IG
L’ouverture de la trachée produit une amélioration immédiate tellement manifeste, que l’espoir renaît chez les médecins et les parents du malade, lors même que cet espoir doit être prochainement déçu. Après quelques instants employés à provoquer l’expulsion des fausses membranes , l’opérateur place la canule , s’assure qu’elle est suffisante, et quitte le malade; à ce moment commence l’application des soins consécutifs.
SI. — ■Vcteincnts , coinclicr.
L’enfant est reporté sur son lit qu’on a eu la précaution de faire de nouveau; les draps ont été changés, ainsi que les oreillers; on s’assure que le lit a été réchauffé, et l’on place aux pieds un cylindre d’eau chaude entouré de flanelle.
Le lit le plus commode est le Ht de fer, qu’on peut mouvoir facilement; la plume sera proscrite à cause des dépressions où le corps s’enfonce et ne peut se dégager qu’au prix d’un effort, suivi quelquefois de quintes de toux très-pénibles.
Les personnes qui soignent l’enl'ant pourront circuler librement autour du lit; si l’une d’elles doit nettoyer la canule, changer le linge, exécuter une opération quelconque, elle sera mieux assistée lorsque l’aide se tiendra du côté opposé.
Il est utile de faire placer des rideaux légers au lit ; ces rideaux en mousseline protègent l’enfant contre les courants d’air, l’isolent à volonté des objets extérieurs, et lui procurent ainsi le repos des sens nécessaire au sommeil. En outre, ils servent aux fumigations, si l’on a l’intention d’en pratiquer. Je crois, pour ma part, que l’usage de rideaux légers serait vraiment utile dans les hôpitaux d’enfants, où ils sont proscrits, et empêcherait peut-être le développement des affections thoraciques chez les opérés.
Bon nombre d’enfants, en ville, couchent la tête nue; il vaut mieux couvrir leur tête quand ils sont malades : un petit bonnet n’a rien de gênant pour eux , et empêche l’impression de l’air sur la tête en sueur; or les diaphorèses sont très-abondantes chez les enfants atteints de croup et opérés, que cet état soit consécutif à la fièvre traumatique, ou qu’il soit lié à la diphthérie.
Une précaution encore plus indispensable, et à laquelle j’attache une importance absolue, c’est de couvrir de flanelle le tronc et les bras. L’inobservation de ce précepte me paraît grave, et je lui attribue des insuccès. Si l’enfant a porté déjà de la flanelle, on placera le petit gilet sur la peau; s’il n’en a pas l’habitude, on l’appliquera sur la chemise, afin d’éviter les déman-
gealsons que donne, dans les premiers jours, le vêlement de laine (1)
Le gilet s’ouvrira aisément au niveau du cou, et laissera toute facilité aux pansements et au nettoiement de la canule.
Il est bien entendu qu’avant de placer le gilet de flanelle, le (iou a dû être nettoyé avec une éponge imbibée d’eau tiède. Presque toujours, après l’opération, il reste sur cette partie, du sang, des mucosités, des fausses membranes, qui, en irritant la peau, deviennent souvent le point de départ d’un érysipèle ou d’une diphthérie cutanée.
Quelle que soit la grosseur de la canule, il est rare que des mucosités ou du sang ne glissent pas entre l’angle inférieur de la plaie et la plaque de taffetas gommé sur laquelle repose le pavillon de la canule, et ne descendent pas ensuite au devant de la poitrine. Pour remédier à cet état de choses, il est bon de graisser avec du cérat ou du cold-cream la peau recouverte par le taffetas gommé, et de placer au devant de la poitrine une pièce de linge que l’on renouvelle dès qu’elle est souillée. De cette façon, le gilet de laine reste propre, et ne s’imprègne pas de liquide, qui , en se desséchant , rendrait son contact irritant.
(t) M. Millai’d conseille d’appliquer sur le dos des opérés une large plaque de pa()ier chimique; il assure avoir retiré de bons avantages de ce moyen. Je ne l’ai pas expérimenté.
La cli'j:'i)ise de l’opéré sera assez longue pour qu’il ne puisse se découvrir complélemenl dans scs moiivemenls; on mettra des bas de laine si l’enfant est très-remuant. J’ai vu placer aux pieds, avec avantage, des plaques de ouate entourées de taffetas gommé. Ce moyen, qui donne aux extrémités une douce chaleur, suivie de sueur, constitue une utile révulsion ; mais il faut avoir soin de changer les brodequins ouatés dès qu’ils commencent à s’imbiber.
Enfin le cou sera entouré d’une cravate de gaze, mousseline, ou tarlatane, qui passera an devant de la canule. Les avantages de la cravate sont sanctionnés par l’expérience; cette simple mesure hygiénique a sauvé plus d’enfants qu’on ne saurait le croire.
Le but que remplit la cravate est le suivant : réchauffer l’air appelé à travers son tissu pour pénétrer dans la canule; s’opposer, par conséquent, à l’entrée dans les bronches d’un air froid, source des pneumonies et des bronchites capillaires si fréquentes; en outre, les mucosités chassées par le malade restant déposées sur la cravate, permettent d’apprécier l’état de l’expectoration et de suivre ses modifications en bien ou en mal.
La cravate doit être renouvelée très-souvent; on se guidera sur la fréquence de la toux et la quantité de crachats rendus par le malade. Il ne faut jamais laisser trop longtemps en place une cravate souillée; son tissu imbibé de mucosités s’applique alors comme
une soupape sur l’ouverture de la canule, diminue le
volume de la colonne d’air qui pénètre dans les poumons, et provoque des Inspirations forcées, toujours dangereuses.
En hiver, dans les temps très-froids , on peut sans Inconvénient placer autour du cou, outre la cravate , un cache-nez en laine douce, à mailles larges, et de peu d’épaisseur.
S II. — Apparlcincuts.
Los chambres vastes conviennent mieux que les petites pièces où d’ordinaire couchent les enfants. En général , on choisira la chambre de la mère pour y coucher l’opéré. Là, l’encombrement sera moins à craindre, et l’air ne sera pas vicié à la fois et par l’enfant, et par les personnes qui le soignent.
On veillera à ce que la température soit entretenue à un degré à peu près constant; en hiver, et lorsqu’il est nécessaire d’avoir du feu, un thermomètre servira de guide.
Le renouvellement de l’air est une condition assez Importante, et qui exige néanmoins de grandes précautions. Quand on néglige l’aération, les enfants sont fatigués, accablés, sans énergie; l’appétit languit, le sommeil esl léger, de courte durée. Dans le cas contraire, ces fonctions se raniment.
Mais, si l’aération est pratiquée sans précautions sufHsantes, on a à redouter l’impression d’autant plus directe du froid que la longueur de la colonne d’air
est diminuée par la présence de la canule sur le trajet de l’arbre aérien.
Afin d’éviter ces dangers, voici les préeaullons à prendre:
Jamais les fenêtres de la chambre où est couché l’enfant ne seront ouvertes : on ouvrira celles de la chambre la plus voisine, en ayant soin de fermer la porte de communication. La chambre voisine ayant été suffisamment aérée, la porte sera largement ouverte, et un air pur viendra se mélanger à l’air de la chambre du malade. Pendant ce temps l'opéré sera bien couvert et entouré des rideaux du lit ; j’ai remarqué souvent après l’aération une diminution notable dans la fièvre et une sensation de bien-être se traduisant par le sommeil.
Le lit du malade ne sera jamais situé entre deux portes et exposé à des courants d’air inévitables par suite des allées et des venues. De même on se gardera de le placer entre une cheminée et une porte ou une fenêtre.
Il faut que le médeein use de son influence pour éloigner de la chambre du malade toute personne inutile au traitement. Une garde (intelligente suffit à presque toutes les exigences, et doit seule passer la nuit, à moins qu’on n’ait jugé nécessaire la présence d’un médecin, et, dans ce cas même, le médecin pourrait coucher sans inconvénient dans une chambre voisine, prêt à se rendre auprès de l’enfant au moindre symptôme alarmant.
La présence, dans la chambre de l’opéré, des parents,
des domestiques, et surtout des plus dévoués, a de sérieux inconvénients. Et d’abord la possibilité de la contagion chez des personnes déjà fatiguées par des veilles antérieures , déprimées moralement et physiquement par les inquiétudes, puis leur faiblesse même à l’égard de l’enfant, faiblesse qui explique leur répugnance extrême à exécuter la moindre chose qui puisse provoquer scs plaintes. Que de fois n’ai-je pas vu des parents laisser une canule s’engouer complètement, parce que l’enfant ne voulait pas qu’on touchât son cou !
Enfin le contact d’êtres cju’il aime, qu’il connaît, rend le malade volontaire, indocile, capricieux, et fait perdre toute autorité aux étrangers qui le soignent.
La conduite du médecin , dans ce cas, paraîtra sévère et pourra être blâmée, mais elle est dictée par une nécessité impérieuse; on l’accusera de dureté quand il rendra les visites des parents aussi rares cjue possible, mais cette prétendue dureté est basée sur la connaissance des sentiments des enfants. Presque toujours leurs affections sont de courte portée : ils aiment d’autant plus les gens qu’ils les volent plus souvent, ils les oublient vite, et si l’on a su leur plaire, leurs nouvelles sympathies, sans effacer entièrement les anciennes, les remplacent ; c’est une expérience que les mères font tous les jours, et j’en al connu qui pleuraient en s’assurant que la voix du sang n’est une vérité que lorsque la réflexion s’y ajoute.
11 ne m’a jamais été plus fhclle de soigner les enfants que lorsque je restais seul auprès d’eux avec une
garde; loin de se déiober à mes mains quand il élait nécessaire de saisir leur canule , ils tendaient le cou sans appréhension.
5 ni. — iVoiirritnrc.
Les saignés locales, l’émétique et la cautérisation, aidés de la diète, ont tué beaucoup plus d’enfants qu’on ne pourrait l’imaginer, cependant la restriction des aliments était logjiquc d’après l’interpiétation théorique de la diphtliérie; la malheureuse équation: inflammation rz: diète, avait sa raison d’être. Aujourd’hui elle est un peu surannée , les travaux d’ensemble sur la diphtliérie ayant démontré clairement que celte redoutable maladie n’était combattue avec succès que par les toniques.
L’alimentation tient donc le premier rang dans le traitement du croiq) avant comme après la trachéotomie.
L’opération ayant été pratiquée, l’enfant doit prendre des forces pour laisser la natui c achever la guérison, et pour réparer les désordres qui suivent une opération grave, précédée de plusieurs nuits sans sommeil.
Est-ce à dire qu’on doive forcer le malade à prendre des aliments et em[)loycr la violence ? nullement ; mais il faut avoir sans cesse à l’esprit que l’allmentalion est le secret de la guérison, et chercher sans relâche à atteindre ce but. Quelquefois tous les efforts sont
v«lns, rien ne peut vaincre l’horreur des onFanfs pour les aliments ; Ils meurent littéralement de faim, l’alimentation artificielle même est inutile, mais la cause de cette fâcheuse disposition peut être conjurée. L’examen de la bouche montre alors des fausses membranes épaisses, une tendance à la généralisation de la diphthérie, qui réclame une thérapeutique spéciale, ou bien on découvre des eschares étendues, une stomatite suraiguë déterminée par la cautérisation à outrance, telle qu’on la pratique encore trop souvent pourle malheur des enfants. Lasouffranee que réveille le passage des boissons est tellement atroee que les enfants les repoussent convulsivement; ils ont gardé d’ailleurs le souvenir des cautérisations préalables et n’osent plus desserrer les mâchoires.
En général, durant les premières quarante-huit heures, les malades ne demandent pas à manger. La fièvre traumatique survenant de six à huit heures après l’opération rend compte de leur inappétence, mais la soif est assez vive ; on profitera de cette circonstance pour donner du lait coupé et tiédi, du bouillon léger, ou une tisane pectorale quelconque. Il est rare que ces boissons soient bien accueillies, les enfants préfèrent de beaucoup l’eau rougie avec un peu de bordeaux, et quelques-uns ne veulent pas d’autre boisson.
Après quarante-huit heures , si la fièvre tombe , le médecin songera à alimenter sérieusement, et c’est alors qu’il doit faire appel à toute sa patience et à toute son imagination. Certains malades prennent
sans difficulté ce qu’on leur offre: chocolat, café au lait, bouillon, etc., mais d’autres refusent, soit parce qu’ils n’ont pas d’appétit, soit parce que ces aliments ne leur plaisent pas. Il faut alors chercher ce qui peut exciter leur convoitise, et partant leur appétit; il n’y a guère d’exclusion que pour les substances notoirement indigestes : j’ai vu, pour le premier repas, attendu avec tant d’anxiété, les malades manger des huitres d’Ostende, du fruit, de la pâtisserie; qu’importe, l’éveil est donné à l’estomac et dès lors il fonctionnera bien à moins de graves complications. Plus tôt les enfants mangeront, plus tôt aussi leur guérison sera eomplète ; l’appétit, dès qu’il se déclare, annonce la cure inieux que tout autre signe.
l.,es jours suivants la dose des aliments sera urj peu augmentée, en ayant soin de laisser un certain intervalle entre les repas , plusieurs heures au moins. Le repas est suivi ordinairement de sommeil.
Le vin sera permis en petite quantité, avec des biscuits légers, M. Guersant prescrit même du vin de quinquina le matin et parfois du café noir. A l’hôpital des Enfants, on administre avec avantage le quinquina au café. Les aliments solides, et surtout le pain , seront donnés au bout de cinq à six jours seulement; ils provoquent parfois des douleurs vives dans l’œsophage et le pharynx.
§ IV. — État «lu talio digestif.
ïl est d’observation qu’après la trachéotomie on n’a jamais à s’occuper de l’étal de la bouche, même dans les cas d’angine très-prononcée. A moins que la diphtbérie ne se généralise, elle s’éteint pour ainsi dire sur [)lace, tout traitement local étant inutile.
Celte circonstance est importante à noter, si l’on en tient compte on évitera au malade les médicaments topiques, astringents ou escharotiques, dont l’influence est si déplorable après la trachéotomie. Que craint-on d’ailleurs? L’extension des fausses membranes dans le nez , le pharynx Mais rien alors ne
peut lutter contre cette complication nouvelle qui décèle simplement le caractère de malignité de la maladie. Ce ne seront pas les topiques qui pourront agir avec efficacité dans ce cas, mais bien les moyens généraux. La médication trop active, je dirai même plus, tracassière, est un des écueils de la médecine infantile; appliquée au croup, elle a inspiré une confiance üllmitée, exclusive, dans les topiques; de là ce précepte, jadis tout-puissant, de poursuivre partout la fausse membrane , de chercher à la détruire par tous les moyens, comme si l’on extirpait la diphthérie en anéantissant ses produits pathologiques.
Néanmoins, si l’enfant se plaignait de la bouche, un collutoire boraté, un glycérolé au tannin , du jus de citron, ne seraient pas à rejeter. De même, dans la diphthérie nasale on a proposé la poudre d’alun, le
sous-nitpatc de bismuth; mais ces moyens sont rarement efficaces, le jetage clans la dlphlhérle étant un symptôme fort jrrave, ainsi que M. Trousseau l’a démontré, et je n’al vu pour ma part cju’un seul cas de guérison de croup compliqué de coryza couenneux.
Il est uille de s’enquérir si l’enfant a été à la garderobe; la réponse étant négative, on doit recommander d’y présenter souvent le malade cjui ne peut, par suite de son opéiatlon, indiquer ses besoins. Malgré cette précaution, si l’on n’obtient pasd’évacuations, on prescrira une cuillerée ou deux d’huile de ricin ; mais il suffit le plus ordinairement de donner c[uelqucs pruneaux pour provoquer une garde-robe satisfaisante.
L’emploi, avant l’opération , de l’éméllque , du kermès, de l’oxyde blanc d’antimoine, de ripécacuanha ou du sulfate de cuivre , est suivi tro{) souvent de diarrhée, complication fâcheuse qui épuise des forces cjue l’on a Intérêt à ménager ; les préparations antimoniales ont principalement ce triste privilège, et l’effet contro-stimulant cju’on ne cherchait pas à déterminer peut survenir et conduire à la mort. Aussi le traitement par l’émétic[ue me paraît-il aussi pernicieux que les émissions sanguines.
On luttera contre ces chances défavorables en employant les toniques : vin , quinquina , et en administrant des quarts de lavement d’amidon , d’albumine, de sous-nitrate de bismuth, de craie, etc.
s V. — Sécrétion urinaire, état de la penn.
La sécrétion urinaire ne donne lieu à aucune remarque spéciale. Les urines sont peu abondantes, rougeâtres , fébriles. On y trouve quelquefois de l’albumine en assez grande quantité, mais ce symptôme n’a rien de constant et n’a pas d’importance pronostique. 11 n’est nullement en rapport avec les signes d’asphyxie; on le rencontre plus fréquemment peut-être dans l’angine couenneuse ou le croup compliqué.
J’ai recherché avec soin le glycose dans les urines, j’avoue n’en avoir point trouvé de traces, même dans la période asphyxique; j’avais été conduit à ces recherches par la théorie de M. Reynoso sur la glycosurie chez les individus dont le poumon fonctionne d’une manière insuffisante, et les résultats de mes analyses ne sont nullement confirmatifs de ces données.
L’éruption scarlatiniforme dans la diphthérie est fort rare en ville, plus commune dans les hôpitaux ; c’est un fait Intéressant dont nous devons la connaissance à M. le Sée, mais qui n’a que peu d’importance.
Les sueurs profuses sont beaucoup plus fréquentes ; il faut les surveiller afin d’empêcher le refroidissement; trop abondantes, elles indiquent de la gravité dans l’état général, la plupart des enfants qui succombent à la diphthérie maligne étant couverts d’une sueur froide et visqueuse, copieuse à la face.
§ VI. — Respiration.
Toute l’altention du médecin doit être concentrée sur l’état des voies respiratoires , c’est là seulement qu’il trouvera les éléments d’un pronostic presque infaillible.
Après l’opération, l’auscultation sera pratiquée avec soin en arrière du thorax de haut en bas, la percussion comparative ne sera pas oubliée. 11 arrive qu’on reconnaît alors des symptômes désespérants qui avaient pu échapper avant l’opération à cause de l’affaiblissement du murmure vésiculaire; tels sont sont les signes d’une pneumonie lobalre ou lobulaire , d’une bronchite capillaire simple ou pseudo-membraneuse. Il va sans dire que dans ces cas la mort est presque certaine avant peu de jours.
Si au contraire l’expansion vésiculaire est normale, le bruit canulaire modéré, il sera permis d’avoir quelque espoir.
Le nombre des mouvements respiratoires ne dépasse pas tout d’abord le chiffre normal, mais peu à peu il augmente , et , cinq à six heures après l’opération, il atteint le chiffre moyen de 30 à 35. Les jours suivants, il reste stationnaire ou dépasse de 5 à C ce dernier chiffre. Dans ces conditions je ne vois rien d’alarmant; si, au contraire, dans les premières vingtquatre heures, on entend 45, 50 inspirations à la minute avec sécheresse de la canule, le pronostic est gé-
néralement mortel, et les en (an ts ne survivent guère plus de deux à trois jours à l’opération.
Pour établir rigoureusement le nombre moyen des inspirations il faut, autant que possible, tenir compte des inspirations durant la veille et le sommeil , et ne pas prendre comme définitif le nombre des mouvements respiratoires qui précède ou suit un accès de toux; on comprend qu’alors il est sensiblement augmenté.
Le son canulaire n’est pas moins important à étudier que le chiffre des inspirations. Lorsqu’il est nul, que l’air entre et sort moelleusement, on est assuré que l’arbre bronchique est sain et privé momentanément de mucosités; quand il est sec, sifflant , rappelant le bruit d’une scie ou d’une lime, on doit crain dre le développement d’une pneumonie.
Un gargouillement muqueux, suivi bientôt de toux, annonce que des mucosités épaisses obstruent la canule ou se présentent à son orifice interne ; il faut alors sans retard retirer la canule interne , la nettoyer rapidement en y faisant glisser un écouvillon trempé dans l’eau tiède , la laver extérieurement et la remettre en place. Celte petite opération sera renouvelée aussi souvent qu’on entendra le gargouillement canulalre; elle permettra l’expulsion successive des mucosités qui, sans cela, s’accumuleraient à l’orifice de la canule, diminueraient le volume de la colonne d’air, empêcheraient les bronches de se vider, et entraîneraient consécutivement le collapsus pulmonaire
qui accompagne presque toujours la broncliile capillaire et la pneumonie lobulaire.
La généralisation de l’emploi de la double canule par Bretonneau est, depuis la découverte de la trachéotomie, le plus grand progrès qu’on ait réalisé dans le traitement consécutif à l’opération. '
On entend un bruit canulaire particulier, surtout chez les enfants atteints de diphthérie bronchique : c'est un râle à bulles très fines ressemblant au râle sous-crépilant; la toux est en même temps presque continuelle, et la canule interne ne contient qu’une très-petite quantité de liquide mousseux, aéré, à fines bulles, sans mucosités caractérisées, de couleur blanche ou rosée. Ces signes coïncident avec une augmentation du nombre des mouvements respiratoires ; le pronostic est alors mortel, et, en constatant ces sympftômes si graves, j’ai pu prédire la fin prochaine d’enfants dont la physionomie, l’aspect extérieur paraissaient rassurants.
Les conditions nouvelles de la respiration , créées par la trachéotomie , ont une influence directe sur une muqueuse aussi délicate que celle des bronches. La bronchite consécutive à la trachéotomie est donc constante, je dirai plus, elle est utile, et son absence est pour moi d’un pronostic fâcheux : plus un enfant crache, plus son expectoration est épaisse, muqueuse, plus aussi augmentent ses chances de guérison.
L’expectoration bronchique, en effet, chasse les fausses membranes qui auraient pu s’étendre sur les parois de la trachée; en outre, et si elle c.st franche-
ment inflammatoire, elle constitue une lésion qui détourne celle qui pourrait envahir le parenchyme pulmonaire.
La bronchite pseudo-membraneuse est au contraire extrêmement redoutable; mais ses signes sont différents, la sécrétion de crachats muqueux ne s’établissant pas.
Loin de s’alarmer de l’invasion de la bronchite, on doit s’en applaudir et favoriser son action par l’emploi des béclîiques. Mais, si, après son établissement, on voyait l’expectoration muqueuse se tarir, la canule SC sécher, il faudrait agir plus efficacement s’il était temps encore.
L’emploi du kermès, de l’oxyde blanc d’antimoine est malheureusement incertain ou nuisible, la tolérance ne s’établissant pas toujours, ou, si elle s’établit, le contro-stlmullsme étant à craindre. On aura recours alors à un moyen bien simple, mais qui m’a donné des résultats remarquables, je veux parler des fumigations émollientes.
L’idée de modifier l’état des bronches par l’air qui y pénètre n’est pas nouveau : Jurlne est le premier qui ait préconisé cette méthode, qu’il appliquait du reste assez maladroitement , puisqu’il y associait au début les bains généraux.
« Il est un autre remède que l’auteur emploie fréquemmen dans la première période du croup : ce sont les bains tièdes. Il assure, d’après l’heureuse expérience qu’il en a faîte, qu’ils diminuent considérablement l’irritation , calment le spasme et rappellent
la transpiration. Ils ont encore un autre avantage, selon lui , c’est que la vapeur aqueuse qui s’en exhale, introduite dans les voies aériennes par la respiration, porte à la fois et un puissant émollient sur l’organe affecté, et un dissolvant efficace sur le mucus coagulé dans la trachée.... C’est par le même principe qu’il conseille les fumigations émollientes , fumigations dont rutlllté lui paraît si grande qu’il a imaginé un appareil particulier pour en faciliter l’usage (t). »
L’appareil de Jurlne se composait d’un vase en cuivre recouvert d’un chapiteau percé de trous, et surmonté d’un tuyau de gomme qu’on introduisait dans la bouche du malade. La vapeur arrivait directement dans la bouche, condition fâcheuse, pour peu que le malade ne voulût pas se prêter aux fumigations.
Depuis Jurlne, on a proposé les inhalations d’acide chlorhydrique (Bretonneau), de chlore, d’ammoniaque, d’éther; ces procédés étalent irrationnels et bien propres à provoquer des inflammations meurtrières de l’appareil respiratoire.
Dernièrement , enfin , M. Barthez a employé des inhalations de liquides pulvérulents , au moyen de l’appareil de Salles-Girons. Devant les difficultés et l’efficacité douteuse de cette méthode, nous nous gardons de la préconiser.
Les fumigations émollientes que nous recommandons après la trachéotomie ont pour but de prévenir
(I) Rappelât de Royer-Collard, 2® éditloDj n® Cl ; 1826.
le dessèchement de la muqueuse bronchique, de ramollir les mucosités, de rendre leur expulsion facile, enfin , de ranimer la sécrétion si elle s’interrompt.
Il suffit, pour atteindre ce but, d’apporter près du lit du malade une grande terrine d’eau bouillante, dans laquelle on a jeté quelques paquets de plantes émollientes ; feuilles de guimauve, fleurs d’althéa, etc. Les rideaux du lit , ramenés au-devant de ce simple appareil à fumigation , emprisonnent une atmosphère dans laquelle le malade est placé. Au bout de quelques minules , la respiration devient plus facile , plus calme; des crachats sont expulsés, et le sommeil ne tarde pas à survenir. On répétera plusieurs fois ce moyen s’il y a indication.
Grâce a*ux fumigations , nous avons prévenu des complications graves; et, lors même qu’elles se sont déclarées, leurs symptômes sont enrayés pendant quelque temps; la vie de l’opéré se prolonge. Cette dernière circonstance me porte à croire que l’on pourrait traiter ainsi avec succès les complications thoraciques du croup bien avérées , mais je manque de faits cliniques d’une valeur irréfutable. En somme, c’est le seul remède qui ait agi comme moyen curatif; 11 doit donc être expérimenté ; comme moyen préservatif, son excellence n’est plus discutable.
Lors même que l’expectoration bronchique est établie , il s’en faut qu’elle soit toujours régulière. Pour peu que l’enfant dorme durant quelques heures, les crachats s’accumulent dans les grosses bronches , et la gêne que cause leur présence finit par inter-
l'ompre le sommeil. Alors arrlvenl des quintes de (oux répétées. Le médecin doit savoir qu’à ce moment la trachée est remplie de mucosités, cl qu’il faut l’en débarrasser au plus tôt. Si l’enfant est déjà assez grand, on lui recommandera de tousser avec force, il sera relevé et mis sur son séant, la canule interne sera enlevée et replacée plusieurs fois. Mais, si l’on a affaire à un enfant très-jeune, qui crache difficilement, soit par faiblesse, soit parce qu’il redoute la douleur d’une expiration forcée et convulsive, on provoquera la toux en chatouillant la muqueuse de la trachée avec une plume de corbeau munie de ses barbes. Enfin , quelques gorgées de boisson finiront par triompher de cette obstruction transitoire , et peu d’instants après le sommeil reviendra.
La présence prolongée de sang dans des crachats muqueux et louables annonce une irritation locale de la muqueuse trachéale en contact avec le bord de la canule; l’enlèvement de celle-ci sera indiqué, sous peine de voir se développer des ulcérations de la trachée.
L’expectoration de fausses membranes est inquiétante si elle se renouvelle souvent; le danger sera d’autant plus grand que les fragments pseudo-membraneux seront plus fins, déliés et ramifiés. Us annoncent alors une extension du mal à la surface des fines bronches. Il est de règle, dans tous les cas, de conserver dans un verre d’eau les crachats des malades, afin de faire déployer les fausses membranes.
§ VI I. — Trouille» (le rapiiareil respiratoire.
Les complications les plus fâcheuses sont , comme je l’ai indiqué déjà, la pneutiionle franche ou lobulaire, la bronchite capillaire,' la bronchite pseudomembraneuse, la persistance de l’emphysème et de la bronchite.
La pneumonie franche est fort rare à la suite de la trachéotomie, j’en dirai autant de la pleurésie; néanmoins j’ai eu occasion d’observer l’une et l’autre de ces complications, et de les voir se terminer toutes deux par la guérison.