CHAPITRE PREMIER
Historique de la question.
C'est vers le milieu du siècle dernier que naquirent les controverses dont les formes et les dimensions des cultures sont demeurées Tobjet. Déjà, dans les états les plus avancés de l'Europe , on commençait à débattre la plupart des questions d'économie sociale. En France, en Italie, en Angleterre , de nombreux écrivains s'appliquaient à rechercher la vérité en matière d'impôts, de monnaies, de commerce, de police industrielle : il était d'autant plus naturel que Tiigriculture, dont l'importance avait longtemps auparavant été signalée par Palissy, Olivier de Serres et Sully, ne fût pas laissée dans l'oubli, que les circonstances du moment tendaient à attirer sur elle
une attention toute particulière. Alors s'accomplis- ^it dans uûê partie dés campAgiie» Un chaDgement notable. A des colons et métayers, récemment échappés à la glèbe, succédaient des fermiers qui prenant les terres à bail, les exploitaient à leurs risques et périls, et, le prit du loyer acquitté, disposaient à leur gré des récoltes. C'était là une innovation des plus avantageuses. A mesure qu'elle s'étendait , lagriculture, exercée par des mains plus libres et plus actives^ croissait en fécondité, et bientôt il se trouva des économistes qui, frappés des progrès de sa puissance productive, la considérèrent non-seulement comme la principale, mais comme Tunique source de la richesse.
Telle fut l'opinion que ne tarda pas à propager l'école célèbre qui se forma en France sous les auspices du docteur Quesnay, et à laquelle appartinrent tant d'esprits hardis et distingués. Suivant cette école, la terre seule avait le pouvoir de rémunérer le travail. Grâce à sa fécondité propre, grâce à l'action toute gratuite des agents naturels qui lui prêtent leur concours, seule, elle reproduisait plus de valeurs que n'en consommait la population dont les labeurs en obtenaient des récoltes. Ni les manufactures ni le commerce ne possédaient un si beau privilège ; leur œuvre ne consistait qu'à modifier , façonner et transporter les matières extraites du sol; la puissance créatrice leur manquait; et de là cette conclusion que la richesse des
sociétés ne pouvait croître que dans la mesure même où croissait l'excédant ou revenu net^ fourni par l'agriculture.
Quelque erronées qu'elles pussent être> de telles maximes n'en avaient pas moins l'avantage de jeter beaucoup d'intérêt sur tout ce qui se rattachait à l^é* conomie rurale. Aussi l'école physiocratique en fit* elle une étude attentive , et bientôt ses recherches s'étendirent jusqu'aux effets produits par la diversité des modes d'exploitation. Dès 1755, la question fut abordée dans un ouvrage assez justement dédaigné de nos joursi mais qui, lors de sa publication, fit une sensation profonde. C'était ÏAmi des hommes du marquis de Mirabeau. Cinq éditions imprimées en moins de six ans témoignent de l'engouement excité par cette publication; et c'est en efiet au mouvement qu'elle imprima aux esprits que les premières sociétés d'agriculture fondées en France durent leur institua tion (1). Le marquis de Mirabeau s'élevait contre les .^vastes domaines livrés, disait-il, à des fermiers passagers ou à des agents paresseux chargés de contribuer au luxe de leurs maîtres , plongés dans la présomp*
(1) On peut consulter à cet égard VHittoire de la vie privée âe$ Wrançaiêy par Legrand d'Aussy. L'auteur affirme que ce fût la publication de VAmi des homme» qui décida l'établissement en Bretagne de la première société d'agriculture que la France ait possédée. Quatre ans après se forma celle de Paris, autorisée par un arrêt du conseil en dato du !«' férrier 1761. A cette époque aussi commença la publication du Journal économique»
tueuse ignorance des villes. Le territoired'un caRton, ajoutait-il y ne saurait être trop divisé : c'est cette répartition qui fait toute la vivification d'un état. Et il assurait en avoir fait Texpérience en divisant un enclos entre plusieurs paysans qui y étaient devenus laborieux, avaient bien fait leurs affaires et doublé son fonds (1). Plusieurs causes assurèrent un plein succès aux opinions du marquis de Mirabeau.
D'abord, elles avaient auprès des classes lettrées le mérite d'être en harmonie avec les notions classiques, avec les traditions grecques et romaines, toutes favorables à la médiocrité des fortunes et des cultures ; en second lieu, elles prêtaient appui aux idées démocratiques qui commençaient à se propager dans tous les rangs de la population ; enfin^ elles faisaient partie d'un vaste et confus ensemble de plans de réformes parmi lesquels il en était dont l'application avait de nombreux partisans au sein d'une société lasse des vices de ses vieilles institutions. Aussi, furent-elles accueil- Ci) VAmi des hommes^ vol. P', chap. y, p. 80, 4® édition. Le style dififùs et déclamatoire du marquis de Mirabeau rend souvent difficile de saisir le véritable sens d'idées où se mêlent ses réminiscences de gentilhomme avec les préceptes de l'école pbysiocra tique dont il était l'un des adeptes les plus féconds. De là vient l'erreur d'Arthur Young, qui a cru pouvoir signaler entre ses opinions et celles émises par son 61s sur les petites fermes, dans son ouvrage sur la monarchie prussienne, des différences fondamentales. Au fond , le marquis de Mirabeau repoussait à la fois la grande propriété et la grande culture. Son idéal , c'est un pays divisé en petits héritages, tous cultivés par les mains mêmes de leurs maîtres.
lies avec empressement, et tel fut Tascendant qu elles obtinrentqu'en 1789, plusieurs bailliages n hésitèrent pas à inscrire au nombre des vœux que leurs députés aux États généraux eurent mission d'énoncer, celui que des lois fussent rendues dans le but de borner la grandeur des fermes.
Vers la même époque commençaient à prévaloir en Angleterre de tout autres doctrines, et celles-ci y rencontraient la sanction de Texpérience du moment. A partir de la paix d'Utrecht, l'Angleterre avait avancé à grands pas dans des voies où les particularités de sa situation géographique favorisaient sa marche. L'ardente et ferme activité que soixante années de dissensions et de guerres civiles avaient laissée dans les esprits s'était tournée vers les entreprises commerciales et maritimes. De toutes parts s'élevaient des villes de fabrique et se multipliaient les ateliers; les ports se remplissaient de vaisseaux, l'industrie et la richesse augmentaient à vue d'œil, et de nombreuses transformations sociales s'opéraient avec une promptitude inouïe.
Au milieu d'un mouvement si général et si rapide, il était impossible que l'agriculture demeurât immobile. Tout l'appelait à prendre un. nouvel et plus puissant essor. D'une part, la population croissait et multipliait ses demandes; de l'autre, les progrès de l'aisance assuraient un débit lucratif aux animaux de produit, et bientôt des bénéfices considérables de-
années consécutives y ajoutèrent à la foi que lui inspiraient les principes qu'il avait proclamés. L'agriculture française ne pouvait soutenir la comparaison avec celle de son pays; elle n'était un peu avancée que dans les provinces où le colonat avait fait place aux fermages en argent ; partout ailleurs n'existaient que de pauvres métayers incapables de tirer bon parti du peu de terres qu'ils ensemençaient ; et Young, voyant dans ce fait la confirmation de ses idées sur la grandeur des fermes, n'en devint que plus partisan du système qui prévalait dans son pays.
Les opinions d'Ârtbur Young sont simples et faciles à résumer. Les petites cultures, disait-il, exigent trop de bras et ne laissent que peu de produits disponibles. Elles n'admettent que des cultivateurs qui, manquant d'argent et d'instruction , sont incapables d'essayer les moindres améliorations; elles exigent plus de chevaux, et néanmoins n'offrent que peu de moyens d'entretenir les animaux. D'un autre côté, plus il y a de fermes sur un même espace, plus il faut de bAtiments et de matériel agricoles, plus il &ut de dépenses improductives.
Les grandes fermes, au contraire, en distribuant le travail sur de vastes superficies, ne demandent ni tant de chevaux ni tant de bras ; et il s'ensuit que la consommation intérieure retenue, elles permettent de porter au marché des denrées dont l'abondance assure plus de subsistance aux classes non agricoles.
Les occapations s'y divisent , et chaque journalier n'en remplissant qu'une seule s'en acquitte mieux. En outre, les fermiers sont d'un ordre plus éminent. Riches, parce qu'il leur faut de grands capitaux, ils sont éclairés, et des bénéfices proportionnés à l'étendue même des champs £[u'ils cultivent les mettent à même de réaliser toutes les améliorations dont la réalisation leur promet quelque avantage.
Ces assertions, dont les progrès de la production rurale en Angleterre semblaient prouver la parfaite exactitude, firent impression sur un grand nombre d'esprits. Parmi les écrivains qui travaillèrent à les propager, se fit remarquer Herrenschwand, médecin, né en Suisse et économiste distingué. Dans un ouvrage publié à Londres en 1 786, sous le titre de Discours fondamental sur la population , Herrenschwand reproduisit en partie les maximes d'Arthur Young, et son suffrage, déposé dans un livre où il traitait plusieurs des questions dont les hommes éclairés s'occupaient alors le plus, eut d'autant plus de poids qu'il ne pouvait être suspect ni de partialité nationale ni de préoccupation professionnelle (1).
(1) Herrenschwand examine dans quelle proportion le territoire d'une nation doit être réparti entre les cultivateurs pour fournir le plus grand produit possible. Il déclare parler d'après des faits authentiques en suivant les lumières répandues par M. Arthur Young, le cultivateur le plus éclairé de TÀngleterre, et Fécrivain sur l'agriculture le plus célèbre de rSurope. Pages 156 et suivantes. Traduction française.
Mais si des faits bieu distincte entraînaient en Angleterre les convictions, ailleurs des faits non moins évidents nourrissaient des convictions tout autres. La Belgique, par eiemple, avait deux zones de cultures complètement différentes i dans le pays vallon sub« sistait la grande exploitation; et, malgré leur bonté naturelle, les terres ne donnaient que pon de revenu; la région située entre Gand et Anvers , les pays de Waes et de Termonde n avaient, au contraire, que de très-petites fermes, et là des sables originairement stériles étaient devenus d'une admirable fécondité. Nulle part le sol n'était affermé à si hauts prix, nulle part n'existaient d'aussi nombreux animaux, nulle part la population n'était plus concentrée et ne jouis* sait d'autant d'aisance. Certes^ h l'aspect d'un contraste si marqué, il était naturel que les agronomes belges n'hésitassent pas dans leurs préférences : aussi quelques"^uns d'entre eux allaient-ils jusqu'à considérer les grandes fermes comme un fléau dont il imr portait de débarrasser le pays, et dès 1760, les états du Hainaut rendirent une loi qui interdisait aux propriétaires de laisser aux leurs plus de 450 acres d'étendue. Cet exemple allait être suivi dans les provinces de Brabant et de Namur, lorsque les troubles de 1 788 vinrent y empêcher les états de donner suitQ à des projets dont Topinion la plus générale réclamait hautement l'exécution (1).
(1) Un opuscule de M. de Burtin , agronome belge , inséré dans les
Ni l'Italio ni PËspagne ne fournirent non plus ^'adhérents aux doctrinea de 1 école de Young ; c'eat que dans ces contrées encore la petite eulture remportait, à tous égards, sur la grande. Dans Tune, tandis que les immenses fermes de Tétat romain ne présentaient qu'un séjour d'indigence et de fainéan* tise j les métairies de la Toscane, dont la contenance atteignait à peine quatre ou cinq hectares » et les exploitations de la Lombardie, qui pour la plupart n'en avaient pas vingt-cinq, étaient le sjége de la plus florissante activité; dans l'autre, rien n'étai( comparable aux petites cultures du royaume de Va*<* lence et de la basse Catalogne» et il suffisait de tels faits pour filmer les opiniqns.
Il ét^it impossible que le débat reçût une solution qui satisfit tous ceux qui y prenaient part. En pareille matière, l'expérience seule avait droit de pronon** cer : or, elle présentait des résultats contradictoires et qui pourtant n'en étaient pas moins tous d'une réa^ lité incontestable. Aussi se rencontna-tril h la fin de^ éclectiques qui, déclarant les grandes et les petites
cultures également bonnes « réservèrent tout leur
Aetê$ d$ V Académie impériale et royale de BrwMllêi, aunëe 1792, voliioie y I, êom la titré da t V Inutilité des joehèré» démontrée par Vex* périma et eurtout pwr la culture dee paye de Waee et de Termonde, donne une juste idée des opinions qui alors prévalaient en Belgique. On y faisait la guerre aui grandes eullures avec plus d'ardeur encore que les agronomea anglais n'en mettaient à combattre les petitei fermes.
blAme pour les cultures moyennes. A leur avis, celles-ci ne se recommandaient par aucun avantage. Trop grandes pour admettre les soins minutieux qui font fleurir les moindres exploitations , elles étaient trop petites pour permettre au travail la bonne distribution qui assure la prospérité des grandes : ni la bêche ni la charrue n'y trouvaient leur véritable emploi, et il n y avait rien de mieux à faire que de les supprimer. Ce n'est pas que plusieurs parties de FEurope n'eussent des fermes moyennes trèsproductives ; mais, dans l'ardeur de la controverse , on n'y regardait pas de si près ; et malgré la publication de l'essai de Schaw, sur les provinces belges , ce ne fut qu'en 1802 que Bell, dans son Essai sur la disette, fit quelque impression, en rappelant qu'il y avait en Flandre des fermes de quinze à trente hectares en pleine prospérité , et que dans ce pays on tenait même quarante hectares pour une mesure de terre dont un seul fermier ne pouvait tirer tout le parti désirable (1).
(1) BeU, chirurgien écossais et homme d'un esprit distingué, admettait néanmoins la supériorité des grandes cultures, et pensait que les meil* leures fermes étaient celles de 000 acres ou de 2^0 hectares; mais, en même temps , il comprenait mieux que la plupart de ses compatriotes rempire des circonstances qui, suivant les lieux, doivent modifier l'étendue des exploitations, et remarquait que plus la culture d'une ferme se rapproche de celle d'un jardin, plus elle devient féconde.
Les adversaires de la moyenne culture ont été nombreux et le sont encore. On trouvera l'énumération des reproches qu'ils lui adressent dans
La révolution française vint compliquer les controverses et les rendre à la fois plus vives et moins techniques. Jusqu'alors la politique n'y était pas intervenue; mais quand la France eut brisé le joug de ses vieilles institutions ; quand , supprimant d'un seul coup le droit d'aînesse » les majora ts et les substitutions, elle eut fondé un ordre nouveau sur l'égalité civile , la division des héritages et la mobilisation du sol y la question des grandes et des petites cultures se transforma en arène ouverte aux luttes passionnées des partis y et les plus étranges exagérations trouvèrent des partisans prêts à les accueillir.
Longtemps néanmoins s'accomplirent dans le monde européen de trop grands événements pour que toute question étrangère aux vives préoccupations qu'ils suscitaient pût intéresser fortement le public. Quelques écrits parurent de loin en loin , et entre autres le Tableau de ï agriculture toscane de Sismondi. L'auteur, en dépeignant avec soin de petites cultures riches et florissantes , n'en gardait pas moins une prudente réserve. Il admettait que les petites fermes rendent plus de produit brut, et les grandes plus de produit net , et sans chercher à concilier cette assertion avec les faits relatifs aux petites métairies du Val de Nievole, qu'il assurait fournir des rentes bien
un arlicle inséré en 1824 dans \e Journal d'Agriculture des Payt-Bas, sous le titre de : Notice sur les effets de la division des propriétés et des terres de l'agriculture.
supérieures aux fermages obtenus par les propriétaires d'aucune terre , soit en France , soit en Angle* terroi dont la qualité ou l'exposition n'aurait aucune prérogative particulière , il se bornait à élever contre Tun et l'autre système des objections qu'il ne résolvait pas (1). En France^ pendant la durée de l'empire , quelques agronomes continuèrent à débattre la question dans les recueils des sociétés d agriculture ; les principes de l'école anglaise regagnèrent du terrain , et le morcellement du sol et des cultures fut plus d'une fois représenté comme un mal que l'avenir ne pouvait manquer d'étendre et d'aggraver. Ce furent la paix de 1815 et la restauration de la maison de Bourbon qui ranimèrent les débats en France , et y mêlèrent des passions dont l'ardeur les ût dévier de leur véritable direction. Tousles hommes qui regrettaient le passé , tous ceux qui regardaient l'existence d'une aristocratie territoriale comme indispensable à la stabilité des lois et des gouverne^» ments s'élevèrent contre le régime civil sorti de la révolution de 1789 , et ce fut principalement au nom des intérêts de la production rurale qu'ils l'atta* quèrent. Â les entendre , la France marchait à sa ruine. Déchiré, mis en lambeaux par les partages sucoessi&y son sol se réduisait en poussière, et sur
(1) Tableau de VagricuUure toscane* — Tableau du produit d*unê mélairief p. 108*
^ Ifi —
tous les points se multipliaient avec la plus effrayante activité de petites cultures dont les produits suffî*saient à peine à nourrir ceux qui les obtenaient. Quelques années encore, et la terre ^ ohargée d'une population qui consommerait la totalité des fruits de son propre travail « n'aurait plus de subsistance k offrir aux villes : industriel sciences, arts, tout ce qui fait la force et la puissance des états allait s'éteindre au sein de la misère générale. Contre de si grands maux ne restait qu'un remède préventif : des lois qui» en arrêtant la division des héritages, permissent de réorganiser la grande propriété et la grande culture. Ces assertions ne demeuraient pas sans réponse. Si l'agriculture , disaient les amis des principes consa* crés par le Code civil, n'a pas acquis encore toute la perfection désirable, il faut l'imputer aux longues et sanglantes luttes qui depuis vingt-cinq ans ont en-* levé aux campagnes tant de ressources et surtout la fleur de leur population. Toutefois, elle a réalisé des progrès incontestables ; les terres sont mieux cul* tivées, et jamais les villes n'ont contenu autant d'ha-* bitants; jamais non plus l'industrie manufacturière n'a été plus active et n'a réclamé des bras plus nombreux et aussi bien rétribués. Devant ces faits doivent tomber les accusations dont la division des héritages et le morcellement du sol sont l'objet. Loin d'avoir eu les conséquences fâcheuses qu'on lui prête, le régime actuel a produit des avantages considérables:
il a réduit sensiblement le nombre des pauvres sans travail ; grâces aux sentiments qu'il tend à propager, les classes ouvrières ont gagné en bien-être et en di< gnité; chaque morceau de terre qui a passé dans leurs mains est devenu un gage de sécurité pour Tordre établi; et il est à désirer que le temps arrive où chaque famille, en possession d'un champ ^déployera dans ses labeurs l'activité ingénieuse et féconde queTamour de la propriété a seul le don d'inspirer (1).
Il est à remarquer que les économistes anglais , fidèles aux doctrines de Young , se prononcèrent , à la presque unanimité j contre le régime rural et civil en usage en France. Sincèrement convaincus de la supériorité des institutions sous lesquelles leur pays s*était élevé à de si hautes destinées , il leur semblait impossible que la prospérité pût se rencontrer sous desloisd'un caractère opposé. Comme l'établissement de la grande culture s'était lié en Angleterre au développement de l'industrie manufacturière , ils en concluaient que c'était à l'excédant des produits que seule elle pouvait donner que les classes mercantiles avaient dû la possibilité de se former et de s'accroître;
(l)Dans cette lutte, les hommes de parti tinrent Tavant^arde, les agro* nomes se partagèrent. Les uns, comme M. Texier, voulaient qu'on s'arrangeât pour assurer aux fermes une contenance moyenne de 175 hectares; les autres, qu'on laissât les choses à leur cours. Parmi les écrits publiés à cette époque, le plus haut rang appartient à un excellent travail publie en 1820 par M. Adrien de Gasparin. La cause des petites propriétés y est défendue avec un rare savoir et une grande supériorité de talent.
et leur opinion, d'autant plus nettement formulée, qu'elle paraissait pleinement justifiée par les faits connus, ne laissa pas d'influer sur bon nombre d'esprits dégagés de toutes préventions systématiques ou intéressées (1).
Des écrivains qui n'étaient pas nés sur le sol britannique partageaient et préconisaient les mêmes idées. Simond et sir Francis d'Ivernois, l'un et l'autre Suisses d'origine , annonçaient que le morcellement des héritages recelait d'immenses et inévitables périls, et le dernier surtout, qui, depuis près de trente ans , n'avait cessé de renouveler ses prédictions de la ruine prochaine de la puissance française, revenait h la charge avec une nouvelle ardeur (2). Sir Francis d'Ivernois, au reste, malgré son admiration pour les grandes fermes, faisait grâce à la propriété parcellaire des journaliers, et, au besoin, eût rompu des lances pour la défendre. Ce qu'il
(1) L'unanimité des économistes anglais, dans cette question , étonnait madame de Staël , et lui faisait dire qu'ils avaient l'esprit faussé en matière de propriété et de culture. Voir Malthus dans ses Principes d*ëco^ nomie politique et dans les articles qui lui appartiennent dans les revues anglaises, de 1820 à 1828. L'article de la Revue d^Édimbourg^ qui parut en 1823 sous le tire de French law of succession, est du célèbre Mac- CuUoch.
(2) Simond, écrivain voyageur d'une céléBrité méritée, est rauteur d'un « article publié en 1820 dans la Revw d'Edimbourg sous le titre France, Quant à sir Francis d'Ivernois, ses écrits sont nombreux. Le dernier à paru en 1826 sous le titre de Matériaux pour aider à la recherche des effets du morcellement de la propriété foncière en France.
prqscriYQit, c'était U conversion des grandes exploitations en fermer n^qyennes, qui, incapsihles, suivant lui, d'çûlretenir pne cliarrwe h eUes Stenles^ condainpaient 1^3 cyUiYâtenrs h demeurer san^ occupations suffisantes pour absorber leurs loisirs.
En France , la controverse ^e tarda pa» à pénétrer dans Varêne parlementaire. Purant la sei^ion de \S20i, la chambre def» pair$ entendit un manifeste virulent cçoïtre )a division des terres et des exploitations. Cinq ans après , les mêmes accusation^ furent reproduites à |a tribune de la cbambre des député^. J4 orateur, auciep traducteur d'un ouvrage sur l'agriculture anglaise , se montra fidèle aux maximes d'Arthur Young, Les petitesi cultures, à ce qu'il affirmait, étaient un fléau pernicieux. {^ France en su]pi$Siait lesi terribles ravagea; vainement ses villes désertes s'épuisaient à chercher des consommateur!^ pour les pro^ duitsde leurs fabrications. Dans les campagnes n'existaient plus que de petits cultivateurs hors d'état de tes acheter : car leur seule industrie consistait à consommer tout ce qu'ils produisaient , et à recueillir tout ce qu'ils pouvaient consommer : il adjurait les ministres de ne pas s'en tenir à gémir sous des lois insensées qu'il était en leur pouvoir de réformer (1).
(1) Ce fu^ M. le duc de Levis qui attaqua, eu i8^ le$ effets du niof* cellement du sol, et réclama la création de domaines électoraux indivisi* blés et tr^nsmissibles par ordre de prUnogéniture. M. Benoit ne s'expliqua pas si catégor^(;|uemeot dev^t la clia^d^jre de| députés. Ëvideounent, sça
Le gouyerûemeDtj au reste , partageait les sentiments de ses conseillers, et il ne lui manquait qu'une ipajorité ferme et dévouée pour entreprendre la reconstruction de toutes celles des parties àe Tancien édifice social dont il regrettait la chute. Dans la session de 1826, furent présentés des projets de loi destinés à replacer la propriété sous le régime des substitutions et de la primogéniture. Considérations d'ordre politique^ considérations d'intérêt rural, rien ne fut omis pour concilier les suffrages aux mesures proposées y et rien ne put remporter sur le resr pect que la France portait aux grands principes de justice et d'égalité qu'elle avait conquis. Une seule des dispositions contenues dans les projets proposés réunit une faible majorité ; et quatre ans après , une révolution nouvelle vint mettre fin à des tentatives justement frappées de la réprobation nationale.
Longtemps les discussions dont les systèmes de culture étaient le sujet en France et en Angleterre n'eurent aucun retentissement en Allemagne. Elles ne s'y produisirent un moment qu'à l'aspect des distributions de terres opérées par Frédéric II, dans ses grands bailliages, à près de trente-cinq mille femilles appelées de tous les états voisins. Cette mesure encourut le blâme des vieux financiers prussiens» qui
aUoeutioB avait rapprobatloii des miniatres, et eOe aurait pu servir d'exposé des motMs aui lois qui, rannée suivante, furent proposées par te gouvernement.
affirmèrent que les nouveaux colons ne pourraient prospérer dans les petites fermes dont ils se chargeaient, et que le roi perdrait une partie des revenus qu'il avait jusqu'alors obtenus des grands baillis. A cette occasion, le principe formulé par Arthur Young, dans son Arithmétique politiqm, fut, comme Ta remarqué le comte de Hertzberg , assez vivement débattu à Berlin (1). Frédéric ne s'en émut pas, et la controverse s'éteignit d'elle-même.
En Allemagne, cependant , diverses causes s'unissaient pour recommander la répartition des terres en petits héritages qui, suivant l' expression du savant agronome Crud (2) , font jouir la plus grande partie de la population des charmes de la propriété et d'une honnête aisance. C'était dans les lieux où régnait le colonat héréditaire que la richesse territoriale avait reçu les plus heureux développements. Des hommes assurés de conserver leurs petites exploitations, tant qu'ils acquittaient les l'entes imposées aux fonds dont ils jouissaient , déployaient une habileté féconde (3) ; ni les grands fermiers de Westphalie,
(1) Voir dans les œuyres du comte de Hertzberg la dissertation lue à TAcadémie des Sciences et Belles-Lettres de Berlin, le 27 janvier 1785, sur la population des États en général, et sur celle des États prussiens en particulier.
(2) Introduction aux œuvres de Crud, p. 7.
(3) (Erbliches colonalrecbt.) Le système était très-ancien. Voir, Exposé du droit publie de V Allemagne, le détail des classiflcations établies parmi les paysans allemands. Le Wurtemberg , peut-être i raison de son
ni ceux des plaines de la Saxe, ne tiraient aussi bon parti du sol, et leur condition s'était améliorée de telle sorte, qu'en 1 780 le baron de Risebeck la déclarait supérieure à celle des riches fermiers de l'Angleterre (1).
Les succès du colonat héréditaire , manifestes depuis longtemps en Allemagne , avaient conduit les gouvernements du nord les plus éclairés à rechercher les moyens de procurer aux habitants des campagnes les avantages de l'indépendance et de la propriété, et plusieurs n'avaient pas hésité à s'imposer des sacrifices dont ils attendaient la compensation dans un avenir plus ou moins éloigné (2). De là le système appliqué par le grand Frédéric à des terres qu'il détachait de ses domaines pour les
voisinage de la Suisse, avait toujours compté beaucoup de colons hérédi-' taires. Le nombre s*en accrut surtout à l'époque de la dépossession du duc -Ulrich, l'Autriche ayant favorisé dans ce pays les libertés des paysans afin de s'en assurer l'appui. Plus tard, les dévastations de la guerre de Tente ans ayant dépeuplé les campagnes, les princes n'y trouvèrent d'autres moyens d'y ranimer la culture qu'en distribuant les terres délaissées à des colons libres et héréditaires.
(1) Voyage en Allemagne, vol. 11, lettre 47.
(2) Le gouvernement danois est celui quia fait, durant le siècle dernier^ le plus d'efforts pour améliorer la condition des cultivateurs. Après avoir commencé par étendre à cinquante ans ou à deux vies la durée des droits des paysans à la jouissance des terres qu'ils cultivaient dans les domaines nobles du Jutland et des lies, il encouragea la noblesse à leur aliéner définitivement les biens dits bocudergods; et pour faciliter aux paysans les acquisitions, il leur avançait les deux tiers du prix, au taux de 6 pour 100, tant pour intérêts que pour amortissement du capital prêté.
céde? moyennant des rcdevanoes, calculées à raison du produit, àdesfiimilles taises en droit deles gardera perpétuité ; de là aussi les arrangements en vertu desquels Marie-Thérèse et Joseph U ont immobilisé, dans les provinces allemandes de la maison d'Autriche, tes rentes territoriales dont le payement assure aux cultivateurs la conservation des exploitations qu'ils font valoir, arrangements qu'ils ont cherché h étendre en Hongrie. De nos jours, le système qui associe le paysan k la propriété, ou qui lui en confère une part à des conditions stipulées par les lois, a prévalu sur presque tous les points où subsistait la servitude de glèbe. Entre les seigneurs etdes paysans, les uns occupant, pour le compte du maître, une métairie dont ils étaient congédiés à volonté, les autres, véritables esclaves domaniaux, travaillant sous les ordres d'un régisseur ou d'un bailli, ont été effectuées dans des proportions et sous des formes diverses, suivant les lieux et les circonstances, des partages de terre ; et les nouveaux affranchis , en échange des lots dont ils disposent , n'ont à acquitter que des fermages, des prestations et des services dont la quotité et la valeur sont déterminées par des règles légales. Ce qu'ont amené, sous le point de vue agricole, les attributions de terres aux anciens tenanciers, o'est l'établissement de cultures propop- ->^; .^^es à l'exiguité des situations et des ressources -^-- ~^^ ^ ^^^ 1"' 6" ont la possession ; mais nulle objec*
-dation lie s*éleva à dei égat*d, et c est sans préoccupation de régime rural que Se sôîit accomplis des changements dont les progrès de l*état social révélaient Vatantage et la nécessité.
Aujourd'hui cependant se produit eh Allemagne un fait qui suscite des appréhensions ma^quées.C*est le môtcellemenl, la dislocation des petites possessions dont jouissent les paysans, et la désunion qui s'introduit datis les ctiltures.
Il y à longtemps que, dans d'autrëS parties de l'Europe, on se plaiht du défaut de discernement qui ne permet pas toujours aux petits proJ)rîétaires de porter dans leurs combinaisons toute là prudence désii*able. En Allemagne, le mal est devenu plus sensible. Les serfe et lès journaliers qui tout d'un coup ont été investis de petites propriétés tt'étaieiit pas préparés tous à en faire bon usage* Beaucoup n'ont pds compi*îs ImmédlatemeUt les exigetices dé leur position. ' Les uns sont tombés dans l'indigence, les autres, au cotitMlte, ont pi'ospéré ; des transactions, des aliénations partielles ont modifié l'étendue des parts héréditaires, et comltiô Tacquittetoent des charges imposées lors des concessions à été cdtîlpromis sur qUelqUes poiats , il a fallu que l'autorité ititervint au pfdfit des intérêts menacés.
D'autre part , il suffisait que Tattention fut une fois éveillée sur les inconvénients attachés au démem** bremèïit et h la dissémination des lots de tefre dont
subsistaient les familles rurales pour qu'elle se reportât sur tous les cas analogues. Le morcellement des cultures devint dans plusieurs états un motif de préoccupations assez sérieuses , et quelques gouvernements se hâtèrent de recourir à des prescriptions destinées à prévenir la division des terres ou à faciliter la réunion des parties éparses (1). Un projet de loi proposé par le gouvernement prussien aux provinces rhénanes donne la mesure des idées qui ont cours à ce sujet en Allemagne. Ce projet, que la diète n'a pas accepté, demandait qu'il fût fixé à chaque espèce de culture un minimum d'étendue au-dessous duquel chaque parcelle ne pourrait plus se subdiviser. Il n'était pas question, comme on le voit, de favoriser les grandes ou les petites fermes, mais de remédier à un inconvénient spécial qui, en Allemagne, paraissait avoir acquis une gravité réelle. .
Telles ont été jusqu'ici la marche et les effets des controverses relatives à la contenance des exploitations rurales. Soulevées vers la même époque en France et en Angleterre, ces controverses n'ont obtenu aucune solution définitive : car partout les convictions ont été puisées dans les circonstances locales, et les théories proclamées se sont conformées
(1) Ainsi le gouverDement bavarois a interdit de fractionner les pièces de terre dont Vimpôt n'excède pas 45 kreutzers. Dans le duché de Nassau, pareille interdiction atteint maintenant les terres labourables dont la contenance est moindre de 50 verges et les prairies qui n'en ont pas 25,
à la nature des faits qui se présentaient aux regards. Aujourd'hui, à vrai dire, le débat reste ce qu'il était à son origine ; si quelques points ont été éclaircis, d'autres, et les plus importants sans nul doute, sont demeurés dans une obscurité que le temps n'a pas dissipée. A nos yeui , c'est la preuve qu'il a dû y avoir méprise dans la direction des recherches ou erreur dans les principes à la clarté desquels on a voulu saisir et pénétrer la vérité.
£n agriculture, comme en toute autre forme d'industrie, tout se réduit, au fond, à savoir quels sont les procédés qui, défalcation faite des frais qu'ils exigent, laissent le plus riche excédant, en d'autres termes, le produit net le plus considérable. C'est bien là aussi ce qu'on s'est proposé de constater, mais en suivant des voies qui ne conduisaient pas au but, et en ne faisant pas aux différences de situation et d'état social la part qui leur revenait dans les résultats particuliers aux divers pays. D'un autre côté, au lieu de s'en tenir, pour prononcer sur la puissance productive des divers modes de culture, au fait le plus simple, à l'évaluation des prix de fermage, des chiffres réels du revenu net obtenu à surface égale de terres de même qualité , on est allé demander l'expression de cette puissance tantôt aux quantités relatives de population rurale et de population urbaine, tantôt à des comparaisons du produit non consommé dans les fermes avec le nombre des bras employés
sdr le Bdl ; et la qtiêistibîl setnéè de cdiûplicationà qui en faussaient le sens n'eh est devenue que moins claire et moins soluble.
Celte question, nous allons la teptendi'e dans toute son étendue. Nobs eiamibet^ons à quelles causes tient la diversité des formes de la culture, puis quelle est la valeur respective de ces formes diverses, et s'il en ^t dont la supériorité réelle el constante soit de nature à mériter l'attention du législateur; et peut-être s'étonnera-t-oli du nonibre deS méprises qui, jusqu'ici , ont pesé sur les redherches et les ont empêchées d'arriver à leur véritable fltt.