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CHAPITRE Y

DES SUEURS DANS QUELQUES MALADIES CHRONIQUES. — LES INTOXICATIONS. — LES AFFECTIONS DE LA PEAU.

§ 1. — Des sueurs dans quelques maladies chroniques.

La plupart des causes qui, dans les maladies aiguës, provoquent ou augmentent la sueur, existent aussi dans les maladies chroniques; mais elles y sont généralement moins actives et, dans ces maladies, la crise sudorale fait habituellement défaut. Nous ne trouverons plus ici ces sueurs actives, ces poussées sudorales de la fièvre, accompagnées de modifications si remarquables à la peau et vers les grandes fonctions. Les accès de la fièvre hectique sont, il est vrai, suivis de sueurs profuses; mais ce sont le plus souvent, comme disaient les anciens, des sueurs passives : la peau reste pâle et flasque. La douleur même semble moins facilement provoquer le réflexe sudoral dans les maladies chroniques.

Déjà nous avons incidemment étudié beaucoup de sueurs morbides qui peuvent paraître au cours des maladies chroniques; ici, nous nous arrêterons seulement aux sueurs observées dans les anémies, les diathèses, le diabète, l’albuminurie; nous terminerons par l’étude des sueurs des phthisiques.

Dans la plupart des anémies , les sécrétions sont ralenties; la bouche reste sèche et la sueur est moins facile ; du reste les troubles des sécrétions ont été peu étudiés dans ces états morbides (Potain. Dict. encyclop.). Parfois cependant les anémiques sont pris de sueurs abondantes au point de les obliger à changer de linge plusieurs fois dans la journée; ces sueurs apparaissent avec la fièvre des dernières périodes de certaines anémies graves, comme la leucoeythémie et les anémies pernicieuses.

La fièvre de la chlorose s'accompagne aussi de sueurs; et

l’on sait que ces formes fébriles de la chlorose peuvent être confondues avec une maladie beaucoup plus grave, la tuberculose pulmonaire au début; or, la considération de l’heure à laquelle paraît la sueur dans ces deux maladies, peut aider au diagnostic : les tuberculeux suent la nuit et le matin, les chlorotiques plutôt dans la journée.

Les arthritiques ont une tendance marquée à la transpiration; l’excitabilité de l’appareil sudoripare, souvent mis en jeu par des causes minimes, est un des caractères les plus précoces de l’arthritis; cependant l’hyperidrose est bien plus manifeste dans le rhumatisme que dans la goutte.

Les troubles de la sécrétion sudorale dans le rhumatisme ont été déjà en grande partie exposés. Nous avons vu, dans l’attaque de rhumatisme articulaire aigu, la diaphorèse prendre une grande intensité, la fièvre présenter le caractère sudoral et s’accompagner de ces modifications remarquables des grandes fonctions dont l’ensemble constitue le syndrome sudoral. Mais, les manifestations aiguës de la diathèse ne sont pas les seules causes qui exagèrent cette tendance à la diaphorèse ; les accès fébriles des formes subaiguës ou chroniques du rhumatisme articulaire, les douleurs du rhumatisme musculaire, provoquent aussi le flux sudoral, moins abondant, il est vrai, et moins prolongé. Les fièvres, les états morbides intercurrents, qui ne relèvent pas directement de la dialhèse, ont une action analogue ; ainsi, chez les rhumatisants blessés ou opérés, la fièvre traumatique est remarquable par l’abondance des sueurs qu’elle provoque (Gomm. de M. le professeur Verneuil). Enfin, 'en dehors de tout état pathologique et dans les conditions habituelles de la vie, les rhumatisants suent avec une déplorable facilité; chez eux, un exercice musculaire de peu de durée, une fatigue, une élévation légère de la température extérieure, produisent une transpiration quelquefois excessive. Beaucoup conservent cette tendance à la diaphorèse pendant toute leur vie; assez fréquemment elle cesse à l’approche de la vieillesse.

La goutte a moins de manifestations sudorales que le rhumatisme. Pendant l’accès aigu, la peau se couvre d’une légère

moiteur; au déclin, une transpiration modérée s’établi l el le malade peut enfin goûter un instant de sommeil. (Trousseau.) Outre cette sudation générale, la fin de l’accès s’annonce aussi par une sudation locale; lorsque la douleur a cédé, les parties afl'ectées sont le siège d’une transpiration qui s’établit sans qu’il soit besoin de la solliciter. (Trousseau.) Mais jamais on ne voit de sueurs profuses etd’une nature spéciale, comme celle des rhumatisants. (Garrod.) Du reste, Sydenham avait observé que la sudation copieuse n’est pas désirable pendant l’accès de goutte, et que surtout il ne faut point chercher à la provoquer quand elle n’existe pas, car on peut ainsi, dit-il, causer l’apoplexie (1).

La sueur du goutteux contient-elle des urates et de l'acide urique? Wolf, Starck affirment y avoir trouvé de l'acide urique; plus récemment, 0. Henry y aurait constaté de l’urate de soude ; ce sel serait même parfois en quantité telle qu’il se déposerait et formerait à la surface de la peau une poussière blanchâtre.

Garrod, Favre, Martini et Ubaldini (2) n’ont jamais rencontré ni acide urique ni urate de soude. Dans L’observation de Garrod, le sang contenait de l'acide urique en quantité, et Garrod eut soin d examiner la sueur à distance de la jointure frappée par la fluxion goutteuse.

D’autres altérations ont été constatées dans la sueur des goutteux; M. Gautier (3) la range parmi les sueurs morbides à réaction alcaline ;. dans certains cas, elle pourrait contenir assez de phosphates immédiatement après l'accès, pour que ces sels se déposent sur la peau sous forme d'une poussière veloutée. Dans les mêmes conditions, après l’attaque, Garrod y a trouvé de l’oxatate de chaux; d’après l’auteur anglais, l'acide oxalique dérive de l’acide urique; l'apparition de ce sel dans la sueur des goutteux s’explique ainsi très-simplement. R. -Sim a fait cette curieuse observation que chez un goutteux cet oxalate était à l’état cristallin dans la sueur de toutes

(1) Sydenham. Tractatus de podagra. Opor-omnia , t. I, p. 311.

(2) Voy. Charcot, Laçons sur les maladies des vieillards.

(3) Traité de Chimie biologique, t. 11, p. 433.

les régions, excepté dans celle de la poitrine ou il était à l’état amorphe.

Les vices de la nutrition ont une certaine inlluence sur la sécrétion sudorale, ainsi l’obésité. Parmi les obèses, les uns suent beaucoup et facilement, les autres peu et difficilement; les causes de ces différences ne sont pas très-bien connues. Quelques-uns ont des sueurs fétides, ce sont généralement des obèses en même temps oxaluriques. Les combustions sont alors notablement ralenties; la graisse n’est plus suffisamment brûlée et se dépose dans le tissu cellulaire sous-cutané; l’acide oxalique ne l’est pas non plus et passe dans les urines ; enfin il est probable que les acides gras volatiles, échappant aussi à la combution, s’éliminent par les glandes de la peau et donnent à la sueur de beaucoup de gens obèses une odeur infecte. La peau est la voie la plus habituelle de cette élimination, mais les acides peuvent s’éliminer aussi par le poumon; dans ce cas, l’haleine prend également une odeur fétide (Comm. orale de M. le professeur Bouchard.)

On peut, avec quelque avantage, au point de vue des troubles de la sécrétion sudorale, rapprocher le diabète de la maladie deBright. Dans ces deux maladies, en effet, des principes tendent à s’accumuler dans le sang, dont l'accumulation excessive peut devenir la cause de complications fatales, le sucre chez le diabétique, les produits de la désassimilation chez le brightique. Dans les formes les plus ordinaires de ces maladies, c’est par le rein que sont éliminés ces principes nuisibles; et le rein en est d’ailleurs la voie d’élimination la plus naturelle et la plus sûre; la polyurie est un symptôme du diabète et de la néphrite interstitielle ; la plupart de ces malades ont la peau remarquablement sèche.

En effet, dans la grande majorité des cas de diabète, la sécrétion sudorale est plus ou moins diminuée. Cependant les observations de diabète avec sueurs abondantes ne sont pas très-rares; M. Lécorché (1) en rappelle un certain nombre dues à Murray, Christie, Graves, Elliotson, Kulz, Koch, Nitzelnadel ; dans ces trois derniers faits, la sueur étail •'mitée à une moitié de la face et paraissait surtout au moment

des mouvements ou de l’ingestion de certains aliments. Cette sueur des diabétiques peut-elle contenir du sucre? D’après Lehman, Bernard, Muller, le sucre y ferait défaut; mais Beneke, Griesenger, Semmola, Bergeron et Lemattre, Vogel, Parkes ont trouvé du sucre dans la sueur. Pour expliquer les divergences, M. Lécorché présume que l’existence et la quantité du sucre sont variables, non-seulement dans les nombreux cas observés, mais aussi aux diverses périodes d’un même diabète. Le sucre de la sueur pourrait même se révéler quelquefois, comme le sucre de l’urine, par une sorte d’imprégnation du linge, chemise ou gilet de flanelle, habituellement en contact prolongé avec la peau du malade. Dans un cas dontM. le professeur Brouardel a recueilli l’histoire, cette imprégnation était telle, que le gilet de flanelle séché en était roide et comme empesé (Comm. orale.) Yogel aurait trouvé du sucre à la surface de la peau d’un diabétique. Peut-être l’élimination de ce principe par la peau a-t-elle une certaine part dans le développement des nombreuses éruptions cutanées du diabète (Lécorché.)

Chez un diabétique dont l’urine contient beaucoup de sucre et dont la peau est habituellement sèche, il est fâcheux de voir s’établir une abondante transpiration sous l'influence, soit d’une médication inopportune, soit d’un exercice musculaire exagéré. Comme l’a montré M. le professeur Bouchard, chez un diabétique, ce n’est pas sans danger que la polyurie vient à diminuer au profit de la sécrétion sud orale. (Cours inédit et comm, orale). En effet, pour l’élimination du sucre qui s'accumule dans le sang, la voie de la peau est loin d’être aussi sûre que celle du rein. M. Bouchard oppose la quantité de sucre éliminée parle rein à celle qu’élimine la sueur; un litred’urme peut contenir jusqu’à 140 grammes de sucre ; un litre de sueur, chez un diabétique qui sue abondamment, ne peut guère en contenir au maximum que 10 grammes. Mais il est clair que le litre d’eau qui passe par la peau est perdu pour le rein ; au lieu de 140 grammes, c’est 10 grammes de sucre seulement que le sang a pu rejeter à l’extérieur. La voie d’élimination sera

Traité du diabète, p. 248.

d’autant plus insuffisante que la glycosurie était plus abondante avant rétablissement de la sueur, et la conséquence de cette dépuration imparfaite du sang, c'est la glycémie s’exagérant de plus en plus et se manifestant bientôt par des accidents de la plus haute gravité.

En effet, parmi les malades qu’on voit rapidement emportés par le coma diabétique, beaucoup sont frappés après des exercices musculaires exagérés ou les fatigues d’un long voyage, conditions dans lesquelles les fonctions de la peau avaient pris une fâcheuse activité. Pour un diabétique dont la glycémie est intense, uriner beaucoup vaut donc bien mieux que suer beaucoup. Cette eau qui sort par les glandes de la peau est à peu près perdue pour la dépuration du sang, elle eût été beaucoup mieux employée en passant par le rein .

Ces considérations sont applicables à la maladie de Bright (Bouchard). La sudation excessive n’est pas moins dangereuse pour le brightique que pour le diabétique. Toute spoliation aqueuse par la peau ou par l’intestin, qui prive l’épithélium rénal de cette eau si nécessaire à sa fonction, expose le malade aux accidents de la rétention dans le sang des déchets de la nutrition, c’est-à-dire à l’urémie. Le même calcul, qui démontre l’infériorité des glandes sudoripares pour l’élimination du sucre, la démontre également quand il s’agit des principes de la désassimilation. Un litre de sang renferme environ 20 centigrammes d’urée, un litre d’urine 20 grammes et un litre de sueur 40 centigrammes seulement. (Bouchard.) Le litre d’eau qui s’en va par la sueur a donc laissé dans le sang une grande quantité d’urée, qui n’y fût pas resté si ce même litre d’eau eût pris la voie du rein et non celle de lapeau.

Du reste les exemples ne sont pas rares d’urémie brusquement développée à la suite d’administration intempestive de purgatifs ou de bains de vapeur. Une malade, dont Bartels raconte l’histoire, pour faire disparaître des œdèmes, est soumise à un traitement diaphorétique énergique ; les œdèmes disparaissent, mais aussitôt éclatent de violents accès épileptiformes. Dans le cas de résorption des œdèmes, il faut tenir compte aussi de cette considération : ce liquide des œdèmes qui rentre dans la masse du sang contient une notable quan-

tité de principes excrémentitiels ; ainsi, l’urée y figure pour 2 grammes par litre environ .

Ailleurs ces fâcheux résultats seront produits par la médication purgative, et, dans les deux cas. le mécanisme des accidents est identique; l’eau qui s’échappe par l’intestin, comme celle qui sort par la peau, est mal employée à la dépuration du sang.

Les observations de ce genre comportent de précieux enseignements pour la pratique. S’il est peut-être bon de chercher, dans une mesure très-modérée, à diminuer la sécheresse de la peau chez le diabétique et le brightique, il faut se garder de provoquer des sudations copieuses et conseiller au malade d’éviter les causes qui peuvent y conduire. Dans toutes ces maladies où la dépuration du sang est chancelante, le rein reste l’émonctoire le plus sûr ; la peau n’est pour cet organe qu’un auxiliaire impuissant ou même dangereux, et cette idée, pourtant assez répandue, des sudations vicariantes n’est pas, au moins dans le diabète et l’albuminurie, en rapport avec les données de la physiologie et de l’observation clinique.

Nous avons vu que l’urée augmente dans la sueur des albuminuriques; d’après M. le professeur Picard, elle peut atteindre 88 centigrammes pour 1,000 grammes de sueur (Robin. Humeurs , p. 739). Dans quelques cas d’urémie, elle se dépose et forme à la surface de la peau une poussière blanchâtre. Dans un cas de Taylor (Guy's hosp. Rep. 1874), la face du malade paraissait comme saupoudrée de farine; cet enduit adhérait fortement à la peau ; on y reconnut des cristaux d’urée. Chez un malade qui souffrait d'une affection des reins, Dewar et Gamgee (J. of. mat and phys. t. V, p. 142) ont conclu à l’existence de la cystine dans la sueur: les pièces d’argent au contact de la peau noircissaient; rappelons à ce propos que Bonnet a constaté dans la sueur la présence de l’hydrosulfitc d’ammoniaque.

§ 2 — Sueurs des phthisiques .

Il y a peu de maladies où la sueur préoccupe plus le malade et le médecin que dans la phthisie pulmonaire. Dans les formes aiguës, rapides, la sueur profuse est provoquée surtout, nous l’avons vu, par la dyspnée et l’asphyxie; dans les formes chroniques, outre le désordre de la fonction respiratoire, un grand nombre de causes interviennent dont il n’est pas facile d’interpréter l’action. Le phthisique sue depuis le jour où il est pris de cette petite toux sèche qui marque l’invasion du mal, jusqu’à celui, plus ou moins éloigné, où il va succomber dans le dernier degré du marasme. La sueur sera tantôt partielle, passagère, tantôt générale, profuse et colliquative.

Tout à fait au début, la sueur morbide fait rarement défaut; le malade qui tousse à peine se réveille le matin couvert de sueurs. Ce symptôme, quand il s’y ajoute l’amaigrissement et la perte des forces, peut même avoir une certaine valeur pour le diagnostic souvent difficile de la tuberculose commençante. A ces malades on ne manque guère de poser ces questions: suez-vous la nuit? maigrissez-vous? La fièvre ne peut expliquer cette sueur initiale, car souvent elle n’a point paru ou reste encore très-modérée. Il faut bien plutôt y voir l’expression de cet affaiblissement général, de cette cachexie, qui presque toujours, avant toute localisation bien manifeste, signale l’apparition de la tuberculose. C’était l’opinion de Louis et de Graves; Louis attribue cette tendance précoce à suer au génie de la maladie, et Graves à la débilité, faisant d’ailleurs remarquer qu’elle apparaît souvent avant la fièvre hectique. Ces transpirations de la première période sont le plus souvent modérées et partielles : elles se montrent de préférence à la région dorso-lombaire, à la poitrine et aux mains; les malades en sont incommodés, surtout vivement préoccupés ; mais le sommeil n’en est pas encore sérieusement troublé.

A la lin de la phthisie, et surtout quand la marche a été rapide, les sueurs sont profuses, colliquatives ; elles contribuent singulièrement à l’épuisement et troublent le sommeil.

Le malade se réveille au milieu de la nuit inondé de sueurs, et le sommeil ne reviendra pas : tandem vero circa mediam scüicet noctem immensis et colliquativis sudoribus termindtnr (Morton). Alors, la sueur est vraiment colliquative et due à la dénutrition rapide, autant qu'à la lièvre; le malade crache abondamment, il transpire, il a la diarrhée : la colliquation se fait, dit Morton, par toutes les portes fournies par la nature.

Toutes les phthisies n’ont pas une égale tendance à la sudation. Dans les formes lentes, scrofuleuses, la Sueur est moins fréquente et moins abondante. « La forme scrofuleuse de la phthisie se distingue de la forme essentielle (tuberculeuse) en ce que la fièvre est moins vive ; l’anasarque survient plutôt que r émaciation; en outre, les sueurs sont moins abondantes... Dans la cachexie scrofuleuse, la fièvre hectique, l'amaigrissement, les sueurs qui ne sont pas habituelles, sont des phénomènes d’un fâcheux augure (1). » En effet, parmi les phthisiques, les sueurs se montrent particulièrement abondantes et rebelles chez ceux qui maigrissent beaucoup, et dont la maladie marche rapidement.

La débilité, l’épuisement, sont donc ici les grandes causes de la sueur. Gomme les gens affaiblis, le phthisique a presque toujours une fâcheuse tendance à suer abondamment, et bien des causes viennent sans cesse solliciter cette excitabilité des glandes de la peau : la dyspnée, la toux, la fièvre, les troubles de la digestion, le sommeil, le réveil. J1 n'est pas sans utilité de connaître chez un malade les causes de la sueur, car s'il est vrai que l’atropine, l’agaric, le phosphate de chaux, la lotion froide, conviennent à là majorité des cas, il y a cependant quelques indications particulières qu'il faut chercher à remplir.

Le phthisique a souvent des sueurs fébriles. Le soir, la température s’élève, et, pendant la nuit, ou vers le matin, l’accès fébrile se termine pair un stade sudoral plus ou moins prolongé : c’est là une variété des sueurs nocturnes. Mais il s’en faut de beaucoup que toute fièvre, dans la tuberculose

(1) Bazin, de la Scrofule, p. 1(30 et 132,

chronique, soit une lièvre sudorale. Louis avait déjà fait cette observation : « Les phthisiques peuvent avoir de la lièvre sans sueurs et des sueurs sans accès de fièvre. » C'est la lièvre hectique vraie, qui prend le caractère sudoral; véritable fièvre de résorption, elle paraît à la période des cavernes, et l'on peut, avec assez de raison, l’attribuer à la résorption des produits de ramollissement. Comme beaucoup de (lèvres de résorption, cette fièvre est paroxystique et remarquable par l'intensité et la durée du stade sudoral. Mais, chez le tuberculeux, les inflammations de la plèvre et du poumon, les congestions, sont aussi causes de mouvements fébriles; ces fièvres sont plutôt continues et la transpiration n’y est pas habituelle. « Nous avons donné du sulfate de quinine et le malade ne sue plus, parce que, dit-il, il n’a plus de fièvre; or, le malheureux conserve sa fièvre continue, tuberculeuse ; nous n’avons fait que supprimer ce qui lui était le plus pénible, l’accès et les sueurs qui en dépendaient (1). »

Ainsi, lorsque la sueur vient à la suite du paroxysme de la lièvre hectique, il convient d’essayer le sulfate de quinine, lequel, faisant disparaître oii modérant l’accès fébrile, agit de la même façon sur le stade sudoral qui le termine. M. Peter conseille 25 à 50 centigrammes de quinine, rarement davantage.

L'estomac est le point de départ d’un certain nombre de sueurs réflexes. Or, l'estomac du phthisique est souvent malade ; les digestions sont pénibles, les vomissements fréquents ; ces troubles de la digestion peuvent causer la süeiir. Améliorer l’état des voies digestives est une indication générale du traitement de la tuberculose; mais, en dehors des troubles habituels, peuvent survenir des troubles accidentels, un embarras gastrique, cause d’exagération de la sueur morbide; le traitement est alors celui de l’état gastrique : vomitif ou purgatif léger, alimentation plus réservée. (Peter.)

Y a-t-il un certain rapport entre la sueur et la diarrhée du phthisique, et peut-on craindre de provoquer la diarrhée en supprimant la sueur? Graves admettait ce balancement entre

(1) Peter, Clinique médic., t. II, p. 511.

les deux sécrétions; la sueur est plus habituelle, mais, si elle vient à manquer, ou si le médecin la supprime, le llux se l'ait par l’intestin : la diarrhée est une sueur intestinale (Graves). Louis conteste l’exactitude de cette observation : o en vain nous avons multiplié les questions à dessein de savoir s’il n’v avait pas quelque correspondance entre ces deux phénomènes, s’ils ne sont pas supplémentaires l’un de l'autre ; nous n’avons jamais pu nous convaincre de ce balancement des fonctions enseigné par les auteurs. » Cependant c’est une opinion assez généralement acceptée. Kennedy, Th. Hayden conseillent de ne point supprimer complètement la sueur, de la modérer seulement de crainte de provoquer la diarrhée (1). M. Rousselot croit aussi à l’alternance (2). Si, dit-il, avec une notable élévation de la température, les sueurs font défaut, la dérivation se fait sur l’intestin, et l’on voit paraître la diarrhée.

Dans ces conditions, lorsque la diarrhée existe en même temps que la sueur, ou semble lui succéder facilement, il y aurait sans doute avantage à mettre en usage, suivant la pratique de M. le professeur Potain, le phosphate de chaux tribasique. Un élève de M. Potain, M. Dony (3), étudiant l’action antisudorifique de ce sel, conclut à peif près en ces termes : Le phosphate tricalcique doit être rangé parmi les meilleurs antisudorifiques; par ses propriétés anexosmotiques, il peut combattre la diarrhée ; il est enfin reconstituant. Le phosphate de chaux tribasique est préférable; quand il échoue, on peut employer les phosphates solubles, biphosphates, lacto-phospbates, chlorhydro-phosphates.

Le phthisique peut également suer parce qu'il tousse. Pendant la quinte de toux, si elle a quelque violence et quelque , durée, très-souvent la région dorso-lombaire, le cou, la poitrine sc couvrent de sueurs . Dr, combien fréquentes et prolongées sont les quintes de toux des phthisiques. C’est là trèsprobablement, comme la sueur de l’indigestion, une sueur réflexe; et, si l'on veut, on peut placer le point de départ du

(1) Th. Hayden, loc. cit.

(2) Reçue médicale >le l'Est, 1 879.

(3) Thèse Paris, 1875.

réflexe dans une excitation violente des terminaisons pulmonaires du pneumogastrique. À ces sueurs convient le traitement de la toux; Th. Ilayden conseille l’inhalation de quelques gouttes de chloroforme, ou l’administration, pendant l’accès,' d’une potion contenant environ 1 ccntigr. de morphine.

Le catarrhe ordinaire, en mettant obstacle à la perspiration pulmonaire, ainsi que la bronchite même chronique, favorise tout particulièrement l'abondance des sueurs; les personnes à poumons peu volumineux ou tuberculeux transpirent à la moindre occasion (Spring). Cette influence peut être contestée dans les formes communes de la phthisie; car il y a des tuberculoses pulmonaires sans tendance très-marquée à la transpiration, et d’ailleurs, d'autres localisations de la diathèse, les péritonites tuberculeuses, par exemple, sont précédées ou accompagnées fréquemment de sueurs abondantes (Fonssagrives). Mais, la dyspnée excessive, l’asphyxie est bien véritablement une cause de sudation; lorsque, au cours de la phthisie chronique, se développent des congestions étendues ou des poussées de tuberculose miliaire, le corps du malade se couvre de sueurs profuses. Le meilleur médicament de ces sueurs profuses de la tuberculose miliaire, d'après Th. Hayden, serait l’opium, que l’on donne à petites doses, en ayant soin de suspendre de temps en temps cette médication. Cependant, au moins chez l’homme sain, l’opium produit plutôt la transpiration qu’il ne la modère.

Toutes ces causes secondaires de la sueur sont toujours dominées chez le phthisique par l’affaiblissement profond du l’organisme. Ces sueurs de la débilité tuberculeuse apparaissent de préférence à certaines heures, et surtout la nuit pendant le sommeil; ce sont, suivant l'expression consacrée, des sueurs nocturnes. M. le professeur Peter fait observer que le mot n’est pas rigoureusement exact; la sueur paraît plutôt au moment du réveil que pendant le sommeil. Du reste, ce n’est pas seulement le sommeil de la nuit qui provoque ainsi la sueur, mais aussi le sommeil et même la somnolence île la journée. Il n’est pas facile d’expliquer cette sueur du réveil; on sait seulement que c’est un fait général, la sueur

est plus abondante pendant le sommeil, surtout chez les gens débilités. Quelquefois très-abondante dès le début, elle semble se modérer ensuite, comme par une sorte d'accoutumance de l’organisme (Peter); mais bien plus souvent, elle dure des semaines, des mois, elle augmente la faiblesse, fatigue le phthisique, au point qu’il redoute de se livrer au repos de la nuit; il faut la traiter.

Th. Hayden, dans ce mémoire que j’ai souvent cité et qui résume la pratique d’un certain nombre de médecins anglais, donne aux phthisiques, qui souffrent de sueurs nocturnes profuses, quelques conseils d’hygiène, qui ne sont peut-être pas sans quelque utilité : le malade doit éviter de boire fréquemment dans la seconde moitié de la journée, et aux tisanes habituelles, préférer quelques gorgées de liquide froid, ou même quelques petits fragments de glace pour calmer la soif; il doit aussi, pendant la nuit, choisir pour le contact de la peau les tissus de coton de préférence à tout autre tissu; enfin l’auteur recommande au malade de mettre chaque soir, au moment du coucher, une chemise de nuit aussi chaude qu’il peut la supporter. Ce dernier moyen paraîtra peut-être plus propre à favoriser la sueur qu’à la prévenir.

Il y a bien des médicaments de la sueur. Un certain nombre ont été étudiés déjà; ici, nous ne reviendrons que sur ceux plus particulièrement employés dans le traitement des sueurs de la phthisie, et auxquels l’expérience a reconnu quelque efficacité.

M. le professeur Peter a réhabilité l’agaric qu'employaient Andral et Trousseau, et que depuis on avait abandonné. Andral donnait 2 et 3 grammes de poudre d’agaric; mais il avait reconnu l’efficacité de doses moins élevées; en effet, 20 à 30 centigrammes suffisent souvent à modérer ou même supprimer la sueur. Les doses plus fortes, 2 à 3 grammes, peuvent causer la diarrhée. Gomme la plupart des autres médicaments de la sueur, l’agaric doit être donné quelques heures avant le retour présumé de la sueur; Trousseau le faisait prendre deux heures avant le moment du coucher. L’agaric ne mérite probablement pas le discrédit dans lequel il est tombé; M. Peter le place en première ligne et donne

dans ses leçons de clinique médicale, un certain nombre d'observations dans lesquelles les résultats obtenus furent très-favorables à cette médication.

M. Fonssagrives (1) conseille les astringents, monésia, cachou, kino, et à tous préfère la ratania, qu’il donne en tisane : 20 grammes de ratania pour 1,000 grammes d’eau, édulcorée avec du sirop de coings. Ce moyen a l’inconvénient d'obliger le malade a boire beaucoup.

bien d’autres médicaments sont encore employés : le tannate de quinine; le tannin à la dose de 1 à 2 grammes chaque soir, l’oxyde de zinc et la poudre de Dower associés ou non, la strychnine à faible doses (Kennedy). Ce médecin fait remarquer que les sueurs du début, sueurs de la débilité tuberculeuse, cèdent au traitement tonique de la phthisie, en particulier à l’usage soutenu de l’huile de foie de morue.

M. Delioux avait déjà reconnu cette propriété de l’huile de foie de morue à hautes doses (Union médicale 1853). Mais son mémoire estsurtout consacré à montrer la supériorité du tannin et du tannate de quinine sur la plupart des antisudorifiques. Le tannate de quinine a l’avantage d’être insipide, ce qui rend son administration facile ; M. Delioux le donne en poudre, de 50 centigrammes à 1 gramme, en quatre ou cinq fois dans l’après-midi, de façon à ce que la dernière dose soit prise trois ou quatre heures avant le sommeil. Ce médicament réussit mieux que le sulfate de quinine ; cependant fauteur reconnaît l’efficacité de la quinine contre les sueurs qui viennent à la suite d’un paroxysme fébrile.

La poudre de Dower serait, paraît-il, très-utile contre les sueurs du réveil ; Th. Hayden la donne aux doses habituelles, que le malade prend en plusieurs fois le soir et pendant la nuit; la poudre de Dower serait même supérieure à l’extrait et à la teinture de belladone.

Quoi qu'il en soit, les véritables médicaments de la sueur du phthisique sont l’atropine et la lotion froide. Déjà nous avons étudié les indications et le mode d'administration du

(1) Thérapeutique rie la phthisie pulmonaire.

sulfate d’atropine (1); toutes ces considérations sont trèsapplicables à l’emploi de l’atropine chez les phthisiques. Je rappelle que, suivant le conseil de M. Vulpian, les pilules sont préférables aux injections sous-cutanées, qu’il faut commencer par de faibles doses, une pilule de un demi miligramme, et donner le médicament deux à quatre heures avant le retour delà sueur qu’il s’agit de traiter. L’atropine ne réussit pas moins bien chez les phthisiques que dans le traitement de la plupart des autres sueurs morbides; l’accord est assez unanime parmi tous les médecins qui l’ont employée. Les thèses déjà citées de deux élèves de M. Vulpian, MM. Dautricourt (1873) et Royet (1877) contiennent de nombreux exemples de succès; des observations non moins concluantes sont publiées en Amérique (Wilson), en Allemagne (Fraentzel Ættinger) ; en Angleterre (S. Ringer, Williamson, etc.).

Le mémoire de Willamson (2) résume l’histoire de seize phthisiques traités par l’atropine; dans tous ces cas, les sueurs remontaient à plusieurs semaines et n’avaient été modérées par aucun des moyens ordinaires. L’auteur employait de faibles doses, de 7 dixièmes à 12 dixièmes de milligramme, dose qu’il ne pouvait dépasser sans produire quelques phénomènes d’intoxication. Chez tous ces malades les premières doses ont diminué ou supprimé la sueur morbide, mais avec un succès variable ; 4 fois, la suppression a été définitive, l’atropine suspendue, les sueurs n’ont pas reparu ; 4 fois, la sueur reparaissait dès qu’on cessait le médicament; 7 fois, l’amélioration ne s’est pas longtemps soutenue, il fallut augmenter les doses et bientôt cesser, à cause de quelques accidents d’intoxication ; dans le dernier cas, telle était la sensibilité du malade à l’égard de l’atropine, qu’il fallut renoncer à prescrire même un quatre-vingtième de grain de ce médicament. Cette série de malades donne probablement une idée juste de la valeur de l’atropine, et des résultats que l'on peut espérer dans la pratique; le dernier fait surtout prouve bien

(1) Voy. chapitre IV § 8.

(2) The Lavent juillet 1874.

que certains malades sont très sensibles a l atropine et qu il est prudent de commencer toujours par de très-faibles doses.

Il peut paraître dangereux de lotionner à l’eau froide le corps d’un phthisique qui sue abondamment, qui tousse et qui peut-être a de la lièvre. Cependant l’observation démontre combien l’eau froide est utile contre les sueurs des phthisiques. M. Peter conseille d’avoir recours aux lotions froides et vinaigrées : il rappelle que Fleury depuis longtemps employait l’enveloppement dans le drap mouillé, suivi de frictions, avant de remettre le malade au lit; et il donne, d’ailleurs, plusieurs observations où ce traitement de la sueur eut un plein succès. « J’ai été guidé par cette idée que les tuberculeux ont surtout besoin d’être tonifiés, et que l’hydrothérapie est le tonique général par excellence. » (1)

Les médecins anglais conseillent aussi l’eau froide; Bennett et Th. Hayden y ont fréquemment recours. Du reste, la pratique est très-simple : pendant quatre à cinq minutes, on passe sur tout le corps une éponge trempée dans de l’eau froide et vinaigrée ; le malade, convenablement essuyé, est ensuite porté dans son lit. Si la lotion générale n’est pas facilement acceptée, on peut, suivant le conseil de Th. Hayden, se borner à passer l’éponge sur les régions où la sueur est habituellement plus abondante.

Tous ces moyens conviennent et réussissent souvent dans le traitement des sueurs de la débilité tuberculeuse, lesquelles surviennent la nuit ou mieux au réveil ; les sueurs fébriles cèdent quelquefois au sulfate de quinine; beaucoup de causes secondaires de la sueur chez les phthisiques comportent aussi, nous l'avons vu, quelques indications spéciales; quant aux sueurs ultimes, vraiment colliquatives, elles résistent le plus souvent à toute médication.

§ 3 — Sueurs dans les intoxications.

Beaucoup de substances, ayant pénétré dans le sang, peuvent s’éliminer par les glandes sudoripares, quelques-

(1) Peler, Clinique méd. t. II, p. 157,

unes après s’être dédoublées, comme certains sels, dont un élément seulement est entraîné par la sueur.

MM. Bergeron et Lcmatre (1) ont étudié l’élimination d'un certain nombre de médicaments par la peau; voici les conclusions de leur travail. Les arsénites et les arséniales do pqtasse s’éliminent en nature, à l’état d’arsénites et d’arséniatcs. L’arséniate de fer se dédouble, le fer s’élimine par le rein, et l’arsenic est décelé dans la sueur à l’état d’arséniate alcalin. Le protoiodure de mercure se dédouble aussi: l’iode passe dans la salive et dans l’urine à l’état d’iodure alcalin, tandis que le mercure est retrouvé dans la sueur à l’état de bicblorure de mercure. L’iodure de potassium n’a pas été constaté dans la sueur. Le bicblorure de mercure s’y retrouve à l’état de bichlorure de mercure.

Dans certains cas d’empoisonnement arsenical, on peut, au milieu des autres symptômes de l’empoisonnement, observer des sueurs très-abondantes. Voici une observation de ce genre que je dois à l’obligeance de M. le professeur Perroud de Lyon :

Obs. vii. — Claude P., 40 ans, entré à l’Hôtel-Dieu de Lyon le 4 juin 1870. — Cet homme depuis plusieurs mois travaille comme journalier dans une fabrique d'acide arsénieux. Il y a trois semaines, la maladie débuta par un léger œdème des membres inférieurs, de la décoloration dps téguments et une grande lassitude; l'appétit disparut: bientôt se manifesta sur le corps une éruption scarlatiniforme d'un rouge pâle, très-diffuse, qui fit place quelques jours après, à une éruption miliaire légèrement prurigineuse. Ce n’est que deux ou trois jours après cette miliaire, trois semaines après Je début de la maladie, que parurent les sueurs qui devaient constituer un des accidents principaux de la maladie.

Au moment de son admission, le malade présente des sueurs considérables, occupant toute la surface du corps, et mouillant non-seulement la chemise, mais encore les draps et les matelas. Ces sueurs sont constantes, quoique cependant plus abondantes à certains moments qu'à d’autres, mais sans aucune régularité dans leur rémittence. ELles sont inodores et très-peu acides. Elles se produisent sans frisson ; le malade accuse seulement parfois une sensation de picotement ou de léger frissonnement.

(1) Archi. génér. de médec. 1864.

Faiblesse très-grande des membres inférieurs; sensation de chaleur brûlante à la paume des mains et à la plante des pieds; souvent contractions flbrillaires des muscles des membres; tremblements des bras et des jambes ; pouls rapide, mais' sans chaleur à la peau ; urines rares, fortement oolorées, mais non albumineuses ; anorexie, constipation légère; rien du côté de la tête, quo quelques légers vertiges.

Ces symptômes persistent pendant un mois, sans grande amélioration. Le traitement employé consista dans l’usage successif, outre quelques légers purgatifs, de la belladone, la quinine, l’aconit, l’iodure et le bromure de potassium.

Les sueurs cessèrent dans le commencement de juillet; mais le malade conserva plusieurs mois encore du tremblement des membres, des douleurs vagues dans les articulations, surtout dans les mains et les pieds et une grande faiblesse, véritable parésie des membres inférieurs. Il sortit de l’hôpital le 5 septembre 1870. Il eut plusieurs furoncles pendant sa convalescence.

J’ajouterai que la suette miliaire est inconnue à Lyon; aucun cas du reste n’existant dans notre région au moment où notre malade fut observé. J’ajouterai encore que les accidents qu’il a présentés, du côté de la motilité et de la sensibilité, ont la plus grande analogie avec ceux dont souffrent les malades intoxiqués à Pierre-Bénite dans les fabriques de fuschine; ces considérations, jointes à celle-ci que notre malade était employé dans une fabrique d’acide arsénieux, nous portent à penser qu’il s’agit ici d’accidents de l’intoxication chronique par l’arsenic.

Le phosphore peut aussi s’éliminer par la peau et donner lieu, dans certains cas, à des sueurs phosphorescentes. La sueur, l’haleine et l’urine acquièrent souvent une odeur alliacée et luisent dans l’obscurité; ce qui prouve d’une manière frappante la pénétration du poison dans le sang, car on observe la même chose chez les animaux dans le sang desquels on a injecté de l’huile phosphorée (Rabuteau).

On n’est pas fixé sur l’élimination du plomb par la sueur.

« Quant à la peau, il est difficile de savoir si elle participe ou non à l’élimination du plomb, soit par la sueur, soit par les phanères, comme on l’a prétendu pour d’autres poisons métalliques. La vérité est que, si l’excrétion par la sueur s’effectue, elle doit être minime, puisque les saturnins suent difficilement. D’un autre côté, chez les ouvriers qui sont en contact journalier avec le plomb, la peau est mécaniquement chargée de

particules plomhiques.. . elle en est imprégnée de dehors en dedans. C’est pourquoi un ou deux bains savonneux n’empèchent pas un bain sulfureux, donné en troisième lieu, de noircir la peau et les ongles, c’est peut-être aussi pour cela que la sueur contient du plomb en quantité décroissante, quand on fait suer trois ou quatre fois de suite un saturnin, à l’aide du jaborandi. (1) »

L’acide hippurique se retrouverait dans la sueur après l’ingestion des baumes, de l’acide benzoïque, sans doute aussi de certains fruits (prunes, baies d’airelle, fruits de ronce) et même pendant la diète lactée. Les odeurs de l’alcool,

du soufre, de l’ail, de l’asa-fœtida se reconnaissent dans les sueurs.

Landérer a trouvé du sulfate de quinine dans la sueur d’un malade qui prenait de fortes doses de ce médicament. L’iode pourrait suivre la même voie (2).

D’après Spring, les sels ammoniacaux ingérés pourraient aussi s’éliminer en partie par la sueur. Le même auteur signale beaucoup d’autres substances dont l’élimination par les glandes sudoripares provoquerait la sueur : les antimoniaux, l’ipéca, la serpentaire, l’angélique, la salsepareille, le guajac, le camphre, les éthers, plusieurs huiles essentielles, des baumes, des résines, l’opium. Il attribue à une action directe sur les glandes les propriétés diaphorétiques de ces médicaments. (3) Les récentes découvertes sur l’innervation des glandes sudoripares rendent cette opinion peut-être contestable.

Le sudorifique par excellence, le jaborandi, ne parait pas s’éliminer par la sueur. M. Hardy n’a point retrouvé la pilocarpine dans la sueur provoquée par cet alcaloïde. (Yulpian, Cours inédit) On sait que la sueur ainsi provoquée est alcaline : d’après M. Tourton, cette réaction apparaîtrait dès le début de la sudation. M. Robin a constaté, dans cette sueur du jaborandi, une augmentation des chlorures et de l’urée (au lieu de 0 gr. 480 par litre, 2, gr. 69 d’urée); elle est légèrement opa-

(1) Renaut. Th. d’agrég. De l'Intoxication saturnine chronique, p.97.

(2) Voyez Gautier. Chimie biologique . t. II. p. 434-437.

(3) Spring. Traité de séméiologie, t. II. p. 171.

lescente, ce qui est dû aux squames épidermiques et à la présence des matériaux de la sécrétion sébacée, car le jaborandi agit aussi sur les glandes sébacées (Vulpian).

Le musc, la valériane, passent aussi dans la sueur. La peau des malades qui ont pris du musc conserve longtemps l’odeur de ce médicament.

Certains principes de l’opium, s’éliminent par la peau. Dans l’intoxication par l’opium la peau est souvent le siège de vives démangeaisons; elle peut présenter une éruption papuleuse et vésiculeuse, due sans doute à l’élimination partielle de l’opium par la surface cutanée (Rabuteau).

11 est, en effet, probable que beaucoup d’éruptions de ce genre, qui surviennent dans les intoxications, sont dues à la présence de principes toxiques dans les sécrétions de la peau.

§ 4. — Des troubles de la sécrétion sudorale dans les affections de la peau.

11 y a quelques années, T. Fox (1) a appelé l’attention sur une affection de la peau particulière, à laquelle il a donné le nom de dysidrosis. C’est une sorte d’éruption, causée par la rétention de la sueur dans les canaux excréteurs, rétention qui bientôt amène la macération des tissus voisins; cette lésion serait, pour la glande sudoripare, ce qu’est l’acné pour la glande sébacée.

Cette affection a été signalée également par Hutchinson et Robinson, qui l’ont décrite sous les noms de cheiro-pompholix et de pompholix.

Dans le fait publié par T. Fox, l’éruption consistait en vésicules miliaires reposant sur une base rouge et disséminées par groupes sur les mains et les avant-bras. En certains points, les vésicules confluentes formaient de véritables bulles. Le liquide, contenu dans ces vésicules et ces bulles, était alca- , lin. Il n’y -avait de croûtes nulle part, ce qui ne permet pas de confondre, d’après l’auteur, le dysidrosis avec l’eczéma.

(1) Brit. média. Journ. 27 sept, 1873.

Des douleurs assez vives se faisaient sentir au niveau de l’éruption.

D’après T. Fox, cette affection se rencontrerait surtout chez ceux qui transpirent abondamment et qui sont déprimés et épuisés; elle coïnciderait aussi avec des troubles nerveux.

Broamhead (l) a publié un nouvel exemple de cette affection ; il ne diffère de l’observation de T. Fox que par quelques points : les pieds étaient seuls affectés, mais la région plantaire n’était pas atteinte; les vésicules distinctes ne formaient pas de bulles par leur confluence; l’auteur conclut que le dysidrosis était, dans ce cas, probablement moins ancien que dans celui de T. Fox.

Dans un travail récent (2), Fox et Crocker ont fait connaître l’anatomie pathologique du dysidrosis, étudiée sur de petits lambeaux cutanés excisés. Dans les régions où l’affection paraît au début, outre la rougeur et la tuméfaction de la peau, on constate des dilatations des tubes sudoripares, et, autour de ces tubes, de petites vésicules ressemblant à des grains de sagou. A une période plus avancée, la lésion reste encore limitée aux glandes sudoripares, et ne s’accompagne pas, comme dans l’eczéma, d’exsudation ni de dilatation des vaisseaux des papilles. L’inflammation et la congestion sont au contraire manifestes autour des glandes. Les conduits glandulaires sont dilatés, remplis de cellules épithéliales: les vésicules constatées déjà à la première période, occupent la partie supérieure des canaux excréteurs, au niveau de la couche de Malpighi; ces vésicules résultent de la dilatation des canaux, et contiennent toujours un liquide alcalin (Taylor).

Kaposi n’admet pas qu’il s’agisse là d’une espèce distincte; pour lui, ce 11e serait qu’un eczéma aigu. MM. Besnier et Doyon (3) acceptent au contraire le cheiropompliolix d’Hutchinson, le dysidrosis de T. Fox; M. Besnier fait observer qu’à l’hôpital Saint-Louis, toutes les variétés d'eczéma sont

(1) Brit. mèdec. Jourti. 1874.

(2) Medic. Times and Gaz. Juiu 1878.

(3) Kaposi. Note des traductcuH, p. 191.

fréquentes, tandis que le dysidrosis y est très-rare (Comm. orale).

Dans les affections cutanées la sécrétion de la sueur subit des altérations variables; elle est quelquefois augmentée, plus souvent diminuée. Nous ne saurions mieux faire que de résumer ici le remarquable travail dé M. Aubert, chirurgien de l’Antiquaille (1).

Le principe du procédé d’exploration mis en usage par M. Aubert est le suivant : si l’on applique avec une certaine pression et dans des conditions favorables, une feuille de papier blanc sur la surface cutanée, et qu’on soumette ensuite cette feuille à l’action de divers réactifs, on obtient des empreintes. De ces empreintes, les unes indiquent les divers accidents de la surface cutanée, les autres l’état de là sécrétion sébacée, d’autres enfin l’état de la sécrétion sudorâie. Ce sont ces dernières que nous devons étudier.

La sudation est provoquée par un moyen quelconque, le jaborandi par exemple; la feuille étant appliquée sur la peau, la goutte de sueur, sortie par l’orifice de chaque glande, vient marquer son empreinte sur cette feuille. Il faut ensuite révéler l’empreinte ; M. Aubert emploie divers moyens : l’exposition de la feuille à des vapeurs iodées, le badigeonnage avec une solution de protonitrate de mercure, ou encore le badigeonnage avec une solution de nitrate d’argent, suivi de l’exposition à la lumière. Des réactions chimiques entre ces subtances et les sels de la sueur colorent les empreintes. C’est au nitrate d’argent que M. Aubert donne la préférence. Lorsque l’épreuve est réussie, la feuille est couverte d’un pointillé noirviolet qui reproduit exactement le nombre et la disposition des glandes sudoripares de la région.

Appliquant ce procédé à l’étude des modifications de la sécrétion sudorale dans les maladies de la peau, M. Aubert propose de les grouper, à ce point de vue, en trois catégories : celles qui ne s’accompagnent d’aucune irritation cuta-

(1) P. Aubert. Modifications subies par la sécrétion de la sueur dans lés maladies de la peau. Annales de dermatologie , 1878.

née, et celles où cette irritation existe à un degré variable, depuis la simple tiypérémie, jusqu’aux exsudations et productions diverses.

1. Parmi les affections non irritatives, les modifications ont fait défaut, et la sécrétion sudorale des régions malades a été trouvée semblable à celle des régions saines, dans : le nœvus pigmentaire, le vitiligo, la pelade, les épliélides, le tatouage ancien. L'hypersécrétion a été constatée dans le nœvus pileux saillant, et M. Aubert l’attribue à L’hypertrophie et à P hypérémie probables des éléments glandulaires ; dans le nœvus en tache vineuse, où elle était moins abondante que dans le cas précédent. Quant à l’ichthyose, la sécrétion sudorale y présente trois états différents; diminution notable du nombre des glandes capables de sécréter, irrégularité de la disposition de ces glandes, hypersécrétion probablement supplémentaire de quelques régions moins profondément atteintes . Les glandes saines se montrent d’autant plus rares, les empreintes sont d’autant plus espacées, que l’examen porte sur une région plus malade.

2. Parmi les affections hyperémiques les modifications ont été nulles dans l’urticaire, la roséole syphilitique, la roséole copahiquc, l’érythème arsénical, au moins au début. Les zones hypérëmiques qui entourent les lésions osseuses, les abcès profonds, les fistules, présentent une hypersécrétion notable; de plus, dans ces zones hyperémiques, la sécrétion parait peu modifiée par les variations extérieures de la température.

3. Le troisième groupe comprend les affections cutanées s’accompagnant à des degrés divers d’exsudation ou d'hemorrliagie. Dans le prurigo lichénoïde généralisé, le nombre des glandes capables de sécréter n’élait pas tout à fait normal, mais il atteignait et même dépassait dans les points les plus malades, les deux tiers du nombre normal. La sécrétion, dans le seul cas observé, était tarie au niveau des taches de purpura, et conservée dans les petit espaces sains intermédiaires. Elle est également tarie et d'une façon constante à toutes les périodes du psoriasis; mais, après la guérison, elle se rétablit, au point qu’on ne peut distinguer les empreintes prises dans les régions malades de celles prises dans les régions saines. L’arrêt de la sécrétion est complet dans l’érvsipèle; ce n’est

qu’aprèsdeux semaines que quelques glandes isolées commencent à sécréter de nouveau. L’herpès simple, l'herpès zoster, arrêtent momentanément la sécrétion. Le pemphigus et l’eczéma la suppriment; cà mesure que l’eczéma guérit, on voit un nombre de glandes de plus en plus considérable recouvrer leurs fonctions. La sécrétion momentanément tarie reparaît avec une rapidité variable dans l’impetigo, l’ecthyma, les pustules de la gale, l’herpès circiné. Elle 'est définitivement abolie dans les lésions profondes du favus, le lupus, les syphilideset scrofulides tuberculeuses, les cicatrices dans ieurs parties centrales, quelle qu'en soit l’origine.

Un peut, avec M. Aubert, résumer ainsi l’ensemble des faits observés : la série des anomalies pigmentaires ne produisent aucune modification de la sécrétion sudorale; l’hypérémie superficielle et profonde, mais sans inflammation de la peau, produit l’hypersécrétion; l’hypérémie superficielle laisse la sécrétion normale ; les affections irritatives et inflammatoires les plus diverses entraînent toutes la suppression, au moins passagère, de la sécrétion sudorale.

Ce nouveau procédé d’exploration peut-être appliqué dans beaucoup d’autres conditions normales ou pathologiques ; il peut servir à étudier la distribution des glandes sudoripares dans les diverses régions du tégument, à rechercher les troubles des sécrétions de la peau dans un grand nombre d’états morbides.

Pour ce qui est des affections cutanées, le procédé a d é j à donné de très-beaux résultats. M. Aubert a bien voulu me communiquer un certain nombre des empreintes qu’il a recueillies; la comparaison de ces ligures, qui sont d’une grande netteté, est tout à fait démonstrative.

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