CHAPITRE PREMIER
des températures basses en dehors des états morbides
La résistance que l’économie peut opposer aux causes multiples de refroidissement qui l’assiègent a des limites, même quand l’organisme est sain. Si, par exemple, les pertes de calorique sont notablement augmentées par le fait d’un rayonnement intense ; ou bien si, les principales sources de la chaleur étant taries, la calorification devient insuffisante, il arrive un moment où l’animal déchoit et où la température baisse. Ainsi la chaleur centrale peut diminuer quand le froid extérieur agit d’une façon trop violente et trop prolongée sur l’économie, et quand la nutrition souffre, faute d’aliments pour l’entretenir. Le froide t l’inanition, voilà deux grandes causes de déchéance dont nous devons tout d’abord étudier les effets sur l’individu non malade.
Action du froid extérieur. — « La chaleur, dit Cl. Bernard, cjui se produit en tous lieux dans le corps vivant, se perd aussi en tous lieux. Elle se dissipe comme dans les corps inertes de la surface à la profondeur, par les mêmes causes, par le rayonnement, par la conductibilité, par 1 évaporation. (1). » Chez l’homme et l’animal à tempé-
(1) Cl. Bernard. Leçons sur la chaleur animale. Paris, 1876, p. 126.
rature constante, la déperdition du calorique se règle sur la production, et l’équilibre se maintient.
Il n’est pas absolu cependant, au sens strict du mot, car la température centrale de l’homme qui, d’un milieu chaud passe dans une atmosphère glacée, ne reste pas tout à fait la même. J. Davy a vu la température buccale de six matelots s’abaisser de 37°, 7 à 36°, 8, alors que, dans l’espace d’un mois, celle de l’air extérieur était tombée de 23°, 44 à 15°, 5. Eydoux et Souleyet ont constaté une différence de 1°,6 quand la température extérieure subissait une chute de 40°. Mantegazza a vu la chaleur des urines varier de 1°,55 de l’hiver à l’été. Brown-Séquard passant d’un climat chaud dans une contrée froide a noté le même fait. La température humaine s’abaissait de 0°,67 tandis que l’atmosphère était plus froide de 13°, 5. Dans le voyage inverse la chaleur du corps s’élevait de 1°,265 alors que l’air ambiant s’échauffait de 21°, 5.
Dans plusieurs de ces observations l’abaissement de la température centrale est mal prouvé. Tout récemment, Boileau a contesté les assertions de J. Davy ; Ogle reprer liant les expériences de Mantegazza a trouvé les urines plus chaudes en hiver qu’en été. Mais, fut-il réel, cet abaissement serait presque négligeable.
fl ne s’agit, en effet, d’après les chiffres que nous avons reproduits, que de dépressions légères, curieuses peut-être pour le physiologiste, mais ne dépassant pas les limites des oscillations normales : ce ne sont pas là des températures basses.
La température basse, chez l’individu plongé dans un milieu glacé, c’est l’équilibre rompu, c’est l’organisme vaincu qui succombe, c’est l’animal à sang chaud qui dé-
choit et devient par mésaventure un animal à température variable. Dans ce cas, l’être vivant va perdre peu à peu sa chaleur propre et va tendre à mettre sa tempéi atui e en harmonie avec celle du milieu ambiant. Il se comporte alors comme la grenouille ou le serpent, ou, plus pies de nous, comme certains hibernants ; mais, moins tolérant que ces êtres inférieurs, le vertébré supérieur ne supporte pas un refroidissement très considérable de ses tissus : il meurt d’hypothermie comme, dans d’autres conditions, on peut mourir d’hyperthermie.
Mais, à quel moment l’équilibre entre la production et la dépense du calorique sera-t-il rompu ? Quelle sera la limite de la tolérance de l’organisme soumis à l’action nocive du froid ? Cette limite n’a rien de fixe. L’homme adulte sain peut supporter sans faiblir des abaissements énormes de température : — 39° Réaumur (Ross etParry), — 70° centigr. (Delisle, 1738). Les expériences récentes de M. Colin montrent aussi quelle résistance considérable les animaux peuvent opposer au refroidissement, même lorsqu’ils sont placés dans des conditions défavorables. La mort par le froid ne s’observe donc pas fréquemment chez l’homme en santé, capable de se protéger contre les intempéries du milieu extérieur, de réagir et de lutter. Ce sont les sujets épuisés par de longues fatigues, par les privations, par l’insomnie, par les peines morales, ou bien encore les ivrognes et les déchus, qui sont le plus ordinairement vaincus par le froid. Il suffit de rappeler ici la retraite de Russie pendant laquelle la température extérieure ne s’abaissa pas au-dessous de 26°.
D’ailleurs la résistance des animaux au froid varie suivant une foule de conditions, les unes purement physiques,
les autres individuelles. On se refroidit plus dans un air humide que dans un air sec, beaucoup plus dans l’eau que dans l’air ; la neige fondue est plus réfrigérante que la neige pulvérulente ; il est plus dangereux aussi de se coucher sur un sol glacé que de rester debout, parce que les pertes de calorique augmentent considérablement quand l’être vivant se trouve en contact avec des corps bons conducteurs de la chaleur avec lesquels il tend bien vite à se mettre en équilibre de température, tandis qu’elles sont légères quand il est dans un milieu mauvais conducteur, comme l’air sec et non agité. Ceci nous explique l’importance de l’enveloppe tégumentaire, qui, entourant le corps d’une couche mauvaise conductrice de la chaleur, l’isole plus ou moins complètement du milieu extérieur. Le cheval de trait à poils longs et ébouriffés conserve sa peau plus chaude et lutte mieux. contre le froid que le cheval à poils courts (Colin); de même l’enfant bien emmaillotté et l’adulte bien vêtu résisteront infiniment mieux aux causes de refroidissement qui les menacent que s’ils étaient nus. Une abondante couche de graisse sous-cutanée diminue beaucoup la déperdition de la chaleur et augmente la tolérance de l’individu. Lorsque l’évaporation est activée par le renouvellement rapide de l’air, le refroidissement survient vite : on ne peut résister à un froid intense quand le vent souffle.
Il est enfin des différences individuelles très notables dans l’aptitude à lutter contre le froid. Nous voyons des animaux à pelage superbe grelotter là où d’autres non mieux vêtus sont parfaitement à l’aise (Colin) ; nous en voyons survivre à des abaissements considérables de la température extérieure, tandis que d’autres, même plus
gros, en mourraient. Ces différences se retrouvent aussi chez les individus d’une même espèce : tel ne souffre pas du froid, quand son voisin s’en plaint amèrement. Larrey a signalé l’influence des tempéraments. Mais nous ne saurions insister davantage sur ces points sans sortir complètement de notre sujet.
Tous les observateurs ont vu que les petits animaux résistent moins que les gros à l’action du froid, car leur surface de refroidissement est proportionnellement beaucoup plus grande par rapport à leur volume. Un cochon d’Inde meurt gelé, tandis qu’un lapin placé dans les mêmes conditions survit (Colin).
Chez les enfants, surtout chez les très jeunes, la puissance de calorification est plus faible que chez les adultes. Pour les empêcher de se refroidir il est nécessaire de les entourer de soins continuels.
La température rectale, au moment de la naissance est supérieure à celle de l’adulte ; elle est légèrement inférieure à celle de l’utérus de la mère (Andral) ; mais bientôt elle baisse parce que la circulation et l’hématose sont encore imparfaites : chez les sujets faibles elle peut tomber à 33° tandis qu’elle ne descend guère au-dessous de 36° chez les plus robustes (Lépine), puis elle se relève quand le nouveau-né est chaudement emmaillotté, et se tient aux environs de 37°, 2 si l’alimentation est suffisante.
Depuis longtemps l’expérimentation avait démontré 1 impuissance d un organisme jeune à résister au froid extérieur . William Edwards avait montré que les animaux qui naissent les yeux fermés et les oiseaux éclos sans plumes ne peuvent se passer de la chaleur de la mère et du nid où ils se serrent les uns contre les autres. Il les avait
vus se refroidir à l’air jusqu’à 13° ou 14° : par contre, ils pouvaient survivre à une température de 20°, mortelle pour l’adulte.
Nous pourrions encore citer les expériences récentes de M. Colin qui a vu la température d’un lapin de 3 semaines , exposé pendant une heure et'demie à un froid de — 6° tomber à 20°, tandis qu’un lapin de 6 mois n’avait point souffert.
L’enfant nouveau-né fait plus de calorique que le petit mammifère né les yeux fermés. Il nous semble cependant prouvé par ces faits, et l’expérience de chaque jour démontre que l’action du froid abaisse plus facilement la température centrale de l’enfant très jeune que celle de l’homme fait. Il suffit en effet, quand il est faible, de le laisser nu pendant quelques minutes pour voir sa chaleur diminuer de 0°,5 ou de 1°.
Nous devons maintenant exposer les faits dans lesquels l’homme adulte vaincu par le froid a présenté des températures exceptionnellement basses.
M. le Professeur Peter a vu dans son service en 1869, une femme de 38 ans, trouvée dans un fossé de la route, après une nuit de mars pendant laquelle il était tombé de la neige et du verglas, présenter une température de 26° dans le vagin et l’aisselle. « Cette femme était absolument sans connaissance, la tête renversée en arrière, les yeux roulant dans leurs orbites, et son corps, dans l’extension de l’opisthotonos, était secoué de temps à autre par des convulsions des membres supérieurs et inférieurs. Le simple attouchement suffisait pour provoquer ces convulsions qu’accompagnaient alors des cris plaintifs. La peau était complètement décolorée, le pouls régu-
‘il —
lier. » Mise dans un lit bassiné, et entourée de boules d’eau chaude, tandis qu’on lui donnait de quart d’heure en quart d’heure du thé bien chaud additionné de rhum, cette femme recouvra peu à peu sa chaleur normale. Au bout d’une demi-heure la température s’était élevée de 1° dans l’aisselle et le vagin, au bout de 6 heures elle atteignait 36,4, c’est-à-dire, un degré presque normal. Deux jours après, la malade était guérie et quittait l’hôpital après avoir pu raconter son aventure. Elle avait fait un repas copieux, s’était enivrée, puis, en voulant regagner sa maison, elle s’était égarée, avait marché longtemps au hasard, et était tombée dans un fossé où elle avait perdu connaissance, et où elle avait subi sans défense l’action du froid extérieur.
M. Bourneville a observé un fait analogue. Un malade, trouvé nu sur le parquet d’une chambre dont les fenêtres étaient ouvertes par une froide nuit de janvier, avait une température rectale de 27°, 4. On essaya de le réchauffer, mais sans succès ; deux heures après, la température ne s’était élevée que de 0°,6. La mort survint au bout de 9 heures, la température rectale était alors de 36°, 2. Il ne s’agissait pas, dans ce cas, d’un sujet en état d’ivresse, mais l’action du froid avait été favorisée par une dépression antérieure du système nerveux, car on considérait depuis quelque temps cet homme, enrôlé de force dans un bataillon de marche, comme ayant le cerveau dérangé.
Nicolaysen rapporte les observations de deux ivrognes chez qui l’influence du froid avait déterminé un abaissement notable de la température rectale. L’un était un ouvrier qui passa la nuit sur le pont d’un bateau par un froid Ilulinel. 3
cle — 6°. Il guérit après avoir présenté une température de 24°, 7.
L’autre avait été ramassé dans la rue un jour d’hiver. Sa température rectale était de 32°, 7 ; il mourut.
Dans trois cas rapportés par Weiland, l’exposition au froid fit baisser la température rectale à 28° x4, 26°, 6 et 30°, 4.
Parmi les observations de Reinke concernant des alcooliques, il en est une dans laquelle on voit un homme exposé à l’action d’un froid intense présenter une température rectale de 24°. Il finit cependant par guérir ; au bout de 33 heures il avait retrouvé sa chaleur normale.
Des faits du même genre sont rapportés, en même temps que les précédents, dans la thèse de M. Georg Glaser. Nous citerons seulement le suivant : Un vagabond, après de copieuses libations avait passé la nuit dehors par une température de 1 à2 degrés: A 9 h. 1 j2 du matin il avait 26°, 7 dans le rectum ; après un bain de 28° à 30°, prolongé pendant 48 minutes, il avait 29°, 4. On lui donna du café, on lui fit des frictions sur le corps, on le plongea dans un seeond bain à 35° et l’on vit la température remonter d’heure en heure jusqu’à 36°, 9 à 5 h. du soir. Elle continua son mouvement ascensionnel jusqu’à 39° et retomba le lendemain matin à 37°, 6. Le malade quitta l’hôpital au bout de 13 jours après une légère pneumonie.
Ainsi, presque tous les sujets dont nous venons de citer les observations avaient subi sans résistance l’action du froid parce qu’ils n’étaient pas dans des conditions normales ; les uns s’étaient enivrés accidentellement, les autres étaient des alcooliques invétérés, un dernier avait
subi une profonde dépression morale. Est-ce à dire que le froid extérieur n’ait eu qu’une influence secondaire sur la production des accidents, et en particulier sur l’abaissement de la température centrale ? évidemment non, car ces sujets n’étaient pas, à proprement parler, des malades ; seulement il a agi d’autant plus énergiquement qu’ils étaient plus incapables de lui résister. Le froid ne tue guère les individus sains, il ne tue que les déchus.
L’influence de l’eau froide qui, mieux que l’air, conduit le calorique, et qui, mouillant les vêtements, se met vite en contact intime avec toutes les parties du corps qu’elle peut baigner, est plus rapide et incomparablement plus intense que celle de l’air froid.
A 20° on est transi dans un bain, tandis que l’on a chaud dans l’atmosphère. Au passage de la Bérézina dont l’eau avait une température de 1°, les soldats étaient à peine entrés dans le fleuve qu’ils étaient frappés de raideur, et ils étaient morts sans doute avant d’être noyés (Larrey). Outre la conductibilité pour le calorique, en vertu de laquelle l’eau soutire rapidement à l’organisme la chaleur qu’il peut produire pour élever la sienne, nous devons citer l’influence que son contact exerce sur les téguments dont elle fait contracter d’abord, puis paralyse les vaisseaux.
Les observations précises de refroidissement par l’eau ne sont pas nombreuses. Les premières en date sont celles de Currie. Plongeant un individu vigoureux dont la température était de 36°, 5 dans un bain à 7° ou 8° C., il voyait la température baisser à 30°. Trois heures après elle n’était pas encore revenue à son chiffre normal. Le lendemain elle atteignait 37°, 7 ; un nouveau bain provoquait
alors une nouvelle chute thermique à 31°, 2. Variant ses expériences, l’auteur anglais vit qu’un bain d’eau douce est plus réfrigérant qu’un bain salé, et que la température s’abaisse même dans un bain à 36°, 4.
Malheureusement les résultats qu’il a obtenus peuvent être récusés par les physiologistes. Currie prenait la température sous la langue ; or la chaleur de la cavité buccale est trop variable pour qu’on puisse la regarder comme exprimant d’une façon suffisamment approximative le degré de la chaleur centrale.
D’autres expériences ont été faites par Fleury, qui vit la température tomber à 34° et même à 29°, par Specke, | par Virchow, etc. A la suite d’un bain prolongé, Jurgensen trouva 33°, 1 dans le rectum. Dans les conditions ordinaires et chez l’individu sain, un bain froid peu prolongé a toujours paru à Liebermeister incapable d’abaisser la température ; une légère dépression se produisait au contraire après un bain tiède. Lorsque les sujets avaient été soumis à l’action prolongée de l’eau froide, ils n’étaient réchauffés que quatre ou cinq heures après l’immersion, souvent la température était plus élevée le lendemain du bain que la veille.
Les recherches ne pouvaient pas être poussées très loin sans danger quand on agissait sur l’ homme; Currie avait dû s’arrêter au bout de trente-trois minutes, la température du sujet étant tombée à 29°, 5; on a donc étudié l’action de l’eau froide sur les animaux (Hope, Jurgensen, Wertkeini, Horvath) .
Horvath plongeait des animaux à sang chaud dans un bain à 0°, et les voyait se refroidir progressivement. La mort arrivait par le fait d’accidents tétaniques quand la
température s’abaissait à 19°. Cependant, lorsqu’il pratiquait la respiration artificielle, la vie était possible avec une température beaucoup plus basse. Il a pu, en les réchauffant, rappeler à la vie des chiens dont la chaleur centrale était ainsi descendue à 6°.
Des résultats analogues ont été obtenus avec des lapins.
Les températures basses que l’on a observées chez les noyés n’ont certainement pas eu pour cause unique l’action réfrigérante de l’eau; d’ailleurs nous avons peu d’observations précises sur ce point.
L’application des bains froids au traitement des maladies fébriles nous fait un devoir d’indiquer en quelques mots l’influence dépressive qu’ils peuvent avoir sur la température de l’homme sain ou malade.
« Chez l’homme sain, dit Lorain, un bain froid à la température ordinaire ne fait point baisser la température à l’intérieur du corps : souvent même il l’élève un peu. Si le bain est trop prolongé, un homme à l’état de santé peut subir un refroidissement total avant d’en sortir; la régulation est vaincue dans une certaine mesure. Les choses se passent de la même façon chez le fébricitant, avec cette seule différence que, chez lui, les ressources sont moins riches, et que la limite où commence à survenir le refroidissement est atteinte un peu plus tôt (1). »
Les bains froids donnés aux fébricitants produiraient chez les adultes un abaissement de température de lu,5 en moyenne et de 2° chez l’enfant (Ziemssen et Immermann). La durée moyenne de l’abaissement qu’ils procurent dans les cas graves de fièvre typhoïde est de sept heures chez
(1) Lorain. Etudes de médecine clinique, t. IL p. 544.
les adultes et de six heures chez les enfants. La durée de l’action antipyrétique est plus grande dans la période avancée de la maladie, sans doute parce que l’organisme réagit avec moins d’énergie.
Parfois cette action dépasse le but, alors on voit apparaître une véritable algidité.
« Une fois, ditM. le professeur Bondet, chez une jeune malade que nous vîmes en consultation, nous dûmes faire suspendre les bains. Cette jeune fille étouffait dans les deux ou trois derniers bains qu’elle avait pris ; sa température, après chacun de ces bains, descendait entre 36° et 37°. Au moment où nous la vîmes, ses pupilles étaient dilatées, son corps refroidi- son pouls petit et misérable dépassait 130 pulsations. L’intelligence était complètement perdue, les urines involontaires : elle n’avait plus qu’à mourir ( 1 ) . » « Dans un cas, dit d’autre part M. le professeurPeter, (2) à la sortie d’un bain froid où le malade grelottant se disait glacé, on trouvait 35°, 3 dans l’aisselle et 35°, 6 dans le rectum. On eut beaucoup de peine à réchauffer cet homme. » Dans l’épidémie de Lyon où les bains froids furent si fréquemment employés, on a observé des abaissements encore plus considérables de la température (M. Bondet, communication orale) .
Chez deux malades observés par M. Libermann, le thermomètre descendit après les bains à 35° et 35°, 2.
M. Masson (thèse, 1877) a vu guérir deux malades atteints de rhumatisme cérébral et traités par les bains froids.
(1) Bondet. Franco médicale, 1874,
(2) Peter. Mémoires de la Société médicale des hôpitaux, 1877,
Dans ces cas, il y eut une chute de la température à 35°, 6 et 35°, 7.
La g’iace ou la neige, conduisant mal la chaleur, ne soutirent pas à l’organisme autant de calorique que l’eau. Des animaux enfermés dans des cages de glace ou dans des caisses pleines de neige ont résisté presque aussi bien au refroidissement que s’ils étaient restés dans l’air (Colin).
Lehmann, Bôcker et Kirejeff ont étudié l’action des bains locaux sur la température. Ce dernier a vu la chaleur du corps baisser de 2° après un bain de siège froid, mais immédiatement après le bain elle remontait, et, deux ou trois heures après, elle était supérieure de 1° au chiffre constaté avant l’expérience.
Les applications de glace sur l’abdomen peuvent abaisser la température des viscères abdominaux et du rectum (Hagspiel, cité par Wunderlich). Le thermomètre, au bout d’une heure, peut tomber à 35°, 25. La dépression thermique serait nulle dans le rectum pour Bing.
Citerons-nous ici les expériences d’un Allemand, Leube, qui plaçait des prisonniers français malades sur des coussins remplis d’un mélange de glace pilée et de sel marin présentant une température de — 10° ?La chaleur centrale baissait de 1° à 2° chez ces infortunés; la dépression était plus forte dans l’aisselle que dans le rectum. Deux des malades sur dix contractèrent des pneumonies, deux autres eurent le typhus.
Les boissons froides ou glacées et les lavements froids font en général baisser la température. Après avoir pris deux verres d’eau à 18°, Lichtenfels et Frôhlich ont vu le thermomètre descendre de 1/10 de degré; l’abaissement était de 4/10 de degré quand l’eau n’avait que 16°.
Wiuternitz prit, à des intervalles de dix minutes, 6 verres d’eau à 4°, 6, et vit, soixante-dix minutes après, sa température décroître de 1°,4. Après l’ingestion de quatre verres, l’abaissement fut de 0°,8. Mais il y avait eu des nausées et des éructations. Chose curieuse, les ingestions froides n’excitent pas à une plus forte dépense ; elles sont donc bien plus rationnelles que les applications du froid sur la peau des fébricitants (Lorain).
Ces applications locales du froid ont une action complexe et n’agissent certainement pas seulement en soutirant à l’organisme une quantité plus ou moins considérable de calorique. Rien n’est simple chez l’animal supérieur. S’il est soumis à l’action du froid, il tend à augmenter sa chaleur propre pour résister avec plus d’efficacité ; ce n’est , qu’au moment où ses forces sont à bout qu’il abandonne la lutte et se laisse vaincre par le milieu extérieur. S’il est affaibli d’avance et placé dans de mauvaises conditions de vitalité, il ne résistera pas longtemps : tel l’ivrogne ou le surmené.
Dans les régions élevées de l’atmosphère où l’air est moins dense, où l’évaporation et le rayonnement sont très actifs, le refroidissement du corps surviendrait assez vite ■ d’après les rapports des aéronautes ; mais nous manquons de chiffres pour établir la dépression que subit dans ces circonstances la température centrale. Dans une relation, nous trouvons des chiffres de 35°, 2 et de 35°, 7 ; mais il s’agissait de températures buccales.
Dans les ascensions sur les hautes montagnes, quelques observateurs ont trouvé un abaissement notable delà tem-
pérature du corps. Cet abaissement n’aurait pas cause la raréfaction et le refroidissement de 1 air,
pour
mais
surtout le travail musculaire exagéré et la consommation énorme de calorique qu’il entraîne. A un moment donné, la production insuffisante de la chaleur ne serait plus proportionnée à la dépense. Ces résultats ont été obtenus simultanément par Marcet et Lortet. A des altitudes supérieures à 1,050 mètres, Lortet a vu sa température buccale subir une dépression de 1° à 4°, 5. La température buccale est un indice infidèle de la chaleur centrale, ces expériences doivent donc laisser un doute dans l’esprit. D’ailleurs Forel, puis Calberla et le professeur Thomas, au lieu de constater un abaissement thermique dans leurs ascensions, ont trouvé une élévation de quelques dixièmes de degré pendant le travail musculaire.
On ne voit pas encore d’une façon positive l’influence que peut avoir la fatigue des muscles soumis à un travail exagéré sur la température centrale. Une observation de M. Peter semblerait indiquer qu’elle peut produire une diminution de la chaleur centrale. Chez une petite fille atteinte de convulsions unilatérales, on voyait du côté atteint la température plus élevée de 1° à 4°. Quand les contractions cessaient, la température était de ce même côté plus basse de 0°,5 à 1°,3 que du côté sain.
Manassein a indiqué un moyen assez curieux d’abaisser la température des animaux. Il plaçait des lapins dans une boîte suspendue à une corde d’un mètre, et imprimait à cette boîte 28 ou 30 doubles oscillations par minute. Au bout de quinze minutes le thermomètre marquait de 0°,3 à 1°,3 (en moyenne 0°, 66), de moins qu’avant l’expérience, même si l’on avait enveloppé d’ouate l’animal soumis au balancement. L’immobilisation prolongée peut produire le même effet. Nous n’insisterons pas davantage sur ces résultats.
Influence de T inanition. — Les échanges moléculaires liés au fonctionnement et à la vie des éléments anatomiques sont la source de la chaleur animale ; les organes sont de véritables foyers qui brûlent, pour leur entretien, des composés ternaires ou quaternaires fournis par l’ alimentation, et qu’au besoin ils empruntent à leur propre substance. Dans certains cas l’apport extérieur est nul, et cependant les combustions activées par un processus morbide ne s’en opèrent pas moins aux dépens des tissus euxmêmes : c’est ce qu’on voit dans les fièvres ; mais, quand l’organisme se trouve dans des conditions normales, en supprimant l’alimentation on diminue l’activité des échanges nutritifs, c’est-à-dire, des combustions. Ici nous n’aurons qu’un fait à constater, c’est l’abaissement de température qui accompagne cette diminution de l’activité nutritive. Non seulement l’animal soumis à l’inanition résiste moins aux causes de déperdition du calorique que celui qui reçoit une alimentation suffisante, mais en somme, et c’est là le point important, il fait moins de chaleur.
Il n’était guère possible d’étudier chez l’homme les effets de la privation d’aliments, car, chez les malheureux qui y sont soumis accidentellement ou qui s’y condamnent volontairement, il existe toujours des causes multiples de dépression et de déchéance dont on doit tenir compte. Nous n’aurons donc guère à rapporter ici que les résultats des expériences instituées par les physiologistes. Malgré les recherches anciennes de Redi, celles de Magendie et de Collard de Martigny, l’inanition et ses funestes effets n’étaient guère connus avant le mémoire de Chossat, qui parut en 1842.
Ce travail fondamental dont les conclusions principales
ont été confirmées par les expérimentations clc notre époque, très riche en observations détaillées, contient un remarquable chapitre sur l’état de la température dans l’inanition.
L’auteur, après avoir établi par des observations nombreuses que la température des pigeons bien nourris sur lesquels il allait opérer était, dans le cloaque, de 42°, 22 à midi et de 41°, 48 à minuit, et trouvé que la valeur des oscillations diurnes de la chaleur normale était de 0°,74, soumit ces oiseaux à l’inanisation (inanitiation, Chossat). Il put alors constater :
1° Que chez les animaux inanitiés la température centrale moyenne , à midi, tombait à 41°, 70, c’est-à-dire à 0°,5 2 au-dessous de la normale.
2° Que la chaleur nocturne présentait des difïérenees plus grandes encore, puisque chez les mêmes animaux elle n’était plus que de 38°, 42 à minuit, c’est-à-dire de 3°, 06 audessous delà moyenne normale ,
3° Que, par conséquent, les oscillations diurnes étaient bien plus marquées que dans l’état physiologique (3°, 28 au lieu de0°,74).
4° Que les températures de l’inanition, diurnes ou nocturnes, s’éloignaient d’autant plus du taux normal que l’abstinence durait plus longtemps.
5° Que, de même, les oscillations diurnes augmentaient en raison des progrès de l’inanisation.
6° Qu’enfin la réaction matinale qui devait ramener la chaleur au taux de midi, s’effectuait de plus en plus tai d, tandis que l’abaissement nocturne se faisait sentir d autant plus tôt dans l’après-midi que l’animal se trouvait plus affaibli par l’abstinence.
Lorsque l’ alimentation était simplement insuffisante, la température baissait également; cependant les résultats n’avaient plus la même netteté. En effet, Chossat constatait parfois une élévation thermique, atteignant, dépassant même le niveau normal; mais cette élévation ne durait que quelques jours, et bientôt la chaleur centrale recommençait à décroître d’une façon progressive.
Le dernier jour de la vie était marqué par un abaissement considérable de la température. Tandis que, dans le cours des expériences, le refroidissement journalier était de 0°,3 enmo}renne, ce jour-là il était de 14°. Les animaux succombaient avec une température moyenne de 24°, 9, tandis que les chiffres extrêmes étaient de 18°, 5 et 34°, 2. La descente du thermomètre était ainsi 47 fois plus forte dans le dernier jour de la vie que dans les précédents.
L’oscillation diurne qui, jusque-là, avait augmenté progressivement, disparaissait à peu près complètement aux approches de la mort. Les animaux succombaient en général de midi à minuit, à l’heure où la température s’abaissait sous l’influence nocturne. Alors que la dépression thermique avait atteint un chiffre très bas (23°), et que la mort était imminente, quand on réchauffait artificiellement l’animal, il se ranimait. Au bout de cinq minutes, des tourterelles présentaient déjà un peu plus de vie ; au bout d’une heure, elles avaient de 34°, 9 à 39° dans le cloaque, et quelques-unes, à la fin de la deuxième heure, avaient 40°. Ces expériences montrent suffisamment l’action nuisible du froid extérieur chez les sujets inanitiés.
Tels sont les résultats des expériences île Chossat. Ils ont été confirmés par la plupart des observateurs. Dans c(‘s dernières années, MM. Carville ei Bochefontaine ont
vu sur un chien, dont la température rectale était de 39°, 5 avant l’expérience, le thermomètre baisser à 3<°,o après 14 jours d’abstinence, à 36°, 5 après 20 jours, et à 35° après 24 jours. Cependant les choses ne se sont pas toujours passées aussi simplement.
Quand on choisit des mammifères, au lieu de prendre des pigeons, pour les soumettre à l’inanisation, la chaleur baisse d’abord d’une façon progressive pendant un ou deux jours, puis elle remonte souvent à un degré presque normal jusqu’à la fin de l’expérience, sauf toutefois le dernier jour, où l’on observe dans tous les cas une chute rapide et profonde qui précède la mort.
Jurgensen a étudié les effets de l’abstinence sur la température, chez un homme qui s’était soumis volontairement à l’expérience. Il a pu constater ainsi que, pendant les 38 premières heures, la température rectale prise de dix en dix minutes présentait dans l’oscillation diurne une certaine lenteur de l’ascension normale et une prolongation des températures minima. Mais ces températures ne s’écartaient de la normale que de0°,l ou0,°2. A partir de la trente-huitième heure, il a observé, au contraire, une prolongation de la période des maxima. Cette observation ne peut avoir une bien grande valeur en raison de la durée nécessairement restreinte qui lui était imposée.
Rappelons à ce propos le fait intéressant rapporté par Desbarreaux (cité par Bouchardat, thèse de concours) d’un prisonnier nommé Granié, qui se laissa volontairement mourir de faim, et chez lequel la température baissa jusqu’à 19° Réaumur.
Ces données suffisent pour démontrer que la chaleur
centrale baisse chez les êtres vivants soumis à l’inanisation. Le même fait se présente dans divers états pathologiques qui rendent F alimentation impossible, mais nous aurons à revenir plus loin sur ces faits qui sont toujours plus ou moins complexes.
Les effets de l’inanition 11e se produisent ni avec la même facilité, ni avec la même fréquence aux différents âges de la vie. « Les vieillards, dit Hippocrate, supportent très bien l’abstinence; l’homme dans l’âge mûr moins; les adolescents très mal; les enfants encore moins que les autres, surtout ceux d’entre eux qui sont très vifs. »
Il 11’est pas bien certain que la privation d’aliments soit beaucoup mieux tolérée dans la vieillesse qu’à tous les autres âges, mais rien 11’ est plus vrai que la faible résistance des enfants, surtout des très jeunes, àl’abstinence. L’inanition tient une très large place dans la pathologie de l’enfance et spécialement dans celle du nouveau-né, et cela se comprend : l’enfant, pour subvenir aux besoins de son développement rapide, doit assimiler beaucoup; quand l’apport nutritif est insuffisant, ce frêle organisme souffre, s’altère, et bientôt apparaissent des accidents qui aggravent le mal et souvent le rendent irrémédiable. C’est dans le chapitre consacré à l’athrepsie que nous étudierons les abaissements de température qui se produisent dans ces conditions.
Chez l’adulte, c’est durant les disettes* les famines, les sièges* que l’on a pu observer les effets de l’inanition ; d’autres fois l’alimentation a été rendue impossible par une lésion ou une intolérance des voies digestives : nous 11e nous occuperons pas, en ce moment, de ces derniers faits.
Dcans les disettes les plus récemment étudiées, dans la disette des Flandres, dans la famine d’Algérie (1868), on a vu des malheureux arriver au dernier degré de l’inanisation ; mais les recherches thermométriques font presque complètement défaut. M. Arnould rapporte cependant le fait d’un Arabe qui, 36 heures avant de succomber, présentait entre autres symptômes un ralentissement du pouls (58 pulsations) et un abaissement de la température axillaire à 36°. M. Périer dit aussi que la température lui a toujours paru abaissée dans les cas extrêmes, mais sans fournir de chiffres.
Il nous suffisait dans ce chapitre de montrer les effets de l’abstinence sur un organisme sain ; bien souvent nous aurons à noter encore le rôle funeste de l’inanition dans des états morbides dont nous allons maintenant étudier l’influence sur l’abaissement de la température centrale.