie sociale.
. L'exposition des faits présentés par les sociétés animales est maintenant terminée. 11 nous reste d'abord à recueillir ceux d'entre eux qui offrent un certain degré de généralité et de constance, pour les proposer à part sous forme de lois. Les lois une fois connues, nous aurons à fixer la nature de l'être chez lequel elles se manifestent; et nous pourrons résoudre alors les problèmes posés au début de notre essai : Qu'est-ce qu'une société animale? Comment, dans l'animalité, une conscience collective est-elle possible? Cela fait, nous n'aurons plus qu'à montrer comment la nature de la société est le principe des actes habituels des animaux qui la composent, en d'autres termes le principe de leurs mœurs et, si le mot convient, de leur moralité.
Lois des faits sociaux dans l'animalité.
Les lois que nous cherchons ne sont pas celles dont l'activité de l'homme a besoin pour s'éclairer dans son commerce avec les animaux. Notre but n'est pas d'apprendre aux éleveurs comment ils peuvent former un troupeau, aux chasseurs comment ils doivent attaquer celles de leurs proies qui vivent en bandes. C'est le rôle de lois particulières propres à des espèces déterminées. Nous voudrions, au contraire, saisir, s'il se peut, un certain nombre de lois générales dont l'usage — car toute théorie aboutit directement ou indirectement à une pratique — serait d'éclaircir les rapports de la Sociologie animale avec la Biologie d'une part, avec la Politique de l'autre. Ces aperçus synthétiques méritent-ils le nom de lois? Il semble qu'on ne puisse guère leur en donner d'autres; car bien que les lois physico- chimiques revêtent avec la rigueur numérique leur plus haut degré de précision et d'utilité, cependant quelques-unes d'entre elles retiennent encore le caractère de relation qualitative ; telles sont les propositions suivantes : que le son ne se transmet point dans le vide, que la lumière se propage en ligne droite, que le rouçe et le vert sont des couleurs complémentaires, que l'électricité tend vers les pointes à vaincre la résistance de l'air. Toutes ont offert le même caractère à leur origine et elles le reprennent dès qu'elles son résumées en vues très compréhensives, comme dans
le principe de la transformation des forces. Plusieurs des vérités les plus essentielles de la Biologie sont dénuées de tout élément numérique, surtout quand ces vérités sont générales comme celles que M. Milne Edwards a émises au début de sa Physiologie. Il en est de même en sociologie ; et si la statistique°y est indispensable, on n'en est pas moins forcé, si on veut constituer cette science systématiquement, d'y envisager de haut les phénomènes et de ne retenir que leurs rapports les plus compréhensifs. Cela est surtout nécessaire alors que cette branche des connaissances humaines en est encore à ses premiers rejetons. C'est donc ainsi que nous allons procéder, cherchant les faits ou mieux les relations de faits les plus étendues, mais sans sortir un seul instant des sociétés animales auxquelles ce que nous dirons s'appliquera exclusivement.
I. — Concours. — Tout corps social est un tout organisé, c'est-à-dire fait de parties différentes,dont chacune concourt par un genre particulier de mouvements à la conservation du tout. Le concours est purement physiologique dans la première classe de sociétés ; il est obtenu par la connexion d'organes continus. Il est demi-physiologique et demi-psychologique dans la seconde classe; la famille, qui n'existerait pas sans des connexions organiques, commence et s'achève par l'action correspondante de centres nerveux situés à distance dans des individus distincts. Enfin ce même concours est purement psychologique dans la peuplade. Mais quelles que soient les sociétés, elles reposent invariablement sur la solidarité et la conspiration des parties ; elles sont
toutes organisées, les plus élevées étant seulement mieux organisées que les autres.
II. — Distinction des parties (a) simultanées. — Tout corps social est composé de parties organisées ou d'organismes. Au plus bas degré, chez les Infusoires, la société est composée d'organismes élémentaires irréductibles ; mais à mesure que l'on monte dans l'échelle, les organismes composants sont euxmêmes de plus en plus composés, sans que leur individualité souffre de cette composition, pas plus du reste que ne souffre de sa composition l'individualité du tout. Là où chaque type social atteint son entier développement, on peut même dire que l'individualité du tout est en raison de l'individualité des parties, et que mieux l'unité de celles-ci est définie, plus leur action est indépendante, mieux l'unité du tout et l'énergie de son action sout assurées. L'individualité des sociétés, loin d'exclure la composition, la suppose donc et a pour condition l'individualité de leurs éléments. Cette loi s'applique à celles qui ont pour but l'exercice en commun de la vie de relation comme aux autres : et l'on peut dire des consciences qui les composent ce que nous venons de dire des organismes intégrants en général. — (b) successives. — Ce qui est vrai de la composition dans l'espace est vrai de la composition dans le temps. Tout organisme social est non seulement plusieurs, mais plusieurs fois plusieurs successivement. Et plus il a ce caractère à un haut degré, plus son identité (unité dans le temps) demeure, plus il est capable de progrès.
III. — Formation par épigénèse. — Toute société se forme par épigénèse, c'est-à-dire par accessions suc-
oou CONCLUSION
cessives entièrement spontanées. En d'autres termes, il serait inexact de croire que, dans la nature, les sociétés se forment de toutes pièces de fragments de sociétés antérieures déjà complètement organisés ; non, elles naissent d'abord à l'état de germe et ne sont comme tout germe qu'une petite masse de matière confuse, douée seulement d'une virtualité cachée. Bientôt au sein de cette masse, des parties mieux définies surgissent çà et là, les parties essentielles apparaissent les premières, et le travail de l'organisation commence. Ce travail est entièrement spontané de la part de chaque élément. Il n'y a ici rien qui ressemble à une action mécanique, à une fabrication extérieure, à une composition artificielle. Quand chaque élément apparaît, il apporte avec lui des tendances définies, propres à le diriger dans l'accomplissement de sa fonction, et bien que ces activités soient toutes convergentes, chacune s'exerce comme si elle était seule, ne se proposant en apparence qu'elle-même pour but. Ainsi tout corps social commence par se faire lui-même, comme y est obligée chacune de ses parties, par un développement autonome, par une croissance (growth) successive et spontanée à partir d'un germe.
IV. — Division du travail. — Dans cette évolution, le concours ultérieur a pour première condition le partage de la fonction commune en un certain nombre de fonctions diverses, ou, comme on l'a dit, la division du travail. Mais si cette condition, maintenant bien connue, est nécessaire, elle n'est pas suffisante. Division, c'est dispersion : le concours exige le groupement. Celui-ci s'opère en deux phases successives.
V. — Attraction des parties similaires. — Premièrement le concours s'obtient par la réunion des parties semblables. C'est une loi très générale dans les sociétés que l'attraction du même au même. Dans les sociétés purement organiques, la raison de cette attraction est simple. Pourquoi les spicules du corail se réunissent-elles toutes pour former le squelette du Polypier? Pourquoi les cellules de chaque sorte se groupent-elles ailleurs par masses contiguës? C'est sans doute parce que chaque élément histologique est produit par ses semblables et reste lié nécessairement à ceux qui lui ont donné naissance. Mais dans les sociétés psychologiques la cause de l'attraction est plus complexe. Elle réside dans la sympathie, c'est-à-dire dans la plus grande facilité qu'a tout être capable de représentation de se représenter son semblable et dans la conscience d'une augmentation d'activité (plaisir) qui en résulte. Ce premier groupement peut prendre le nom de Coordination. On le voit, de même que l'intelligence ne s'oppose en rien à la division du travail, mais s'y plie au contraire plus aisément que l'organisme matériel, en variant presque indéfiniment les fonctions que les structures organiques condamneraient à une sorte d'immobilité, de même l'intelligence favorise la coordination au lieu de la combattre, puisqu'elle permet à des éléments dispersés et distants de s'unir dès qu'ils peuvent voir leurs ressemblances. La loi d'attraction du même au même est donc générale et s'applique aux sociétés représentatives comme aux sociétés physiologiques. VI. — Délégation des fonctions. — Le concours
s'obtient en second lieu par la délégation des fonctions. 11 n'est pas possible qu'un grand nombre d'individus, se partageant des fonctions diverses, remplissent tous des fonctions d'importance égale. A l'un ou à plusieurs d'entre eux devra échoir la fonction prépondérante, essentielle, dominante. Plus il la remplira, mieux il devra s'en acquitter ; et ainsi elle se retirera peu à peu des régions les plus éloignées de l'organisme social pour se fixer en son centre. C'est ainsi -que, même sans que les autres individus ou groupes d'individus l'aient voulu délibérément, un individu ou un groupe d'individus central deviendra prépondérant et se subordonnera tous les autres. Dès lors il représentera à lui seul le corps tout entier, dont la vie sera comme résumée en lui. Les destinées de tous seront attachées à la sienne, et en raison de la solidarité organique, il recevra l'écho de toutes les modifications des parties, de même que les parties recevront le contre-coup de toutes ses modifications : de plus, s'il réagit, il sera centre de mouvement, comme il est centre' d'impressions. C'est là le plus haut degré du concours. Mais cette loi comme les précédentes, loin de ne s'appliquer qu'aux corps sociaux composés d'organes contigus, s'étend aux corps sociaux composés d'individus capables de représentation, et y trouve une confirmation nouvelle. C'est là que le concours atteint son summum grâce à une délégation formelle (peuplades de ruminants, de pachydermes, de singes), et à la facilité avec laquelle le chef, avant de réagir sur le monde extérieur quand il en a reçu une impression, réagit sur les membres subordonnés de sa troupe.
VU. __ Spontanéité des impulsions dirigeantes. — La partie dirigeante n'est elle-même qu'un organe. Son action est donc spontanée et se soumet comme celle des autres organes à la loi de différenciation et de concentration progressives. Mais à mesure qu'on monte dans l'échelle, elle est plus considérable et la réflexion y a plus de part. C'est donc celle qui se découvre le plus facilement à nous. Il doit donc y avoir une tendance chez celui qui l'observe à ne voir qu'elle et à négliger les actions spontanées moins conscientes et moins énergiques prises isolément, qui se subordonnent à elle. Mais bien que cette action centrale paraisse indépendante des autres, bien qu'elle ressemble aux yeux d'un observateur inattentif à celle d'une pièce maîtresse qui imprime le mouvement aux rouages inertes d'un mécanisme, cependant dans tous les cas la partie dirigeante fait corps avec l'organisme ; elle emprunte aux parties subordonnées le mouvement qu'elle leur distribue. Dans la limite où les peuplades les plus élevées ont l'apparence de machines, ce sont elles qui se donnent cette apparence ; en sorte que si la contrainte y joue un rôle, ce sont toujours, en somme, les volontés individuelles qui le lui attribuent. La vie sociale diffère donc profondément par sa spontanéité (1) du jeu d'un appareil artificiel : l'activité plus ou moins réfléchie par laquelle elle se gouverne repose elle-même sur les impulsions incon-
(1). La spontanéité siguiBe pour nous non la création absolue du mouvement , mais , par opposition au déplacement résultant d'une impulsion extérieure, l'emploi de forces préalablement élaborées au sein de l'organisme.
scientes de qui résulte la délégation du commandement.
VIII. — Les forces disponibles dans un organisme collectif se manifestent de trois manières : tantôt par la constitution même du corps social, tantôt par l'accommodation d'une portion de matière aux fins communes, tantôt par diverses actions appropriées qui ne laissent sur la matière aucune trace. Plus les manifestations se conforment à des figures régulières, géométriques, moins l'activité commune est capable de variété, de souplesse et d'invention, plus en un mot l'organisme est inférieur. Mais quoi que fasse un corps social, qu'il se constitue lui-même, qu'il se construise un instrument ou qu'il adapte son action par la pensée aux circonstances diverses, il ne peut que suivre les lois de l'organisme, et ainsi toute œuvre sociale porte le sceau de l'organisation comme la société qui l'a créée. Si la pensée est pour quelque chose dans cette œuvre, celle-ci aura le même caractère à un plus haut degré, c'est-à-dire qu'elle offrira avec une variété plus riche, une concentration plus énergique, en un mot plus d'harmonie, plus de beauté.
IX. — La loi est le rapport constant des phénomènes successifs, le type, le rapport constant des formes simultanées. Au plus bas degré de l'échelle des sociétés les formes typiques sont figurées dans l'espace ; mais à mesure qu'on monte, le type n'est plus que le rapport idéal des parties ou la constitution sociale. Cette constitution offre une grande fixité. Il ne semble pas qu'une société puisse modifier sa structure fondamentale, bien qu'elle soit capable de perfection-
nements partiels. Tous les perfectionnements qu'elle réalise la poussent plus avant en quelque sorte dans le même sens et accentuent les caractères qui la séparent des autres. Plus deux sociétés dissemblables se développent, plus elles divergent. On ne peut donc ranger les sociétés suivant une série linéaire, et l'expression d'échelle que nous employons quelquefois pour les désigner dans leur ensemble n'est pas aussi juste qu'elle est fréquemment usitée. On tirerait de la disposition des branches dans un arbre une comparaison plus exacte. En effet de l'une à l'autre des structures essentielles il n'y a pas de passage ; et il faut, quand on atteint l'extrémité d'un de ces rameaux qui s'est développé comme nous venons de le dire en divergeant et en montant le plus possible, il faut redescendre beaucoup plus bas pour reprendre à son origine le rameau supérieur. Cependant à l'extrémité de chacun de ces rameaux des ressemblances doivent se produire si les sociétés obéissent aux mêmes lois dans leur développement; et en effet il y a des analogies, mais seulement des analogies entre les trois groupes de sociétés que nous avons décrits : blastodèmes, familles et peuplades. Par exemple la société des abeilles, qui est purement domestique, prend en raison de son haut développement l'apparence d'une peuplade. Ces analogies suffisent pour qu'une comparaison de l'une à l'autre soit possible, surtout si l'on choisit des points éloignés de la série sociologique commes termes de comparaison. Envisagée dans son ensemble cette série manifeste un progrès, c'est-à-dire une accentuation constante des caractères que nous estimons bons pour
les êtres vivants en général, à savoir la complexité organique et la puissance d'action qui en résultent. La classification est une hiérarchie.
X. — Le nombre est une cause d'énergie dans le concours à une condition, c'est que la structure organique corresponde au nombre des éléments. Chaque structure en comporte un nombre déterminé. Cette limite dépassée, l'augmentation en volume du corps social lui devient préjudiciable. Il y a donc un rapport étroit entre le nombre des éléments et l'économie de l'organisme social. Non seulement la forme des sociétés est déterminée par le type, mais encore, en des limites assez larges, le volume.
XI. — Si l'on excepte les êtres vivants les plus infimes, tous les animaux sont à divers degrés des sociétés ou des éléments de sociétés. La série ou classification zoologique ne se compose donc pas en réalité de types individuels, mais de types sociaux. C'est ce que les naturalistes ont implicitement admis eux-mêmes quand ils ont fait entrer le couple sexué dans la définition de l'espèce. « Les séries spécifiques, dit M. de Quatrefages, ne nous apparaissent plus comme composées seulement d'individus, mais bien comme formées de familles qui se succèdent et dont chacune provient d'une ou de deux familles précédentes. » Là où existent des peuplades, c'est-à-dire en général dans les régions supérieures de l'animalité, ce sont elles qui méritent plus que les familles de figurer dans les séries spécifiques. En effet nul être ne peut se perpétuer comme espèce en dehors de son groupe naturel. Ses mœurs font partie de lui-même, au point que Latreille veut
qu'on divise les fourmis suivant leurs mœurs et que M. Rouget dit la môme chose des Guêpes, Brehm des oiseaux. Mais les rapports des individus avec son milieu social constituent la part la plus importante de ses mœurs; ces rapports déterminent donc aussi bien que les particularités de structure organique le rang spécifique de chacun des animaux.
XII. — Toute société se développant à partir d'un germe naît et grandit; les analogies et un certain nombre de faits nous engagent à croire que toute société meurt après une décadence inévitable. Maison ne sait quelles sont les limites de temps entre lesquelles s'accomplit cette évolution. Certaines familles sont annuelles et d'autres durent un peu plus longtemps, et quelques-unes vivent plusieurs années. Mais la durée de la peuplade n'est point connue. Il est certain seulement qu'elle est de beaucoup plus longue que la vie des individus.
XIII. — Les sociétés n'ont pas toujours existé, puisque l'apparition des espèces aété successive. Leur évolution prise dans son ensemble n'est pas moins nécessaire que l'évolution de chacune d'elles. De même que les phénomènes particuliers que manifeste une société particulière obéissent à un déterminisme rigoureux, bien que plus ou moins voilé par l'aptitude de l'intelligence à des actes divers et le libre essor qui semble propre à l'amour, de même les phénomènes qui, dans l'histoire de la vie ont provoqué leur formation, ont été soumis à un déterminisme que l'apparente irrégularité des formes ne doit pas nous dissimuler. Nous avons signalé quelques-unes des causes qui font que la
société ici se borne à la famille, là s'étend jusqu'à la peuplade, ici est permanente, là reste momentanée, et Aristote avait ouvert cette voie en montrant que toutes les espèces prédatrices sont relativement solitaires; ce travail sera continué à mesure que la Sociologie animale sera cultivée plus efficacement ; mais dès maintenant le déterminisme des faits sociaux, évident s'il s'agit de leur succession actuelle, peut être avec une suffisante certitude affirmé de leur genèse. Du reste, comment les lois qui sont vraies du mode d'existence d'un être quelconque ne le seraient-elles pas de son mode d'apparition : la naissance est-elle donc autre chose que l'existence même à sa première phase?
De la nature des sociétés animales.
Si telles sont les lois des sociétés, il n'est pas difficile de dire quelle est leur nature. Sans aucun doute ce sont des êtres vivants. Mais cette première solution n'est pas entièrement satisfaisante, car il n'est guère admissible qu'il n'y ait aucune différence entre les organismes matériels et les organismes sociaux, et que la sociologie soit un simple prolongement de la Biologie. Ce n'est pas assez de dire qu'une société est un être vivant, il faut chercher quel être vivant elle constitue, et par suite en quoi la sociologie diffère de la science immédiatement inférieure.
Or si l'on examine de plus près ce que deviennent les lois que nous venons d'exposer (lesquelles sont
exactement les lois de l'organisation) quand on les applique aux sociétés les plus élevées du règne animal, on ne tarde pas à voir qu'elles prennent un aspect nouveau sans changer complètement de nature. A mesure, en effet, que l'on s'éloigne des commencements de la vie, on voit les groupements d'êtres vivants s'accomplir non plus sous l'impulsion des forces physico-chimiques ou des excitations physiologiques, mais sur l'invitation de penchants de plus en plus ressentis, et d'attraits de plus en plus remarqués. On passe insensiblement du dehors au dedans, d'un jeu de mouvements plus ou moins compliqué (la vie est-elle autre chose?) à une correspondance de représentations et de désirs, à la conscience. Encore une fois si on examine les rapports de ces phénomènes, rien n'est changé ; ils se groupent suivant les mêmes lois que les éléments de l'organisme ; mais ces phénomènes qu'une même harmonie enchaîne ne sont plus de même ordre et ne sont pas connus de nous de la même manière. Chaque phénomène organique est connu directement par un sens approprié ; les phénomènes intérieurs ou psychiques ne sont connus que par interprétation et doivent, pour ainsi dire, être traduits en fonction delà conscience après avoir été recueillis sous leur aspect matériel. Si nous ne nous reconnaissons pas capables d'en être les auteurs, si nous ne les pouvons réduire en termes intelligibles à notre propre conscience, ils n'existent pas pour nous. En un mot, nous constatons les uns tels qu'ils nous apparaissent; nous comprenons les autres par analogie d'après ce que nous savons de notre moi. Par cela même, les ter-
mes par lesquels nous désignons les deux ordres de faits diffèrent notablement : là nous ne parlons que d'attraction et de répulsion, de cohésion et de dissipation des molécules; ici il est question seulement d'intelligence et d'amour. En passant d'un ordre à l'autre, le consensus organique devient solidarité, l'unité organique figurée dans l'espace devient conscience invisible; la continuité devient tradition, la spontanéité du mouvement devient invention d'idées, la spécialisation des fonctions reprend le nom de division du travail, la coordination des éléments se change en sympathie, leur subordination en respect et en dévouement, la détermination elle-même des phénomènes devient décision et libre choix. Ainsi tout prend une face nouvelle : du sein de l'organisme matériel nous voyons surgir tout un monde, régi parles mêmes lois que l'autre, mais bien différent de lui; monde vraiment distict, puisque des idées ou des représentations y remplacent les figures, et que les désirs y jouent le rôle des mouvements. Eh bien ! ce monde est celui de la société : la vie de relation en trace les contours; partout où des êtres peuvent échanger des impressions il y a place pour la société et réciproquement partout où naît une société on peut dire qu'il y a un commerce de représentations. Faut-il donc exclure du tableau de la vie sociale la première classe de groupements que nous avons décrite ; oui, si l'on y cherche la société épanouie, arrivée à son développement normal ; non si l'on se contente d'y voir une ébauche, une préparation de ce qui sera plus tard la société même : préparation essentielle d'ailleurs, assise nécessaire de
l'édifice au sommet duquel s'est placée l'humanité. La sociologie se développe parallèlement à la psychologie ; mais comme elle, elle a ses racines dans la Biologie dont elle est parfaitement distincte.
Corrigeant donc notre première définition, nous dirons qu'une société est, il est vrai, un être vivant, mais qui se distingue des autres en ce qu'il est avant tout constitué par une conscience. Une société est une conscience vivante, ou un organisme d'idées. Nous échappons par là à un reproche mérité par plusieurs sociologistes, celui d'expliquer un mode d'existence supérieur par le mode d'existence inférieur. Au lieu d'essayer de rendre compte de la conscience par l'organisme matériel, nous serions plutôt tenté d'expliquer l'organisme matériel par la conscience. Car toute explication part de nous-mêmes et consiste à projeter la lumière saisie au clair foyer de l'esprit sur l'obscurité croissante qui nous environne. Quant aux lois qui régissent l'un et l'autre ordre de phénomènes, surtout la partie des phénomènes sociaux manifestée par l'animalité , elles ne peuvent être autres pour la conscience que pour la vie; car, de même qu'il n'y a qu'un seul univers, il ne peut y avoir qu'une seule loi fondamentale, celle de l'évolution.
Cette solution renferme nous le savons, une contradiction apparente. D'une part, en effet, quand on proclame que l'évolution est la loi de toute existence, on emprunte à la science de la vie la clef des rapports qui unissent les phénomènes de la pensée, on explique, en un mot, l'esprit par la nature; et d'autre part quand on dit que la société même la plus
humble ressemble plus à la conscience qu'à toute autre chose, on penche à chercher dans la pensée le secret de la vie, on explique la nature par l'esprit de l'homme. Mais cette contradiction peut être levée par une distinction déjà ancienne, et qu'il ne nous faut pas oublier. Tout être offre deux aspects : d'un côté il est une suite de phénomènes se succédant suivant une loi, de l'autre il est une virtualité efficace d'où ces phénomènes émanent incessamment. Il soulève donc deux sortes de questions ; les premières se résument en celle-ci : comment, selon quel mode nous apparaît-il et se manifeste -t- il à nous (to uoTov)? les secondes se résument en cette autre : qu'est-il? par quel état de notre moi pouvons-nous nous le représenter dans l'intimité de sa nature (rh ri)? Les premières questions ont donné naissance à la Physique prise dans son sens le plus général, et la réponse a été, depuis Descartes, en s'éclaircissant de plus en plus ; la Physique moderne est de plus en plus résolument mécaniste. Les secondes questions ont donné naissance à la Métaphysique, et comme nous ne pouvons nous représenter l'intérieur d'un être que par notre conscience , la Métaphysique a été de tout temps, et est de plus en plus, malgré les apparences, idéaliste. Avec Aristote, avec Leibnitz elle a même été jusqu'à prêter notre nature aux existences' évidemment aveugles et inconscientes comme les forces inanimées. Mais si c'est là une belle témérité, ce n'est pas ceux à qui elle sourit qui se plaindront de nous voir, sans rien retrancher de plus aux lois du mécanisme que ne l'a fait l'auteur du système des monades, définir la société
même animale, par son analogie avec la conscience humaine.
Mais comment une conscience multiple est-elle possible? Il nous tarde d'aborder de front ce problème, car tout ce qui précède le suppose résolu; mais nous ne pouvions non plus le résoudre avant d'avoir sous les yeux l'exposé de faits que nous venons d'achever. Qu'on veuille bien le remarquer tout d'abord : nous ne visons qu'à une interprétation de ces faits; il ne s'agit ici que des animaux sociables. Nous n'avons donc pas à nous demander si, en effet, les traces d'une fusion de consciences multiples en une seule se rencontrent dans l'humanité, si l'amour dans la famille, si le patriotisme dans l'Etat, si le mélange des sangs, des traditions, des idées réalisent entre les âmes des hommes une communication effective et concentrent les activités éparses en foyers distincts, capables à leur tour de se renvoyer leurs rayons : tel n'est pas ici notre sujet. A. ne considérer que les sociétés animales, voici ce que nous trouvons. Premièrement, et même chez les animaux qu'aucun lien organique n'a jamais réunis, chez les membres d'une même peuplade, par exemple, une telle solidarité de sentiments que la crainte d'un extrême péril ne réussit pas toujours à en empêcher la manifestation. Leur attachement va jusqu'à la mort. Ne voit-on pas que cet entraînement irréfléchi serait impossible si le moi de chacun n'embrassait véritablement celui de tous les autres, si le sentiment que chacun a de lui-même n'était dominé par le sentiment qu'il a de la communauté ? C'est qu'en effet la conscience chez les animaux n'est pas une chose absolue, indivi-
sible. C'est une réalité au contraire capable de diffusion et de partage. Elle est composée de deux groupes de phénomènes, les représentations et les impulsions, et ces deux sortes de phénomènes sont au plus haut degré communicables. L'intelligence s'ajoute à ellemême ; nous en avons vu de nombreux exemples. Une perception passe par les signes d'une conscience en une autre et c'est ainsi que les animaux sociables ont en effet beaucoup plus d'idées ou d'images que les animaux solitaires, toutes choses étant égales d'ailleurs. Mais même le discernement s'accumule, chaque opération mentale passant par ses effets extérieurs dans l'intelligence de ceux qui en sont les témoins et s'y ébauchant tout au moins pour y servir de point de départ à des opérations nouvelles. C'est ainsi qu'une société comme celle des fourmis manifeste au total un nombre infiniment plus grand d'actes adaptés aux exigences du milieu et de combinaisons variées qu'une égale quantité d'insectes dits solitaires pris au hasard. Une fourmilière est, à vrai dire, une seule pensée en action (bien que diffuse), comme les diverses cellules et fibres d'un cerveau de mammifère. D'autre part les émotions et impulsions ne s'accumulent-elles pas? N'avons-nous pas vu la sympathie et l'antipathie, la satisfaction et la colère, la sécurité et l'inquiétude, l'élan vers un but désiré ou l'entraînement de la fuite passer de proche en proche dans les individus d'une agglomération permanente, ou s'y répandre instantanément sur le signe d'un chef? Et l'énergie de ces tendances comme des émotions qui les accompagnent, II' est-elle pas en raison directe du nombre et de la
cohésion organique de la société ? L'intensité de ces phénomènes appétitifs n'est-elle pas, comme l'étendue et la précision des phénomènes perceptifs, l'effet d'une sorte de répercussion, analogue à celle de l'écho, dans plusieurs foyers successifs de représentation et de volonté ? Mais si les éléments essentiels de la conscience s'ajoutent et s'accumulent d'une conscience à l'autre, comment la conscience elle-même, prise dans son ensemble, ne serait-elle pas l'objet d'une participation collective ? Rappelons-nous d'ailleurs que, comme nous l'avons indiqué en plusieurs passages, la conscience croît comme l'organisme et parallèlement à lui, renfermant des aptitudes, des formes prédéterminées de pensée et d'action qui sont des émanations indirectes de consciences antérieures, éclipsées un instant, il est vrai, dans l'obscurité de la transmission organique, mais réapparaissant au jour avec des caractères de ressemblance non équivoques, bientôt de plus en plus confirmés par l'exemple et l'éducation. Une génération, c'est un phénomène de scissiparité transporté dans la conscience. Tout concourt donc à nous pénétrer de cette idée que la pensée en général et l'impulsion éclairée par elle sont, comme les forces de la nature, susceptibles de diffusion, de transmission, de partage, et peuvent comme elles, ici dormir latentes si elles restent éparses, là s'aviver et /exalter par leur concentration. Ce sont des monades sans cloute que les êtres doués de tels attributs ; mais ces monades sont ouvertes et communiquent; elles ont jour les unes sur les autres et par là se renvoient tantôt par minces rayons, tantôt en larges ondes la lumière et le mouvement.
Eh quoi ! dira-t-on, n'y a-t-il donc rien de plus dans la conscience de chaque animal que ces modifications superficielles qui passent si facilement de cette conscience dans une autre? Que deviendra l'idée de l'individualité? Les moi eux-mêmes ne vont-ils pas, si cette doctrine estacceptée,s'échangeren quelque sorte, se transformer les uns dans les autres, et se confondre au milieu d'une promiscuité absolue ? N'y a-t-il pas là une flagrante absurdité ? Gomme si un moi pouvait à la fois rester lui-même et endosser un autre moi ! comme si un individu pouvait passer dans un autre individu ! — Assurément, il y a dans chaque animal quelque chose de plus que ses modifications communicables ; il y a une substance permanente qui lui appartient en propre et qui ne peut être considérée comme un objet d'échange sans une évidente contradiction. Mais cette substance n'est pas ce je ne sais quoi des scolastiques, cet être mystérieux qui se tient caché sous les phénomènes et qu'en effet nul n'a jamais vu. Car de deux choses l'une, ou cette substance est particulière à chaque individu, et alors c'est un composé d'attributs déterminés, saisissables à l'observation, bref un groupe de phénomènes extérieurs ou psychiques ; ou elle est la même chez tous, et au lieu d'être une source de distinction entre les êtres, elle n'est plus qu'un fonds commun en qui tous, sans démarcation de groupes, de races, d'espèces et même de règnes trouvent une même nature et finissent par s'absorber confondus (1). Ce n'est donc point de cette substance qu'il s'agit ; c'est
(1) M. Lacbelier, De l'induction, p. 31.
d'abord du fond d'idées et de tendances inconscientes qui sous les diverses conditions imposées par les influences héréditaires et les circonstances' extérieures ont pris dans chaque individu un pli particulier, une tournure propre. Ces aptitudes individuelles permanentes ne se transmettent point par la représentation aussi facilement que les modifications momentanées qui font l'objet d'incessantes communications dans un groupe social. C'est ensuite et plus profondément la structure organique elle-même qui, sous les mêmes conditions, inévitablement spéciales à chacun des individus, s'est déterminée d'une certaine manière pour toute la vie de chacun d'eux. Voilà ce qui leur appartient en propre ; voilà ce qui fait leur moi. Encore ne faut-il pas exagérer la part de l'individu ; car la structure organique et les penchants instinctifs hérités sont en une mesure considérable des éléments spécifiques ou des caractères de race, en sorte que s'ils sont actuellement incommunicables d'un organisme à l'autre et d'une conscience à l'autre, ils sont, grâce aux accroissements dans la race et dans l'espèce, l'objet d'un lent échange et deviennent à la longue, sinon identiques, du moins fortement semblables, mettant ainsi à l'unisson dans un groupe donné les impressions les plus obscures et les mouvements les plus involontaires.
Si c'est là ce qu'il faut penser des consciences animales, tant dans les sociétés que dans les individus, et si, qu'elles restent éparses ou qu'elles se concentrent, elles n'ont pas d'autre substratum en dernière analyse que les organismes où elles se manifestent, il semble que cette solution doive miner tout notre édifice. En
ouo CONCLUSION
effet, nous àvôiis fait reposer sur la conscience et ses harmonies toute notre théorie des sociétés animales, et voici que la conscience ne repose sur rien n'est rien, et s'évanouit dans le mécanisme qui la supporte. Il n'en va pas ainsi, et non seulement la conscience est pour nous quelque chose de réel, mais elle est plus réelle que tout le reste et prête à tout le reste sa réalité.
Qu'est-ce que la réalité, en effet? C'est le caractère, tout d'abord, que revêtent les phénomènes sensibles, non- pas quand les sensations qu'ils nous font éprouver sont énergiques, — le rêve, l'hallucination seraient à ce compte les meilleurs juges de la réalité, — mais quand les représentations que nous en obtenons sont liées avec les représentations puisées ailleurs et peuvent entrer dans le système de nos connaissances sans y créer de disparates. Et encore serions-nous seuls au monde, ce critérium ne serait peut-être pas assez sûr; mais quand nous voyons notre connaissance d'un groupe de phénomènes se lier régulièrement avec la connaissance que les autres hommes ont du reste de la nature et trouver pour ainsi dire sa place toute prête dans l'œuvre de la raison commune, c'est alors que nous croyons à la réalité de ces phénomènes. Que si quelque trouble survient dans nos pensées, si la violence de la passion ou l'effort de la maladie en altère les rapports et que nous le sentions confusément, c'est sur la raison collective que nous nous appuyons pour retrouver notre équilibre intellectuel. Divers témoignages venant coïncider pour. nous peindre une situation sous les mêmes couleurs, divers conseils se ren-
contrant pour nous représenter une action comme seule accommodée aux circonstances, l'unanimité et la constance des jugements d' autrui, telles sont les barrières qui contiennent en nous la fantaisie prête à prendre essor, et qui forment en quelque sorte la règle dernière de nos jugements sur le monde. Qu'est-ce qui fait, par exemple, l'erreur des hommes affectés de Daltonisme, si ce n'est l'unanimité des témoignages contraires de la part du genre humain? Ainsi donc, être regardés comme conformes à l'expérience et à la raison collectives dans l'humanité, voilà le signe sans lequel des phénomènes ne peuvent pas être tenus pour réels. Mais n'est-ce pas là un caractère insuffisant, et ne peut-on concevoir une réalité plus intime que cellelà? Il semble que si un être, au lieu d'être seulement pour autrui, est pour soi, c'est-à-dire au lieu d'être connu par une conscience autre que la sienne, se connaît et se possède dans sa propre conscience, cet être jouit d'une réalité mieux fondée. En effet, il n'a pas besoin, pour exister, d'attendre qu'il soit perçu (auparavant, qu'on y songe en effet, son existence n'est que possible) ; il trouve en lui-même l'attestation de sa vie et le sentiment de ses puissances : quand même toutes les intelligences seraient abolies, il ne cesserait pas de s'affirmer, d'être en un mot. Au premier caractère de conformité avec les faits et les lois qui résument l'expérience de l'humanité, il faut donc, pour constituer à nos yeux une existence réelle, qu'on en joigne un second, celui d'exister pour soi : sans cela, qui nous garantit que les phénomènes même réguliers qui se manifestent à nous ne sont pas un vain décor,
un trompe-l'œil, mais permanent et derrière lequel il nous aurait défendu de pénétrer?
De ce double point de vue, les sociétés nous apparaissent comme aussi réelles que possible. En effet, nous avons vu qu'elles sont constituées pour nous par un vaste ensemble de phénomènes réguliers, établis par d'universels témoignages, autorisant la prévision et la confirmant depuis des siècles, régis par des lois cohérentes avec celles de la vie et de la pensée. Loin d'être une anomalie dans la nature, elles forment une transition nécessaire entre l'individu physiologique et la société pleinement organisée. A ce titre, elles méritent d'être l'objet d'une science à part, comme tous les autres groupes de phénomènes naturels; et il n'y a pas plus de raison pour leur refuser ce droit que pour le refuser aux phénomènes chimiques et biologiques. Mais les sociétés sont plus réelles encore que ces groupes de phénomènes; car à partir des Ascidies composées, elles manifestent une concentration d'impressions et d'impulsions suffisante pour révéler à nos yeux un commencement de conscience. Dès lors, les consciences sociales deviennent de plus en plus concentrées et de plus en plus énergiques. Elles existent pour ellesmêmes, et par là doivent être comptées parmi les plus hautes des réalités. Descartes voit dans la conscience que le moi humain a de lui-même la preuve irrécusable de notre existence, c'est-à-dire que pour lui l'être qui se pense est le seul vraiment réel. Pourquoi ce qui est vrai de l'homme ne le serait-il pas de l'animal? Il faut reconnaître que nous ne pénétrons pas dans la conscience sociale des animaux, et que c'est du dehors
que nous la jugeons capable de se penser. Mais l'erreur n'est guère possible en présence des phénomènes si manifestes que nous avons énuraérés. Si les différents individus qui composent les sociétés n'étaient pas présents à la pensée les uns des autres, ils ne vivraient pas agglomérés : l'idée est, comme nous l'avons vu, la force qui tient unis ces éléments épars. Non seulement donc les sociétés sont réelles comme ensemble de phénomènes réguliers, mais elles sont réelles encore comme consciences- existant en elles-mêmes et pour elles-mêmes.
J'ajoute que si elles ne sont pas réelles, rien ne l'est. Car, nous l'avons vu, excepté chez les derniers des Infasoires et chez les peuplades, toute conscience individuelle fait partie d'une conscience individuelle supérieure. Si donc, dans les plus hautement organisées des consciences collectives (peuplades), on nie la réalité du moi social, on se trouvera en présence de nouvelles consciences collectives (familles), désormais seules réelles. Mais en vertu du même principe, il faudra leur refuser encore la réalité, l'existence substantielle; on en viendra donc aux individus (blastodèmes) que l'on sera tenté de considérer cette fois comme les seuls êtresvéritablement existants. Cependantonnele pourra pas davantage. La conscience de ces derniers en effet est (nous l'avons démontré) un tout de coalition, une unité multiple dont la vie des éléments histologiques et des organes forme le contenu. Nouveau pas à faire dans la voie de l'analyse et de la négation. Ce pas franchi, la conscience collective du blastodème (c'est-à-dire de l'individu au sens ordinaire de ce mot) une fois réduite
à l'état de pure abstraction, il ne restera plus que les organes et organites à qui je ne pense pas qu'on accorde plus volontiers l'existence substantielle, car d'abord il est douteux qu'ils soient des consciences, et ensuite leur fonctionnement se ramène trop facilement au jeu des forces physico-chimiques pour qu'on ne soit pas poussé à les confondre avec la matière environnante. N'existant pas pour soi, ils n'existeront pas du tout, en sorte que rien n'existera réellement. Il faut donc choisir: ou accorder la réalité aux consciences collectives supérieures et obtenir ainsi le droit de l'attribuer aux consciences collectives inférieures, aux simples individus, ou le refuser aux unes et aux autres également comme à des abstractions réalisées et par là s'engager à ne rien voir dans le monde vivant au-dessous de l'homme que des unités artificielles et nominales.
Si maintenant, dans une société donnée, nous cherchons à déterminer la valeur de chaque élément par rapport au tout, nous voyons que l'unité sociale ne subsiste que par les individus qui la composent, mais que ceux-ci empruntent pour une plus large part au tout lui-même ce qu'ils ont de réalité. En effet, les individus changeant, celui-ci demeure identique, tant que le rapport qui unit les éléments reste le même. Et c'est en lui que les individus puisent les impulsions, tant organiques que psychiques, par lesquelles ce rapport est entretenu; car les impulsions organiques sont transmises par la génération qui a lieu au sein du groupe social; quant aux impulsions psychiques dont le germe est déposé également en chacun parla même voie, elles sont en dernier lieu développées par l'édu-
NATURE DES SOCIÉTÉS ANIMALES 3 to
cation et l'exemple, donnés encore au sein du groupe. L'individu est donc l'œuvre bien plus que l'auteur de la société; car l'action qu'il exerce sur elle compte pour un, tandis que les modifications qu'il en reçoit sont représentées par le nombre des autres membres. De plus, l'action individuelle est limitée à un temps fort court, tandis que l'action collective pèse sur l'individu de tout le poids des instincts acquis et des changements de structure obtenus pendant tout le passé de la race.
Faut-il donc comprendre dans un seul et même tout organique tous les représentants d'une espèce ? S'il s'agit de la société polypoïdale, la société se limite facilement à l'arbre développé sur Une même souche; autant d'arbres, autant de sociétés. S'il s'agit de la famille, les unions annuelles sont autant de sociétés distinctes séparées comme les individus distincts par le germe qui les doit perpétuer; les unions durables ont une individualité aussi nettement définie. Quant aux peuplades, nous avons vu à quel moment elles commencent ; c'est quand elles méritent le nom de colonies, je veux dire de sociétés fondées à quelque distance des anciennes par des éléments qui se sont détachés de l'une d'elles. 11 est donc visible que ni l'espèce, ni même la race ou la variété ne sont des entités réelles chez les animaux. Elles peuvent le devenir chez des êtres capables de conserver de longues traditions et de former des consciences sociales très compréhensives. L'étendue et la durée des sociétés sont en rapport avec la perfection organique de leurs éléments ; et on conçoit une société qui serait aux plus hautes peuplades ce que sont celles-ci aux infusoires agrégés.
De l'activité des animaux dans son rapport avec la vie sociale.
Et cependant, si nous mesurons le chemin parcouru, quel progrès réalisé de l'infusoire aux peuplades de mammifères ! Là, l'extrême férocité et l'extrême impuissance, une dépendance absolue vis-à-vis des influences extérieures. Ici un commencement de domination sur la matière, la défense assurée et les instincts destructeurs vaincus dans une sphère étendue d'activité par les instincts sympathiques. Or, si nous résumons ce qui a été dit de chacune des impulsions qui ont amené ce progrès, nous voyons que c'est l'amour de soi qui les a toutes suscitées ; l'amour de soi, disons-nous, mais développé par une harmonieuse nécessité, de telle sorte que l'amour d' autrui en est devenu inséparable.
Aux derniers échelons du règne animal, la lutte pour l'existence est universelle et incessante. Dans ces régions, l'être vivant ne se montre allié qu'avec ses propres parties non détachées de sa substance et avec lesquelles il entretient des rapports physiologiques. Si l'on admettait que dans chaque partie de telles agglomérations se cache un sentiment quelconque du moi, il lui faudrait bien accorder en même temps un sentiment du nous, puisqu'une soudure enchaîne en une même masse continue les différentes parties du tout. A un degré plus haut d'organisation deux êtres primitivement séparés peuvent faire trêve un instant à la
concurrence vitale, mais à la condition de constituer deux moitiés d'un tout physiologique qu'ils doivent reformer pour obtenir satisfaction de besoins individuels ; ici encore l'amour d' autrui et l'amour de soi ne font qu'un, une communauté organique aussi étroite que courte absorbant les deux moi sexués en un seul nous. Considère-t-on les produits de cette union, si l'attention de plus en plus marquée et de plus en plus durable qu'ils obtiennent des parents restreint de plus en plus le domaine de la concurrence vitale, c'est parce qu'ils ont été pendant quelque temps partie intégrante de ces organismes créateurs et que ceux-ci n'ont pu s'aimer eux-mêmes sans embrasser dans le même amour la portion d'eux-mêmes qui venait à peine d'être expulsée de leur corps. L'impulsion qui attache" les jeunes aux organes nourriciers relève de la même origine : la mère représente pour eux avant tout l'aliment et la protection. Sortons-nous de la famille, montons-nous d'un degré dans la série sociologique, nous trouvons que des êtres vivants peuvent s'unir sans y être contraints par les insuffisances mutuelles de leurs organismes, à une condition cependant, c'est que les êtres ainsi unis soient de même espèce ou d'espèces voisines, c'est-à-dire puissent reconnaître et embrasser en autrui leur propre image, et jouir d'euxmêmes en la contemplant : telle est la plus durable et la plus étendue des barrières opposées à la concurrence vitale ; elle est fondée encore sur l'amour de soi ; mais plutôt sur l'amour de sa propre idée que sur l'amour de son organisme; bien que les avantages qui en résultent ne manquent pas de la consolider. Mais s'ai-
mer dans son image, c'est aimer tous ceux qui la reproduisent, tous ceux du moins en qui on peut Ja reconnaître ; tous les membres de la peuplade font donc partie du moi de chacun, ou plutôt il n'y a pas de moi distinct pour eux, il n'y a qu'un nous. Ainsi donc l'évolution des sentiments sociaux est essentiellement une transformation croissante de l'égoïsme en altruisme ou de l'amour du moi en amour du nous.
Ce qui prouve d'ailleurs la pénétration du moi et du nous et la diffusion en quelque sorte du premier dans le second, c'est qu'il n'est pas un nous qui ne soit, lui aussi, limité et antagonique par rapport à un autre nous, en sorte que l'on voit par là clairement qu'il n'est qu'un moi étendu. Les affections sympathiques les mieux définies ont pour conséquence la haine des êtres où l'image bien que voisine n'est pas reconnue comme semblable, et leur exclusion du moi collectif. Et on peut affirmer comme une loi générale que la netteté avec laquelle se pose une conscience sociale est en raison directe de la vigueur de ses haines pour l'étranger. L'altruisme est donc bien vraiment un égoïsme étendu, et la conscience sociale une conscience individuelle.
S'il en est ainsi au point de vue de la représentation, il doit en être de même au point de vue de l'action. Puisque l'amour de soi, loin d'être exclusif de l'amour des autres, comprend naturellement cet amour (dans des limites définies, bien entendu), ce que chacun fait pour les autres, il le fait d'abord pour soi. Leibnitz a bien vu que chaque individu est pour soi le centre du monde, et qu'il ne peut puiser qu'en lui-même le principe de son activité. Une action pour autrui n'est pos-
sible que là où plusieurs moi sont fondus en un seul. Or dans toute société les actes qui sont nécessaires à l'existence du nous s'imposent à l'individu aussi impérieusement que les actes nécessaires à l'existence du moi. S'y soustraire est aussi difficile pour les individus engagés dans une conscience sociale qu'il leur est difficile de se soustraire aux actes d'où dépend leur propre conservation. Ils veulent leur société comme ils se veulent eux-mêmes, en vertu d'une impulsion primitive par le seul fait de leur constitution essentielle : être et vouloir persévérer dans son être ne faisant qu'un, être collectivement et vouloir persévérer dans son existence collective, vouloir en un mot le bien de la société ne font également qu'un seul et même acte.
On peut aller plus loin et soutenir qu'en vertu de la même impulsion un membre d'une société animale hautement organisée est plus attaché à la conscience collective et à sa prospérité qu'à sa propre conscience et à son intérêt. En effet si on songe à la continuité de la vie en commun et au nombre des pensées qui représentent ses différentes manifestations dans la conscience individuelle, on sera surpris du petit volume qu'y occupent les images, les fins et les actes afférents à l'individu seul. Une conscience aussi peu développée que celle de l'animal est sans cesse hors d'elle-même, et où veut-on qu'elle soit attachée si ce n'est aux compagnons de l'animal sans cesse présents à tous ses sens? Il n'est donc pas étonnant si l'action et la pensée sont corrélatives, que les penchants dont la société est le terme aient une importance égale. Les penchants sociaux doivent donc l'emporter de beaucoup dans la
plupart des cas sur les penchants individuels, les inclinations généreuses sur les inclinations intéressées.
Là est le principe de ce que l'on pourrait appeler, si l'on ne craignait d'abuser des termes : la morale des animaux. Aucun de ceux qui nous ont lu attentivement ne nous attribuera la pensée de mettre sur la même ligne l'homme et l'animal: ces paradoxes à la Montaigne sont on ne peut plus déplacés dans les ouvrages qui aspirent à quelque précision scientifique. Les synthèses scientifiques ne doivent jamais perdre de vue les analyses qui les ont préparées. La réflexion est absente de la détermination morale chez les animaux, et c'est ce qui la place à une si énorme distance de ce qu'elle est dans la conscience actuelle de l'humanité civilisée. En effet un principe d'action est un motif distinctement conçu et érigé en loi ou règle universelle ; l'animal ne nous offre rien de tel, et il est probable que chacune de ses déterminations a pour cause une impulsion particulière. Les conflits même qui ont lieu dans sa conscience entre des impulsions diverses ne semblent pas mériter le nom de délibération, parce que n'ayant point converti ces impulsions diverses en idées, il est plutôt le théâtre de leurs luttes qu'il n'en est l'instigateur et l'arbitre. Son intelligence lui représente a peine les différentes manières d'agir possibles en chaque cas ; encore moins sait-elle attribuer chacune de ces manières d'agir à diverses catégories. Cependant nous pouvons, nous, après avoir examiné en détail les actes de l'animal et présenté des conjec- . tures sur chacun de ses actes, chercher à en dégager le principe le plus général.
PRINCIPES D'ACTION CHEZ LES ANIMAUX à M
On peut distinguer ici trois sortes d'impulsions : le besoin physiologique qui crée l'union sexuelle chez les êtres inférieurs et attache les jeunes aux parents comme aussi dans certains cas (lactation) les parents aux jeunes; — la sympathie fondée sur le plaisir de la représentation réciproque, et l'intérêt qui résulte d'expériences consolidées d'avantages obtenus grâce aux relations sociales. Or si le lecteur veut se rappeler nos recherches particulières sur chaque groupe d'animaux, il verra combien il serait inexact de déclarer en général que tel ou tel de ces principes d'action est la source exclusive des actes qui simulent la moralité dans la série zoologique. Chacun contribue pour sa part à faire naître ce semblant de vie morale dans des proportions qui diffèrent suivant les espèces et leur degré de perfection organique. Ainsi la sympathie , loin d'exclure les relations nées du besoin, commence grâce à elles à s'affirmer dans les espèces capables de représentations quelque peu distinctes et durables. C'est ensuite la sympathie qui orne la famille animale de ses plus nobles attributs, c'est elle qui fonde la peuplade. Mais elle n'empêche pas l'intervention de l'intérêt, qui vient cimenter les liens qu'à lui seul il n'aurait sans doute pas réussi à former. Les expériences où sont notés des avantages recueillis dans la vie sociale ont dû en effet suivre l'établissement de la vie sociale ellemême, et quand bien même ces deux phénomènes seraient,- comme cela est possible, simultanés, la vue de l'utilité est une représentation trop analytique, trop abstraite en quelque sorte pour influer d'une manière durable sur l'activité d'êtres aussi primesautiers que les
animaux : il y faut joindre la sympathie, sentiment plus profond et plus impulsif, force plus concrète et partant plus permanente. Les seules associations dont l'intérêt soit le principe dominant sont vraisemblablement celles dont nous avons parlé au début de cet ouvrage et que nous avons appelées accidentelles, parce qu'elles n'ont pas lieu entre individus de la même espèce. C'est bien l'intérêt qui a déterminé les relations des fourmis avec les pucerons et en général tous les faits de mutualité. Mais on peut remarquer que ces associations sont le plus souvent temporaires, partielles, incomplètes, et que là où la sympathie est impossible, là où elle ne vient pas corriger par ses charmes désintéressés la rigueur du calcul utilitaire, le concours se change presque toujours en exploitation, le plus fort finissant toujours par se subordonner le plus faible et par abuser de lui. Telle est devenue chez l'homme même la domestication pour les animaux trop éloignés de lui pour qu'il sympathise avec eux. Le mutualisme, ne l'oublions pas, nous est apparu comme la forme du concours qui vient immédiatement au-dessus des formes adoucies de concurrence, le parasitisme inoffensif et le commensalisme. Au fond de tout commerce auquel la sympathie ne mêle pas sa douceur, il y a un antagonisme latent. Donc sans vouloir effacer le rôle des autres mobiles, nous ne pouvons refuser à celui-ci la première place parmi les agents de la sociabilité et de l'action bienveillante chez les animaux.
Quoi qu'il en soit de l'importance respective de ces mobiles, tous ont cela de commun qu'au moment où ils pèsent sur l'agent, ils ont le caractère d'impulsions
impérieuses, nécessitantes auxquelles il est extrêmement difficile de résister. Ils sont devenus des habitudes natives, des penchants instinctifs : il n'y a pas lieu pour l'agent d'en rechercher la valeur, ils sont en un sens tout particulier absolus. Et cependant ce ne sont point des impulsions purement mécaniques, puisqu'ils sont connus au moins obscurément et que leur opposition avec les penchants égoïstes est plus ou moins nettement ressentie. Bref une impulsion à quelque degré consciente quoique non réfléchie, connue comme impérieuse, mais n'allant pas jusqu'à la contrainte et laissant subsister bien qu'à un faible degré la possibilité d'un refus, telle est la forme essentielle de l'obligation qui règle l'activité animale en vue de la société.
L'examen de la matière de ces actes achèvera d'en éclaircir la nature. Quels sont- ils et à quoi tendent-ils ? Tout d'abord ils ont pour effet d'imposer à l'animal le respect de la vie chez l'animal de sexe différent auquel il veut s'unir ou vient de s'unir. Les araignées femelles ne s'élèvent point jusque-là puisqu'elles mangent leur mâle ; les instincts destructeurs tiennent encore ici les instincts moraux en échec. Dans presque toute la classe des insectes, c'est au contraire un progrès acquis définitivement. Cependant les abeilles neutres tuent les mâles; mais cette exécution utile à la société a quelque chose des caractères d'un devoir. Il n'y a pas que des devoirs de douceur dans la vie sociale, et même au sein de l'humanité la suppression violente d'un groupe d'individus peut devenir un acte vertueux dans des circonstances données. A partir de ce moment on voit le respect réciproque du mâle et de la femelle aller
croissant; nous avons montré ce respect se transformant en amour et obtenant des époux non seulement des services mutuels, mais une fidélité durable et un absolu dévouement. La fidélité conjugale est une des manifestations les plus curieuses à étudier de cette part de l'activité animale qui simule la moralité, parce qu'elle est évidemment combattue chez certaines espèces d'oiseaux par des désirs contraires, et tantôt succombe, tantôt l'emporte. Mais, nous l'avons vu, ces devoirs, d'un ordre tellement élevé que certains hommes ne les soupçonnent point, ne sont observés que là où la famille annuelle atteint le plus haut développement dont elle soit capable, c'est-à-dire chez les plus intelligents des oiseaux. Les vertus conjugales ne se montrent donc dans leur perfection que là où les affections maternelles et paternelles exercent déjà leur empire. La mère, à l'origine reconnaît seule que certaines obligations l'attachent à sa progéniture ; le père, surtout chez les mammifères, reste encore çà et là vis-à-vis d'eux à l'état de « nature, » c'est-à-dire d'hostilité sans merci ; il les mange si la mère ne peut les soustraire à sa voracité. Cependant dans d'autres embranchements, le père joue le rôle d'une mère dévouée et n'a point de souci plus cher que l'éducation des jeunes. Chez les oiseaux seuls le père et la mère préparent ensemble le nid et élèvent ensemble leur progéniture, également pénétrés des mêmes obligations. Ces obligations en entraînent d'autres : 1° celle d'un travail quelquefois très pénible (Construction, incubation, recherche de la nourriture, conduite, etc.); 2° celle d'une défense souvent très périlleuse. Tout le monde a assisté à
l'hésitation douloureuse d'une hirondelle ou d'un autre oiseau à qui Ton eulève ses petits,.qui, d'une part craint pour elle-même et d'autre part se sent obligée de les assister autant qu'elle le peut. Nous savons par ce qui précède jusqu'où va le dévouement des oiseaux pour leur progéniture. Si l'éducation résume en quelque sorte tous les devoirs des parents, l'obéissance et la confiance sont les devoirs des jeunes. On voit chez les chats, par exemple, des manquements à ces devoirs sévèrement réprimés par les parents. Les corrections paternelles oumaternelles ne sont pas rares non plus chez les singes. Par où il est évident que les parents estiment que les jeunes doivent se considérer comme obligés en quelque chose vis-à-vis d'eux. Dans les peuplades, les devoirs des individus subordonnés sont analogues à ceux des jeunes dans la famille, et ceux du chef analogues à ceux des parents : les uns savent qu'il faut obéir, l'autre met tous ses soins au gouvernement de la troupe. Mais tous ensemble sont unis par les liens de la sympathie et du dévouement, de la sympathie qui les oblige à un respect mutuel, du dévouement qui les jette au devant de la mort pour sauver la communauté. En général, même les carnassiers, le plus souvent solitaires, respectent leur image dans'les individus de même espèce qu'eux en dehors du temps des amours, à une condition toutefois, c'est qu'ils n'empiéteront pas sur le territoire de chasse. Un grand nombre d'animaux connaissent en effet la propriété et savent quelles obligations son acquisition et sa défense leur imposent. En général, les limites d'un territoire et les provisions amassées sont respectées
des individus voisins de la même espèce, comme le nid lui-même. On se dérobe bien çà et là des matériaux ; on tente quelque incursion sur les territoires occupés ; mais la construction achevée , le domaine défini, les forces et les convoitises se font équilibre : chacun reste chez soi paisiblement, respectant en quelque sorte le droit d'autrui.
Ainsi donc le respect, puis le dévouement réciproque des époux, la constance dans l'affection privilégiée, l'éducation des petits, le travail, l'épargne, le courage; l'obéissance chez le faible, la sollicitude chez le fort : le sacrifice enfin chez tous, c'est-à-dire l'abnégation du moi individuel pour le bien du moi collectif, telles sont les ébauches de vertus auxquelles l'animal est appelé par la vie sociale et qu'il pratique en effet sous l'empire des sentiments qu'elle lui a inspirés, parfois à son insu. Ces vertus lui accordent quelque dignité; mais elles ne sont pas un vain ornement ; gardons-nous de voir en elles autre chose que les conditions d'existence des sociétés mêmes où elles se manifestent, et n'oublions pas que si elles cessaient d'être exercées, les sociétés et avec elles les races mêmes disparaîtraient du même coup.