‹ Des Solutions Hydrargyriques et en particulier celles de Bi-Iodure de MercureChapitre 5 sur 16 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

« Autrefois il n’y avait de chirurgical que les traumatismes, les affections superficielles ou facilement accessibles, et voilà qu'aujourd'hui tous les viscères rentrent dans le domaine de la chirurgie, ou peu s’en faut, car le chirurgien va les chercher dans la profondeur des cavités depuis que l’antisepsie a supprimé, pour ainsi dire, les limites de son action (1). »

En effet, depuis toutes ces belles expériences instituées et poursuivies avec tant d’ardeur par M. Pasteur, d’une part, et MM. Pouchet (de Rouen), Joly et Musset (de Toulouse) d'autre part, chaque étape, chaque pas en avant dans la connaissance de la véritable source d’un poison dont les effets sont parfois si funestes, a été marqué par un acte d’audace de la part des chirurgiens.

(1) M. le professeur Bouchard (de Paris). Thérapeutique des maladies infectieuses chroniques (Semaine Médicale, 1888, p. 117),

Mais aussi, que de procédés, souvent même extrêmement ingénieux, n'a-t-on pas imaginés, que de substances n’a-t-on pas proposées et expérimentées pour mettre à l’abri de tout contact les parties menacées ?

Notre but, ici, n’est pas de nous livrer à une étude générale de la thérapeutique des plaies, mais de faire connaître un mode particulier de pansement, satisfaisant, selon nous, aux principaux desiderata qui préoccupent aujourd’hui le plus grand nombre des chirurgiens et plus particulièrement ceux de Ia marine militaire. |

Mais, d’un autre côté, il nous à paru impossible d'apprécier utilement un moyen nouveau, sans exposer les avantages qu’il présente, les services qu’il peut rendre, et aussi, sans le comparer aux procédés que, du moins dans l’esprit de celui qui le propose, il serait appelé à remplacer.

Nous n'avons pas la prétention de faire une étude de tous les antiseptiques préconisés jusqu’à nos jours ; nous étudierons seulement d’une manière rapide ceux qui ont eu le plus de faveur dans nos hôpitaux et qui y ont été employés avec le plus de succès, pour arriver à l'étude des ressources offertes par l'emploi presque exclusif, aujourd'hui, des solutions mercurielles, et plus particulièrement du biiodure de mercure, ainsi que des espérances que l’on peut fonder sur leur application raisonnée.

VALEUR COMPARÉE DES PRINCIPAUX AGENTS ANTISEPTIQUES AU POINT DE VUE DE LA CHIRURGIE D'ARMÉE ET DE LA CHIRURGIE NAVALE.

Si l'emploi de certains topiques, combiné avec telle disposition particulière de pansement, a permis de réaliser de réels progrès dans les chances de guérison, il ne faut pas oublier de dire que ces procédés eux-mêmes ont soulevé une question qui ne manque pas d’avoir son importance, tant au point de vue général qu’à celui particulier qui nous intéresse.

En effet, ces nouveaux procédés ont réclamé, pour la plupart, l'emploi de matières d’un prix élevé. Aussi, dans plus d’un cas, s’est-on trouvé en présence de cette question d’économie qui, toute secondaire qu’elle doive être, quand il s’agit de la sañté et même de la vie des individus, serait de nature, dans certains cas et dans certains milieux, à restreindre lapplication des nouvelles méthodes (1).

Par conséquent, dans les hôpitaux et les ambulances en général et dans le service hospitalier de la marine en particulier, il est utile de rechercher par quels moyens on pourra donner aux malades le bénéfice de pansements nouveaux sans grever le budget de dépenses plus grandes.

D'autre part, le médecin de la marine, à bord des navires sur lesquels il est appelé à rencontrer tout les jours des lésions plus ou moins étendues, n'a malheureusement parfois à sa

(4) L. H. Beau : Du traitement des plaies en général (Paris 1873).

TR disposition qu’un personnel, des matériaux et un temps le plus souvent insuffisants (1).

En effet, si nous considérons la tendance de plus en plus accentuée vers la réduction des dimensions des navires de guerre, l’espace de plus en plus restreint que ces dimensions et l'armement nouveau permettent d'attribuer aux infirmeries de bord en temps de paix et la situation difficile, en temps de guerre, des médecins relégués à fond de cale, nous sommes amené à apporter dans le choix des procédés de nouvelles considérations.

Parmi les antiseptiques aujourd’hui les plus employés, nous allons examiner la valeur relative de l’alcool, du camphre, de l'acide phénique, de l’acide borique et du coaltar saponiné ; nous essaierons ensuite d'établir la supériorité du procédé dont nous avons pu apprécier les avantages et les heureux résultats.

Alcool. — L'alcool est non-seulement un coagulant et un astringent d’une grande énergie, mais encore un véritable parasiticide. Seulement il faut bien distinguer l’acool pur de l'alcool plus ou moins étendu, de l’eau-de-vie camphrée, par exemple, qui ne marque au plus que 56° à 60° et parfois même -beaucoup moins.

Si l’alcoo!l pur par son action coagulante oppose une barrière à l'absorption et détruit aussi très-sûrement tous les organis- -mes inférieurs, l’alcool étendu semble leur ouvrir plus largement les voies de l’organisme (2).

En outre, l'alcool pur par son action irritante favorise dans une certaine mesure la cicatrisation des plaies et même des ulcères atoniques. Gosselin l’a employé avec succès dans l’ophthalmie purulente. |

(1). J. Rochard. Service chirurgical de la flotte. (2) L. H. Beau.

Mais ce sont là des qualités que le médecin de la marine doit mettre en balance avec des inconvénients que nous rapporterons à quatre ordres d'idées.

1° D'après les expériences de Miquel, la dose minima d'alcool capable de s'opposer à la putréfaction d’un litre de bouillon de bœuf neutralisé est de 95 grammes (1). Il en faut donc une quantité relativement importante pour faire une antisepsie efficace. Or la feuille d'armement des navires les mieux favorisés ne prévoit qu’une quantité minime d'alcool pur au compte de la pharmacie du bord, les quantités nécessaires pour la fabrication de l’alcool camphré étant fournies en tafia par la cambuse. Le médecin peut donc se trouver paralysé au moment critique soit par les difficultés de s’en procurer par la force des circonstances, soit pour toute autre cause indépendante de sa volonté.

8° L'alcool est, en outre, un produit éminemment inflammable et par conséquent dangereux à manier à bord. En effet l'éclairage n’est fourni, sauf sur les dernières constructions navales, que par des fanaux que les règlements défendent rigoureusement d'ouvrir (2).

Mais qui ignore que, soit pour examiner une plaie de plus près, soit pour se soustraire au transport d’un engin encombrant, les règlements dont nous venons de parler sont trop souvent enfreints par ceux-mêmes qui devraient être les premiers à les faire respecter et que non-seulement les fanaux sont parfois ouverts, mais que les bougies en sont même extraites ?

Or si l’on fait en outre entrer en compte les accidents imprévus, chutes, chocs, les mouvements du navire, on voit

(1) Berlioz : Thérapeutique (art. antiseptiques). (2) Décret sur le service à bord des bâtiments de la flotte (30 mars 1885.)

que les causes involontaires d'incendie à bord sont encore trop fréquentes de nos jours, pour que chacun n'ait à cœur de les éloigner autant qu’il est en son pouvoir.

3 Un nouvel inconvénient de l'alcool à bord est celui inhérent au tempérament des individus avec lesquels le médecin de la Marine se trouve en contact : nous voulons parler du danger de mettre à la portée du marin un aliment à son défaut favori : l’ivrognerie. En effet, chaque jour on parle d'infirmiers ou de marins en traitement surpris coupables d’avoir bu l'alcool destiné aux pansements et c’est surtout à bord que ce fait se produit fréquemment, par la difficulté de la surveillance d’abord et surtout à cause de la composition de l'alcool camphré qui, nous l’avons dit, est préparé à l’aide du tafa . ordinaire (1).

4 Enfin au point de vue de son application thérapeutique, l'alcool est d’un emploi très irritant et très douloureux. Ensuite il dessèche les plaies suppurantes, affaisse les bourgeons charnus et semble entraver la cicatrisation. En effet, les plaies sur lesquelles on continue pendant quelque temps le pansement à l'alcool prennent une teinte d’un rouge vif, suppurent à peine, se recouvrent d'une sorte de pellicule blanchâtre et restent ainsi indéfiniment stationnaires.

On se trouve alors mis en demeure de recourir à l'emploi des émollients pour calmer cette irritation et favoriser la marche vers la guérison.

À côté de l'alcool, nous pouvons dire un mot du camphre qui «est aujourd’hui bien déchu de la toute puissance que cer- » tains enthousiastes ont voulu lui faire, comme antidote uni- » versel, intus el extra, des organismes ferments » (2).

(1) Fonssagrives : Hygiène navale.

(2) Beau (L. H.) : Archives de médecine navale, XIX.

L’acide phénique entra surtout dans la thérapeutique chirurgicale avec le pansement de Lister. Ce mode de pansement, qui peut être appliqué dans les hôpitaux où, disons-le tout de suite, il n’a pas toujours donné les résultats qu’on était en droit d'en attendre, peut-être en vertu de ce principe de Lister lui-même qu’« une seule des mille précautions indiquées omise, tout peut être compromis », ce mode de pansement, disonsnous, est de moins en moins pratiquable à bord des bâtiments de guerre pour les raisons que nous avons déjà énumérées.

Nous ne pouvons, à ce propos, nous empêcher de rappeler l'appréciation sévère qui en a été faite il y à peu de temps encore à l'Académie de Bruxelles : « La méthode de Lister est » longue et ennuyeuse, le malade, l'opérateur et les aides sont » plongés dans une atmosphère qui dégage une odeur insup- » portable; cette méthode comprend une foule de détails minu- » tieux qui sont de luxe inutile ou d'exécution théâtrale; je ne » parle pas des accidents d'intoxication auxquels donne lieu » l'acide phénique; les résultats favorables que donne cette » méthode ne sont pas dus à la disparition des microbes, mais » bien à l'application des soins de propreté » (1).

En outre, comme le dit encore Lister lui-même : « Lorsque » l'acide carbolique est en contact direct avec les parties péri- » phériques de la plaie, on observe un retard dans la cicatri- » Satlon ».

« Il devient donc, en pareil cas, indispensable d’interposer » entre les parties qu'il faut défendre et la gaze antiseptique » une couche de substance imperméable; et l’activité de l’acide » phénique est telle qu'il est quelque peu difficile de trouver, » pour remplir cet office, un protecteur efficace » (2).

(4) Semaine médicale, 1887.

(2) Lister : Chirurgie antiseptique.

Dans ces conditions, cette même couche imperméable en supprimant l’action antiseptique sur la plaie, n’expose-t-elle pas le chirurgien à voir échouer tout son système, en apparence si bien combiné, de moyens préventifs? En effet, qu’un seul germe ait échappé, dans les anfractuosités des surfaces traumatiques, à l’action toxique de la lotion phéniquée et le résultat négatif sera la conséquence inévitable de cet oubli; on a cité aussi des cas où l'intoxication phéniquée n’a fait que masquer la septicémie, vraie cause de la mort du sujet (1).

Enfin pour terminer, disons que les cas mortels d’intoxication phéniquée indéniables sont dus parfois, comme l’a indiqué M. Brun, dans sa thèse d’agrégation, les uns au chirurgien qui à abusé de, solutions trop concentrées ou de lavages trop abondants, d’autres tiennent à la nature même des plaies soumises à l’action de l’acide phénique, d’autres enfin à l’état de débilitation du sujet ou à son jeune âge (2).

A côté de l'acide phénique, nous ne citerons que pour mémoire le goudron et la créosote qui, du reste, n’ont d'action que par le phénol et les autres composés aromatiques qu’ils renferment.

L'rodoforme, dont les propriétés antiseptiques sont indiscutables, est peu employé dans la chirurgie navale à cause de son prix élevé. Son usage y est presque exclusivement réservé au traitement des lésions chroniques et vénériennes ; c’est ainsi que nous avons pu observer, pendant notre passage au service médical du 4° régiment d'Infanterie de Marine, l'effet abortif presqu’immédiat de la pommade à l’iodoforme sur les orchites blennorrhagiques. De plus, toujours gênant à employer à cause de son odeur pénétrante, tenace et spécifique pour le

(1) L. H. Beau.

(2) Brun : Thèse d'agrégation de chirurgie et d'accouchements, Paris, 1886.

Metor— publie, il est dangereux dans le cas de vastes plaies à cause de la facilité de son absorption (1).

L'acide borique, sur les antiseptiques précédents, possède une double qualité, celle d’être inodore et de ne pas être caustique, mais son pouvoir toxique peu élevé au point de vue des microorganismes et son prix de revient relativement assez haut l'ont fait réserver presqu’exclusivement à la thérapeutique locale des affections oculaires.

Le coaltar Saponiné en émulsion obtenu à l’aide de la teinture de Saponine par Le Bœuf, de Bayonne,et vulgarisée dans la marine par les travaux et les expériences de M. Beau, est encore en vogue pour les grands lavages, car c’est un antiseptique puissant, nullement irritant et d’un prix relativement peu élevé (2).

Mais il possède une odeur forte; de plus, son emploi ne peut être effectué que par des mains déjà exercées, à cause de la lenteur du mélange de son émulsion avec l’eau et de la tendance qu'ont naturellement les jeunes élèves à en exagérer les doses. En outre, M. le professeur Beau prescrivait dans son pansement de saupoudrer les plaies avec de la poudre de charbon avant de les recouvrir de linges imbibés dans la liqueur coaltarée. C'était là une cause de souillure pour les effets, les draps et les pièces de linge qui se trouvaient à portée des poussières emportées par le vent ou les mouvements du malade et des personnes occupées au pansement.

(1) L'éther iodoformé très en vogue aujourd’hui donne d'excellents résultats en injections dans le traitement des abcès froids et des abcès par congestion. (2) L. H. Beau.

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