‹ Des systemes de cultureChapitre 1 sur 12 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

C'est sur Tinvitation et sous les auspices de l'Académie des Sciences morales el politiques que nous avons entrepris les recherches contenues dans cet écrit. Dans Forigine, elles ne devaient recevoir d'autre publicité que celle qui s*attache aux mémoires admis dans les collections académiques ; depuis , il nous a paru qu'il ne serait peut-être pas sans utilité de leur en assurer une plus étendue. Le sujet sur lequel elles portent est l'un de ceux qui ont suscité les plus ardentes controverses. Vainement a-t-il» durant plus d'un demi-siècle, occupé l'attention des agronomes et des économistes , la discussion n'a pas fait un pas décisif, et aujourd'hui encore subsistent la plupart des doutes qui l'ont entravée dans sa marche. Or, c'est là un fait fâcheux à plus d'un égard. Quelles que soient les questions soumises à l'examen, il importe qu'elles ne demeurent pas trop longtemps sans solution . Tant qu'elles ne sont pas résolues, les sciences auxquelles il appartient de les décider semblent frappées d'impuissance, et il est impossible que leur autorité n'en soit amoindrie et compromise.

• Ici l'inconvénient a eu et devait avoir une gravité toute particulière. Les idées qui prévalent en matière d'organisation rurale ne sont pas de celles qui puissent rester confinées dans les bornes de la spéculation. Vraies ou fausses, bien ou mal fondées, elles pénètrent naturellement dans la pratique, et il est rare que les gouvernements eux-mêmes ne finissent par en tenir quelque compte dans leurs « actes. Ainsi, nous avons vu, il y a vingt ans à peine, se traduire en propositions législatives les plaintes dont les progrès de la petite culture étaient

alors 1 objet. On affirmait que le morcellement des anciennes exploitations ne pouvait manquer de stériliser les campagnes; le pouvoir fut sommé d'intervenir, et peu s'en fallut que notre législation civile ne fàt profondément atteinte dans l'un de ses principes les plus essentiels. Certes» de tels débats ne sont plus à appréhender parmi nous ; mais ils subsistent dans d'autres contrées de l'Europe , et l'empire des opinions qui les entretiennent y est fort considérable. Là récemment encore, ont été rendues des lois destinées à fixer aux champs cultivés des contenances qu'on suppose indispensables à la fécondité du travail; là les privilèges, réservant au petit nombre les avantages exclusifs de la propriété territoriale, continuent à trouver un de leurs principaux points d'appui dans la croyance qu'ils servent à imposer à l'agriculture les formes les plus favorables à son perfectionnement , et il s'ensuit que la solution donnée à une question , en apparence purement technique, n'est pas sans influence sur les phases de la lutte engagée entre les deux grands principes d'ordre civil et politique, qui, de nos jours, se disputent la domination dans la plupart des états où la civilisation a réalisé ses plus vastes conquêtes.

Cette considération ajoute beaucoup à l'intérêt qui s'attache à l'examen des résultats des divers systèmes de travail agricole. Quelle influence exerce la répartition et la grandeur des fermes sur la richesse des récoltes? Y a-t'il des contenances territoriales qui rendent les exploitations plus fécondes en leur assurant une supériorité réelle et constante? Existe-t-il entre les formes de la culture et celles de la propriété des rapports qui en déterminent l'assimilation? A quelles causes tient la diversité des modes de l'organisation rurale? Tels sont les points sur lesquels ont porté nos recherches, et qu'il importe de décider. Certes, nous sommes loin d'imaginer que notre travail soit destiné à mettre fin aux incertitudes et puisse

réunir tous les suffrages ; mais des faits que nous avons recueillis et comparés, des explications à l'aide desquelles nous avons cherché à en déterminer la véritable signification, sortent quelques lumières nouvelles» qui, nous l'espérons, contribueront à jeter sur les diverses faces de la question un jour qui leur a manqué jusqu'ici.

Au reste , nous devons le faire remarquer : si la controverse n'a produit encore que des résultats contestés, c'est que des causes faciles à signaler en ont constamment arrêté Ou troublé le cour». L'une de ces causes , c*est la portée politique que devait avoir l'issue des investigations. Quelles que fussent les opinions destinées à l'emporter, ces opinions étaient appelées à réagir tôt ou tard sur le sort des institutions auxquelles les hautes classes ont dû le maintien de leurs prérogatives, et c'en fut assez pour amener les hommes de parti à s'emparer du débat. Leur intervention y jeta d'étranges confusions. Ce qu'ils cherchaient ce n'était pas des lumières qui les éclairassent, c'était des armes applicables au soutien d'une cause donnée. Pas de vérité quils admissent quand elle pouvait nuire aux intérêts dont ils avaient embrassé la défense ; pas d'erreur qui leur parût trop grossière quand elle pouvait leur être de quelque utilité, et de là des exagérations qui ne laissèrent pas de faire impression sur les esprits les plus calmes.

L'autre cause, non moins puissante, c'est le manque des données dont la science avait besoin pour arriver à la vérité. Si maintenant encore, la statistique laisse beaucoup à désirer, à plus forte raison en était-il ainsi autrefois. A peine, au commencement de ce siècle, avaitelle recueilli un petit nombre de chiffres dignes d'attention ; rien de ce qui se rattache à l'agriculture n'avait été nettement constaté, et il était impossible que les conclusions ne se ressentissent pas de l'insuffisance des bases sur lesquelles on s'empressait de les asseoir.

Si lé premier de ces obstacles n'a pas disparu, le second du moins est aplani. La statistique est enfin sortie de Tenfance. Les gouvernements en ont secondé l'essor, et grAce à leur concours éclairé, grâce aux nombreuses publications faites sous leurs auspices, il est quelques pays où les faits de Tordre rural ont été classés et décrits avec assez de précision. Ce n'est pas toutefois qu'il faille attribuer aux chiffres qui les expriment une valeur absolue. Loin de là : ces chiffres doivent être soumis à une analyse prudente ; il faut en scruter les éléments, découvrir ce qu'ils empruntent aux circonstances au milieu desquelles ils se produisent, et ne rien négliger pour les ramener à leur sens réel ; mais enfin ce travail est devenu possible, et les notions, les renseignements qu'il fournit permettent aujourd'hui d'arriver à des résultats qui jusqu'à présent n'ont été obtenus que sous peine d'erreur ou d'inexactitude.

On le voit, c'est avec des avantages dus aux progrès des lumières économiques que nous avons abordé la question des grandes et des petites cultures. Les matériaux dont l'absence a rendu les anciennes recherches à peu près infructueuses, nous les avions à notre disposition, et si nous avons échoué à l'œuvre, le tort assurément nous en appartiendra tout entier.

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