OBSERVATION V
Auguste T âgé de 9 ans et demi, est opéré
par moi, le 18 avril 1861, dans le service de M. Bouvier. Le lendemain de l’opération , les symptômes de l’éclampsie la plus grave se déclarent : roideur tétanique des membres, globes oculaires convulsés, figure et lèvres bleuies, perte de connaissance, insensibilité complète. Cet état dura quatre à cinq heures; j’enlevai la canule à diverses reprises; des frictions, des sinapismes furent prescrits. Enfin je pratiquai la faradisation du nerf diaphragmatique , sans aucune apparence de succès. Je quittai l’enfant en croyant sa mort imminente.
Le soir, l’éclampsie avait disparu, et avait fait place au sommeil.
Le malade sortit guéri le 6 juin , après avoir échappé de nouveau aux dangers d’une vaste ulcération de la plaie du cou.
Le sommeil des opérés de trachéotomie se déclare presque immédiatement après l’ouverture de la trachée. 11 dure une à deux heures environ, et il est sage de le respecter; mais cette concession faite à la fatigue, il faut réveiller l’enfant, et provoquer l’expulsion du sang, des mucosités, des lambeaux de fausses membranes qui obstruent le canal aérien, et qui y resteraient si l’on accordait plus de latitude au sommeil.
Après les repas, les opérés s’endoi racnt, et durant la
•nuit le sommeil n’est interrompu que par les quintes de toux, il est facile de nettoyer la canule sans provoquer le réveil.
Quand la diplithérie est généralisée, on observe une somnolence, une torpidilé persistantes, qui ne sont Tiiodiliées qu’à la dernière [)ériode, lorsque ions les muscles inspirateurs se contractent énei‘gi(jucment pour appeler de l'air dans les poumons.
L’état moral des enfants soulève quelques indications. Quand la maladie prend une bonne toui'rmre, on permettra les distractions, on donnera des jouets, des images qui occuperont paisiblement l’opéré, et permettront à l’expectoration d’être plus facile, le malade se tenant sur son séant.
Après une ou deux heures consacrées aux jeux , on cherchera à obtenir du sommeil. Si celui-ci tardait trop à se manifester, on pourrait faire promener l’enfant sur les bras de la garde, mais en l’enveloppant convenablement.
On ne recourra jamais aux opiacés, que leur action sur la sécrétion bronchique contre-indique formellement. Du reste, l’opium est si variable dans ses effets sur les enfants, qu’on n’est jamais certain de lui voir déterminer la sédation qu’on cherche h obtenir.
S X. — Pau.scmciitK.
• Le premier pansement est effectué vingt-quatre on trente-six heures après l’opération. 11 est inutile d’in-
siater sur son opportunité, l’état de la plaie réclamant toute l’attention du chirurgien.
Dans ce pansement, on change rapidement les liens et la rondelle de taffetas gommé; les canules sont nettoyées avec soin, et le chirurgien, sans quitter le dilatateur pour parer à l’asphyxie qui peut se présenter, examine les lèvres de la plaie, que M. Gucrsant a l’habitude de cautériser légèrement. A rhôpital des Enfants, on emploie tantôt ce procédé, tantôt on projette sur la solution de continuité quelques gouttes de jus de citron, surtout si les surfaces sont grisâtres ou envahies par la dlphthérie.
Le cou est ensuite nettoyé avec une éponge imblbce d’eau tiède, et l’on peut même, en appliquant celle-ci sur la plaie, forcer l’air à traverser le larynx. Mais cette manœuvre n’a pas d’utilité lors du premier pansement, car je ne connais pas d’exemple d’ablation définitive de la canule, avant le troisième ou le quatrième jour.
Je rejette complètement les instillations dans la trachée et l’écouvlllonnement, dont la valeur est suffisamment jugée.
On découvre très-souvent, dans le voisinage de la plaie, un érythème plus ou moins intense qui cède aux applications de céral ou de cold-crearn. 1^’érysipèle est fâcheux à cause de la réaction fébrile et de l’anorexie qui l’accompagnent, mais il ne compromet la vie qu’exceptionnellcmcnt. On y remédiera en poudrant la peau malade avec de l’amidon, moyen que je
préfère aux lofions émollientes; en outre, on aura reeours aux dérivatifs Intestinaux.
L’ulcération de la plaie et son agrandissement retardent longtemps sa fermeture, et donnent Heu à une cicatrice froncée et difforme. C’est dans ce cas que le pansement au vin aromatique , au jus de citron, à la glycérine, m’a paru être suivi de bons résultats.
Dès le troisième jour révolu, on tentera l’enlèvement définitif de la canule. La plaie étant fermée avec une petite éponge ou un plumasseau de charpie, on examinera les conditions dans lesquelles se produit le passage de la colonne d’air par la bouche. Dans les cas favorables, l’enfant, a[>rès quelques Instants d’agitation, respire paisiblement, sa toux est sonore, et la voix revient, mais moins claire qu’à l’ordinaire. On est assuré du passage facile de l’air dans le pharynx, quand le petit malade peut éteindre une bougie, ou ternir rapidement une glace que l’on présente devant sa bouche ou ses narines.
Si au contraire la dyspnée se déclarait, on remettrait l’ablation définitive au lendemain. L’ablation temporaire a le grand avantage de soustraire pendant quelque temps les parois trachéales au contact dangereux de la canule.
M. Trousseau ne conseille l’ablation définitive de la canule qu’au bout d’une semaine. Je considère ce terme comme trop éloigné, et la pratique de IM. Guersant et des médecins de rhôpital des Enfants compte des résultats brillants par l’ablation pré-
malui’éc, dès qu’on la ju(]e possible. La conservation de la canule dans la plaie conduit fatalement aux ulcérations de la trachée, et quand celles-ci sont développées, quand le cartilage est atteint, la canule ne peut plus être enlevée sans danger de suffocation immédiate; les malheureux enfants sont condamnés à porter la canule un mois et davantage, heureux quand cet état ne se prolonge pas durant toute leur carrière.
La canule étant enlevée, il suffit de placer sur la plaie un petit linge troué, cératé, et recouvert d’un plumasseau de charpie; ce pansement léger est maintenu par une cravate. On a proposé d’affronter les bords de la plaie au moyen de bandelettes de diachylon ou de taffetas d’Angleterre; mais en agissant de la sorte on s’oppose à l’issue des crachats qui se fait encore par la plaie durant deux ou trois jours, et qui nécessite quatre ou cinq fois en vingt-quatre heures le renouvellement du pansement.
A la fin de la semaine , les bords de la plaie sont réunis; au fond on aperçoit une ouverture arrondie de 2 à 3 millimètres de diamètre; quelques gouttelettes de pus suintent sur le pansement. La cicatrisation définitive est complétée du douzième au quinzième jour. Durant le premier mois, le cou conserve une teinte légèrement bistrée, la cicatrice est rose, mais plus tard on ne la reconnaît qu’à un petit trait blanc à peine visible.
Dès que la canule sera définitivement enlevée, on permettra aux enfants de se lever dans leur chambre; la
preiTîièrG sortiG ne sera accordée c[u après la cicatri' sation ; le cou restera entouré d’une cravate de laine iiisqu’à la fin de la convalescence.
§ XI. — Contagion.
L’hygiène des personnes qui approchent un enfant atteint du croup est malheureusement très-importante à surveiller. Les exemples de contagion sont aujourd’hui si avérés qu’un médecin serait coupable de les oublier.
Les frères et sœurs du malade doivent être éloignés immédiatement; on recommandera à la mère ou à la personne qui soigne l’enfant de ne se mettre en contact avec lui que dans le cas d’absolue nécessité, il faut surtout prohiber les caresses passionnées et bien excusables de la part d’une mère, qui en est d’autant plus prodigue qu’elle craint de les donner pour la dernière fois.
Les personnes qui soignent l’opéré feront des promenades assez longues au grand air; on examinera 1 état du pharynx à la moindre gêne qu’elles y éprouveront.
Le croup ne transmet pas seulement l’angine couennpuse ; l’angine simple est très-fréquente chez les personnes exposées à la contagion (l).
(I) Ce lait etiange a été sijfualé d’abord par M. Guérard
Voici quelques exemples de contagion que j’ai pu observer.
«Edouard D opéré rue Scipion par M. Guersant.
La mère contracte une angine simple avec exsudation pultacée. La religieuse qui veillait est atteinte d’une angine couenneuse très-grave. »
«Blanche II , opérée rue de Grammont par
M. Guersant. La bonne, qui ne l’a pas quittée depuis l’opération, présente une plaque pseudo-membraneuse sur l’amygdale gauche. Une domestique qui l’a veillée deux nuits est prise d’angine et de laryngite simple. »
«Louise X opérée rue de la Perle par M. Guer-
sant; angine couenneuse bénigne chez la mère.»
A ces exemples faut-il joindre ceux deBlache fils, de Gillette, de Valleix, de Gendron , pour convaincre les adversaires de la contagion ? Bappelcrai-je enfin la mort affreuse de Rose Chéri succombant aux atteintes de la diphthérle qu’elle avait contractée en soignant son enfant avec un admirable dévouement !
Ici s’arrête ce travail que j’ai cherché à rendre pratique avant tout. L’observation des préceptes que je
(Société des liôpilaux, 25 août 1858), et confirmé par M. Peter (Thèses de Paris, 1859).
— -ÎO —
rappelle m’a peut-être aidé à contribuer aux succès obtenus par mon maître M. Guersant durant une période d’un an environ (1862-03).
Sur 9 opérés de trachéotomie , 5 ont guéri, ce qui donne la proportion de une guérison sur deux, résultat vraiment exceptionnel, et que je soumets sans commentaire à l’attention de mes confrères.
A. PARENT, Iinprimeui-de la Faculié de Médacine, rueMonsieui'-le-Priüce, 31.