XI — DE LA SUEUR BLEUE OU CHROMHIDROSE
On donne ce nom à une maladie qui consiste en une sécrétion de matière colorante bleue ou noire se déposant sur la peau, particulièrement sur celle des paupières, et ayant des caractères microscopiques propres.
On a encore désigné cette affection sous les noms : de sueur bleue, stearrhea nigricans, mélastéarrhée, chromocrinie cutanée.
La première observation est d’un médecin anglais, James Yonge : c’est celle d’une jeune fille de Plymouth, âgée de 16 ans, n’ayant jamais été réglée et qu’on regarda comme ensorcelée parce qu’elle présentait sur plusieurs points de la face des taches noires comme du cirage. En 1765, Lecat rapporte le fait d’une jeune dame qui aurait présenté une coloration noire à la suite de trois grossesses successives. En 1831, Billard d’Angers rapporta l’histoire d’une jeune fille qui présentait sur la figure et quelques parties du tronc une belle couleur bleue formée par une matière colorée qu’on enlevait en l’essuyant avec un linge : il appela cette affection cyanopathie cutanée. Les médecins anglais Néligan et Erasmus Wilson ont relaté plusieurs faits de chromhidrose : ils regardent cette affection comme une hypersécrétion des glandes sébacées et l’appellent stearrhea nigricans.
Malgré ces quelques observations, la chromhidrose était encore une affection à peu près inconnue, lorsqu’en 1857, Leroy de Méricourt, médecin principal de la marine eut l’occasion d'en observer plusieurs cas à Brest où cette maladie régnait déjà depuis une dixaine d’années et faisait la terreur de toutes lesjeunes fem-
mes de cette ville. Cet observateur distingué rassemblant les observations des médecins anglais, celle de Billard d’Angers et les siennes, fit une description complète delà cbrombidrose. M. Gintrac, de Bordeaux, accorde une place à cette nouvelle maladie dans le cinquième volume de son traité de pathologie qui a paru en 1859. Il adopte les idées des médecins anglais, et regarde la cbromhidrose comme due à une hypersécrétion de la matière sébacée; il l’appelle mélastéarrhée.
En 1859, M. Hardy communiqua à la Société médicale des hôpitaux un fait observé par lui sur une jeune fille de Brest (1). Mais, une incrédulité presque générale accueillit cette communication, et de vives discussions s’élevèrent dans le sein de la Société. Une commission fut nommée, et une jeune malade, appelée de Brest à Paris, fut soumise à son examen : l’épreuve échoua et la presque unanimité de la commission conclut à la simulation.
On crut dès lors que tous les observateurs s’étaient laissé tromper par la simulation, et que la chromhidrose n’était point une maladie réelle ayant droit de figurer dans le cadre nosologique. M. H. Roger dit (2) qu’on doit regarder cette affection comme ayant été, dans tous les cas, simulée par de jeunes femmes dominées par une passion hystérique irrésistible ou par l’intérêt.
Leroy de Méricourt, pour vaincre l’obstination de ses
(1) Hardy : Obs. de color. noire des paupières. Bulletin de la Société médicale des hôpitaux, 28 octobre 1859, et Union médicale, t. V, p. 437,
(2) H. Roger : bulletin do la Soc. méd. des hôpitaux ot Union méd., 6 et 10 mars 1861 .
adversaires, publia un nouveau mémoire (1) très-complet, très-convaincant, dans lequel il rapporte vingthuit observations qu’il considère comme authentiques, et auquel était jointe une note spéciale du professeur Robin établissant la nature spéciale de la matière colorante, et sa différence radicale avec la poudre de charbon et les autres substances employées comme cosmétiques.
Warlomont rapporte dans les Annales d’oculistique (1864) le nouveau fait d'une jeune fille qu’il a parfaitement observée, à Gand, avec deux autres médecins. Cette jeune fille présentait le phénomène depuis dix ans, et avait été examinée par la Société médicale de Gand qui s’était délarée convaincue. On appliqua sur l’œil de la malade un lambeau de taffetas gommé transparent qu’on colla à la périphérie avec du collodion, et l’on ne la perdit pas de vue. A plusieurs reprises la coloration noire se produisit spontanément. La matière sécrétée fut examinée au microscope et reconnue analogue à celle qu'avait examinée le professeur Robin.
Enfin M. le professeur Hardy a écrit, dans le nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, un article important où il affirme et démontre nettement l’existence de la chromhidrose.
Pour la description de la maladie, nous ne ferons que résumer celle qu’en donne le savant dermatologiste de l’hôpital Saint-Louis.
Les régions sur lesquelles on a observé les taches noires ou bleu foncées sont par ordre de fréquence :
(I) Leroy de Moricourt: Mém.sur la cliromliidroso -, Paris, 1864, in-8 (extrait dos Annales d’oculistiques).
les paupières inférieures, les paupières supérieures, les joues, le front, les ailes du nez, toute la face ; on a encore vu, mais rarement, les taches recouvrir la région sternale, la poitrine, le ventre, les mains.
Tantôt la matière est noire et épaisse, tantôt plus fluide et bleu foncé. On peut l’enlever en essuyant la peau avec un linge sec ou humecté d’huile, ce qui la distingue des ecchymoses, des éphélides et de toutes les affections sous- épidermiques. Au bout de quelques minutes ou de quelques heures les taches se reproduisent.
La matière colorante a une grande puissance de coloration, ainsi qu’on peut s’en assurer en étendant une parcelle sur du papier.
Examinée au microscope, M. Robin l’a trouvée constituée par des corpuscules de dimensions variables ayant toujours l’apparence lamelleuse. Dans le bleu de Prusse et le noir de fumée, au contraire, on trouve toujours des granulations distinctes et non des plaques lamelleuses.
A l’examen chimique, on trouve dans cette matière du fer et du carbone. Elle est soluble dans les acides chlorhydrique et sulfurique. M. Robin la rapproche de la cyanosine, matière colorante trouvée dans les urines bleues par Rraconnot.
Dans la plupart des cas, les taches constituent toute la maladie. Chez la jeune fille de Brest, observée par M. Hardy, les yeux devenaient sensibles à la lumière, larmoyants et étaient le siège d’une légère cuisson, après l’ablation de la matière colorante.
Chez plusieurs malades, Leroy de Méricourt a note
un développement exagéré du réseau veineux sous-cutané des paupières.
L’apparition de la chromhidrose est précédée le plus souvent par des phénomènes de chloro-anémie. Le plus souvent la teinte noire est bornée aux paupières. On a signalé des troubles menstruels et quelquefois le froid habituel aux pieds coexistant avec cette affection.
La chromhidrose est une maladie de longue durée, depuis plusieurs mois jusqu’à plusieurs années. Elle présente parfois plusieurs semaines ou plusieurs mois d’interruption pour reparaître ensuite. L’approche des règles, les troubles de la menstruation, la grossesse, les émotions violentes ont semblé, dans quelques cas, favoriser le retour des taches. Chez la malade qui fut présentée à la Société médicale des hôpitaux , par Leroy de Méricourt, la coloration reparut au bout de plusieurs mois sous l’influence d’un violent chagrin causé par la mort d’un de ses enfants.
Cette affection peut se terminer par la guérison complète et ne passe reproduire. Cette heureuse issue survient sans motif apparent ou bien coïncide avec une amélioration de la santé générale et surtout avec un changement de lieu.
L’étiologie est obscure. Bien pius commune chez les femmes que chez les hommes, la chromhidrose a été observée, surtout sur les bords delà mer, à Brest, à Dublin, à Plymouth, à Lorient. Les causes efficientes sont la grossesse, les troubles menstruels, les vives émotions.
Tous les traitements ont échoué. L’huile est la meilleure substance pour nettoyer la peau. Peut-être n’at-on pas assez insisté, d’après le professeur Hardy, sur
les lotions astringentes et surtout sur les douches d’eau astringente pulvérisée? On s’appliquera surtout à rétablir la santé affaiblie par une médication reconstituante.
Enfin le changement de lieu est le traitement le plus
efficace.
Quant à la nature de la maladie, « la matière noire, dit le professeur Hardy, est évidemment le résultat d’une secrétion, et l’absence de tout signe d’inflammation ou de lésion organique doit engager à classer cette sécrétion parmi les flux ou les hypercrinies. Mais il est plus difficile d’apprécier quelle est la partie élémentaire de la peau qui se trouve affectée. Les médecins anglais, Néligan, Erasmus Wilson pensent que la matière noire de la chromhidrose est sécrétée par les follicules sébacés et ils considèrent la maladie comme une variété d’acné sébacée fluente, d’où le nom de stearrhea nigri cans qu’ils lui ont donné. L’absence de granulations graisseuses dans la matière noire de la chromhidrose, l’état des conduits sébacés, qui ne sont pas entrouverts et élargis, comme cela arrive souvent dans les acnés sébacés , nous empêche d’adopter cette opinion, et nous serions très-disposé à localiser la chromhidrose dans l’appareil sudoripare, et à considérer, avec Leroy de Méricourtet Ch. Robin, cette maladie comme une sueur colorée, quoique cette opinion manque encore de démonstration anatomique. »