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Des Troubadours aux félibres

On peut remarquer en France aujourd'hui un symptôme fâcheux. D'un côté, les dédains parisiens laissent parfois dans l'ombre les produits littéraires de la province; de l'autre^ la province semble montrer çà et là des tendances à s'isoler, en employant pour son langage poétique des idiomes particnliersqui paraissaient tombés dans le domaine populaire.

Les provinces , par ce moyen ; obtiennent des applaudissements qui seraient refusés peut - être à des Gilberts , assez malavisés pour se produire sans le secours d'une puissante camaraderie. Rome est toute dans Rome. Sans toucher à la question politique qui a pourtant une auti-e gravité , il est permis de penser qu'il y aurait avantage pour notre pays dans une parfaite entente littéraire entre Paris et la province , et dans une décentralisation susceptible de donner la Aie à ce qui paraît languir. Si l'indifférence des censeurs

{ 2 ) parisiens peut étouffer des talents dans leur germe, les vieux langages remis à neuf ont aussi des dangers : il y a bien assez de confusion dans les actes aujourd'hui sans qu'on y ajoute encore la confusion des langues : Babel n'a pas besoin d'un étage de plus.

C'est à l'examen de ces inconvénients que nous nous livrerons dans cette étude , avec franchise et bonne foi; si nous nous trompons dans nos appréciations, il importe que nos compatriotes le sachent, nos erreurs n^auront rien de volontaire, nous agissons sans parti pris et simplement par conviction.

Paris, armé de la centralisation, et d'une centralisation omnipotente, attire à lui les forces vives et les valeurs de la province ; ces forces et ces valeurs il est obligé de les renouveler souvent parce qu'elles se trouvent vite consumées dans un foyer ardent , mais est-ce à dire pourtant qu'un aimant si loin d'être pur, soit tout-à-fait irrésistible ?— Est - il donné à tous d'être assez riches pour aller vivre à Corinthe? Ne peut-il pas y avoir ailleurs des écrivains , amis de la solitude , compulsant laborieusement livres \ieux et nouveaux, pour en tirer quelque trésor?

Chacun ne saurait être doué de l'heureuse faculté dépenser librement, d'écrire sérieusement, lorsque à côté de soi la folie agite des grelots bruyants et que du fond de son cabinet de travail la jeunesse studi eusc peut entendre l'appel d'un joyeux orchestre.

( 3 ] Puis, à certains moments, — espérons que nous n'en verrons plus de pareils, — n'y a-t-il pas eu pour le penseur d'autres appels qui Vont forcé à quitter sa plume et à prendre un fusil pour repousser lïnsurrection.

On a donc tort d'affirmer , comme on l'a fait souvent , qu'il faut se trouver dans le plus grand centre intellectuel du monde pour être un savant au courant du mouvement et du progrès.

Devant la splendeur de certaines célébrités contemporaines dont léclat illumine Paris et dont chaque jour les chemins de fer nous apportent les moindres reflets, on semble oublier un peu trop que des illustrations et des illustrations d"une autre trempe, restaient au fond de la province et ^ivaient éloignées delà grande cité. Aux divers parlements , la France doit pourtant les noms de Fermât , de Montclar , de Servan , La Chalolais, Portails, Siméon et bien d'autres magistrats célèbres.

Comment ensuite , même au milieu des élans tumultueux de nos jours^ même devant les improvisations historiques qui s'accumulent , comment ne pas garder un bon souvenir aux savants Bénédictins qui posaient à l'écart, dans leur cellule silencieuse, les grandes bases de notre histoire ? Studieux et recueillis ils écrivaient consciencieusement les fastes de la France , et toujours quand on voudra écrire quelque chose de sériciix sur notre pays, on aura

recours aux immenses travaux de D. Bouquet^ D. Brial . D. Calmet , D. Clément le principal auteur de VArt de vérifier les dates.

On sera toujours plus sûr de ne point ségareren prenant pour guides ces hommes calmes et paisibles, que si l'on voulait prendre pour flambeaux indicateurs les tirades enflammées ou les nébuleuses dissertations de plusieurs historiens modernes.

Vraiment, pourrait-on ne se point incliner devant certaines œuvres qui prirent naissance au fond des provinces? Montaigne, maire de Bordeaux ne quitta guère plus cette ville que son ami La Boëtle ; Charron fit son livre de la Sagesse à Cahors ; Montesquieu écrivit les Considérations sur la Grandeur Romaine au Château de la Brède ; Dupaly, enfant de la Rochelle, fut président au parlement de Bordeaux; BufFon portait à Paris sa grande ^/5^0/re naturelle,un chef-d'œuvre d'éloquente science^ médité et composé dant la tour de 3Ionlbar ; Fabri de Peiresc vécut à Aix visité et consulté par tous les savants de son époque, entretenant avec Scaliger, Saumaise Grotius. etc, des relations qui élaient toujours fructueuses pour ceux-ci. Les Fauris de Saint- Vincent, tous deux émules dePeyresc, continuèrent les traditions de sa science. Gassendi professait aussi à Aix; on dit que faisant un voyagea Paris, il fut étonné d'y trouver très -peu d'astronomes ; de son tenips apparemment, les Babinet flottaient

encore à 1 élat d'atomes crochus. La Rochefoucauld et Vauveuargues se retirèrent loin de Paris el de la cour pour méditer leurs Pensées et leurs Maximes. Tournefort, encore un fils de la capitale de la Provence , qu'on nous permette de rappeler [un titre porté si noblement par Aix ; Tournefort . dis-je , étudia la botanique sur les pentes de nos montagnes, et occupa ensuite très longtemps une chaire à Montpellier. Puis le bibliographe Peignot, de Dijon, Joseph et Xavier de 3faistre , Riquet creusant le canal du Languedoc ; Chappe inventant le télégraphe à Angers ; Jacquart à Lyon les métiers qui portent son nom , Philippe de Girard ^ Niepce , etc. Si le feuilleton de la centralisation eût existé dans ces temps loin de nous ; si ses arrêts eussent eu la puissance dictatoriale qu'il déploie si sou\ent aujourd'hui, qui pourrait affirmer que certains feuilletons n'eussent pas repoussé de leur fier dédain quelques-unes des œuvres de ces grands hommes, sous le prétexte ingénieux que ces écrits sublimes n'avaient point vu le jour dans le centre des études? Pour quelques talents décorés par Paris d'une auréole prestigieuse , plus d'un essor généreux se vit tristement arrêté ; il suffit de rappeler Gilbert , Malfilatre , Hégésippe Moreau et Eliza Mercœur. Puis, à certains moments, au milieu des égarements d'une révolution^ ne vit-on pas André Chénier, Roucher, Lavoisier, Malesherbes^ marcher à l'échafaud

l 6 ) au milieu d'une indifférence telle, que sur leur passage, aucune voix n'osa crier : grâce pour le génie! El que de victimes plus nombreuses encore produisent certains mirages qui conduisent aux abîmes: mirages qu'on voit si bien de Paris, et dont la fascination est terminée par la misère ou par le charbon d'un réchaud ! Combien au milieu d'une Capoue si souvent agitée par des convulsions qui ne sont point souterraines , soupirent après un séjour moins troublé !

Que ce vallon est frais et que j'y voudrais vivre ! Oh ! que j'y voudrais vivre , au moins vivre un

[printemps.

Loin de Paris, du bruit, des propos incontants .'

Tel était le cri jeté par Georges Farcy et le triste pressentiment des balles qui au 29 juillet 1830 , devaient le frapper !

Oni^ une brise propice à sécher bien des boues et des immondices, un soufïle réparateur et bienfaisant pourrait prendre sa naissance aux rivages deTOcéan comme aux bords de la Méditerranée , ou sur les pentes des montagnes. Les oiseaux mélodieux « que tout bruit fait chanter, » n'ont pas tort de rester dans de calmes atmosphères, et de ne pas s'exposer à être asphixiés dans un ciel orageux qui, en aspirant la rosée des champs, peut la confondre avecles émanations de la fange des rues.

PuisL'Ue le soleil, point central , répand sur le monde une chaude lumière dont l'influence est susceptible de faire germer des fleurs et des fruits, nous devons apprécier le soleil dans ce qu'il a de bienfaisant. Mais si des arbres vigoureux étendent leurs rameaux pour nous garantir de rayons torrides et malsains, pourquoi ne pas aimer aussi ces chênes précieux soit qu'ils ombragent les rives de la Seine ou de la Creuse, soit les plages de nos mers. L'union fait la force; pour résister aux courants désastreux qui semblent vouloir nous mener en dérive, la probité et les vrais talents littéraires dont Paris est pourvu, doivent vi\re en bonne intelligence avec les talents et la probité que la pro^ince voit éclore.

Si Tart est à Paris , a dit tout récemment un charmant fabuliste, M. Tabbé Yeyrenc, de Valence, la nature est dans la pro\ince, et à ce fabuliste nous emprunterons encore une moralité qui peut servir de conclusion aux réflexions que nous avons émises :

Qu'un auteur vienne de Paris, Ou que la province l'imprime, Vous deves régler votre estime, Sur la valeur de ses écrits (i;.

CODP-D'ffill SUR L\ POÉSIE PROVENÇALE

Depuis son origine jasqn'à nos jours.

Rememter ! disons-nous à la p^o^i^ce en évoquant le souvenir de ses gloires anciennes , en appelant de tous nos vœux une véritable et sérieuse renaissance de la vie littéraire dans ces ^illes où siégaient ces cours souveraines avec qui l'absolutisme avait à compter. Époques loin de nous où s'élevaient de magnifiques monuments là même où plus tard de^ ait frapper le marteau d'un Cul-de-Jatte envoyé par la centralisation. Il fut un temps où dans les splendides hôtels de la capitale de la Provence, Vendôme pouvait se consoler, au milieu des fêtes, du Louvre quil avait quitté. Regrettables splendeurs tombées dans Tombre et le silence , depuis que les rayons dérobés aux provinces furent briller sur un seul point!

Un phare s'éleva, grandissant chaque jour, et ce phare souvent aidant aux tempêtes, attire parfois à des écueils funestes les navigateurs éblouis par une U'op forte concentration de lumière.

Dans le Midi , dans notre beau pays ^ où les impressions sont plus vivement ressenties, les imaginations devaient être plus facilement exaltées par les grands souvenirs des renommées d'autrefois ; aussi c'est dans cette contrée que peut le mieux se constater le réveil des esprits trop longtemps engourdis.

On s'est ressouvenu des Troubadours et la reprise supposée de leur langage a été le lien avec lequel on a cherché à se rattacher aux gloires d'autrefois. A notre avis, c'est peut-être une faute, et tout en rendant pleine justice à leur talent, nous dirons franchement à quelques-uns de nos poètes méridionaux notre pensée sur cette renaissance. Il nous semble^ en effet, qu'en leurs mains vigoureuses, d'autres instruments que le fifre et le galoubet , pourraient rendre des accords plus universellement appréciés , plus susceptibles de répondre à leur puissance poétique. Pourquoi la véritable sympathie que nous avons pour nos compatriotes , nous empêcherait-elle de manifester notre opinion avec sincérité ?

Sitôt que la pensée se reporte aux anciens Troubadours, rillusion estompe dans le lointain des âges de riantes figures; avant que nous eussions étudié plus particulièrement cette portion de Thistoire du Midi, quand, le soir, la brise halcinail; doussa aurc^

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autour des hauts manoirs^ il nous semblait trouver dans ses sonores >ibrations comme un écho gardé par les vieilles tourelles des chansons d'autrefois. Nous écartions comme un mauvais rê\e^ certaines visions qui s'offraient en même temps ; car plus près de nos jours , il y eut aussi des TrouA aires ou Troubadours qui . les yeux en coulisse , agaçaient leur mandoline. Nous ne voulions pas voir Creuzé de Lesser , ni Bnour Lorminn ^ pour qui un faux toupet remplaçait probableiLent raigrelte traditionnelle et la cigale d'or (2); nous ?a\ions que du troubadourisme récent, il n'était en définitive resté que certain air connu et un bizarre sobriquet pour les soupirants des bonnes d'enfants.

C'étaient les \éritables chantres de la gaie science dont l'image gracieuse flottait dans noire pensée ; pourquoi faut-il hélas ! qu'une désagréable réalité rencontrée au milieu de recherches sérieuses, nous ait gâté nos illusions !

L'histoire des Troubadours est loin d'être une histoire édifiante. Dans les livres de Nostradamus , de Millot, de Sainte-Palaye, de Sismondi, ésn^V Histoire du Midi par Mary-Lafon^ etc. (3} , les détails abondent sur la \ie peu régulière des poètes nom.ades qui ont eu cependant Timmense mérite d'avoir assoupli la langue qu'ils parlaient au rhythme poétique^ tandis que dans le Nord la poésie avait de la peine à se dégager des gra\ilés de la scolaslique.

Dès le XI* siècle, des bords de la Garonne aux ri\ es de la Durance, on \il les Troubaïres ou Troubadours cueillant partout le myrthe et le laurier ; tous les échos du Midi retentirent de leurs plaintes amoureuses, et trop souvent aussi de leurs tristes clameurs. Il est fâcheux que leur colère irraisonnée se soit abaissée jusqu'à la grossièreté, se répandant contre Rome et le clergé, en injures \iolenles que certains publicistes de nos jours ne dédaigneraient pas. La licence des mœurs des Troubadours , et dont leijrs œuvres gardent les traces , tenait sans doute au temps où ils vv^curent ; mais il est éAident que leurs sir\ entes enflammés et leurs excitations durent contribuer à amener ces ré\oUes fâcheuses^ ces désastres inouïs qui désolèrent le Midi. Ce n'est pas pour rien que M. N. Peyrat, écrivain protestant, célèbre les Troubadours a\ec un lyrisme enthousiaste. Il nous les montre comme d'ardents auxiliaires de ce Pierre de Brueys , énergum.ène qui courait par les pro\inces, saccageant les églises, abattant les croix, fouettant les prêtres, etc. Il >oit des précurseurs de Luther parmi les Pindares qu'il cite, Cercamons^ Marcabrus, Pierre de Valeyra^ etc.^ puis il finit par dire : « Nul doute que les Troubadours « méridionaux n'aient concouru à une ré\ûlution « dont le programme était un poëme '4). » On peut trouver aussi, sans l'ccourir à des ouvrages spéciaux, dans le Tableau de la littérature au moyen

( 1-2) âge , par M. Villemain , de longs échantillons des fougueuses explosions de Figueira ou de Sordel qui accusait Saint -Louis de n'avoir pas de cœur et le traitait de niais. Aux citations de M. Yillemain , pourraient se joindre une foule de pièces de Pierre Cardinal, Deudesde Prades, Boniface deCaslelane, Guillaume de Bergedan, Bertran de Born, etc.

E mille altre ne vidi à cui la lingue, Lancia e spada fu senipre, e scudo e elmo.

Il serait inutile de nous appesantir sur des poètes satiriques , dont les plus ^iolents n'appartiennent point à des enfants de notre Provence. D'ailleurs . hâtons-nous de le dire, toutes les AÎoles méridionales ne résonnèrent point dans les seules mains d'excentriques tels que cet Austor d"Orlac, grand amateur de faits accomplis, qui déclamant sur Tinsuccès des Croisades, voulait que les Chrétiens se fissent Mahomélans, puisque Dieu se montrait en faveur des infidèles. Plusieurs Troubadours au contraire éperonnaient la valeur des preux, en exaltant de nobles sentiments. Pen importe dailleurs , si , lorsque leur voix poussait aux combats, ce fut généralement à forte distance. « Par leurs chants, dit a M. Villemain , ils excitaient à la Croisade, mais « ils étaient eux-mêmes retenus par les délices des t( cours de Provence. » La sage circonspection qui

permet de célébrer les batailles de loin, cl au besoin d'en profiter, quand elles sont gagnées par des frères et amis, rencontre de nos jours de trop remarquables imitations, pour qu'il ne soit pas malséant de blâmer en d'autres temps ce qui vaut aujourdhui des battements de mains.

Beaucoup, parmi ces virtuoses, ne désiraient point plaie et bosse comme ce Boniface qui s'exclamait :

Guerr'e trebalils e brega m'plgtz (5).

ayant soin d'ajouter très judicieusement que les conseils d'avocats et de prélats lui étaient désagréables.

Généralement^ ils montraient plus d'amour pour leur pays natal que ce Raimbaud de Vaqueiras qui, dans un dialogue écrit par lui, se fait répondre par une génoise^ sa douce amie :

Tropo son di mala lei, Li Proensal

Jiii'ar, to provençalesco Si en jaggausa de mi, No preso un genoi No t'enl'en plus d'un Toesco O Sardi o Barba ri

Proensal va mal vcsli, etc.

Nous voyons que la belle génoise ne prisait pas plus les Sardes que les Barbaresques, ce qui nous louche peu, mais Raimbaud lui souffle sur les Provençaux de fort vilaines choses.

Dans toutes les canzone on ne versait pas comme Berlran Barbonnel des potées dinjnres contre le clergé qui très probablement avait le grand tort de peu s'accommoder des cours d'amour :

Aï I fais clcrg^ue, inessongier, traîoor, Perjur, lairos ; .... descrezen, etc.

ou ainsi que Pierre Cardinal :

Tartarassa ni voutor, Nou sen plus leu car puden Com cler a piezicator Senton ont es lo mauen (6).

Et ici ouvrons une parenthèse : Texagération de ces belles apostrophes est trop violente pour servir de preuve contre le clergé de ce temps-là et contre îa cour de Rome. Cela prend un faux air de certaines brochures de nos jours^ en réservant talent et poésie du côle des Troubadours.

Après ces tristes échantillons , qu'il serah trop facile de multiplier^ on rencontre souvent parmi les chants en langue provençale, des morceaux remplis de grâce, de fraîcheur et d'harmonie.

De tels fragments , on en trouve surtout chez Pierre d'Aiiverorneet chez Bernard de Ventadonr.

Le poêle limousin du douzième siècle semble avoir dans son langage une pureté primitive qui en permet plus facilement lintelligence. Qui ne connaît celte slrophe adressée à Eléonore de Giiienne?

Quand la doussa aura veola

De vès noslre pais,

M'es vejaire qu'ieu senta

Odor de paradis,

Per amor de la g?nta,

Ves cui son acclls

En cui ai mes m'entenla

E mon coratj' assis ;

Quar de tolas partis

Per lieis, tan ra'atalenla,

Nous donnerons encore un morceau d'un hymne religieux par Pierre de Corbian , parce qu'on peut y remarquer combien le latin entrait comme élément dans ce langage poétique :

Domna, rosa ses espina^ Sobra totas flos olens, Verga seca frug fa sens.

Terra que ses ]al)or trerma, Estela del solelh maire, Noirissa del voslra paire El mon nulla somellia Ni londana ni vezina.

C'est en effet de la langue latine que dérivent Principalement la plupart des dialorics parlés dans

loulela France, il n'est donc pas étonnant que le Midi, plus rapproché de Rome et de l'Italie, ait plus gardé de la douceur du latin, tandis que le Nord conservait davantage de la rudesse germanique. Mais quelque sonore, harmonieux et doux qu'on puisse trouver souvent l'idiome des Troubadours , il est une chose incontestable , c'est que cet idiome rudimenlaire au milieu de son plus grand éclat , dut sa principale célébrité au soin qu'eurent de le colporter dans toutes les cours de l'Europe les poètes qui l'employaient. Il n'est pas facile d'y obser\er des règles fixes ; de là l'obscurité devait s'ensuivre, et le roman nécessiter plus tard le secours des glossaires. « Sans cesse, » ditM. Villemain en parlant de la poésie des Troubadours, « les autres langues de l'Europe qui commencent à « se former viennent s'y mêler , mais la primauté « provençale s'y reconnaît toujours (7). L'ortho- « graphe présente aussi ses difficultés, elle était si « peu fixe qu'il n'est pas rare de rencontrer dans la a même phrase un mot différemment orthographié. « En général, les scribes semblent s'être contentés « de rendre le son , chacun d'après sa manière de « prononcer, sans se mettre en peine ni de l'origine « du mot , ni de l'idée qu'il devait exprimer ; il « résulte de là une bigarrure souvent très embar- (< Tassante. »

Nous citerons encore au sujet de la langue parlée

f 17 ) par les Troubadours quelques passages de César de Nostredame , qui sont des reproductions de fragments des Vies des plus célèbres poètes provençaux, par son oncle Jean, procureur au Parlement d'Aix, il est bon d'ajouter ici que les chroniques de ces \ieus. historiens exal lent à chaque page les fastes glorieux de notre pays. Si nous faisons cette observation , c'est quil pourrait fort bien arri^e^ qu'en touchant aux œj\res des Troubadours anciens ou modernes^ on recueillît quelque part l'accusation d'être un fils dénaturé de cette contrée où les beaux souvenirs se dressent tellement à chaque pas, qu'on ne peut qu'être fier d'y avoir eu son berceau 1

Voici donc ce que dit Nostredame à propos du recueil du Monge des Iles d'or : « Si que comme cest « excellent Monge vaquait au catalogue et à lausile « de ces livres, entre autres il en trouva un oùes- « talent descrites toutes les nobles et illustres fa- « milles de Provence et d'Aragon , de France et « d'Italie avec leurs alliances et armoiries qui devait « estre chose très -belle à Aoir; et encore outre « celui-là toutes les oeuvres des poètes pro\ençaux « en rilhme vulgaire, que le religieux Hermenlaire « avait pareillement recueillies par le cummande- « ment d'Ildefons, qu'il transcri^it en beaux carac- « lèreS;, dont il en envoya pour un rare et riche pré- « sent une copie à Louis II. Ce qui occasionna plun sieurs barons et gentilshommes de Pro^ence d'en

( 18 ) a avoir des extraits , comme de choses pleines de « galanterie et de nobles raretés, voire mesmes'en « trouva de tant curieux, qu'ils les firenl toutes « exactement transcrire en lettre de forme sur parie chemins illuminés d'or et d'azur d'Acre, ou sur « papiers très fins et très polis ; les \iesdes poètes « estant en caractères rouges et en uottes noires « et communes, leurs poésies provençales de plu- « sieurs sortes et tailles de rilhmes. Au moyen de « quoi il eut une merveilleuse peine d'entendre la « langue, pour autant que leur s poèmes étaient de « diverses phrases ctlocutions.C2iV\Qsuï\s^\z\Qi\i a escrit en leur pure langue maternelle pro^ençale, « les autres qui n'y étaient pas si bien versés pour « estre dediNcrse nation : Espagnole , Italienne, « Ga^conne^ et Française avaient farci et entremêle « leurs compositions poétiques de plusieurs mots « et idiomes de leur ramage^ qui les rendaient tant « obscures et si mal intelligibles qu'à pehie en pou- « vait-il tirer le sens. »

Ailleurs^ Nostredame se plaint que déjà de sou temps la langue provençale avait dégénéré et n'était plus ce qu'elle avait été ; que dirait-il devant de modernes produclionslittéraires en cette même langue.

« Fridéric Empereur premier du nom ayant ouy « réciter plusieurs belles chansons aux Troubadours « qui suivaient Raymond Berenguier fit les vers « que nous avons récitez ài'un desquels il loue

( ^9 ) « parliciilicremcnt loucantar Proençalcz, enten- « danl des poêles et de leur rilhmes. Mais quel plai- « sir est-ce d'ou\r réciter aux pauvres demandans « l'aumosne aux portes, le martyre de Sainct-Es- « tienne, quand ly" félons lou îapidavon et mille « autres belles choses de diverses taille et mesure « de vers. De quel beau et orné langage sont façon- « nés les statuts de Provence , qui sont les loix et « les couslumes du pays, avec les requestes et les « demandes qu'on fesait ez assemblées générales « des estais^ aux bons comtes de Provence, Roys de « Sicile et les rosponses de lous Majestas ; le tout « en très-beau et naïf provençal idiome. Et comme « toutes choses sont sujettes à changement il est « advenu que cette langue meslée de termes Fran- « çais, Espagnols, Gascon, Tuscans et Lombards , (( qui tous en faisaient curieusement profession s'est « tellement abastardie, qu'à grand peine est-elle de « nous qui sommes du pays entendue. »

Relativement aux Troubadours d'abord, Nostredaine a raison, lorsqu'on veut lire sans glossaire les reproductions de leurs œuvres, il est peu facile de se reconnaître dans une marqueterie de langage, de mots et d'orthographe ; et comment pourrionsnous comprendre leurs poésies avec facilité, lorsque, de leur vivant , ils étaient accusés déjà d'obscurité et plusieurs de leurs canzone taxées d énigmes poétiques.

Les Troubadours eux-mêmes , se sont souvent reprochés entre eux d'être inintelligibles: Pétrarque dont le mérite n'est pas toujours une clarté complète ; Dante qui désespère les traducteurs et les commentateurs, ont vanté Arnaud Daniel^ mais le Moine de Montaudon , contemporain du même Arnaud , prélend que les chansons de ce dernier ne valent pas une aiguille^ que personne ne les entend. Pierre d'Auvergne dans une diatribe où il attaque une foule de ses confrères, compare Giraud de Borneil à un vieux drap brûlé, Bri\al à un pèlerin qui chante pour la canaille , Saissac à une casaque usée, et il finit par s'écrier que Sicard s'enorgueillit des airs grossiers qu'il compose sur des paroles qui n'ont pas de sens.

Lanfranc Cigala se plaint aussi des obscurités de poèmes alambiqués , déguisant le vide des pensées par Tombre du stvle : « Je saurais bien faire, si je « voulais, ce qu'on appelé des chansons fines et XL subtiles. Mais je n'aime point les poésies obscures. « Le savoir est peu estimable , si la clarté ne l'ac- (( compagne... C'estune étrange fureur de vouloir « être obscur et qu'un homme d'esprit n'en ait pas « pour tirer de l'eau claire d'un ruisseau. »

Escur prîm cantîir et sotil

Sabria far si in'volia ;

Ma no s lanli qu'oni son cant asil

Ab tan prima maestria Que non sia clars coni dia :

Que sabers a pauc de valor, SI clardatz no'l dona lug-or.

El PS ben grans aurania

Qu'escurs inolz fai qu'u5 qu'aia sen aiUiu

Tais que no sab trair' aiga de clar riu.

A queb:iues privilégiés, aux érudils sortis de l'ccole des Chartres , il est donné d'apprécier les œuvres des Troubadours et de comprendre leur langage, harmonieux si Ton veut , mais d"une intelligence difficile. La Renaissance de ce langage serait donc d'une opportunité assez contestable , qr.and bien même l'on admettrait que le provençal actuel a une affinité complète avec l'idiome que présentent les écrits du moyen -âge.

On conçoit que des linguistes comme C. Nodier et que des historiens puissent retirer profit defétude des Troubadours auxquels les Félibres rattachent leur pléiade ; l'érudition allemande s'est livrée à cette étude d'archaïsmes et de philologie^ nous le savons et nous pensons aussi que dans un musée littéraire les œuvres des vieux poètes provençaux doivent être précieusement gardées, comme on y conserve les fabliaux, poëmcs. et mystères qui marquèrent le début delà littérature française et sont aujourd'hui l'objet de sérieuses recherches.

( 22) Des filons d'or peuvent être relirés de ces mines longtemps abandonne'es et remises en lumière par Fauriel et Raynouard. mais dans la monotonie de chants dont l'ancienneté est pour plusieurs d'entre eux le mérite principal, il n'y a pas motif à des formules laudatives poussées à l'exagération. Rien dans les œuvres des Troubadours n'est assez grandiosement beau pour autoriser l'exaltation des félibres à lancer à la langue de Corneille, de Racine et de Lamartine ce cri de défi :

As bëu te parg-a sus li inoure De Yentadour e de René, etc.

Oui^ notre contrée a le droit d"étre fière de ceux de ses enfants qui opérèrent^ eux en réalité, une renaissance de la poésie ; elle doit revendiquer comme siens , avec un légitime orgueil , ceux qui surent rallumer un flambeau qui peut éclairer l'humanité; mais à ces sentiments un regret doit se mêler, c'est que ce flambeau ait alors été employé souvent pour allumer des incendies.

Le génie manquait aux Troubadours selon M. Villemain, et Simonde deSismondi, tout en appréciant le mérite de ces poètes, exprimait la même opinion. Il remarque surtout que cette poésie, depuis son début jusqu'à sa fin, ne fit aucun progrès. « Ce qu'on avait trouvé dans les premières chan- « sons de Guillaume IX, comte de Poitiers^ on le • retrouve dans les dernières de Giraud Riquier ou « de Jean Estève » (0).

Ce qu'il y a de posilif, c'est que les Troubadours, à part uu 1res petit nombre de cbants religieu>:^ne surent empriinler que deux noies au rla\ier du cœur humain, la haine et bam^our. Ces deux noies sans cesse répétées snr le même ton, comme de fatigantes rihiui'nellcs, re\iennent toujours avec uniformilé, les noms des poètes changent , les pcëmes sont les mêmes, un vrai souffle inspirateur ne saurait donc être transmis par de tels maîtres. Il serait im.possible de les prendre absolument pour modèles ; comment, donc a-t-on pu récemment nous parler ùe Troubadours classiques? La langue provençale eut pu devenir une langue parfaite , supérieure à ritalien moderne , parce que placée entre l'Espagne et l'Ilalie, sans cesse en contact avecles races germaniques, elle aurait pu réunir la douceur à bénergie , la grâce à la force; allier une certaine concision à du laisser-aller. Malheureusement (heureusement pour le triomphe de la Foi; la victoire de Montfort contribua à arrêter les progrés de cette littérature si lente à se perfectionner ; les clameurs de la haine furent étoufTées sous le pied du vainqueur, et bamour se tut effarouché parle bruit des batailles. Les Troubadours n'avant pas su semer d'antres germes poétiques dans la terre du Midi^ la langue inféodée à deux seules passions , demeura , jusqu'à nos jours, sans culture \raiment sérieuse.

Puis , quand la lumière redescendit du Nord en

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rayons plus nets, elle rendit au Midice queleMidi lui avait d'abord donné, et la langue provençale devint à son tour tantôt rude, trop naïve, tantôt trop énergique, peu susceptible de se prêter d'une manière continue à l'expression de sentiments élevés, elle fut mise au rang des patois.

Ce qui s'était formé de débris du latin et de tant d'autres dérivations, dut peu à peu se mélanger avec le langage du Nord en y joignant une foule de locutions étrangères importées parles na\ ires qui abordent aux rives phocéennes; il serait bien difficile de retirer complètement ce langage du chaos où il tomba de Taveu même des poètes qui naguère s'en servaient. Quelques emprunts que Ton fasse, quelque expédient que l'on emploie avec habileté, on parviendrait difficilement à déguiser les altérations infligées par le temps et les révolutions à Tancienne langue de la Provence (10) , bien quelle conser^e encore des beautés à elle propres.

Pour nous servir de l'expression deGodeau, é\êque deVence, la Gueuse parfumée nous paraît trop encline à mêler des pauvretés aux trésors de linguistique qui lui restent , pour fournir à la poésie qui germe dans son sein fécond, des vêtements vraiment splendides.

Avant de passer à ceux qui prétendent aujourd'hui k la succession des Troubadours , n "est-il pas utile d'examiner encore si les chants des fc libres sont une

( 25 ) réelle renaissance de la langue romane et si la musc provençale se lut complètement depuis la ^icloire de Simon de Monlfort jusqu'à la publication des poésies de M. Jasmin ou de l'école a\ignonaise.

M. de Sismondi n'attribue point seulement à la victoire deMontfort, comme les passions religieuses l'ont tant de fois répété , le silence poétique dont cette \iGtoire semble suisie. D'après lui, les lyres devinrent muettes parce que les rois ayant augmenté les privilèges des villes , les pensées prirent un autre courant et s'appliquèrent à l'industrie et à racli\ilé delà vie publique (il). «LÉtat était beau- « coup mieux gouverné^ » dit cet ècri\ain . « mais a il était devenu moins poétique. Ce n'est pas aux « lois les plus sageS; aux temps d'ordre et de pros- « périté qu'est réser\ é le plus grand développement « de l'imagination chez un peuple ; la rêverie vaut « mieux que l'activité pour faire des poètes et celte « administration vigilante et paternelle qui formait « de bons pères de famille, de bons négociants, de « bons artisans, dhonnétes bourgeois, était beauce coup moins propre à développer le génie des « Troubadours que la vie errante de châteaux en <( châteaux, le mélange alternatif avec les grands « seigneurs et le peuple, les dames et les bergères, « que les jouissances du luxe plus vivement reste senties dans la pauvreté. »

D'un autre cùlé, la cour de ProveiKc établie en

( 26 ) Italie sous Charles dAnjoa. la papauté transportée à Avignon et y restant maintenue pendant soixanledix ans, furent certainement des causes puissantes pour faire abandonner la culture de la langue provençale effacée dans les admirations par l'éclat de la langue italienne qui produisait en même temps les sonnets de Pétrarque et la Di\ine Comédie^ œuvres bien supérieures à tout ce qu'avait produit la littérature romane pendant son existence (12). Louis d'Anjou parlait la langue d'oil ; il a\ait. dît-on^ peu dégoût pour la poésie de la langue d"oc^ et les guerres d Ilalie entraînèrent hors du pays les seigneurs qui protégeaient les Troubadours. Nous nous sommes arrêté un instant sur cette question, parce que très souvent nous aAons été à même de lire cette assertion que la victoire de Simon de Montfort avait tuéla littérature provençale, assertion d'autant moins sûre que le Troubadour Fouquet de Toulouse appartenait au parti vainqueur, de même quTsarn, autre poète. Si toute la littérature romane ne consistait qu'en ces sirventes enflammés où la haine débordait et qui devaient se taiie après la défaite des AlbigeoiS; il faudrait convenir que sa disparition serait moins regrettable: mais dans la Provence proprement dite, aux cours d'amours du château de Romanin , cette poésie avait d'autres accents et nous pensons qu'on peut attribuer en grande partie à l'avènement de Charles d'Anjou, à son départ pour Naples et aux

piogrès de la langue italienne, l'abandon de ridiome ronian. Adopter cette manière de voir serait, je le sais^ pénible et désagréable h bien des gens, ils y perdraient l'occasion de produire dans des li^res, des préfaces, des introductions, certains beaux mots ronflants : nationalité méridionale oppressée par le catholicisme , — ■ inquisition. — angoisses, — convulsions d horrible agonie, etc. Aussi, je suis bien couAaincu qu^un persistera à conser\er des locutions qui rehaussent si vigoureusement la phraséologie^ cela donne du ton et de la couleur, puis^ comme on s'intéresse toujours à des martyrs, il est bon quand on ^euî faire \aloir une cause, de l'entourer d'une belle auréole.

Quoiqu'il en soit de celle question et des motifs réels de l'abandon momentané de la langue romane ou provençale pour un usage littéraire^ vers 1323 les Capilouls de Toulouse cherchèrent à faire revenir au milieu de leur patrie, la poésie qui s'était envolée ; une lettre circulaire écrite en vers et en prose, fut adressée h toutes les villes de la langue d'oc de la part des sept poètes qui gardaient le nom de Troubadours, et de la part des Capitouls.

Cette lettre proclamait le réveil delà gaie science endormJe ; le concours annoncé pour le premier mai 1324 eut un succès immense et la violette d'or V fut décernée à un poète nommé Arnautz Vidal , de Castelnaudary, pour une chanson en rhonncur

( 28 ) de la sainte Vierge. Les erremenis saliriques des Troubadours étaient désormais un peu mis de côté, on reprenait deux le goût pur et simple de la poésie sans y infuser de nouveau les passions politiques et religieuses. Cette pièce d'Arnautz Vidal est assez curieuse en ce qu'elle présente à chacune des stances qui sont toutes de treize vers , une assonance de rimes qui rappellent les chansons de Geste françaises du treizième siècle.

ÎNJayres de Dieu, Verges pura, Vas vos me vir de cor pur AI) csperanza segura Tal qu'ab rnerse, in'assegur

Que in'escur Say, tan qu'à la fi s'atur.

Et l'on peut, à la suite de cette pièce en obser\er plusieurs autres dans le même genre. Voici encore un échantillon d'une poésie intitulée Dansa de Nostra Dona :

Al jorn d'ay, Flor vergînal, Sus eu los tros collocada,

Sanctificada

E coron a (i a Cofortatz voslre Vassal, Quy us a Irops ans re'clamada.

La plus grande partie du recueil d'où nous avons extrait ces vers (LasJoyas del Gay Saber , publié à Toulouse), ne nous paraît pas s'écarter beaucoup

( 29 ) des sublililés el de la recherche des Troubadours antérieurs : mais on se plait à y reconnaître le feu sacré conservé dans le Midi, la culture des lettres reprise et continuée, recevant plus tard de Goudouli un nouvel élan , jusqu'au moment où cette liltérature semblait devoir, par la force des choses, se fondre et disparaître dans la grande liltérature française.

La réunion des sept Troubadours publia ?ous le titre bizarre de Lois d'Amour, une curieuse poétique dont M. Catien Arnoult a donné récemment le texte et la traduciion, il serait difficile aujourd'hui d'astreindre la pensée à toutes les règles amoncelées dans ce traité.

Pendant que Clémence Isaure et ses nouvelles fleurs donnaient à la poésie et à la littérature du Midi , un nouvel éclat dans le Languedoc , la Florence de son côté élait-elle muette ?

Écoutons ce que dit à ce sujet M. J.-T. Bory dans un excellent travail sur la poésie provençale qui précède un recueil publiéà Marseille en 1858, VAbeilho proiœençalo : « Les derniers chants des Trouba- « dours ar aient cessé de retentir depuis plus de cent « ans , lorsqu'un gentilhomme de Grasse , adonné « au métier des armes, L. Belauddela Belaudière, « vint en plein xvi* siècle faire re\ivre et remettre a en honneur la poésie provençale. En signalant « dans cette poésie , l'absence de toute production « littéraire, durant un laps de temps aussi consi-

« (lérable^ nous n'entendons point méconnaître que « la Provence n'a jamais cesse à aucune époque de « posséder des cbasUres de rues et de carrefours , « rimailleurs illétrés^ populaires et anonymes, ainsi « que Taltestent divers fragments cités par nos « chroniqueurs et lexi.-tenced'un petit recueil go- « thique impiimé \ers 1333 et contenant quatre « chansons satiriques qui furent débitées à Aix, au « milieu des jeux inventés par René d'Anjou. »

Il est donc positif que l'inspiration poétique ne s'était point complètement éleinte dans le 3Iidi , lorsque les Troubadours en eurent disparu ; elle s'y maintint, mais seulement la poésie sui\it les évolutions des mœurs et du langage.

Ou ne vit plus de torrents pleins de fougue emportant dans leur course des fleurs arrachées à leur rive, mais leur place fut prise par de clairs et limpides ruisseaux. Ces minces filets d'eau tombant de coteaux agrestes, couraient paisiblement au milieu des pâquerettes et des \iolettes de nos champs.

Laissant de côté les canzone trop ardemment erotiques, les coups de boutoir, les subtilités obscures, la muse méridionale modeste, sans se targuer de ses aïeux les Troubadours, sans trop s'en pré\aloir^ s'était mise à la portée des auditeurs à qui elle s'adressait. Elle parlait sa langue simplement^ sans cherchera la rehausser, n'ambitionnant aucun suffrageéqui\oquc, demeurant au milieu des siens.

( Bl )

Pour un peuple essentiellement religieux elle dictait à Saboly des noëls d -ni la naï\elé qui en fait le charme^ restera inimitable^ parce que celle pure simplicité qui l'inspirait ^ n'existe guère, même dans nos campagnes^ qu"en x^gues reflets dans les mœurs actuelles : reflets bien précieux encore !

Saboly est un type à part dans la littérature pro- ^ençale , je ne dis pas comme modèle à suixre , parce qu'une originalité comme la sienne a de la peine à se reproduire dans des siècles différents. Pour limiter, il faudrait revenir aux sentiments qu'il éprouvait et y revenir sans restriclion , et il faudrait de plus, se retrou\er dans le milieu où \écut l'excellent bénéficier^ maître de musique de St- Pierre d'Avignon.

L'œuvre de Saboly est comme une de ces pierres précieuses qui jettent de l'éclat en restant telles qu'elles sont sorties d'une mine, sans être finement taillées par un ouvrier habile. — C'est essentiellement le chant religieux du pro^ençal, c'est un trésor que nous devons apprécier : toujours on se sentira au cœur une douce émotion lorsqu'on entendra lire ou chanter un de ces cantiques délicieux quipeu^ent sans inconvénient trouver un écho dans nos ^ieilles cathédrales.

Après avoir parlé de Saboly , de ce vieil ami de notre enfance, et dont les chants n'ont point cessé d'avoir des diarmes pour nous . nous ne saurions

( 3-2 ) rions résister an plaisir de citer parmi tous ses jolis noëls, celui où il représente les animaux allant rendre leurs hommages à leur créateur dans Télable de Bethléem. Tous, la panthère, la licorne, lesanglier^ le léopard, léléphant, jusqu'à la guenon épouillant sa petite guenuche, tous sont venus prendre place, respectueusement autour de 1 Enfant di^in, et celte \isite donne lieu à des traits ra\issants :

L'iavië un pastras de campagnou Qu'avië un froumagë de moutag^ou, Ei pë de l'cnfan rooufrigné Lou reinar d'abord H prengué.

Aquëou paslras prenguë lou rage Joousë H dit d'un air fort sage :

Vous fâches pas nostë vësin, Foou que tout visque eici dedin.

Puis , lorsqu'un serpent — esfroiiyable — veut entrer à son tour dans l'étable, Marie s'indigne et dit au reptile :

Vilain animaou,

Toun espeçou me faj pas gaou, Vay t'en ou t'escrazë la loslou, Venguës pas niellre cici la peslou ; Ressembles trop aquëou viei Satan Qu'attrape nostë paire Adam! (jd).

Franchement, nous n'a\ons rien \ u dans les noëls modernes qui vaille la bonhomie de ce récit ; il y a loin du pinceau naïf de Saboly à celui de ce troubaïre moderne qui retrace les r>ccupations de la Sainte Famille le soir :

Lou San afustavo un rabô, La sanlo Vierjo débanavo, Jésus fasié créma lou fio....

Jusque la à merveille, mais ensuite :

E lou trio se flutejavo

E Jousé d'un dous ôarltoun

Dos voués divino accoumpagnavo,

Mario fasic lou segoun.

Saînl-Joseph et baryton ! — nous laissons sans réfle\ion le voisinage de ces mois.

Parmi la foule des poètes qui a diverses époques ont accompagné du son de pipeaux agrestes les chants de leur muse, nous citerons ceux qiie Ton peut particulièrement distinguer et dont les œuvres sont, à ceque nous pensons, les [tins répandues dans notre pays. Claude Brueys né à Aix publia en 1628 un recueil intitulé Jardin deis musos provensalos; Codolet était de Salon.

Jean Baptiste Coye fils d'un ménager du village de Mouriès, vécut en grande partie à Arles, il y a dans le recueil de ses œuvres une petite comédie intitulée loQ novi para qui n'est certes pas sans charme. Il fut au sujet de celte comédie, accusé de plagiat par un anonyme qui lui déclarait en très mauvais français quil n'était donné qu'au seul Voltaire vivant en France de se parer d'une poétique science. A cette attaque, Coye répondit et en

français aussi, dans des vers excellents où nous avons remarqué celte grosse \érltc :

Eh ! pauvre fanfaron, grave-le dans ta tête ; Qui va béte à Paris, n'en revient que plus bête

Coye tout en produisant de jolis vers patois savait rendrejuslice à qui elle était due ; il nesecroyait point autorisé à mettre au dessus de la langne française l'idiome dont il se servait avec autant de grâce qu'on a pu le faire plus tard. Voici ce qu'il disait dans la préface de ses novi para ; « Il est vrai que le n français plus gra\e^ pbis noble et plus élégant « rend la versitlcaliou plus majestueuse, plus élevée « et plus harmonieuse ; et que le provençal plus (( rude et moins usité présente bien des obstacles à « un auteur. Les hiatus, surtout à Arles à cause de « la prononciation s'offrent plus souvent, Les rimes « y sont moins sonores; le masculin ne peut presque « jamais rimer avec le féminin.... —Voila ce qui « gène extrêmement notre poésie provençale^ cepen- « dant il faut convenir que malgré ces grandes dif- « fiGullés notre patois a une énergie, un naturel V dans ses expressions et un tour si heureux qu'il « charmerait, siquelqu'unsavait les trouver.. — Il « est difficile en pro\ençalde n'être ni ampoulé ni « rampant ; pour peu quon se néglige, on tombe « dans le bas, et lorsqu'on s'élève trop, Ion de- « vient guindé.... — Le plus grand obstacle qui « s'y rencontre, c'est quiln'y a point de règles cer-

{ 35 ) « laines; la baille Provence a des expressions et « une façon de prononcer qui nous sont extraordi- « naires. Aix et Marseille qui ne parlent, ou peu « s'en faut, qu'un même langage, ont des termes « si opposés aux nôtres et un accent sidifTérent, que <( nous aurions quelquefois de la peine à nous en- <■ tendre. »

Ce que Coye disait en prose française, tout en regrettant que les écri\ain5 pro^ençaux ne prissent pas soin de conserver la réputalion acquise par les Troubadours à la poé^^ie provençale, il le répète en vers patois dans une épitre adressée à M. de Moraud.

Adrairan lou fiances, ignourau lou latin Sabé que ce qu enseijg^nou un simple ignourantin Ouras béléou de penou à gousta raoun lengagë; Lou son, la rimou, tout te semblara sauvage; Mai tout bigearre qu'es, toun fin discernamen Counclura qu'es pa sensou quaouque ouramen.

Après avoir rapellé dans des hémistiches qu'on aurait fort peu de peine à retourner en français, les noms de quelques Troubadours couronnés, pour en étayer sa muse, sans doute parce qu'à son époque tout ce qui rapellait la royauté avait un prestige hélas ! trop effacé de nos jours. Coye ajoute :

Sabequelou francés beoucop pus dëlica RegQGU oujourd'hui partout dins souu pounlifica, Lou Czar dedins lou Nord, loa Sultan dins TAsiou Soun encanta deis sous de sa doucou harmounio.

Cet aimable poêle, vous le voyez, ne prenait pas des écbasses pour faire entendre de plus haut l'idiome de son pays natal, il l'aimait et cependant pas au point de vouloir avec de la toile simple et rude faire un jabot prélenlieux.

Coye né en 1711, mourut en 1777, il était donc presque contemporain de Gros qui \ivait à 3Iarseilleau com.mencement du XVIII, siècle, ilyAint au monde en 1698. Gros fesait en patois des ^ers charmants et fort appréciés par ses compatriotes il chantait la teso, la bastido,h mer ,1a chasse au poste, tout ce qui fait le charme de la vie marseillaise. (v Mais Paris troublait ses rêves, il y alla dit l'un de « ses biographes, se maria, eut des enfants et pour a surcroît de malheur, ajoute ce même biographe « il fit des vers français. -— Sa muse pimpante sous « les ])inèdes perdit sa voix et la \erve dans les « brouillards de la Seine. » (13)

Il pourrait bien se faire qu'à cet échec, siéchec ily eut, on put donner toute autre cause; lesbrouillards de la Seine^ si je m'en rapporte à d'assez grands poètes, ne sont guère plus susceptibles d enrhumer une muse que le mistral qui glace trop sou\ent les plaines de Provence.

Gros eut donc de l'esprit en provençal, un esprit qui sut s'épancher dans sa langue maternelle, mais s'il trouva moins de facilité à se produire en français lorsque plus tard il voulut le tenter, qui pourrait

affirmer que la cause n'en puisse être allribuée à l'usage prolongé d'un idiome dont les tournures familières, le sans façon longtemps pratiqué^ l'allure libre du provençal devait se heurter aux monuments élevés par Corneille , Racine , Boileau et Vollaire. Quoiqu'il en soit dans le recueil des poésies de Gros, pour ceux qui comprennent le provençal écrit sans recherche et sans innovation ni confusion , il y a des pièces d'autant plus ravissantes qu'elles sont absolument privées de cette emphase boursonfice que Coye redoutait. On retrouve chez Gros plutôt la manière de M. Bénédit ou de Belot que des sons de trompettes épiques. Ses épîtres ont un abandon qui, permis par l'idiome provençal, a un charme incontestable ; si dans ses églogues Cupidon, Coridon et Chloris font une assez singulière figure affublés du costume marseillais^ Gros prend sa revanche dans ses fables. Elle sont vraiment très-jolies ; voyez plutôt le début des Deux loups :

Un jour un loup vieil, descarna, Sarquavo a si dcsparjuna ; Lou paure diable s'en ana%'0 Teste souto, balin halan ; E su sa vido, en caniinan, Per enterin mouralisavo.

Qu'es devengul, entr'e'ou disie, Aqueou tem que Marto fielavo .' Dei loups ëres lou capoulie.

Dins l'adoubado si pounflavoun :

Davan de tu cadun fugie :

Aves, cans, pastres, tous cridavoun Veleici, garo lou barban.

Aro lou mendre brut t'estouno, Uno niousco t'es un tavan j Parens, socis, tout t'abandouno, E n'as pas sant aliment ren.

En fen aqueou resounaraen Ves un halian de soun espèce Qu'à soun aise boutavo en peço Un moutoun gros et gras à lard.

D'abord la joïo l'estoufego ; Deis ueils l'empasso si délègue Et si penso : « n'auras ta part; « Si couneissen, sian camarado « Même autreifes l'y ai fa plesi. »

Adounc, era'un air coumbouri, Humblament li fa la coulado, E li dis : « Bouen jour, moun ami, Fa bouen estre vous; fès l'emperi.

Quadenoun, lou bel animaou !

Fermetés que n'en mangi un paou ; Moueri de fam et de miseri ; Dins lou besoun l'ami si ves. »

L'autre, d'vn ton plen de mespres.

En li moustran sei trissadouiro, Li respouende : que tant d'ami ?

Qu sies, vilen rato-souiro ?

Anen, su, parle, crese-mi ; Qu'hors d'aco ti lévi la fedo.

Lou misérable, ben surprës, Va si fet pas dire doues fes ; La quoue basso, ^ratet pinedo, En rerooumian : aquo esfini La paoureta n'a ges d'ami.

Cette fable certainement à du charme ; on pourrait cependant si l'on voulait, en épluchant ce fruit méridional, y remarquer une négligence qui pour la rime se permet de se contenter delà consonnance de la lettre finale : ami etem.peri, fini et ami, plesi et coumbouri etc mais l'entrain^ l'allure légère et gaie qu'on y observe , désarment la critique et font passer outre, l'auteur a pris Tidiome provençal tel qu'il le trouve, il s'en sert sans le mettre à la gène, n'usant que des ressources naturelles qu'il lui offre et rejettant tout artifice. Dans ces conditions, les œuvres patoises peuvent plaire à ceux qui ont la possibilité de les comprendre.

A la suite des poésies de Gros, dans l'édition que nous possédons, (Marseille 1841 ) on a mis quelques opuscules qui tons ont cette gaieté et cet entrain que, sans les regarder comme propriétés exclusives nous pouvons considérer comme des qualités éminemment provençales. La première de ces pièces par Joseph Germain est une des plus remarquables. Les Dieux ennuyés de la monotonie de la ^ie olympienne, sont en quête dune diversion^ ayant entendu parler de la bourrido {\ 4) D leur prend envie d'en

( 40 ) lâter et qui plus est de mettre la main à la casserole. Apollon leur désigne dans la campagne marseillaise la bastide d'un poète de ses amis. Là, un bouquet de pins sert de cabane, il y a des prairies, une belle vue sur la plaine^ on y a d'autres parfums que ceux des roses éphémères, car le laurier, le thym, le romarin sauvage, la marjolaine y verdissent partout, un allée de caroubiers y conduit. Cette description séduit tellement les dieux et je le conçois, que chacun d'eux enfourchant unnuage^ vite se met en route. Une fois arrivés, chacun se met à rœuvre,Mercure va dans les villages voisins et rapporte des œufs, des herbages etc ; Cerès met du pain dans son tablier, Bacchus tire du vin du coin, Neptune se charge du poisson , jugez donc si la bourride sera bonne ! Comus choisit l'ail, Minerve fournit l'huile et c'est finalement à messire Plut on que revient le soin d'allumer le feu et de préparer la grillade. A table , les citoyens majestueux de Tempirée dépouillent les grands airs^ « Escouta-mi leur dit Jupin :

Eici cadun deou estre ami Que fenisse a jamai toute vieillo querello.

Pendant tout le dîner si bien préparé et si bien assaisonné^ un rire homérique dont les éclats témoignent une franche gaieté, est excité à chaque instant par de plaisants quolibets, de fine? railleries, puis

jâ fin du repas amène, convenons en, de trop fortes gaietés,etrivrogne Silène ?e permet quelques licences un peu ^ives, maisce festin n'est qu'une joyeuse mascaradeà travers laquelle il est parfaitement facile de voir un vrai tableau de mœurs provençales, peint avec un naturel charmant, c'est bien une de ces réunions comme on en voit toujours dans les en\irons de nos cités et où dimanches et fêtes, vont s'oublier les soucis et les labeurs de la semaine. Après cette pièce, on lit dans ce recueil des contes par Tabbé Vigne, ]esermoun de moussu Sistre, une charge un peu trop épicée, et finalement les Amours de Vénus par Fortuné Chailan ou le Paysan au théâtre, désopilante caricature susceptible de dérider le front le plus morose, le spleen le plus enraciné,

En dehors de ces noms, nous en remarquons bien d'autres dont quelques-uns sont cités dansl'essai sur la poésie provençale de M. Bory, nous trouvons donc appartenant à Aix . Roman Balthazar lou caladaire, Louis Puech, de Reynier, d'Astros, Diouloufet et Laget de Bardelin, Jean de Cabanes, Gaspard -Grégoire, Gabriel Vigne ; à Marseille, Marin et Dageville; à Arles, Nalis et Truchet auteur d'un recueil de chansons; à Carpentras, Brutinel, Charles-Joseph Cottier et Rolland Devillario dont l'œuvre principale estintituléezme Relatiooun dei siégé soutengu per la ville deCarpentra contre l'armada dei brégan avignounès : à Toulon, Durand faïencier qui d'après

{ i2 ) M. Boroty, fit en 1748 un poème intitulé la Marotto qui a onze chants et sept mille vers. C'est à Toulon aussi que Pelabon fit représenter lou groulié bel esprit; Marc Antoine ManicloXç: principal héros de cette petite comédie et Tribord, sont deux personnages très-bien réussis. Nous avons été trop enchaalé par quelques vers de Pelabon pour ne pas les reproduire ici pour ceux de nos lecteurs qui ne les connaitraient point,

Vai, quand lei prouvençaou partoun ben amouroax Soun seg-u oou counba d'estre victorieux, Soun jamai lei dernië oo:i camia de la gloïro L'amour qu'an per soun Rei fa qa'emportoun

[ victoire De toutei leis exploi tiroun pa vanita Per l'ennemi vincusoun plen d'huraanita E pui lei ves veni lou couar plen d'allegresso Dei loourie qu'an cueilli couronna sei mestresso.

On peut ob-erver dans ces vers de Pelabon qu'il est bien facile, même en ne comprenant pas du tout la langue provençale, mais seulement le français, d'en saisir le sens; on peut se passer d'une traduction.

A Marseille il y eut outre ceux que nous avons cités, d'autres poètes moins connus, Olivier. Louis Artaud, Dageville, Remuzal et le chevalier de Raptendier.

( ^3 ) Enfin, Avignon compte comme prédécesseurs des fé libres : Rover, Antoine Peyrol , J.-M. Grégoire , et on peut y joindre Domergne, doyen d'Aramon , parce qu'un de ses noëls est toujours imprimé parmi ceux de Saboly. L'air sur lequel se chante ce noël et auquel les paroles s'adaptent (Marche de Turenne) a dû contribuera le rendre populaire^ car ce chant, accompagné par les orgues de nos vieilles cathédrales, a quelque chose d'irrésistiblement entraînant. Mais en outre de ce mérite , les vers en ont un incontestable ;

De matîn Ay rescountra lou trîn De très gran Rey qu'anavoun en vouyage. De matin Ay rescountra lou trin Dé très gran Rey qu'anavoun per camin.

Ay vis d'abor De' gardou cor Dé gen arma, émé un troupeou de page.

Ay vis d'abor Dé gardou cor Toutei dooura dessu sei justoucor.

Domergue peint ensuite le cortège royal, les drapeaux, les harnais des chameaux, les chars dorés, etc. Tour à tour, dans ce naïf récit , on entend les hautbois ou les tambours qui battent aux champs.

E lei tambour,

Per faire hounour De tems en teras fasien bniyan tapage',

E lei tambour,

Per faire hounour Haïtien la marchou chascun à soun tour.

Les rois offrent leurs présents^ et de\ant la myrrhe présentée par Melchior , le pieux chrétien s'écrie, oubliant léclat qui TaNait ébloui :

Quant à yeou, N en ploure moun bon Dieon, En sanglouteu vous présenté la myrrhou j

Quant à yeou, N'en ploure, moun bon Dicou, De li soungea siëou puléou mort que vieou !

Un jour per nous,

Sus une crous Coume mourtaou finiras nosteî misërou.

Un jour per nous,

Sus une crous Deves mouri per lou salut de tous.

Tout dans ces vers est émou\ani , les répétitions ajoutent à l'effet, et en vérité, dans les noëls plus modernes^ nous n avons rien trou\é de pareil ! Fautil ajouter que dans les Variétés religieuses^ éditées par M. jlakaire , on lit une autre version de ce noèl et peut-être préférable.

Plus rapproché des félibres par l'époque où il vivait, on trouve encore à Avignon Hyacinthe Morel^ dont les poésies ont été publiées sous le litre de Galoubet. De même queCoye, Morel, dans la pré-

face de ses œuvres, ne se croit point obligé de dominer par l'injure sur la langue française; le dixiieu\ième siècle ne faisait presque que de poindre ; à celle époque, les audaces n'obtenaient pas si aisément une sanction, le réalisme n'était pas venu renverser tous les sentiments, et les notions du goût. « Le pro\ençal,dilM.Morel,a dîicéderà la langue « française. Celle-ci, longtemps dure et grossière, « lutta longtemps contre les difBcultés de ses élé- (( ments constitutifs; mais ses progrès devenus plus « rapides par un concours de circonstances qu lin est « pas dans notre sujet de signaler , et surtout par « une foule d'hommes de génie qui lui imprimèrent « successivement leur caractère indi\iduel, piit un « éclatextraordinaireauquel elle dut sa vogue et son « universalité. Elle marcha rapidement vers la per- « fection, tandis que notre pro\ençal , langue non « faite encore, fut paralysée dans sa marche, et re- « nonçant àla vigueur et à la noblesse,dut se conten- « 1er de la naï\eté et de la grâce, caracières distinc- « tifs du siècle où il fut délaissé. Pour que cet idio- « me acquît la beauté de la langue française, il au- « rait fallut qu'il de\înt la langue de la cour et des « grands, qu'il fût l'organe des lois, qu'il suivît les « progrès de la ci\ilisation, condition sans laquelle « une langue cesse bientôt d'être l'expression de la « société, et ne tarde pas à manquer de tournures et « de mots pour suivre les nouveaux arts , etc. »

Après a\uir émis la probabililé quavec ces conditions cet idiome aurait pu se perfectionner rapidement^ Morel ajoute; « Dans l'état où il a été aban- « donné , le provençal doit donc être banni de tous « les genres qui exigent de la force ou de l'éléva- « lion. Une tragédie en patois serait le comble du c( ridicule. Les genres où cet idiome est comme dans <^ son élément naturel , sont la parodie ou le bur- « lesque. les ouvrages du st}le simple et naïf-Tode « anacréontique , la narration familière et légèrece ment maligne. Tel qu'il est cependant , il offre « des richesses inaperçues des esprits vulgaires. (' Le latin, auquel il resta fidèle, lui imprima la douce ceur et la concision. Les mots grecs que nos re- « lations avec les Phocéens de Marseille , devaient (( naturellement y introduire , servirent encore à le v( polir et à rendre sa période plus harmonieuse, a Les Arabes ou Sarrasins y déposèrent aussi un « certain nombre de mots qui finirent par s'y natu- (( raliser. en subissant une légère altération. Il n'v « a pas jusqu'aux Ostrogoths qui n'aient , en pasce sant, imposé à notre patois quelques-unes de leurs ce expressions rocailleuses, lesquelles s'arrondirent c( avec le temps par la circulation et le frottec( m-ent. r>

Nous n'adoptons point en leur entier la manière de \oir d'Hyacinthe Morel sur la langue dont il se ^er\ait . nous pensons que ce nest pasTénergie qui

fait défaut aux dialectes de provence ; son énergie est même un peu rude. Sarnipabiéune! elle rend des S071S d'airain comme on nous l'a prouvé^ mais Hyacinthe 3Iorel avait ses motifs pour dire que le provençal se prétait au genre anacréontique ; il culli- Aait ce genre, l'aimait, et les Etrennes d'Apollon, et VAlmanach des Muses eurent souvent leurs pages chargées de vers français de sa façon. Il nous semble difficile de concilier cette facilité de s'adapter à des sujets qui nécessitent absolum.ent et sans mélange des tons doux et gracieux, avec un défaut queMorel signale lui-même. ^( Comme le latin , « dit-il^ le langage pro^ençal dans les mots brave

« rhonnêteté ayant été arrêté dans ses progrès

« avant les siècles de l'urbanité et de la politesse ft française^ il n'a pu en contracter les formes décence tes et radoucies. Ces considérations doivent faire (( excuser l'emploi de quelques expressions sans « lesquelles le patois cesserait d'être lui-même. » Comme un exemple des motifs de nos doutes . nous citerons ici la première strophe d'une pièce de Morel, sur la mort d'un moineau, motif que n'ont pas manqué de reprendre les félibres : Voltaire a bien refait des pièces de Corneille !

Ei mort l'ouceloun de Glicérou, Graçou, partagea sei douleurs; Et vous, amours, se vous ei chie'rou, Ouvrez lou roubiné dei plours.

Nous ne chicanerons pas sur le mot ouvrez , qui resseoible plus à du français qu'à du provençal ; il ne se trouve ni dans le dictionnaire dHonorat , ni dans le diclionnaire plus ancien de Pallas : durhi est le mot usité en provençal pour ouvrir. Ce qui nous choque en provençal comme en français, c'est le robinet qu'on engage les amours à laisser couler, car voici la traduction littérale de cette stance :

Il est mort l'oiseau de Glycère ; Grâces, partagez ses douleurs; Et vous, amours, si elle vous est chère, Ouvrez le robinet des pleurs.

Voici d'autres sionces anacréontiques de Morel , qui malgré une baleine assez peu poétique emplo}ée pour corset (la partie pour le tout] , ont assez de douceur et de grâce :

0, sieou jaloux dé loun se'rin Que faï tan ben leis escalettou ; Lou sieou dé ta jouino levreltou Que veu lipa loun mourré fin.

Lou sieou de l'hurousou balenou Qu'esquichou ta lajo de joun ; Et d'oou zephir que se counfoun Din la michour de toun haleiaou, etc.

Cettepiécecontinuéesurceton est jolie, mais nous préférons encore celle-ci adressée au rossignol :

Bel ousseou ma voix le saludou; Gloire à toun retour benfésen !

Chascun lé deou la betiveng-udou Carsiëslou courrië doou printem.

Se cantës dessous la verdurou , Tout per t'oûsi, bëou soun halen De l'orchestrou de la naturou Tu sres lou pre'raié musicien.

La jouine et tendre bergiércttou Quand siblés teis savants counccrts Ven descouodoun sous la coudrelto»

Per estudia tei poulis airs.

Lou riou que traversou la plauou En l'escouten s'erapérézi ; Voudrié trouva quaouque enganou Per faire dura soun plësi.

L'art que voou ëgala tei graçou ij'enteod tel chants mëloudiouv Se retlrou la teslo bassou Et i'ensemblë tout vergouguoux.

Se cali^nès une meslressou Siès segur d'en estre adoura ; Tu cantes trop ben la tendressou Per cregné dé pas l'inspira.

Jouïs ben de ta destina Ion , Et revené, d'un légië vol , En mai de la uouvèle aonadou Nous réjoui de toun bémol.

Saraî sous Ici inéiné platanou ;

Se sieou absen à toun retour ,

Ah ! counsacje un chant à mei manou

Et pensou qu'aï perdu lour jour.

Toutes ces stances ont nne grande fraicheiir , rharmonie y règne ; mais elles ne contiennent rien qui perdit à être exprimé en français, aucune originalité n'en sort , et nous trouvons que M. Morel est plus réellement pro\ençal lorsqu'il se contente du genre auquel selon son aveu celte langue est plus appropriée. Ses fables, par exemple, Laeampanou esclapadou , La telou d'aragnadou, ont plus réellem.ent le parfum du terroir, et pour ce motif nous les préférons aux odes sentimentales ou philosophiques que conliont le resle de son recueil.

Par les citations que nous avons faites, on peut cependant constater une chose ^ c'est que les félibres n'ont point été les premiers , ainsi qu'on l'a dit, à chercher à reieNcr la langue pro\ençale et à la mettre à la hauteur du genre sérieux. Eu faisant cet essai et encoto}ant davantage le fiançais, Moreleut le mérite de rester clair et facile à comprendre, un provençal a rarement besoin de lexique avec lui. Si lessai tenté par Morel n'eut point d'imitateurs immédiats, s'il ne fut pas chef d'école, c'est qu'il nenroula point sa lyre de loges exotiques , il se contentait de chanter pour les siens; cette gh.ire lui suffisait.

En sortant delà Provence proprement dite, nous rencontrons le béarnais Despourrins (1698). Ses chants, dont il composa lui-même les airs, ont, diton, gardé leur popularité sur les pentes et dans les vallées pyrénéennes (15). Goudi)uli naquit à Toulouse en 1759 ; il est la plus grande gloire de la poésie languedocienne depuis les Troubadours jusqu'à M. Jasmin. Son chant funèbre sur la mort du grand Henri ne manque pas d'élé\ation et rend très bien la douleur d'un sujet fidèle-. Le père Vnnièie traduisit ce chant en latin, et c'est un des plus beaux morceaux de ce recueil, composé d'odes, de chansons, de stances fugili\es qui n'ont ni grande étendue, ni extrême importance (16). Plus tard on remarque Peyrot dans le Rouergue ; Lesage , Ri-

( 52) gaud, Martin, Faiidon à Monlpellier. Jean Michel , de Nisme , composa VEmbarras de la Fieiro de Beaucaire. Ce poème est une longue description de ce grand marché où une affluence cosmopolite produisait un tohu hohu susceptible de causer de comiques incidents. C'est à décrire les scènes amenées par le désordre inséparable de foules pareilles que s'est attachée la plume de Michel. La lecture de ce poënie offre peu d agrément réel : il est difficile de sintéresser beaucoup à un âne perdu dans une bagarre , et à bien d'autres épisodes dont le dé\eloppement ne se contente point de peu d'hémistiches. Puis il arriNC des détails tels, qu'il serait difficile d'en rendre compte sans exposer des lecteurs à se boucher le nez (page 62). Pour exciiser ces détails, Michel . dans sa pi'éface , aNise les messieurs du vulgaire ; messieurs dau vulgary) ï qu'un sa\ant en cette matière lui avait assuré que la langue vulgaire n'exigeait pas tant de sévérité que le français, surtout dans le genre burlesque , et que les fautes qui y sont , sont supportées penny Ion coumun : » puis, après avoir cité un pro\erbe assez malpropre , il finit par affirmer que « paraulos non pudon pas. »

L'emban^as de la fieiro de Beaucaire est pourtant précédé par des éloges lancés à tour de bras par de fervents admirateurs ; il paraît que les poésies patoises se plaisent à se présenter avec ce ba-

{ 53 ) gage, lorsqu'elles^ se disposent à marcher \ers la postérité, ce sont en effet de très-bons passeports. Nous retrouvons ce procédé dans lédilion de Las papillotas , de M. Jasmin, où entre la préface et les vers se trouvent intercalés tous les articles publiés en Ihonneur de ce recueil. Ce n'est pas que sous le rapport du mérite, nous entendions assimiler les œuvres de M. Jasmin à Y Embarras de Beaucaire. Toujours est-il qu'au sujet de ce poème, l'un disait à 3Iichel , quavec son li^re il ferait plus de bruit que les Boileau et les Ronsard; un autre, qu'il allait ravir toute la chrétienté a^ec cet ouvrage. Celui-ci lui déclarait qu'il avait surmonté sans peine et sans étude le français ^ l'espagnol , le grec et le latin ; rien moins que cela !

Dig:ne porte-noni d'un archange,

Quand on t'accable de louange ,

A ceste fois Scarron se confesse vaincu

Et pour lui ton ouvrag-e est nu vrai coupe c...

L'éloge, comme on voit, était à la hauteur de certains passages du poème, et voici un autre madrigal sur le même sujets où le français se rapproche du patois d'une singulière façon :

( 54 ) Ton embarras a tant de grâce , Tant de charmes et tant d'appas , Qu'à l'avenir le INIoiit-Parnasse Faut qu'il le cède à ton Roucas I

Une foule de gasconnades pareilles se suivent à la file; nous en avons cité quelques échaniillons pour montrer comme quoi , lorsqu'une poésie patoise se produit, il arrive souvent qu'on s'empresse de la mettre au-dessus des œuvres en français, c'est, à notre a\is, un grand tort que l'on a.

A la suite de Michel, nous citerons parmi les poètes du Languedoc les noms de Fabre ou Favre , prieur de Celleneuve , auteur du Siège de Cadaroussa et du Sermoun de Moussu Sisti^e, lequel sermon le curé de Meudon eut été fort capable de composer et d'admettre dans ses pages les plus bréneuses. Nous trouvons ensuite à une époque plus récente, Jacques Azaïs, savant archéologue , jurisconsulte distingué, qui fît de la littérature patoise à ses moments perdus et sans doute comme délassement de travaux plus sérieux. M. Jasmin , sur lequel ont été épuisées toutes les formules de réloge; nous n'aurions garde de contester les louanges, ne nous sentant point capable d'apprécier nn dialecte du midi que nous ne connaissons point assez pour juger la manière dont il a été utilisé. C'est ce même motif qui nous empêche de donner de<

spécimens de la poésie languedocienne, comme nous l'avons fait pour la poésie purement provençale ; les belles traductions, faites par les auteurs d'une œuvre, nous semblent suspectes ; nous les lisons avec plaisir , mais nous nous garderions de juger par elles seules. Comme contrepoids à tout ce qu'il peut y avoir eu d'exagéré dans certaines appréciations des Papiliotos, nous reproduirons un passage d'un court travail de M. Mary- Lafon^ auteur de VHistoire du Midi : « Comme arrangeur d'idées , « Jasmin est adroit , mais dune force médiocre ; « comme poêle patois, c'est le plus faible que nous « connaissions , car ayant Thabilude de penser en « français, il rencontre rarement les tournures mé- « ridionales et manque toujours le mot propre. » Un mérite qui ne saurait être disputé à M. Jasmin, c'est d'avoir appliqué son talent à des œuvres molales, et qui mieux est encore à des ce:ivresdechajité. Jamais sa muse ne fit défaut aux appels de Tinfortune , on se rappelle sa noble réclamation en fa- ^ eur de Texil qui frappait un de sescompatriotes. M. Jasmin, sur ce point, est au-dessus de tout éloge; les couronnes conquises par la vertu, valent bien celles qu'on obtient par le talent : celles-là, personne ne les jalouse ou ne songe à les contester.

Contemporains de Jasmin, on peut nommer enfore Peyrotte, à qui ses dithyrambes enflammés sur le prolétariat, publiés un peu avant 1848 , Aalu-

(56 ) rent beaucoup de popularité en dehors de son talent poéti.jue. M. Mathieu Lacroix, maçon de îa Grand- Combe, auquel nous pensons que la langue française pourrait opposer avec avantage M Charles Poney, poète et maçon comme lui. M. Casimir Bousquet, de Marseille , a donné de Paoïtro Martino ^ touchante élégie et œuvre principale de M. Mathieu Lacroix, une excellente traduction, écrite naturellement et sans chercher à rehausser le texte converti en français. — M. le marquis de Lafare-Alais a publié aussi les Castagnados , recueil où l'on trouve de très-jolis morceaux : La Baoumo de la fado, Lou Gripé, Rocho e Pîagnoou, sont de charmants peths tableaux. Il y a dans Rocho ePlagnoou une invocation à Nisme dont les accents sont assez élevés, et pourtant nous trouvons que c'est encore lorsqu'il reste dans des tons gais et légers, lorsqu'il se montre causeur et jovial, quand il est peintre de genre, excellent dans les détails, que M. deLafare a le mieux réussi.

En écrivant son œuvre, ce poète sentait se fendre et se briser entre ses mains lïnstrument sur lequel il savait trouver encore de beaux sons , et tout en cherchant , comme il le dit, à raviver les cendres d'un foyer éteint^ il gémit, il se plaint, parce qu'il voit la tombe s'ouvrir pour un vieil ami d'enfance , et il ^eut en recueillir quelques reliques pour que le souvenir en soit gardé. Notre pensée s'associe

( 57 ) entièrement à celle de M. Lafare ; nous aimons la langue avec laquelle une nourrice berça notre enfance. Nous tenons à tout ce que la Provence a pu produire de bon, de curieux et d'utile ; nous émet- Ions le ^œu que soit précieusement recueillie et conservée toute poésie produite dans l'ancien idiome, depuis le temps des Troubadours jusqu'au moment où de\ait arriver le déclin définitif d un idiome expulsé du foyer des familles comme des bancs de nos écoles. Quant à l'idée de construire aujourd'hui des œuvres durables avec des matériaux \ermoulus , elle nous paraît contestable ; c'est en vain que le talent voudrait opérer une galvanisation inutile , quand les glas funèbres ont sonné, la vie ne saurait re^enir: le talent perd son temps en s'appliquant à des ré\i\irications impossibles.

Plus loin, M. de Lafare ajoute ceci à propos du dictionnaire languedocien de Sauvage, qu'il trouve défectueux et qu'il accuse de s'être renfermé dans le rôle de grammairien français. « Aujourd'hui, en « effet, que le patois recule chaque jour, et que le « français s'avance d'autant sur son domaine. Le « vice que Sauvage a voulu combattre devient plus « rare chaque jour et moins dangereux. La géné- « ration actuelle parle et pense en français; le pa- « lois n'est déjà plus qu'une langue de luxe et d'ori" « ginalité ; encore quelgues années et ce sera une <( langue tout-à-fait morle. » Si cette langue est

(38 ) (Jeslinée à bientôt disi)âraître même du sol méridional^ à quel point de vue peut-elle encore être pratiquée par la littérature ? Fût-elle jamais assez correcte^ assez perfectionnée pour devenir un motif d études continues; la perfection ne ^ient aux langues que parTusage; celle-ci abandonnée, pourrait-elle progresser ? — Quel Homère, quel Virgile ou quel Dante a-t-elle produits dont les œuvrer soient pour la postérité une source d'inspirations des modèles immortels de grandeur et de beauté.

BELLOT, ïMm ET ROIMAMLLE.

Trois poêles contemporains pi'ésentent , selon nous, la mnse provençale sous son vrai jour el telle que nous la comprenons. Cette muse reste dans son milieu ; elle se contente de plaire^ d'amuser et sou- ^ent d'amuser en donnant d'utiles enseignements à des auditeurs à la portée desquels elle sait se tenir ne cherchant point à les enlever, dans un vol étrange, vers des régions impossibles.

Oui, ^raiment^ les œuvres de Bellot , Bénédit et Roumanille nous semblent plus particulièrement rendre la note provençale. Chichois , de Bénédit, et les contes qui l'accompagnent ; LouGalégeaire, et en somme les quatre volumes de Bellot ; Lis Ouhretto, de Roumanille, voilà des œuvres qui sont réellement dans les conditions de l'idiome qui les produit. Aussi nous pouvons les lire sans diciionnaires à nos côtés; du reste une traduction serait difficile pour elles ; les mots, pour la grande majorité et à peu d'exceptions près, pourraient trouver en français bien des équivalents, mais on aurait de la peine à rendre la tournure toute particulière de

( 60 ) lespi'it pro\ençal. Les larmes qui tombent des yeux humains se ressemblent comme une goutte d'eau ressemble à une autre ; on pleure à peu près partout sur le même ion, et les lamentations amoureuses ne produisent que ries \ariations insignifiantes; quant à la gaieté, c'est différent, elle peut passer par des gammes infinies. Le spleen anglais a delà peine à se dérider ; son rire est le rire silencieux qui plisse imperceptiblement leslé\res d'OEil-de-Faucon dans Cooper. Le sourire de TAllem-agne, en littérature, a quelque chose de forcé. Cette hilarité , Henri Heine nous en a donné des preuves , ne se plaît quau milieu des sarcasmes : c'est la gaieté de Méphistophélès. L'Italien cle\ient bouffon quand il est en joie ; Polichinelle et Arlequin , dans leurs plus Aives pantalonnades, ne savent qu'agiter leur batte grotesque. Le Français est né malin, comme on sait, et ses badinages se ressentent toujours de celte finesse délicate innée en lui. Quant au rire provençal, celui-ci éclate avec franchise et rondeur; il a de la malice , mais cette malice est tempérée par une charmante bonhommie. Voilà ce que nous considérons comme une qualité éminemment propre au provençal, on pouriail certainement, et sans beaucoup d'eftorts, faire passer cette qualité dans le langage français, mais cette gaieté vive a dans Tidiome natal des inflexions toutes particulières et <]u"elle doit en grande partie au laisser aller et à la régligence que tolère cet idiome.

En se conlcnlant de garder celte allure aimable , la muse provençale aurait eu moins de cliance d'être appréciée par ceux qui l'auraient peu comprise et n'auraient pas su se mettre à ce diapazon, nous seuls, gen de mas, fussions restasses apprécialeurs, mais elle s"est étudiée à se montrer dans des poses d'emprunt, ses gestes sont de\enns mélodramatiques, elle s'est faite grande dame, l'érudition la pare de Aieux affiquets, les traductions lui font une riche toilette. En résultat, elle est pour nous, comme la Lisette de Béranger , elle nous donne le droit de la méconnaître.

De Bellot et de Bénédit le feuilleton parisien s'est peu préoccupé , el de Boumanille beaucoup moins que de l'école dont il est le chef . école qui , ainsi qu'il arri\e toujours, a exagéré le maître.

Rarement les noms de Bellot et de Bénédit ont été prononcés à propos du regain de patois qui pousse avec une si belle \igueur dans les plaines du comtal; et les œuvres de ces deux marseillais représentent bien autrement le Midi que des œuvres à qui la traduction a prêté main forte pour les amener à un succès plus étendu ! Relati\ement à Bellot, nous ne pensons pou^oir mieux faire que de reproduire ce qu'a écrit à son sujet M. Mary-Lafon dans l'une des deux introductions qu il a faite pour ses charmants recueils, en laissant toutefois à cet écrivain la responsabilité de ses opinions sur M. Jasmin : « Fil*..

( 62 ) « de la ville bien-aimée qui garde encore des Ioniens, « ses pères, la poésie, la grâce et la vigueur ; vrai « citoyen de cette Marseille dont le caducée d'or « fut toujours entouré de roses, Pierre Bellot est le « dernier représentant de l'esprit vif et de la verve « de la vieille Pro\ence. Le Baptême, reçu sous les « arceaux gothiques de Notre-Dame des Accoules , « lui a porté bonheur. Ayant peu voyagé^ il est resté « homme du pays et du peuple, et a pu conserver « plus fiilèlement les traditions du passé et lacou- « leur de notre belle langue. Tout contribuait d'ail- (( leurs, dans le milieu où il a \écu, àdéNclopper « son talent de poète patois. Marchand tour-à-tour « et campagnard , il na vu le monde que de sa « boutique de la rue des Feuillants, et ne s'est trouce vé en contact à la Bcllote et sous les pins de sa « bastide, qu'a\ec ceux qui n'ont dautre idiome (( aux lèvres que celui de leur père. Faites de Bellot « un J/ons/ewr comme Jasmin, qui parle patois le « dimanche, et nous aurez quelque chose d'artificiel « qui sera au talent véritable ce que sont à la nature « les poupées en cire des coiffeurs. Peuple au con- « traire par le cœur, et bourgeois par les habitudes, « Bellot n'a eu qu'à rester lui-même pour être na- « turel et très-bi^n écrivaiu patois. Un autre mérite « qui nous reste à signaler dans ses œuvres, et qui * est très-rare aujourd hui , c'est la saveur toute « provençale, on plutôt marseillaise, que respirent

( 63 ) « ses vers. Les pins des bastides y frémissent dou- « cernent agités par la brise du soir ; les balancelles « s'y mirent dans la Méditerranée, plus polie qu'une « glace ; l'huile et le muscat y coulent à pleins € bords, comme sur les rochers d'Endoume quand € on fait l'ayoli. Les tambourins , les chanson? et € les danses du nervi, serrant avec ligueur la « tailk de Suzon, s'y mêlent au cri des cigales, au « souffle du mistral et aux joies de la govstetto. A « ce cachet national s'ajoute une délicieuse bon- « hommie , celle des vieillards d'autrefois. Pierre « Bellot est le seul qui raconte encore avec la naï- « veté et la malice narquoise de nos pères (17) »

Nous n'aurions rien à ajoutera ces \éridiques éloges, et en voulant cher un morceau de Bellot , comme preuve à l'appui, nous sommes très-embarrassé, car presque tous ses jolis contes, les dialogues de Nourat , un type charmant , toutes ses épîtres ont un égal mérite pour le lecteur provençal. Nous prendrons au hasard et nous donnerons des fragments du ^oèto cassaire, qui déclare avoir la véracité de l'illustre de Crac .

Apenop°r un ti'aou l'aoubetlo pouchrgcîiNO, Que dinslou boues déjà lou quinsoun ramageavo, Lou bargier vigilent, aou sen desonn tronpeoii, Mesclavo à seis cansouns lou sou d'uou chalumeou, Lou ciel ero seren, Zephir dins lou bouscagf, A la reino dois flours icndiel soun tendre lioouinagi ;

Souti araouroux beisat fasidt durbir la flour, Que respendiet dlns Ter une agrëablo ooudour. Tout ero ranimât dins la beilo iiaturo ; Leis perlos doou malin lasient sus la verduro ; L'hiver s'ero envoulat sus leis alos doou temps ; La terre avict repres soun liabit de printemps. Assetat sus iou troun d'un ooulivier soouvagi , Counlemplavi de Dieou Iou nierviihous ouvragi.

Et notre homme se met à philosopher en \ers, qni. de même que ceux de la description ci-dessus , seraient très susceptibles daxoir des équivalents en français. Mais lorsqu'il entre en action , et que la chasse commence, il s'exprime comme un seul provençal et qui plus est un marseillais est capable de le faire :

Las de philosopbar viesli ma cainisolo, ]\Ii passi Iou carnier, Ion fusieou en bricole ; Enregui Iou drayoou que meno à Ribouloun. Avieou facli torit beou just vingt pas doou baslidoun, Qii*entendi : cascara ! ! de long d'une niurailho ; M'applanti ; vieou moun cbin à l'arrest d'une caiibo; Li cridi : pio la ! — bourro ! . .. — la fa parti ; M'engaouti, quicbi, crac I Iou fusieou ini fai clii. Per un marrit début coumenci la journado , N'éro pas surprcnent, la inorço ero bagnado ; Cent fes ni'aouriet r.Hiat vo facli Iou jr.ouliuet , Souarti Iou pipaoudoun, sequi Iou bassinet. A peine avieou morçat, qu'une perdrix ben lesto

Parte d'un argeiras, vent passar sur ma teslo, Cadenoun ! viro beou, disieou déjà tout bas , Lq miri drecli aou couar, tounibocoume un pedas Sus un beou lapareou sortcn de sa £,'arenno ; Jamai in'ero arriha d'ague parlero aoubcno, La perdrix, à chivaou sur loa jouine lapin, Saoulavo lois abroues, lampnvo lou caniin. Un ratier, fin matois, que dins b's erplanavo, Temouin, dins lou mournenl de ce que si passavo, Soute doou found deis nicous, plus vile que Tujaou, Eriipouarto davantyeou cavalier et chivaou. Un jouine cassairot aouriet perdut la teslo ; Mai, counie un vielii reinard, l'agueri louto leslo. Devinarias jamai lou tour que l'ai jugat. Mi darias cent escus que sériel pas pagat ; Clavas ? — Dins inoun fusi^ou faou courre la baguello; Tiri sus lei fuyars, n'en faon qu'une brouchelto. Lou rasclet fende l'er et lei s ai Irepanar ; A dex pas luench de yeou lei vesi debanar. O surpresso I o bouenburî degun creira l'histoii ; Ditanl que d'un gascoun voueli ternir la glori, Vo ben qu'ai pantailhat, que n'es qu'une visien ; O Lindor ! o moun chin ! serve mi de caoutien, Sabes que menti pas en fet de bagatellos : Aqueou vilen défaou n'app-crten queis femelos. Adoun, per reveni, viguerri nieis champiens Toumbar rapidament deis pus baouteis regicns Sur doues lebres ; scgur que dourmien ajassados ; Vvr lou terrible choc fougueroun escrasados. Ai fouine ! per lou coou resti mai que capot ; Cressieou d'ave gagna doou quino lou gros lot ;

Lindor, la patto en Ter, coume un limber badavo, Et sa quoue de plesir sans cesso boulegavo. Oui, Messies, Meste Jean, poiiclo et bracounier, Tuegue d'un soulet coou iloucs lebres, un ralier, Un superl)e lapin, uno perdrix dcis griso ; Certiûi lou fet , n'es pas une bestiso.

M. Bénédit a également adopté castigat ridendo mores pour de\i.se : c est toujours par le côié plaisant que les leçons sont données, mais elles ne sont pas moins profilables. Ce genre, qui permet à l'entrain provençal de se donner libre canière , paraît du reste élre adoplé de préférence et avec juste raison par \^i poêles marseillais. C'est sur ce ton qu'écri\ait M. Desanat dans la Bouiabaïsso : c'est aussi sur ce ton qu'étaient dans la Gazelle du Midi des vers portant la signature de palroun CoouAin et adressés à Berryer :

IS'oun, jamal un cbrestian n'avié tan ben parla, Que lengo benesido et que goousié dooura, Glori de nostre teins, députa de Marsio, etc.

Cette épître, en patois ;'183o], témoignait de rattachement des pro\ençaux non-seulement à un langage \ieilli , mais à des traditions bien autrement importantes à nos yeux, aussi en avons-nous gardé précieux souvenir.

i 67 1 — Chichois est une excellente photographie, un tableau de genre unique, et qui fixe sur la toile, des mœurs qui tendent à s'effacer. J'ai rarement vu quelque chose d'un comique d'autant plus entraînant , que cette lecture ne demande pas plus que celle des contes de Bellot, le concours d'un lexique pour être comprise par un provençal. Les scènes désopilantes se succèdent ^ et si quelque trait un peu \iî effarouche parfois le bon goût , on rit et Ion est désarmé. Chichois laisse éclater une gaieté tellement contagieuse, qu'avec lui Tartisaupeut^lesoir, oublier ses fatigues du jour; aussi la place de ce li\re, est-elle marquée dans toutes les bastides. Il serait difficile d'en détacher un feuillet seul à titre d'échantillon, chacun des épisodes de ce poème demandant à être lu de suite et dans son entier : la réunion de ces épisode? forme un ensemble charmant qui constitue l'odyssée de Chichois.

Nous ne pouvons empruntera lœuvre de M. Bénédit que l'un de ces contes si jolis qu'il a mis à la suite de la joyeuse épopée marseillaise dont un nervi est le héros.

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