Des températures basses centrales
Tous les êtres vivants produisent de la chaleur. L’homme et les vertébrés supérieurs possèdent, en outre, le privilège d’avoir une température constante qu’influencent peu les variations du milieu dans lequel ils vivent. Ce sont les combustions intimes, les échanges nutritifs qui s’opèrent dans le plasma où baignent les éléments anatomiques, et les transformations incessantes subies par ces éléments, qui fournissent le calorique nécessaire à l’entretien de cette température individuelle : la calorification est donc intimement liée aux phénomènes multiples de la nutrition.
Cependant, l’animal supérieur n’échappe pas plus que la matière inerte aux lois du rayonnement et de la diffusion du calorique. Comme le minéral, il cède sans cesse
une partie de sa chaleur propre au milieu ambiant ; il en Hutinel. \
consomme pour la transformer en travail utile ; il en use pour faire les frais de l’évaporation incessante dont le tégument et les poumons sont le siège ; il est soumis à des causes nombreuses et toujours actives de refroidissement ; s’il fait sans cesse du calorique, il en perd continuellement.
La production et les pertes varient d’un instant à l’autre et cependant la température change peu. C’est qu’ audessus des phénomènes de production et de déperdition du calorique, il existe chez les vertébrés supérieurs une puissance régulatrice qui, par des procédés complexes, active ou ralentit les combustions ou la réfrigération suivant les besoins de l’organisme, de façon à maintenir sa chaleur à un degré presque fixe et à le rendre indépendant du monde extérieur. Production , déperdition, régulation du calorique, tels sont, en somme, les trois termes dans lesquels se résume le difficile problème de la chaleur animale.
Régler d’une façon non interrompue la dépense du calorique afin de maintenir à un niveau constant la température du milieu intérieur où se fait la nutrition des éléments, c’est le propre de la santé. Si cette régulation est mise en défaut, la température tend à sortir des limites physiologiques : l’état morbide commence. Tantôt la chaleur du corps monte au-dessus du degré normal parce que l’organisme fait plus de calorique qu’il n’en dépense, tantôt, au contraire, elle s’abaisse parce qu’il en perd plus qu’il n’en produit.
U élévation exagérée de la température s’observe fréquemment, et elle ne pouvait manquer d’attirer de bonne heure l’attention, car elle est l’élément fondamental et
caractéristique d’un grand processus pathologique, la fièvre. La fièvre est si commune lorsque l’organisme souffre, qu’on l’a étudiée de tout temps ; quand on a possédé des instruments assez précis pour enregistrer facilement les moindres modifications de la chaleur du corps, on a cherché à traduire sa marche par des courbes graphiques faciles à lire et à interpréter. Sur ce point les documents abondent, les observations se présentent à nous par milliers, et il ne reste plus guère qu’à glaner à la suite des maîtres qui ont récolté ces faits .
Il n’en est pas de même quand on recherche les cas dans lesquels la température du corps a subi un abaissement. Pourquoi? C’est parce qu’il n’existe pas en pathologie un grand processus spécialement algide, agissant dans une foule de circonstances pour produire Y hypothermie comme la fièvre agit pour produire Y hyperthermie . Tant que l’organisme a conservé de la vitalité, il n’abandonne pas ses droits ; il réagit énergiquement contre les causes de refroidissement qui l’assaillent. Pour lutter contre le froid, il brûlera ses tissus (comme ces animaux qui, séquestrés dans un milieu glacé, perdent rapidement le quinzième ou même le dixième de leur poids), et il utilisera toutes les forces qui lui restent pour faire du calorique. L’abaissement de la température, qu’il soit profond ou léger, durable ou passager, n’est donc, pas le résultat d’un processus morbide spécial : c’est pour ainsi dire un accident.
Il indique une défaillance de l’économie, un trouble de la nutrition qui peut se produire dans un grand nombre de cas, et qui ne reconnaît point de règles fixes. Parfois 1 organisme est si violemment frappé que toute réaction
est impossible et que Falgidité persiste en s’accentuant de plus en plus jusqu’à la mort : tels sont certains cas de choléra. Mais, à côté de ces faits, il en est d’autres, et du même ordre, dans lesquels l’algidité n’est que passagère ou même ne se manifeste pas. Si donc l’abaissement de la température du corps s’observe dans certains états morbides, on ne saurait établir une comparaison entre cette algidité et la marche de la fièvre dans une pyrexie, comme la variole ou la fièvre typhoïde.
C’est cependant un fait important que cette dépression thermique qui survient dans la maladie ou que provoquent des agents capables de troubler la nutrition dans ses sources. Elle est « l’expression d’une vitalité réduite au mininimum et l’indice d’un grand péril » (1). De plus « on ne saurait guère douter que le froid développé au sein de l’organisme exerce sur les organes et sur les tissus une action positive capable d’amoindrir l’énergie des actes organiques nécessaires à l’entretien delà vie » (2). C’est surtout au point de vue de la prognose, que la constatation d’une dépression thermique notable a une importance de premier ordre. C’est ce qu’ont bien compris plusieurs des maîtres de notre école. Tandis que l’attention se portait presque exclusivement sur les élévations de la température et qu’on notait à peine les dépressions, ils cherchaient à réagir et à montrer l’importance clinique que pouvaient avoir, dans certains cas, ces faits méconnus ou trop peu appréciés. Au lieu de ne voir dans la diminution de la chaleur centrale qu’un résultat accidentel, curieux seule-
(t) Peter. Leçons de clinique médicale, t. II, p. 820.
(2) Charcot. Leçons sur les maladies des vieillards, 2e édit., p. 265.
ment par sa rareté, ils s’attachaient à montrer les cas clans lesquels elle se présente, et même à les grouper. Nous avons donc été précédé dans cette étude par d’éminents observateurs.
Nous devons citer tout cl’abordnotre maîtreM. leDr Roger, dont les recherches nombreuses (1) ont été rassemblées et résumées dans sa clinique sur les maladies de l’enfance. Puis M. le professeur Charcot qui, dans des leçons magistrales faites à la Salpêtrière en 1869 et reproduites dans son livre sur les maladies des vieillards, embrassa la question dans son ensemble, en traça les limites et en fit voir tout l’intérêt. Notre maître, M. le professeur Peter, a fait en 1872 sur les températures basses excessives une leçon reproduite dans le second volume de ses Cliniques, et dont nous serons heureux de nous inspirer.
Comme travaux d’ensemble, nous signalerons une bonne lièse de M. Radouan, écrite en 1873 sous l’inspiration de M. Charcot et de M. Joffroy, un mémoire très complet de M. Reclard couronné par la Société des sciences de Lille, et un travail récent de M. Georg Glaser (thèse de Berne, 1879) où les faits abondent, et où nous avons trouvé de bons et d’utiles renseignements.
Notre rôle à nous, dont la voie est déjà tracée, sera de rassembler les faits épars et de chercher à les utiliser. Une chose cependant nous épouvante , c’est l’extrême dissémination des matériaux que nous avons à mettre en œuvre, c’est la rareté des documents précis et l’abondance des théories appuyées sur des faits trop peu nombreux.
Mais, avant d’aborder cette étude, il faut préciser ce que nous entendons par températures basses centrales.
La température basse, c’est évidemment celle qui est inférieure à la moyenne normale. Mais cette moyenne normale n’est pas elle-même absolument fixée. Sans parler de Boerliaave qui indiquait les chiffres trop faibles de 33,33 à 34,44, ni même de Prévost et Dumas qui admettaient le chiffre trop élevé de 39°, les observateurs, même les plus modernes, varient dans leurs appréciations. Pour Billroth, Weber, Otto . Funke, etc., la température moyenne du corps à l’état normal oscillerait entre 37° et 38°; Boerensprung a trouvé sur lui-même 36,97 ; Wunderlich donne les chiffres suivants : 37° dans l’aisselle ; de 37,3 à 37,5 dans le rectum. Liebermeister trouve une moyenne moins élevée (de 36,8 à 36,9).
Il est certain que la chaleur du corps varie fréquemment de quelques dizièmes de degrés, et que ces variations légères suffisent pour modifier les moyennes. Nous pensons donc qu’il ne faut pas assigner à la moyenne normale un chiffre précis. On pourrait dire avec Wunderlich qu’une température de 36°, 6 à 37°, 5 est normale, mais ces chiffres nous paraissent trop faibles quand il s’agit de températures rectales. Le thermomètre placé dans le rectum ne doit guère baisser au-dessous de 37°.
Mais, de même que l’on admet des degrés dans les températures fébriles, de même aussi on peut en distinguer dans les températures basses. Pour Wunderlich, un chiffre de 36° cà 36,5 est légèrement inférieur à la normale, mais presque normal (sous-normal). De 35° à 36°, le collapsus est modéré et n’offre en lui-même aucun danger. De 33°, 5 à 35°, le collapsus est véritablement algide ; il y a grand péril, mais la vie peut encore être conservée. Au-dessous de 33°, 5 le collapsus est profond, et fatalement mortel.
Nous trouverons, au cours de ce travail, des exceptions aux lois posées par l’auteur allemand dès le commencement de son magnifique ouvrage ; il était intéressant néanmoins de les citer. Il nous serait difficile, en effet, d’ébaucher une classification semblable, même en tenant compte de la faiblesse trop grande des chiffres qu’il cite. En effet, à côté des températures basses absolues, il faut tenir compte, en clinique, des températures basses relatives. Quand, dans une fièvre typhoïde en pleine évolution, le thermomètre tombe brusquement de 39°, 5 ou 40° à36°,8, n’est-ce pas là une température basse, et cependant, ce chiffre de 36°, 8 est presque normal. Nous tiendrons compte du classement établi par Wunderlich, mais nous ne saurions nous y attacher servilement.
Quel sens devons-nous attribuer maintenant au mot de température basse centrale ? En clinique, il n’existe pas de températures véritablement centrales. Les seules vraies sont celles que Cl. Bernard, que M. Colin et tant d’autres physiologistes allaient chercher dans l’aorte abdominale, dans les veines caves ou dans les ventricules du coeur. Nous ne pouvons donc parler que de températures centrales plus ou moins approximatives.
Le plus souvent, le thermomètre est appliqué dans l’aisselle. Les indications que l’on recueille ainsi sont assez bonnes parce qu’elles varient peu sous l’influence des causes extérieures, mais elles sont plus exactes dans les cas d’hyperthermie que dans les cas de dépression thermique.
En effet, la chaleur diminue d’abord aux extrémités et sur le tégument, qui souvent est baigné d’une sueur glacée. Quelque profond qu’il soit, le creux de l’aisselle n’échappe pas à cette réfrigération, même chez les individus gras.
Chez les vieillards émaciés, la boule thermométrique s’applique mal dans une cavité décharnée et les indications sont tout à fait insuffisantes.
Dans quelques observations, le thermomètre a été placé dans la bouche. Le résultat de cette exploration est moins précis encore que si on prend la température dans l’aisselle, car la chaleur buccale est soumise à de très grandes oscillations compensatrices (Lorain ) .
C’est dans le rectum et dans le vagin que l’on recueille les résultats les plus comparables à la température centrale. En ces points, le thermomètre marque toujours un chiffre plus élevé que dans les autres régions, et la chaleur se maintient élevée même dans les maladies algides où le refroidissement périphérique est si considérable. On pourrait objecter, avec Heidenhain et d’autres physiologistes, que la température du rectum ou du vagin diffère notablement de celle du sang dans l’aorte ou dans les veines caves ; mais, faute de mieux, nous devons nous contenter des approximations qu’elle nous donne.
Dans ce travail, nous ne citerons pas cependant que des températures rectales ; nous devrons rapporter aussi des explorations faites dans la bouche ou l’aisselle, tout en faisant des réserves. Ces températures sont bien centrales, en effet, si on les compare à celles de la périphérie cutanée qui ont été, dans ces derniers temps surtout, l’objet d’études si intéressantes.
Après avoir ainsi limité notre sujet, après avoir indiqué les faits sur lesquels va porter notre étude, nous devons maintenant montrer comment nous grouperons ces faits.
C’est là un point difficile, et nous ne nous le dissimulons pas. Certes on pourrait les classer de plusieurs façons, car
toute classification, même la plus naturelle en apparence, est, de son essence, bien artificielle. Nous nous serions laissé tenter volontiers par une classification physiologique ; nous aurions étudié alors les cas où la dépression thermique était la conséquence d’une production insuffisante de calorique, puis ceux dans lesquels la déperdition avait été si considérable qu’elle avait entraîné un refroidissement du corps, enfin nous aurions arrêté l’attention sur les troubles de la régulation thermique. Mais, malheureusement, il n’est rien de simple dans la nature. Combien n’aurions-nous pas été forcés de torturer les faits, combien ne nous aurait-il pas fallu d’hypothèses pour les contraindre à entrer dans ces cadres trop étroits ?
Nous n’avons pas voulu mêler d’hypothèses au récit des observations. Après l’exposé des faits viendront les théories physiologiques qui leur serviront de lien ; il n’eut pas été naturel de les placer avant.
Les températures basses peuvent s’observer chez des individus d’ailleurs exempts de maladies, soumis accidentellement à des causes physiques ou dynamiques de refroidissement.
La chaleur centrale peut baisser aussi chez les individus malades dans des conditions multiples.
Enfin, il peut se produire une dépression thermique sous l’influence de l’introduction dans l’économie d’agents toxiques capables de troubler plus ou moins profondément la nutrition et le fonctionnement des organes.
Nous ferons ainsi trois chapitres distincts. Ce qui nous a engagé à séparer les températures basses que l’on observe chez un individu non malade, des abaissements qui surviennent au cours des états morbides, c’est que la résis-
tance de l’organisme est bien différente dans ces cas. Bien qu’il ne soit pas malade, l’organisme est parfois incapable de soutenir une lutte prolongée contre les éléments de destruction qui l’entourent, alors il se laisse vaincre ; mais les influences nocives ayant disparu, il reprend peu à peu le dessus, et la vie, près de s’échapper, revient graduellement. Combien différent est le pronostic quand c’est en lui-même que l’organisme a trouvé des causes de réfrigération. La lutte, dans ces cas, ne saurait être longue ; l’abaissement de la température n’ira pas bien loin sans causer fatalement la mort. On a vu guérir des individus dont la température était tombée à 24° sous l’influence du froid extérieur ; quand le thermomètre descend au-dessous de 35° chez un malade , le péril est très grand ; au-dessous de 33°, la mort est presque fatale (Wunderlich).