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Val-Richer, 16 juillet 1862.
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INTRODUCTION
Quelques personnes de beaucoup de charité et de beaucoup d’esprit ont pensé qu’il serait bon de traduire en français un ouvrage de miss Nightingale dont voici le titre : Notes on nursing: what it is, and what it is not, et qui a eu, soit en Angleterre, soit en Amérique, plusieurs éditions tirées à un grand nombre d’exemplaires. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur l’opportunité d’une telle publication; comme je suis d’avis qu’il serait difficile de mettre un meilleur
1 J’ai réuni sous ce titre les trois articles que j’ai publiés dans le Journal des Débats (15, 17 et 19 juillet de la présente année), sur Vhygiène des malades et des convalescents, à propos de l’ouvrage de miss Nightingale. J’ai fait à ces articles quelques changements que réclamaient leur nouvelle destination. Ch. D.
INTRÜDUCTIÜX.
livre aux mains des gens du monde et même sous les yeux des médecins^ j’ai fort approuvé le projet qui m’était soumis, j’ai même accepté volontiers la tâche de surveiller l’impression de ce petit volume et de parler du livre et de l’auteur dans le Journal des Débats.
Le nom de miss Nightingale, déjà populaire en Angleterre, s’est répandu dans le monde civilisé depuis le jour où cette noble femme, n’écoutant que son amour du prochain, se mit à la suite de l’armée anglaise pour organiser et diriger en Crimée le service des ambulances. Le livre que nous annonçons a été traduit par une dame dont le zèle pour le soin des pauvres et des malades, pour le soulagement de toutes les misères physiques et morales, ne connaît ni limites ni obstacles ; cette dame a fait de la vie de miss Nightingale un récit simple et vrai que nous sommes heureux de pouvoir imprimer en entier à la suite de cette Introduction. On apprendra avec intérêt, et non sans en être touché, dans quelles circonstances miss Nightingale a réuni les matériaux de son ouvrage, ou plutôt comment elle a su dérober quelques instants à ses œuvres de prédilection pour recueillir et rassembler ses notes. De cette façon, ou éprouvera plus de sympathie pour l’auteur, on accordera à son livre une plus légitime autorité.
Miss Nightingale a un grand sens pratique, une rare puissance d’organisation, une longue expérience des malades; elle les aime, elle compatit à
IXTRODUCTIOX.
leurs maux, non pas précisément avec cette tendresse de cœur qu’on trouve si souvent chez nos dames ou chez nos Sœurs de charité, mais avec ce sentiment grave et un peu froid, avec cette espèce de solennité que tout Anglais apporte dans l’accomplissement d’un devoir. Il semble que chez nos voisins la philanthropie ne laisse que peu de place à la charité, et que la préoccupation des détails ralentisse les élans de la commisération; la poésie est exclue de la chambre d’un malade, on n’y doit rencontrer que la triste réalité ; les soins l’emportent de beaucoup sur les consolations. Ce n’est pas un reproche que j’adresse à miss Nightingale; c’est un fait physiologique que je signale, une dissemblance que je reconnais entre le caractère des Anglais et celui des Français. Le point important pour un Anglais, c’est de guérir correctement et promptement, tuto et cito ; on n’a pas de temps à perdre; le Français ajoute le jucunde; il a besoin que la pilule soit dorée ; il veut être traité en petite-maîtresse et en enfant gâté; il exige qu’on prenne souci de son imagination autant que de son corps; il n’aime pas les visages sévères; l’idée d’une mort sans gloire et précédée de souffrances sans compensations lui est insupportable; il ne veut pas et ne sait pas être malade, ou plutôt il est malade à sa façon, avec toutes sortes de caprices, de petites misères, de susceptibilité nerveuse, je dirais presque de coquetterie. L’Anglais et le Français affrontent la maladie comme ils vont au feu : le premier avec cette fermeté qui relève
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presque uniquement de la notion du devoir, le second avec cette ardeur chevaleresque qui veut être applaudie, et, s’il est possible, récompensée. Le Français malade aime qu’on l’encourage à souffrir et qu’on le distraie des angoisses de la mort; l’Anglais y met plus de fierté, plus de sombre résignation.
Ainsi ce ne sont pas des douceurs que miss Nightingale veut qu’on prodigue aux malades, ce sont des soins éclairés, méthodiquement administrés et minutieux qu’elle exige des gardes, des amis ou des parents du malade. Ce n’est pas chose très-gaie ni même très-commode d’être gouverné suivant les préceptes de notre auteur, du moins c’est chose en général fort sensée et presque toujours profitable.
Après avoir lu avec toute l’attention qu’ils méritent les conseils donnés par une femme du monde pour la direction des mîdades. J’ai rassemblé les divers ouvrages écrits récemment par des médecins et qui se rapportent de loin ou de près au sujet que miss Nightingale vient de traiter j le nombre et l’importance de ces ouvrages prouvent que les circonstances m’ont bien servi, et que la traduction publiée par M. Didier ne pouvait venir dans un temps plus opportun, puisque de tous côtés on s’occupe de l’hygiène des malades et de l’organisation des hôpitaux.
Parmi les ouvrages ou l’hygiène des malades est étudiée tx professa, et dont J’ai Je dessein de
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m’occuper ici, le plus important est celui de M. Ribes ^
L’auteur appartient à l’école de Montpellier par l’abondance des idées, et à l’école de Paris par la sûreté de l’obserYation ; son livre est rempli de vues originales et pratiques sur les rapports du malade avec le médecin et avec les assistants; il abonde en préceptes d’une application journalière et dont l’utilité est démontrée par une longue expérience. Il est tout parsemé d’anecdotes bien choisies et fort intéressantes. M. Ribes ne s’occupe pas seulement du corps, il donne une grande attention aux sentiments, aux passions, aux aptitudes intellectuelles de ses malades; ainsi, après des chapitres fort bien faits sur les diverses espèces d’alimentation, eu égard à la qualité ou à la quantité des substances et à la diversité des maladies où l’on doit les employer; après une étude importante sur l’aération, les climats, les voyages, l’hydrothérapie et les eaux minérales, et avant de parler de la gymnastique, l’auteur consacre tout un livre, le troisième, à la direction des fonctions affectives et des fonctions intellectuelles. Nous aurons l’occasion, dans la suite de cette introduction, de faire quelques emprunts à cette section, si malheureusement négligée dans les traités de thérapeutique, d’hygiène ou de pathologie.
1 Traité d’hygiène thérapeutique ou application des moyens de l’hygiène au traitement des maladies, par F. Ribes, professeur d’hygiène àla Faculté de médecine de Montpellier, in-8*. Paris, 1860, chez J. B. Baillière et fils.
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M. Fonsagrives’ entre dans plus de détails; il étudie^ avec beaucoup de sagacité" et en homme qui a bien compris les ressources de l’hygiène alimentaire, tous les moyens que cette partie des sciences médicales tient à la disposition du médecin et des personnes qui lui viennent en aide, pour le soulagement ou la complète guérison du malade. Rien d’essentiel n’est omis dans cette patiente et curieuse revue des boissons et des aliments. Toutes les substances propres à la nutrition, toutes les formes qu’elles peuvent revêtir sous la main intelligente et soigneuse de la garde-malade ou de la cuisinière, tous les condiments, sans oublier les friandises, sont étudiés avec un soin que pas un vrai médecin ne trouvera exagéré. Les conditions d’âge, de sexe, d’habitude et les divers genres de maladies qui peuvent modifier les règles générales de l’hygiène des malades ou des convalescents sont résumés avec méthode et avec une connaissance exacte de la physiologie et de la pathologie.
La réputation du Traité d’hygiène de M. Lévy est établie depuis longtemps; ce Traité a fait oublier presque tous ceux qui l’ont précédé. Je souhaiterais qu’un aussi excellent livre fût accueilli par les gens du monde comme il l’est par les médecins : la doctrine en est sûre, les faits y sont
1 Hygiène alimentaire des malades, des convalescents et des valétudinaires, par J. B. Fonsagrives, médecin en cUef de la marine, in-8“. Paris, 1861, chez J. B. Baillière et fils.
* Traite d’hygiène ‘publique et privée, par M. M. Lévy, directeur de Técole militaire du Val-de-Grâce ; 2 vol. in-8°, 4' édition. Pans, chez J. B. Baillière et fils.
bien classés, les détails y sont exacts et les observations générales habilement ménagées. Le style, toujours facile et ferme, souvent même animé, soutient le lecteur et le conduit sans trop d’efforts à travers un texte de près de deux mille pages d’un caractère assez compacte. Je connais peu d’ouvrages où le public, — le public, si ignorant des choses de la médecine, si aveugle, si crédule et si déraisonnable pour tout ce qui regarde la santé, —pourrait puiser des notions plus saines et mieux comprendre l’efficacité d’une hygiène bien ordonnée.
L’hygiène, comme toute science d’application, ne vit guère que d’emprunts ; elle suppose la connaissance des lois qui régissent la nutrition ou, ce qui revient au même, le développement et l’entretien réguliers de l’organisme, lois dont la connaissance constitue une des parties les plus considérables du domaine de la physiologie ; l’histoire naturelle, la physique, la chimie, et plusieurs autres sciences lui fournissent des notions exactes sur la nature et sur les propriétés des substances alimentaires, sur l’air que nous respirons, sur les objets dont nous nous entourons, sur les exercices auxquels nous nous livrons, enfin sur les passions ou les sentiments qui agitent notre âme et retentissent sur notre corps. De ces mutuelles relations entre la matière de l’hygiène et les lois de la physiologie, le médecin tire des règles de conduite aussi précises que le permettent la diversité native ou accidentelle des constitutions, le mouvement
perpétuel de composition et de décomposition qui s’opère au sein des corps vivants, la variabilité des milieux qui agissent souvent dans des sens contraires, et, pour les aliments, leur degré de pureté et leur mode de préparation. En d’autres termes, Thygiène cherche et établit les rapports qui existent entre le monde extérieur et le^ êtres organisés. C’est, malgré ses difficultés et malgré la multiplicité des détails dans lesquels elle doit entrer, une des parties aujourd’hui les plus positives de la médecine; elle s’est victorieusement affranchie de toutes les vaines théories de l’ancienne école; elle a fait depuis longtemps justice des affirmations de la routine et de l’empirisme ou des prétentions des industriels; aussi quand l’expérience semble en désaccord avec les données de la chimie, il y a tout lieu de supposer ou que la chimie n’a pas encore dit son dernier mot, ou que l’expérience est défectueuse, car la contradiction est impossible, attendu qu’il existe un lien nécessaire, quoique souvent caché, entre la puissance d’alimentation et la composition élémentaire des substances nutritives.
Si l’hygiène est une des fractions les plus positives de la médecine, eUe est en même temps l’une des plus importantes, puisqu’elle enseigne à maintenir la santé dans un juste équilibre, et qu’elle aide puissamment les médicaments à combattre les ravages de la maladie. « L’hygiène, dit M. Schneider, guérit plus de maladies que la matière médicale. » C’est aussi une des parties de notre science
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les plus accessibles à tout esprit un peu cultivé, puisqu’il s’agit plutôt d’apprendre des faits que de se familiariser avec des théories, et plutôt de retenir des résultats que de s’appliquer à des raisonnements; il suffit, comme point de départ, de savoir que la physiologie est arrivé à un haut degré de certitude, et que la physique et la chimie sont en possession de méthodes d’analyse et de vérification qui ne laissent presque rien à désirer.
Cependant, malgré Tutilité de l’hygiène et malgré l’intérêt naturel qu’il semble qu’elle doive présenter, personne dans le monde ne s’en soucie, et plus d’un en médit comme d’une science à la fois vaine et fort gênante; on aime mieux obéir à ses caprices ou à ses passions qu’aux préceptes divulgués par les hommes compétents; c’est peutêtre plus agréable en apparence; en réalité, c’est une source de cruels mécomptes et de rudes afflictions. Mais cette science qu’on méprise pour soi-même et pour les siens, on en fait le plus grand cas quand il s’agit de sa ferme ou de ses écuries ; il n’y a pas d’éleveur, pas de cultivateur qui ne sache régler l’hygiène de ses animaux, qui ne cherche à s’instruire sur les moyens d’améliorer, de transformer et de perpétuer les espèces, et d’en tirer le meilleur parti possible. C’est uniquement par une application intelligente des règles de l’hygiène que nos marchés sont aujourd’hui si florissants et qu’ils rivalisent avec ceux de l’Angleterre. Les plantes ont aussi leur hygiène puisqu’elles vivent, et les jardiniers ou les maraîchers habiles ne man-
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quent pas aujourd’hui, soit par routine, soit surtout par l’étude, de mettre leurs élèves dans les conditions les plus favorables. Sans doute l’homme jouit d’une liberté d’action, et, de plus, il a des devoirs à remplir qui ne lui permettent pas de se conformer toujours à toutes les prescriptions, mais il est des observances générales que toute personne sensée doit tenir pour nécessaires, s’il est vrai qu’on doive avoir quelque souci de son bienêtre et de l’intégrité de ses facultés naturelles, physiques ou morales ; je ne veux pas qu’on entraîne les hommes comme on entraîne les chevaux; au moins faut-il vivre conformément aux lois de la nature et de la raison.
Depuis plus de cinquante ans l’État donne l’exemple aux particuliers : dans toute la France les conseils d’hygiène fonctionnent avec une grande régularité; les règlements, les arrêtés se succèdent et sont pris à la suite des études les plus sérieuses faites par des hommes instruits et désintéressés. Quand on parcourt le précieux Dictionnaire d'hygiène publique dont M. Tardieu ‘ vient de publier la seconde édition, on comprend et on apprécie la sollicitude que mettent les gouvernements à améliorer l’état sanitaire des villes et des campagnes, à diminuer les dangers qu’entraînent les établisse-
3 Dicfionnmre d'hygiène yuhlique et de salubrité', par A. Tardieu, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris. Paris, 1862, 2® édition. 4 vol. in-S", che2 J. B. Baillière et fils.
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ments industriels insalubres et les mesures parfaitement sages que l’administration a prises pour assurer la bonne construction des habitations; mais tant de Tigilance est mise trop souvent en défaut par l’incurie ou par le mauvais vouloir. Il semble que personne ne veuille comprendre que la force morale et Tactivité intellectuelle d’une nation dépendent de la somme de force physique qu’elle a su acquérir. On va même jusqu’à nier la légitimité de l’intervention de l’État, comme si l’État n’avait pas le droit de veiller à ce que chaque maison ne devienne pas un foyer d’infection, à ce que les rues ne soient pas des cloaques, à ce que les personnes sans recours direct contre leurs voisins soient efficacement protégées, à ce que les propriétaires et les locataires respectent mutuellement leurs droits et connaissent leurs devoirs.
Si les préfets et les maires consultaient l’ouvrage de M. Tardieu, si les conseils municipaux pouvaient seulement soupçonner tout ce que ces quatre volumes renferment de renseignements utiles et de règlements obligatoires, on n’aurait pas à constater tant de contraventions, à déplorer tant de dommages ou tant d’imprudences. Je voudrais que ce Dictionnaire fît partie de toutes les bibliothèques communales et qu’il devînt le vade-mecum de tout officier municipal.
Si l’hygiène des personnes b’en portantes est négligée à ce point qu’il semble que l’homme doive être livré à tous les hasards qui compro-
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IXTRODUCTIOX.
meüent sa santé et sa Tie, l’hygiène des malades n’est pas plus ayancée parmi les gens du monde; quand elle n’est pas réglée ayec sévérité par un médecin qui prend le soin et le temps de s’en occuper, elle est abandonnée à l’ignorance, aux préjugés, aux caprices du malade lui-même ou de ceux qui l’assistent; et pour peu que mes lecteurs en doutent, je les renverrai (et j’espère qu’ils m’en sauront gré), soit aux réflexions vives et sensées de M. Schneider ‘ sur l’exercice de la médecine, soit au livre de M. le docteur Munaret, intitulé le Médecin des villes et des campagnes M. Schneider, ancien chirurgien militaire, a le style parfois un peu dégagé ; et l’on voit trop dans son livre qu’il a beaucoup à se plaindre des confrères autant que des malades. L’auteur du Médecin des villes et des campagnes est plus mesuré dans son langage ; je le tiens pour un praticien excellent ; il a de l’esprit, de la verve, du bon sens et une instruction littéraire assez étendue; seulement elle est parfois un peu prétentieuse. Le portrait qu’il a tracé du paysan et du citadin dans l’état de santé ou de maladie est dessiné d’après nature; la peinture des misères, des déceptions, des difficultés de la profession, de l’ingratitude des malades, de la jalousie ou des scandales de métier, des fatigues stériles, et des intrigues odieuses qui attendent le médecin à la
1 Préparation à Vexericce de la médecine, par le docteur Schneider, in-12. Paris, 1861, chez Adr. Delahaye.
* Le Médecin des villes et des campagnes, par Munaret. 3* édition, in-12. Paris, 1663, chez Gertner-Baillière.
INTKODUCTION.
ville OU à la campagne (peinture qu’il faut compléter à l’aide d’une centaine de pages excellentes écrites sur le même sujet par le docteur Schneider) est saisissante de vérité; mais elle est faite par un homme qui en a pris son parti et qui fait résolûment son devoir. Le chapitre sur les erreurs, les préjugés, les objections ridicules, les raisonnements absurdes et les supercheries quelquefois offensantes des malades, de leurs amis ou de leurs proches, serait des plus amusants s’il ne s’agissait au fond de la vie et de la mort de tant de milliers de pauvres gens (pauvres d’esprit, du moins en ce qui regarde leur santé) qui se livrent avec une déplorable obstination aux mains des charlatans les plus audacieux ou des commères les plus ineptes, mais qui se garderaient bien (car ils sont intelligents d’ailleurs) de confier soit leur fortune, soit leurs affaires à des personnes sans aveu ou sans connaissances spéciales : sur ce point, ils écoutent volontiers tous les conseils que chacun s’empresse de leur donner; mais en général ils ne suivent que le bon, c’est-à-dire celui qui est conforme à leur intérêt bien entendu. Il n’y a, comme l’a si bien remarqué M. l’abbé Perreyve en son beau livre intitulé la Journée des Malades il n’y a à’esprits forts qu’en médecine.et en religion; mais les esprits forts sont toujours les plus crédules et les plus superstitieux.
Hippocrate a trouvé à la fois l’excuse et l’expli-
Paris, liBrairie Douniol, 1861.
xvitl
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cation d’une telle conduite ; « Les malades ne connaissent ni la nature ni les causes de leur mal; ignorant quelles en seront les conséquences et ce qui arrive à la suite de cas analogues, soulfrant dans le présent, effrayés de l’avenir, remplis de maux, vides de nourriture, ils désirent plutôt ce que la maladie leur rend agréable que ce qui peut amener la guérison; ils redoutent la mort, mais ne peuvent supporter courageusement leur mal. N’est-il pas vraisemblable que le médecin prescrira un traitement convenable, et que le malade ne pourra le suivre exactement; de sorte qu’en négligeant ce traitement, il courra à la mort, catastrophe dont les mauvais raisonneurs font retomber la cause sur ceux qui en sont innocents, pour en décharger les véritables auteurs. »
Ailleurs, dans ce premier Aphorisme qui, suivant la belle expression de M. Littré, semble une inscription moitié grecque, moitié orientale, inscrite au frontispice de la médecine, au moment où les portes en sont ouvertes par une main puissante, Hippocrate résume toute la science des maladies dans ces brèves paroles : a II faut nonseulement faire soi-même ce qui convient, m-ais encore être secondé par le malade, par ceux qui l’assistent et par les choses extérieures. » Le Médecin des villes et des campagnes n’est qu’un ample commentaire de tout cet aphorisme, et les Notes de miss Nightingale sur les soins à donner aux malades se rapportent spécialement à la se-
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conde partie : les devoirs des assistants envers le malade et le médecin.
Je ne sais si jamais le livre de M. Munaret et celui de M. Ribes arriveront sous les yeux de miss Nightingale, mais je suis assuré qu’elle leur ferait bon accueil; elle reconnaîtrait sans peine dans ces deux auteurs de véritables amis des malades; elle les accepterait pour ses disciples, tant ils ont d’amour de la propreté et du grand air, tant ils ont d’horreur pour la médecine de hasard, de contrebande, ou d’amateurs : la médecine des sorciers, des rhabilleurs, des bonnes femmes (celles du petit ou du grand monde), des prôneurs de recettes toutes plus infaillibles les unes que les autres (car il n’y a pas de métier dont il y ait plus de gens que le métier de médecine, comme disait plaisamment Laur, Joubert), enfin des gardes-malades, dont le nombre heureusement diminue chaque jour, grâce à l’extension et à la bonne organisation des établissements religieux.
Miss Nightingale a partagé son IhTe sur les soins à donner aux malades en quatorze sections : ventilation et chaleur, salubrité des maisons, observance des petits détails, bruit qu’on fait autour des malades, variété comme moyen de guérison, nourriture, lit, lumière, propreté, bavardage, banalités qu’on débite au patient, nécessité de bien étudier le malade, qualités que doit avoir la garde-malade, direction de la convalescence et soins particuliers pour les enfants.
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La première règle à observer dans la chambre des malades ou dans les salles d’hôpitaux, la règle sans laquelle toutes les autres ne sont rien, et avec laquelle on pourrait presque dire que toutes les autres peuvent être laissées de côté, est trèssimple; la voici : Entretenir, sans refroidir le malade, l’air qu’il respire aussi pur qu’est Vair extérieur. Cette règle, miss Nightingale l’inscrit au frontispice de son ouvrage ; elle y revient sans cesse et sous toutes les formes. Il n’y a pas de sarcasme qu’elle n’imagine contre les gardes qui craignent l’air, pas d’instances et de prières qu’elle ne fasse pour qu’on laisse le bon air, cet aliment de la vie, pabulum vitœ, se renouveler sans cesse autour de ses pauvres malades, qui doivent ordinairement passer toutes les journées et toutes les nuits dans la même chambre; en même temps elle ne manque pas d’indiquer certaines précautions qu’il faut prendre pour que l’air arrive en abondance dans les meilleures conditions possibles de pureté et de température.
« Rien n’est plus évident *, dit notre auteur, que l’extrême confusion qui existe dans l’esprit, même des personnes éclairées, entre la ventilation et le refroidissement. Pour refroidir un appartement, il n’est nullement nécessaire de l’aérer, et pour l’aérer, il n’est nullement nécessaire de le
< Nous prévenons le lecteur que ces citations ont été faites en partie d’après le texte original, en partie d’après la traduciion, et que d’ailleurs nous nous sommes permis quelques changements ou suppressions qui ne louchent en rien au fond des idées.
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refroidir. Cependant, si la garde trouve l’air de la chambre trop renfermé, elle laissera tomber le feu, ce qui rendra l’air encore plus épais, ou bien, pour le purifier, elle ouvrira une porte sur une chambre froide, sans feu, sans communication avec l’air extérieur. L’atmosphère la plus saine pour une chambre de malade est un bon feu et une fenêtre ouverte, excepté dans les températures extrêmes de chaud ou de froid. Mais il est presque impossible de faire comprendre cela à aucune garde : aérer une petite chambre sans risquer d’y établir des courants d’air demande beaucoup plus de précautions que d’aérer une grande pièce. L’on a souvent observé que les gardes qui se récrient le plus contre les fenêtres ouvertes sont celles qui prennent le moins de précautions pour empêcher les courants d’air, toujours fort dangereux. On ne peut se défendre de quelque irritation quand on voit des gardes stupides faire dégénérer en un mal ce qui, pour leur malade, doit être la source de la vie, c’est-à-dire l’air pur. »
Tous ces préceptes si sages sont confirmés par les données de la physique, de la chimie et de la physiologie. Je veux rappeler ces données en quelques mots pour bien établir que ce n’est pas chose indifférente de négliger les avis de miss Nightingale. L’air est un mélange d’oxygène et d’azote dans des proportions qui restent sensiblement les mêmes sur tous les points du globe, dans les vallées et dans les. plaines, dans les villes
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et dans les campagnes {ox. 0.21, az. 0.79); l’air renferme en outre une quantité variable de vapeur d’eau, une faible quantité d’acide carbonique et quelques autres gaz ou vapeurs à peine appréciables. Le volume d’air qui entre dans le poumon à chaque inspiration est un peu plus fort que celui qui en sort à chaque expiration ; d’un autre côté, ces deux quantités varient d’après une multitude de circonstances qui tiennent soit au milieu dans lequel on respire, soit à la constitution de chaque individu ou à l’état accidentel dans lequel il se trouve; mais quelles que soient ces différences, le résultat des changements chimiques qui s’opèrent pendant l’acte de la respiration est constant et intéresse au plus haut point l’hygiène : chaque inspiration enlève à l’air une quantité notable d’oxygène, d’air vital, comme on disait autrefois, et chaque expiration au contraire verse dans l’atmosphère ambiante une quantité non moins considérable d’acide carbonique, gaz essentiellement impropre à la vie.
Si l’on veut bien prendre la peine de parcourir, dans l’excellent Traité de physiologie de M. Béclard ’ (l’un des meilleurs ouvrages classiques que l’on puisse recommander aux gens du monde aussi bien qu’aux médecins ^], le chapitre sur la
1 Traité élémentaire de physiologie humaine, comprenant <es principales notions de physiologie comparée, par J. B'îclard, professeur agrégé de ia Faculté de médecine de Paris. 4- édition. Paris, 1862, chez P. Asselin.
2 Le traité de M. Longet, plus développé et plus dogmatique, savant pour la doctrine, ingénieux pour les expériences,s’adresse plus particulièrement aux médecins.
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XII n
respiration, on verra que l’air expiré contient en volume 4.87 d’oxygène en moins que l’air inspiré, et que d’autre part il renferme en moyenne 4.26 en plus d’acide carbonique. Si on vérifie les résultats de la respiration pendant la durée d’une heure, on constate que l’homme expire, en moyenne,
18 litres 5 d’acide carbonique et qu’il a absorbé 21 litres d’oxygène. La conséquence d’un tel fait est bien simple; si l’air n’est pas renouvelé et s’il est incessamment respiré, le gaz qui entretient la vie, l’oxygène, aura bientôt disparu et le poumon ne se trouvera plus en contact qu’avec l’acide carbonique, c’est-à-dire avec le gaz qui porte la mort à travers les vaisseaux aux extrémités les plus reculées de l’organisme, h’asphyxie n’a pas d’autre cause que cette disparition de l’oxygène et cette accumulation de l’acide carbonique.
Quand on songe aux terribles et inévitables effets que produit ou immédiatement ou à la longue une atmosphère viciée sur les êtres vivants, quand on a assisté à ces expériences où les animaux s’affaissent et périssent empoisonnés par leur propre respiration, on serait tenté de crier à Vassassin! toutes les fois qu’on entre dans ces chambres à coucher hermétiquement fermées, dans ces salles basses et étroites où cent poitrines à la fois exhalent la pestilence, dans ces salons d’où les flots pressés de visiteurs ne songent même pas à s’échapper, quand déjà les bougies pâlissent ou s’éteignent faute de ce gaz oxygène qui alimentait leur flamme. Mais ce n’est pas seulement de
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la soustraction de l’oxygène et de la prépondérance de l’acide carbonique que vient le danger : un homme d’une constitution moyenne verse par la surface pulmonaire de 400 à oOO grammes de vapeur d’eau dans les vingt-quatre heures. Cette vapeur et celle qui résulte de la transpiration cutanée entraînent avec elles des rnatières organiques; ces matières, s’altérant très-promptement dans un air confiné et échauffé, deviennent de véritables miasmes qui, suivant la remarque judicieuse qu’en a faite M. Béclard, ont déjà altéré l’air d’une façon fort sensible avant mêm.e que cet air soit saturé d’acide carbonique.
Ajoutez à ces causes d’asphyxie ou d’empoisonnement que l’homme porte en lui-même celles qui proviennent du dehors; mais, pour le moment, mettant de côté les causes qu’on pourrait appeler accidentelles, bien qu’elles soient très-fréquentes, par exemple les émanations végétales et animales (effluves des marais, miasmes provenant de la putréfaction des substances animales ou végétales), nous nous bornerons à signaler, comme agissant à peu près dans le même sens que la respiration, l’éclairage et le chauffage. Cette question si importante et en même temps si compliquée, M. Péclet ‘ l’a étudiée dans son admirable Traité de la chaleur (c’est l’épithète dont se sert M. Tardieu) avec un soin et un degré de compétence qui ne
1 Traité de la chaleur considérée dans ses applications. 3* édition, 3 vol. grand in-8“. Paris, 1860, chez V. Masson.
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laissent plus guère à ceux qui écrivent sur le même sujet que la peine de le citer i. On y trouve des expériences délicates et minutieuses, des détails précis et curieux, une discussion claire et peu chargée de calculs mathématiques de tous les principes de cette partie de la physique, un examen impartial de tous les appareils imaginés, surtout dans ces derniers temps, pour mettre en équilibre ou d’accord deux problèmes de nature opposée, pour ainsi parler : d’une part donner au chauffage et à l’éclairage toute l’intensité nécessaire, et, d’autre part, ventiler les appartements ou les salles d’assemblée de façon à contre-balancer efficacement les altérations que l’air subit précisément par la combustion des corps qui servent à produire la chaleur et la lumière. Les chiffres donnés par M. Péclet parlent assez éloquemment pour qu’il nous suffise de les placer ici sous les yeux de nos lecteurs, et sans qu’il soit nécessaire d’entrer dans de plus longues explications : 1 kilog. de bois ordinaire exige pour sa combustion l’appel d’un volume d’air qui égale (en négligeant les fractions) 3 mètres cubes; la même quantité de charbon de bois en réclame 7 ; il en faut de 7 à 8 pour le charbon de houille, la houille moyenne et le coke. Il résulte aussi des calculs de M. Péclet que, par heure, la flamme
1 La nouvelle édition que nous annonçons a été revue avec soin et complétée par un ingénieur distingué, de beaucoup d’avenir, M. Ser, attacLé à l’administration de l’assistance publique, et ancien élève de M. Péclet.
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d’une chandelle de six à la livre et d’une bougie ordinaire consomme 11 grammes de matières^ et que les lampes à gros bec brûlent 42 grammes d’huile ; d’où il résulte que la quantité d’air absorbée exige une ventilation d’au moins 6 mètres par bougie et par heure^ de 24 mètres par lampe à gros bec, quand il n’existe pas de causes accessoires et aggravantes de viciation de l’air.
Les animaux qu’on a la funeste habitude de laisser dans les chambres à coucher m.ême dans les chambres des malades, pendant la nuit aussi bien que pendant le jour, ne contribuent pas moins que l’homme à vicier l’atmosphère. Le chien, par exemple, comme M. Béclard en fait la remarque, d’après les expériences de MM. Régnault et Reiset, exhale, eu égard à son poids, une quantité d’acide carbonique plus considérable que l’homme; par conséquent, il absorbe une plus grande quantité d’oxygène ; il en est de même pour le chat. Quant à l’influence que les plantes en végétation ou placées dans des vases exercent sur la composition de l’air, elle n’est pas encore bien connue, et les expériences de M. Boussingault tendent à prouver qu’elles absorbent plutôt qu’elles ne produisent l’acide carbonique; M. Lévy pense qu’elles n’agissent guère que par les particules odorantes qui s’en échappent et qui souvent affectent le cerveau d’une manière fort grave.
Si donc, nous rappelant l’influence directe que l’air exerce sur l’homme en bien ou en mal, suivant le degré de pureté auquel cet air est respiré,
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nous combinons ces diverses causes, qu’on peut appeler naturelles, de la viciation ou de la déperdition de l’air atmosphérique (respiration, chauffage et éclairage); si nous y ajoutons la production de gaz délétères (oxyde de carbone, hydrogènes carburés, etc.), par le fait même de la combustion à l’air libre ou même dans des foyers mal construits ‘ ; si enfin on songe que dans l’état de maladie, surtout dans les affections de nature typhoïde, le sang est déjà vicié, que les organes sont affaiblis, que les réactions sont moins puissantes et que les produits de la m.aladie elle-même sont de véritables miasmes, on ne craindra pas de ré-
1 MM. Tardieu et Mieliel Lévy, s’appuyant sur les recherclies les plus récentes et les plus positives, ont montré que de tous les combustibles le bois, employé dans des appareils bien faits, est le plus salubre, s’il n’a pas la plus grande puissance calorifique. Les produits de sa combustion quand elle est exacte, consistent en vapeur, eau et acide carbonique qui s’échappent pour la plus grande partie par la cheminée. La seule condition fâcheuse est celle où de la fumée irritante (elle est chargée d’acide acétique et d’huile empyreumatique) refluerait hors du foyer ; encore cette fumée, toute nuisible qu’elle puisse être, n’a pas, à proprement parler, de propriétés toxiques. L’emploi du charbon de bois ou de la braise, même dans de bons foyers, est des plus pernicieux à cause de la grande quantité d’oxyde de carbone, gaz irrespirable, qui s’échappe, en même temps que l’acide carbonique, pendant la combustion et qui agit avant même que l’air soit saturé d’acide carbonique. La houille ou charbon de terre a tous les inconvénients du charbon de bois; elle dégage en outre du gaz sulfureux et de l’hydrogène carburé, gaz incommodes et insalubres ; enfin elle produit une poussière considérable : inconvénients qui ne seraient contre-balancés que par des foyers excellents, ce qui est une condition très-difficile à remplir, du moins en France, à ce quTl parait. Le coke est moins nuisible, et son pouvoir rayonnant est très-intense.
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péter avec miss Nightingale que le seul cas où il pourrait être malsain d’omTir la chambre des malades, c’est lorsque l’air extérieur est plus corrompu que l’air intérieur; dans ce cas (malheureusement trop fréquent dans nos grandes villes et dans certaines campagnes marécageuses), il n’y a pas d’autre alternative : fuir, ou souffrir et mourir !
Miss Nightingale n’indique guère d’autre moyen pour corriger l’impureté de l’air que d’ouvrir souvent les fenêtres ou même de les laisser constamment entr’ouvertes la nuit aussi bien que le jour, en prenant grand soin toutefois de tenir le malade en dehors des courants d’air h Ouvrir les fenêtres est en effet le moyen qui se trouve le plus à la portée des pauvres gens, et c’est particulièrement cette classe de la société qu’il semble que miss Nightingale ait en vue, car les procédés les plus simples sont ceux qu’elle met d’abord en avant Toutefois et quoi qu’en dise notre auteur.
1 Les courants sont nuisibles en ce que l’air agissant avec intensité, dans divers sens ou dans tous les sens à la fois, soustrait rapidement une grande quantité de calorique. De là des affections de toute nature et souvent des plus graves, surtout quand le courant frappe sur un corps qui est fortement en transpiration.
* A propos des fumigations que l’on emploie dans le but de purifier l’air, miss Nightingale a écrit ce passage où ne manquent ni l’esprit ni l’à-propos :
« Gardez-vous des fumigations désinfectantes et autres inventions semblables, destinées à purifier l’air. Ce n’est pas l’odeur qu’il faut éloigner, mais ce qui la produit. Un célèbre professeur de médecine commença un jour ainsi une de ses leçons : « Les fumigations, messieurs, sont « d’une extrême importance ; elle produisent en général
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il n’est pas toujours utile ni prudent d’ouTrir les fenêtres soit durant la nuit, où l’air est plus humide, plus froid qu’à un autre moment de la journée, soit pendant i’hiyer, car il faudrait rétablir l’équilibre par une trop grande accumulation de calorique dans l’appartement. D’ailleurs, les salles d’hôpital où se trouvent rassemblées un grand nombre de personnes se prêtent mal à ce mode d’aération. M.Péclet a consacré le troisième volume de son Traité à faire connaître les procédés de chauffage et de ventilation qui sont à la fois les plus satisfaisants et les plus économiques pour chaque cas en particulier : pour les petits appariements, pour les hôtels et pour les vastes salles ou amphithéâtres; c’est une des parties de l’ouvrage dont nous aimons à recommander plus particulièrement la lecture ; la pratique et la théorie s’y prêtent un mutuel appui et conduisent à des résultats d’une grande sûreté pour la fabrication des appareils de chauffage et de ventilation. Le seul reproche qu’on puisse faire à M. Péclet, c’est de n’avoir pas assez pris en considération les données de la physiologie, d’être resté beaucoup au-dessous de la nécessité en ce qui regarde la dispensation de l’air neuf. Sur ce point, nous sommes entièrement de l’avis de M. Tardieu et de M. le général Morin.
« une si abominable odeur, qu’elles forcent à ouvrir les < fenêtres. » Je souhaiterais, pour ma part, que tous ces fluides inventés pour désinfecter eussent la propriété de laisser une odeur abominable, parce qu’on se trouverait forcé de laisser entrer l’air du dehors. Ce serait vraiment alors une invention utile.
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Après de nombreuses expériences, le général Morin réclame dans les hôpitaux, pour chaque individu et par heure, le jour et la nuit, une moyenne de 80 mètres d’air pur, de 120 mètres dans les salles de chirurgie aux heures de pansement, 60 mètres dans les ateliers, 20 mètres dans les casernes pendant le jour et 60 pendant la nuit, enfin 30 mètres pour les écoles; pour un individu isolé, la proportion doit varier entre 10 et 20 mètres, suivant les conditions de santé et d’habitation. Combien, suivant la remarque de M. Béclard, on est loin de ces chiffres dans les lieux publics de réunion ! Cependant il faut constater avec M. Tardieu, qui a une grande expérience en ces sortes de matières, que l’importance d’une bonne ventilation est chaque jour mieux appréciée, et qu’un mouvement très-digne d’être encouragé s’est manifesté à cet égard parmi les constructeurs auxquels ont fait appelles grandes administrations publiques de Paris.
Dans un très-bon travail sur l’hygiène hospitalière en France et en Angleterre, M. le docteur Le Fort prenant pour point de départ la statistique des opérations pratiquées dans les hôpitaux de ces deux pays explique en grande partie la différence énorme de mortalité, tout en notre
1 Note sur quelques points de l’hygiène hospitalière en France et en Angleterre, par le docteur Le Fort. In-S”. Paris, 1862, cLez V. Masson.
2 A la suite des grandes opérations, la mort peut en général être réputée comme accidentelle ou expliquée par l’état du milieu où sont placés les malades ; la statistique de ces
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défaveur, par l’infériorité où nous sommes en France eu égard à l’aménagement des salles et à leur ventilation ; les arguments qu’il fournit sont difficiles à réfuter, et les efforts que fait chaque jour l’administration de l’assistance publique pour améliorer nos hôpitaux prouvent assez qu’on est loin d’être satisfait de leur organisation.
M. Larrey ^ constate aussi que les améliorations introduites successivement dans les hôpitaux civils ont également profité à l’hygiène des hôpitaux militaires, et il ajoute que le plus grand bienfait qui puisse se rattacher à ce principe de perfectionnement sera de réaliser de plus en plus les avantages encore incomplets de la dissémination des malades et de l’aération des salles; et à ce propos, il ne manque pas de citer un nom « illustre, » celui de miss Nightingale.
On trouve dans le discours à la fois incisif et érudit de M. le baron Larrey l’accent du cœur et la marque d’une longue et habile expérience. M. Larrey ne ménage pas la vérité à qui doit l’entendre; mais il la dit avec le respect qui est dû à l’autorité et avec cette conviction ardente qui
opérations est donc un des éléments les plus précieux pour établir le degré en plus ou en moins de la pureté de l’air. On doit faire entrer immédiatement après en ligne de compte les affections dites typhoïdes qui se comportent différemment suivant que les habitations sont saines ou malsaines. Cette influence est moins sensible pour les autres maladies fébriles aiguës ; elle est pour ainsi dire nulle pour les affections organiques qui entraînent presque fatalement la mort.
t Notice sur l’hygiène des hôpitaux militaires, par le baron Larrey. In-8°.
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sied si bien lorsqu’on parie des intérêts sacrés des malades. En définitire, comme M. Le Fort l’a très-judicieusement remarqué, c’est non pas l’administration, mais les médecins qui jugent en dernier ressort, à l’aide de la statistique comparée, de la bonne ou de la mauvaise organisation des hôpitaux.
M. Lévy ‘ (comme M. Larrey, comme presque tous les médecins ou chirurgiens qui ont pris la parole au sein de l’Académie de médecine dans la longue discussion sur l’hygiène des hôpitaux a insisté avec toute l’autorité qui s’attache à ses connaissances spéciales et à ses importantes fonctions d’inspecteur du service de santé des armées, sur la question de l’aération des salles d’hôpitaux ou d’infirmeries; il a réclamé, en fournissant les preuves à l’appui, la dissémination des malades; en d’autres termes, et sans qu’il soit nécessaire, comme dans les Misérables, de changer le palais d’un évêque en hôpital et l’hôpital en palais épiscopal, il veut de petits hôpitaux avec de vastes salles qui contiennent peu de malades et beaucoup d’air. Ce n’est pas contre la nourriture, contre le mauvais état des lits ou contre la répartition défectueuse des soins, mais contre l’encombrement des malades et l’insuffisance d’air qu’il a réclamé
1 De la salubrité des hôpitaux en temps de paix et en temps guerre, par M. Michel Lévy. In-8“.
* Discussion sur l’hygiène des hôpitaux, discours prononcés à l’Académie de médecine. Voyez le Bulletin de cette compagnie, 18dl-1862.
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avec énergie, et qu’il a mis l’administration en demeure de pourvoir à ces exigences que commandent la science et Thumanité. Du reste, les explications fournies par MI. Davenne et Husson laissent pressentir que l’assistance publique, toujours vigilante et vraiment charitable, ne restera pas inactive à la suite du débat solennel qui a occupé un grand nombre de séances et conduit à la tribune de l’Académie les plus habiles et les plus savants orateurs de cette compagnie.
Longtemps avant ce débat, le gouvernement a eu l’heureuse pensée de créer pour les hôpitaux des maisons de convalescence; de son côté, l’administration de l’assistance publique a provoqué des études sérieuses sur le meilleur mode de ventilation et de chauffage pour les salles d’hôpitaux. M. Péclet a donné l’histoire des divers appareils qui ont été adoptés ; il expose avec impartialité les raisons qui doivent maintenant fixer les préférences. Le système de M. le docteur Van Hecke, appliqué en Hollande et en Belgique à de grands établissements publics, à de vastes amphithéâtres, à des vaisseaux de haut bord, et récemment en France à l’hôpital Beaujon, semble, d’après l’exposé de MM. Péclet et Tardieu, le plus économique et le plus puissant; il satisfait aux exigences les plus diverses et les plus compliquées; avec ce système on peut obtenir, outre la ventilation en toute saison, le chauffage en hiver, le rafraîchissement en été et le service des bains ordinaires ou de vapeur.
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Pour peu qu’on lise avec quelque attention les cinquante pages que M. Péclet a consacrées au chauffage et à la ventilation des appartements, on reconnaît bien vite que sous ce rapport nos architectes n’ont pas fait de grands progrès depuis les heureuses mais insuffisantes réformes de Rumfort. L’auteur voit le mal, il le signale avec énergie, mais il n’a pas le remède sous la main; il est persuadé que le procédé élémentaire de ventilation qui consiste à ouvrir les fenêtres, c’est-à-dire à faire une prise d’air directe à l’extérieur, entraîne, en un grand nombre de cas, de graves inconvénients (il les signale, voy. t. III, p. 112-113), et qu’il est même quelquefois impossible; mais il ne trouve guère pour y remédier que des appareils imparfaits et non équihbrés qui doivent servir en même temps au chauffage et à la ventilation : les cheminées qui donnent beaucoup de vent et peu de chaleur, et les poêles, qui versent dans la chambre beaucoup de chaleur, mais en prenant tout l’air sans le renouveler; ce qui prouve bien malheureusement qu’en France tout ou presque tout est en péril quand le gouvernement ou l’administration n’interviennent pas par des ordonnances et par des règlements.
Le temps et l’espace me pressent, de sorte que je ne puis pas suivre M. Péclet dans les détails techniques fort intéressants où il entre sur le chauffage et la ventilation des antichambres, des salles à manger, des salons et des chambres particulières, cabinets de travail ou chambres à cou-
cher. A défaut de calorifères qui suffisent à toute une maison, M. Péclet propose pour les antichambres, des poêles en terre cuite avec de larges bouches; pour les salles à manger, des calorifères en tôle qui permettent de commencer ou de cesser le chauffage à Tolonté; pour les salons, les appareils doivent varier suivant le nombre des personnes que la pièce peut contenir; enfin pour les chambres particulières, M. Péclet recommande, après en avoir fait lui-même l’expérience, une forme de cheminée dont je veux donner ici la description, en l’abrégeant un peu :
« L’appareil (il est mobile et s’adapte à toutes les cheminées) se compose d’une caisse en tôle renfermant le foyer, derrière lequel se trouvent des tuyaux disposés en quinconces et qui établissent la communication entre une caisse inférieure à air froid (qu’on peut faire communiquer avec le dehors) et une caisse supérieure à air chaud. Le foyer est séparé des tuyaux par une plaque de fonte qu’on enlève à volonté pour le nettoyage. Le courant des gaz chauds sortant du foyer se recourbe par-dessus cette plaque et vient, après avoir circulé en descendant autour des tubes, s’échapper dans la cheminée par une ouverture placée au point le plus bas. L’air froid entre dans la caisse inférieure, s’échauffe dans ces tuyaux et vient se dégager, à une chaleur équilibrée, par une ouverture pratiquée au sommet de la caisse à air chaud. Une plaque mobile permet de faire passer sur ce combustible la proportion d’air
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qu’on juge convenable, tout en laissant visible une grande partie du feu.—En été, cet appareil agit tout naturellement comme ventilateur. »
Le jour où l’on aura pu persuader aux propriétaires et aux architectes l’indispensable nécessité d’un renouvellement continu de l’air qui sert à la respiration, c’est-à-dire à l’entretien le plus direct de la vie, ce jour-là l’hygiène aura fait une grande conquête, et la maladie aura perdu la moitié de ses droits sur Thumanité. « Si l’homme, dit excellemment M. Debay en son Hygiène des Familles (ouvrage que j’aime à relire et à citer), avait un choix à faire entre une bonne nourriture et la respiration d’un bon air, l’intérêt le plus immédiat de sa conservation exigerait que son choix tournât au profit du bon air; en un mot, il lui sera plus facile de se passer d’une bonne alimentation que d’un air salubre. » Il y a longtemps qu’un poète grec, Philyllius, s’écriait : « Il n’y a rien de plus important pour la santé que de respirer un air pur!»—et longtemps aussi qu’un auteur hippocratique rédigeait cet aphorisme : « L’air est le plus puissant agent de tout et en toutes choses; il vaut la peine d’en considérer la force. »
Que ces dernières réflexions me servent aussi d’excuse pour avoir insisté sur un sujet dont tant de personnes ne soupçonnent même pas l’importance. Il me reste maintenant à présenter quelques considérations sur certaines conditions qui doivent concourir à une bonne aération ; sur la
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nourriture des malades qu’il ne faut pas négliger non plus, et sur quelques autres points secondaires, mais importants, traités par miss Nightingale et dont les médecins ne semblent guère se soucier.
Sans lumière, l’heureuse influence d’une aération abondante est en grande partie détruite. M. Lévy a insisté sur ce point dans un chapitre qu’il me suffira de citer en l’abrégeant pour montrer l’importance de la question : Dans l’ombre, la peau s’étiole et se décolore ; le contact de la lumière l’anime en développant les réseaux capillaires, la colore, l’épaissit et favorise la transpiration. La lumière solaire et la chaleur qui y est inhérente sont indispensables au développement régulier des organes. Les individus qui passent une grande partie de leur vie dans les lieux obscurs ou mal éclairés ne se distinguent pas seulement par la teinte de leur peau, ils respirent moins et plus mal; ils ont les chairs molles, bouffies et comme infiltrées; tous leurs tissus sont frappés d’atonie. Tels sont les individus que la misère confine dans les quartiers les plus sombres et les plus encombrés des grandes villes, les prisonniers relégués dans des cachots ténébreux, les marins dont le poste habituel est dans les parties profondes des vaisseaux, les portiers d’un grand nombre de maisons de Paris, les ouvriers qui travaillent au-dessous du niveau du sol. C’est dans ces classes de la population qu’on observe le plusde difformités, de scrofules,de phthi-
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sies. La lumière et la chaleur artificielles, quelque intenses qu’elles soient, ne peuvent suppléer au moindre rayon de soleil ni pour la végétation ni pour l’économie animale. Les femmes du monde s’étiolent et se flétrissent au milieu des lustres et des bougies en leurs salons chauffés par de puissants calorifères. Où manque la lumière du soleil, toutes les causes débilitantes acquièrent plus d’énergie et amènent plus rapidement cette altération du sang qui est propre aux-diverses espèces de chlorose.
M. Ribes a aussi consacré à la lumière ou à l’obscurité, comme agents curatifs, un article fort intéressant de son Traité d’hygiène thérapeutique. Cet auteur remarque que dans les climats où la nudité n’est pas incompatible avec la santé, l’exposition d’une grande partie de la surface du corps à la lumière est très-favorable à l’évolution régulière de l’organisme. M. de Humboldt a constaté que dans les régions équinoxiales les difformités et les déviations sont infiniment rares. Au rapport des médecins, les vices de conformation sont également peu fréquents dans l’Inde et au Mexique. — On a vu le délire se dissiper à l’approche d’une lumière artificielle, et des malades se plaindre, s’ennuyer, avoir la fièvre ou tomber dans le marasme pour être restés dans des appartements sombres, mais renaître promptement à la Joie et à la santé aussitôt qu’on les eut rendus à la lumière. L’absence ou l’intensité de la lumière ont une action marquée dans les diverses espèces
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d’affections nerveuses. Laennec l’a observé en plus d’une circonstance, même pour des affections qui simulaient des maladies fébriles.
Miss Nightingale a dit avec grande raison : « La santé se détruit dans une maison privée de lumière et de l’action directe des rayons du soleil; les personnes qui y tombent malades ne peuvent jamais s’y rétablir, » Le chapitre ix Des soins à donner aux malades n’est que le développement de cette proposition ; les deux derniers paragraphes sont surtout dignes d’être cités :
« ün des plus grands observateurs des choses iiumaines a dit dans une autre langue : Là où est le soleil, là est la pensée. Les observations physiologiques confirment cette vérité; dans les vallées profondes, du côté de l’ombre, l’on voit des crétins; dans les rues étroites et humides où le soleil ne peut pénétrer, la race humaine est chétive et dégénérée; l’esprit et le corps sont également abâtardis. Mais exposez les créatures et les plantes étiolées à ses rayons bienfaisants, et s’il n’est pas trop tard, vous les verrez renaître.—^11 est curieux d’observer combien presque tous les malades couchent la face tournée vers le jour, aussi bien que les plantes qui chercherchent toujours la lumière, ün malade quelquefois se plaint que « cela lui fait mal d’être couché sur ce côté. » Alors pourquoi vous couchezvous de ce côté? Il l’ignore; mais nous, nous le savons. C’est parce que, dans cette position, il peut voir la fenêtre. Un médecin fort à la mode a pu-
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blié dernièrement, dans un rapport fait au gouvernement, qu’il a soin de tourner ses malades à contre-jour; mais la nature est plus forte que les médecins à la mode, et soyez sûrs qu’elle tournera toujours la figure des malades, autant qu’elle le pourra, du côté de la lumière. Parcourez les différents quartiers d’un hôpital, et comptez combien vous y avez vu de malades le visage tourné du côté de la muraille ! »
En France comme en Angleterre, l’administration, provoquée ou soutenue par les conseils de salubrité, a fait les plus grands efforts pour l’aménagement des eaux dans les rues et dans les mai-» sons et pour la confection des égouts; mais combien il reste encore à faire, au dire des hommes les plus compétents, de M. Michel Lévy, par exemple ! Que de causes de malpropreté par insuffisance d’eaux ou par amas d’immondices, et que de causes de maladies par l’usage d’eaux impures ou délétères ! Combien de maisons, à la ville et à la campagne, devenues par ces motifs de véritables foyers de pestilence et des repaires d’affections rachitiques ou scrofuleuses! Les anciens, sous ce rapport, étaient beaucoup plus avancés que les modernes; ils n’avaient ni plus d’eau ni de meilleure eau que nous, mais ils savaient mieux et plus universellement l’employer; ainsi, pour ne parler que des bains, ce qui était chez eux d’un usage journalier, est pour nous une affaire de luxe; dans les petites villes et à la cam-pagne on ne sait pas ce que c’est que prendre un bain, pas
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plus qu’on ne sait ce que c’est que laver et nettoyer une maison; il faut l’apprendre dans les chapitres viii^ ix, x et xi de l’ouvrage de miss Nightingale ; elle y enseigne aux gardes comment, dans la chambre d’un malade, on doit aérer et sécher les lits, enlever la poussière, laver et au besoin raboter les planchers ou parquets, battre les tapis quand malheureusement il s’en trouve, enfin comment les personnes qui entourent le malade et le malade lui-même doivent être tenus dans une exquise propreté. Dans une maison surveillée par miss Nightingale, ce ne sont pas seulement les apparences qu’il faut sauver comme dans beaucoup de maisons anglaises; elle visite les plus petits coins, pénètre dans les plus obscurs cabinets, tenant la garde par la main et lui montrant un atome de poussière, une goutte d’eau sale répandue, un linge souillé, un tapis mal secoué, un vase non essuyé, des couvertures tachées et des meubles en désordre.
La lumière, la distribution d’eaux saines et la propreté sont donc les corollaires obligés d’une bonne ventilation; point d’air pur pour les gens bien portants, et encore moins pour les malades, sans l’extrême propreté au dehors et au dedans. Les maladies voltigent avec la poussière; elles se glissent derrière les sales vêtements et derrière les rideaux du lit, elles surnagent les eaux croupissantes. Comme miss Nightingale en fait la remarque, dans certains misérables quartiers des grandes villes, les pauvres refusent d’ouvrir leur
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fenêtre et leur porte à cause de la mauvaise odeur qui monte dans les chambres; beaucoup de personnes riches aiment à avoir leur écurie près de leur maison, et les paysans vivent sur leurs fumiers; dans de telles conditions, mieux vaut, en effet, tenir les fenêtres fermées que de les ouvrir.
Notre auteur a particulièrement insisté sur les ravages que la mort fait parmi les enfants malades ou bien portants lorsqu’ils sont placés dans ces déplorables conditions; elle a des cris de désespoir ou d’indignation quand elle voit le triste état où ces êtres si frêles sont tenus dans la basse classe soit par l’incurie des parents, soit par l’inobservance des règles de l’hygiène publique. Les calculs de M. Boucbut * sur la mortalité des enfants pendant la première année concordent avec ceux de miss Nightingale. Le livre où M. Bouchut a donné ces calculs est bien propre, si on le lit avec attention et si on sait profiter des précieux conseils qu’il renferme, à faire baisser le chiffre effrayant de cette mor\sà\ié.U Hygiène de la première enfance est un de ces ouvrages comme les aime miss Nightingale, fondés sur des faits bien observés, remplis de considérations pratiques et exempts de préjugés. M. Bouchut avait du reste un excellent modèle à suivre : les Conseils de M. Donné aux mères de famille, livre que recommandent
i Hygiène de la 'première enfance, par Bouchut. In-12. Paris, 1862, J. B. Baillière et fils.
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également l’élégance du style et la sagesse des préceptes.
Lucrèce, dans quelques beaux vers de la fin du deuxième livre, a peint les efforts d’abord soutenus, puis défaillants de la nature pour l’entretien, pour Yalimentation de toutes choses ;
Omnia debet enim cihus întegrare novando,
Et fulcire cihis ac omnia sustentare.
Necquicquam; quoniam nec venæ perpetiuntur
Quod satis est, neque quantum ojpus estNatura ministrat.
Ces vers, si on oublie un instant leur généralité, s’appliquent merveilleusement à l’homme dans l’état de santé et dans l’état de maladie. Ici la nature est généreuse et active ; là, au contraire, elle se montre impuissante et va même succomber si on ne vient à son secours. Or ce que les médecins savent peut-être le moins, mais ce qu’ils apprendront le mieux dans les ouvrages de MM. Ribes et Fonsagrives, c’est la puissance du régime pour venir en aide à la nature dans la guérison des maladies et dans la bonne direction de la convalescence. Le vulgaire croit, suivant la judicieuse remarque de M. Schneider, qu’il n’est pas besoin àe consulter ^ouT hoire et manger; de leur côté, les médecins supposent trop volontiers que leurs clients ont des connaissances suffisantes sur les propriétés des substances alimentaires et des boissons ; et de fait,il n’y a guère de partie de l’hygiène pour laquelle on rencontre plus d’ignorance, de préjugés, de routine et moins d’expérience bien
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conçue et bien dirigée^ point non plus pour Jaquelle chacun (depuis la cuisinière jusqu’aux beaux esprits de l’endroit) ne se croie plus en droit d’émettre son avis. On prescrit la diète pour affaiblir la maladie, on alimente pour donner des forces aux malades avec une assurance qui n’a d’égale que la sottise.
Sur ce point, miss Nightingale, d’accord avec Celse, suivant qui « le meilleur médicament est une bonne nourriture donnée à propos, » n’abandonne rien à l’arbitraire des gardes et des amis du malade ; elle combat les erreurs les plus grossières, donne les avis les plus généraux, et, pour tout le reste, elle veut qu’on s’en rapporte à la direction éclairée et constante d’un bon médecin.
« L’expérience clinique, dit M. Ribes, a établi d’une manière irréfragable la valeur du régime alimentaire comme moyen thérapeutique. Les changements qu’il introduit dans l’économie affectée d’une maladie, soit aiguë, soit chronique, sont tout aussi réels que ceux dont l’état de santé donne journellement le témoignage. On sait que les erreurs de régime contribuent quelquefois à la mort et peuvent mênre l’occasionner d’une manière immédiate. Dans tous les cas, au moins, les fautes en pareille matière sont capables d’altérer le caractère d’une maladie aiguë, de la rendre méconnaissable, d’en troubler le cours et de pervertir les bonnes tendances de la puissance médicatrice. Il est certes bien utile d’avertir le malade de ne pas écouter ses caprices ou de ne pas céder aux
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suggestions des personnes étrangères à la médecine^ qui l’excitent à manger et réveillent inconsidérément ses désirs. Aucun médecin ne l’ignore, et cependant il s’en trouve qui appliquent à tous les cas la même formule de régime. Le médicament une fois administré, l’opération une fois terminée, il semble qu’il n’y ait plus à s’occuper de rien. » Combien de fois n’ai-je pas entendu, à la fin de la visite, les assistants ou le malade lui-même faire un reproche indirect au médecin en lui adressant ces paroles : « Eb bien ! docteur, vous oubliez le principal; que mangerons-nous aujourd’hui? »
C’est, en effet, au début de la convalescence et dans le cours d’affections qui n’exigent pas une diète rigoureuse, la principale préoccupation des malades : savoir ce qu’ils pourront manger. Les médecins ont donc une double indication à remplir : venir en aide au traitement et à la nature par une nourriture appropriée, soutenir le moral du malade, amuser, comme il le dit lui-même, son estomac; enfin donner un but intéressant aux soins des amis ou des parents, en indiquant parmi les substances alimentaires celles qui plaisent le plus en même temps qu’elles servent le mieux. La bonne direction du régime des malades a toujours été considérée parles vrais médecins comme chose si délicate et si importante, qu’Hippocrate n’a pas cru faire preuve de présomption en se vantant devant la postérité d’avoir, mieux que ses devanciers, réglé le régime des maladies aiguës ; de plus, il s’applaudit de s’être instruit d’abord par d
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rétude du régime des hommes tandis qu’ils sont encore en santé; car c’est le grand principe qui domine presque toutes les œuvres hippocratiques, que la connaissance de l’hoînme en Wne santé est le point de départ de l’étude de l’homme dans l’état de maladie. '
M. Bayard ^ , dans l’ouvrage instructif qu’il vient de publier sur les maladies de l'estomac, a présenté à l’appui de cette doctrine quelques utiles considérations sur l’alimentation des malades, surtout de ceux chez qui l’estomac est affecté; il a montré combien la diversité de nature, et combien la multiplicité des maladies exigeait de variété dans la qualité, dans la quantité des aliments et dans la distribution des repas, depuis la première enfance jusqu’à l’extrême vieillesse. C’est particulièrement, comme cet honorable praticien le remarque, dans les longues convalescences et dans les gastralgies que le médecin aurait besoin de remettre en sa mémoire les ressources infinies que présente la matière alimentaire, et d’avoir présentes à l’esprit toutes les recettes de l’art culinaire, pour écarter les plus compliquées et conseiller toujours les plus simples. Mais, sans avoir recours à un grand nombre de volumes, on trouvera tout ce qui peut être utile dans l’ouvrage de M. Fonsagrives; cet habile médecin n’a pas dédaigné de lire la Cuisinière bourgeoise en même
1 Traité pratique des maladies de l'estomac, parle dorteur Bayard. Paris, 1862, chez V. Masson.
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temps que les plus savants traités sur Thygiène.
J’ai déjà dit, d’après M. Ribes, qu’il importe, dans la direction du régime, de tenir compte des modifications que la maladie apporte dans la faculté digestive et dans la puissance nutritive; j’ajouterai, avec M. Fonsagrives, qu’il ne faut pas non plus, quand on passe de la théorie à la pratique, confondre la nutrition avec la digestibilité; un aliment ne nourrit que s’il est digéré; or, comme l’estomac, dans l’état de maladie, plus encore, s’il se peut, que dans l’état de santé, est un organe essentiellement individuel, il n’a ni la même puissance, ni, j’allais presque dire, la même volonté chez les divers sujets; chez une même personne il change suivant les circonstances extérieures, les dispositions morales et les occupations journalières ; à lui seul, il a tous les caractères du tempérament nerveux, il en offre tous les caprices et toutes les habitudes déréglées. Hippocrate, ce profond observateur, a écrit avec une exquise sagesse : « On supporte bien les boissons et les aliments auxquels on est accoutumé, même quand la qualité n’en est pas bonne naturellement, et l’on supporte mal les boissons et les aliments auxquels on n’est pas habitué, quand même la qualité n’en est pas mauvaise. »
L’appétence, le désir, les habitudes doublent en quelque sorte les aptitudes digestives de l’estomac, et c’est généralement une faute que d’insister auprès du malade pour qu’il prenne des aliments qui lui répugnent, alors même qufils sont utiles et
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inoffensifs de leur nature. C’est à cette excitation du goût, de la vue et de l’odorat sur l’estomac qu’il faut attribuer sans aucun doute l’innocuité fréquente de ces transgressions alimentaires que se permettent les malades et qui savent déjouer les sinistres avertissements de leurs médecins.M.Fonsagrives a rapporté quelques faits curieux qui viennent à l’appui de cette proposition :
Au rapport de Grant, un ^Yestphalien, habitué ^ à manger du lard cru, en avala une assez grande ] quantité au quatorzième jour d’une fièvre grave; il eut un redoublement léger et guérit promptement. Par malheur, sou médecin eut l’idée d’es- ; sayer du même moyen sur un soldat français; | mais le soldat succomba! Le célèbre médecin ; Franck vomissait chaque fois qu’il avalait une seule fraise. On a cité, dans les journaux de médecine, l’observation singulière d’un soldat piémon- ' tais qui ne pouvait manger du pain sans être pris de vomissements et de défaillances. Quand on en ( émiettait à son insu dans ses aliments, les mêmes phénomènes se manifestaient. Telles personnes qui supportent très-bien les raisins et le lait en ' grande quantité, rejettent à l’instant une goutte de vin ou une parcelle de fromage. C’est surtout pen- j dant la convalescence qu’il faut tenir compte de | ces prédispositions singulières. Ainsi le paysan ■: breton, habitué aux substances féculentes et aux ; corps gras, ne retirera pas autant de bénéfice que j les paysans du nord de la France ou de l’Angle- ;; terre d’une nourriture fortement animalisée. Vous !
INTRODUCTION
réconfortez le Flamand par un verre de bière qui donnerait une forte indigestion à nos vignerons de la Bourgogne. M. Fonsagrives a observé à l’hôpital de Cherbourg qu’il fallait, au déclin de la maladie, donner de l’eau-de-vie et non pas seulement du vin, aux marins russes dans une épidémie de typhus. M. Lebert a reconnu qu’à Zurich les individus affectés de fièvre typhoïde supportent, exigent même une nourriture plus forte qu’à Paris. 11 n’est pas jusqu’à l’ivrognerie, même chez les vieillards, comme l’a si bien établi M. Chomel, qui ne crée des exigences toutes spéciales; et, pour ne citer qu’un exemple, on a vu un ivrogne être pris, à la suite d’un sevrage trop brusque de vin, d’une hydropisie qui nécessita sept ponctions, mais qui guérit rapidement et définitivement aussitôt qu’on eut ajouté une bonne dose d’eau-de-vie à sa ration ordinaire. M. Brière de Boismont, l’un des médecins qui se sont occupés avec le plus de succès et de talent de l’aliénation mentale, a fait la même remarque pour les ivrognes qu’il a eus si souvent à traiter dans sa maison de santé ou dans sa clientèle.
L’état social, les races, le climat, les saisons, le tempérament, l’âge et le sexe doivent être pris aussi en grande considération pour l’alimentation des malades et des convalescents. Mais nous ne pouvons suivre sur ce terrain de la pathologie ni M. Ribes ni M. Fonsagrives. Dieu nous garde de faire de la médecine populaire ; nous voulons seulement inspirer à nos lecteurs de la confiance dans les vrais médecins et dans la vraie
L INTKODUCTION.
médecine, les prémunir contre les mauvaises pratiques, leur laisser entrevoir les difficultés d’une bonne ordonnance du régime, afin de les mettre en garde contre l’intempérance des conseils, contre le danger des fausses mesures ou de ces « lourdes méprises » que font toutes sortes de personnes remplies de bonnes intentions, sans doute, mais qui veulent, se croyant bien informées, traiter des sujets auxquels elles n’entendent rien.
Quand on a réglé la nourriture du malade et la distribution de l’air dans sa chambre, il reste encore à faire une multitude de choses dont miss Nightingale aime à nous instruire ; en toute occasion, elle nous révèle son amour et sa connaisnaissance des petits détails, de ces mille riens de grande conséquence dont il faut savoir s’occuper sans bruit, sans vaines paroles, sans embarras, sans empressement, sans ostentation et sans que personne s’en aperçoive, ni vous-même ni le malade; elle exige qu’une garde prenne de l’expérience non pour avoir soigné pendant longtemps les malades, mais pour les avoir bien observés; elle veut qu’elle sache prévoir et qu’elle se donne la peine de penser par elle-même. Cela est peutêtre possible en Angleterre ; c’est au moins bien difficile en France : l’administration n’a pas songé encore à réglementer le régime des malades ni les soins qu’on en doit prendre ; le médecin ne peut pas tout indiquer d’avance ; la maladie a ses nécessités imprévues, et le malade ses caprices infinis !
INTRODUCTION
Je ne voudrais pas transcrire ici tout le livre de miss Nightingale; cependant je ne puis résister âu désir, je dirai presque au devoir, de donner avec elle quelques conseils dont l’observance ou l’oubli ont de si bons résultats ou de si graves conséquences.
« Une lettre ou un message qui peuvent agiter le malade lui seront transmis à contre-temps, ou bien on ne lui remettra pas à propos une lettre ou un message important. Un visiteur qu’il avait intérêt à recevoir sera refusé, tandis qu’un autre, qu’il aurait mieux valu qu’il ne vît pas, sera admis, parce que la personne à laquelle le malade est confié ne se sera jamais fait cette question : a Comment se passent les choses quand je ne suis pas ià? » Pourquoi laissez-vous votre malade exposé à toutes les surprises, excepté à celles des voleurs? Je n’en sais rien. — En Angleterre, personne ne descend par la cheminée ou n’entre par la fenêtre, à moins que ce ne soit un voleur. Les gens entrent par la porte, et il y a quelqu’un pour la leur ouvrir; ce quelqu’un chargé d’ouvrir cette porte, c’est une, deux, trois ou quatre personnes au plus. Quelle difficulté y a-t-il que quatre personnes qui veillent auprès d’un malade soient bien averties de ce qu'elles ont à faire, lorsqu’elles entendent sonner à la porte d’entrée? La sentinelle qui garde un poste est changée beaucoup plus souvent que ne peuvent l’être les domestiques d’une maison particulière ou d’une institution; et cependant que penserions-nous de cette excuse :
IXTRODUCIION.
LU
L^ennemi a surpris le poste, parce que A et non pas B était de garde? C’est pourtant une excuse semblable qu’on entend constamment dans les maisons et que l’on admet.
« 11 ne faut pas que le malade ait à se préoccuper des choses que vous pourriez oublier. Vos propres efforts, pour être là à un moment donné, sont une fatigue pour sa pensée. Si, au contraire, vous pouviez tout arranger pour que les choses fussent faites, que vous y fussiez ou non, le malade ne s’en troublerait pas. Laissez donc faire à un malade tout ce qu’il peut faire lui-même. Vous lui épargnerez ainsi l’inquiétude ; à moins cependant que vous ne possédiez à un haut degré l’intelligence de tous les soins bien entendus. Il y a évidemment moins de tourments pour un malade à répondre lui-même à une lettre par le retour du courrier, que d’avoir à ce sujet quatre conversations, d’attendre cinq jours, de se préoccuper six fois jusqu’à ce que la personne qui devait répondre à sa place soit en mesure de le faire. Il y a beaucoup d’opérations chirurgicales où toutes choses étant égales d’ailleurs, le danger est en raison directe du temps que dure l’opération, et où le succès de l’opérateur ser^en raison directe de sa promptitude. Eh bien! il y a un grand nombre d’opérations intellectuelles où la même règle doit être observée avec les malades; leur aptitude à les supporter dépend directement de la rapidité sans précipitation avec laquelle vous les leur ferez traverser.
(' Mais comment faire accepter de tels principes.