‹ Des Troubadours aux félibresChapitre 2 sur 57 · LOU PORTRAIT · texte numérisé non relu

LOU PORTRAIT

Louëi , venë eïci, regarde un paon...

Tu que siès plen d'inteligenço, Diguo mi senso couinplaisenço S'aquéou portrait es Ben \o n^aou?

Es vons qu'aves fa co ? Caspi, qanto pînturo ? Si vi <]ue travaia, IMonssu, d après naluro : La lioiico, loii menloun, li^is oourios, lou nas, SouD toiica finamen ; de d'iiaou jusqu'à dabas, Avé fa une hello proslaoço !

— Si poou, Tuaï i)er la ressemblanço, Viguen si ini siou pas troi\nipa ?

— Aou! laïsa-vous es lou papa.

Frappant! .Voun es pa' aco. — Viro t'en paou de caïref,

D'à quel etidrel si li vi gaïre.

Aro sîes mies pinça ppr pou^qu' saoupre qus.

— Cr csi qu'oouiaï devina jus,

Moussu Moulcl. Frappant!— y uni ^ li sies pa encaro ; Regarde iniës, lou uouni li \3 voni tout aro,

— Tout aïo ? Aï pis hcsoun. IMoussu, de seflexien,

D'abor aviou pas fa' altenlien Que lou jour venie maou ; luaï d'eïci par exemple Fourriéque siguessi un beou temple, Perpas devina sus lou champ, Es IMoussu Thoûovo, frappant !

— Aoutan dire qu'un piu seuiblo à n'une taioro, Couino ? — Siès un c... ., es pas Moussu Thodoro ; Encaïnen lou papa, ni mai Moussu Moulet,

— Tamben Moussu, quand sia soulel Per devina' un portrait, quand degun vous ajudo

Et que n'avè pas Thabitudo,

Es permès de fali é uno errour.

Eh ben, per ti pas f;i resta' aqui tout Ion jour Carbéléou fiuirJe'sper dire qu'es pas de la famio.

— A la Gu parla clar; et que noun va disia,

La uuo bouro que mi desavia,

Aro II slou. Loa Kej, frappant ! — Vaï ti fa sucre, As l'esprit de l'enves, vo ben as près un lucre. Voues que li digui qu'us, espeçi d'estoupan ? Es Gijrouto.— Garoutû ? — O Garouto.— Frappant !

M. Marins Décard , à Aix , a^ait s^]i^i les errements de Bcllol dans la Fourniguo et lou Griet , mais nous ne nous arrèlerons pas à ce petit poème, pressé que nous sommes d'arriver à M. Roumanille.

Roumanille ! ah ! je compris et j'appre'ciai la noble et sainte mission que ce poète s'était donnée. Dans les plus mau\ais jours que nous ayons naguère traversés , il y avait quelque courage à faire entendre, comme il le fit, d'excellentes Aérités au peuple. De petites brochures moins ambitieuses , préférables mille fois aux grosses di\agations dénuées de bon sens, qui pulullent aujourd'hui, des articles excellents publiés par le journal La Commune, une foule décrits en prose ou en vers patois, tous de la main de M. Roumanille, parurent à k\\gnon, tandis que là , comme ailleurs, les saturnales de 1848 faisaient bouillonner tant d'écume et de mauvais instincts !

La plus cordiale sympathie est due an poète qui cherchant à moraliser la per^ersilé, empruntait un langage vulgaire pour propager plus sûrement au^

(70) tour de lui et faire descendre jusqu'aux derniers étages de rintelligence, de bonnes et saines pensées. A\ignon et tout le Midi ne peuvent avoir pour les généreux efforts de M. Roumanille , pendant celle trisîe période, qu'une profonde gratitude.

Les Oubrettos de M. Roumanille furent successivement publiées et n'ont éié réunies que plus tard eu un seul volume. Li Margarideto, Li Sounjarello, La part dau bon Dieu (nous voici dans une orthographe nou\elle, je le constate avec regret ) , parurent successi\ement , et plus tard est venue La Campano mountado. Comme c'est dans ces deux poèmes {\q La part dau bon Dieu, et de Campano mountado, que M. Roumanille nous semble être le mieux resté dans le caractère provençal , et en dépit de quelques légères obscurités causées par la nouvelle orthographe, peut-être le langage de ce félibreale mérite d'une clarté que nous trouvons disparue chez ses imitateurs. Ne s'éle\ant point à des hauteurs d'épopée, on ne le voit pas recourir à de fréquentes inversions pour donner à sa pensée une marche plus lente et plus pompeuse , en un mot son pro^e^çal n'est encore que ^y\ provençal et ne vise pas au roman. Ce n'est point un Troubadour que nous voyons dans M. Roumanille, mais simplement un poète en patois comme Bellot et Bénédit ; seulement, son langage est plus réservé, on voit qu'il s'efforce de se préserver des incon-

( 7-1 ] vénienls de l'idiome qu^l emploie, mais cependant

ce n'est point encore pour Paris que ses livres sont

écrits.

Une douce morale règne dans l'œuvre entière de M. Roumanille et de salutaires enseignementsy sont donnés avec celte gaieté charmante qui les fait accepter et qui peut pénétrer de rudes écorces. Jamais on ne le voit s'écarter du but que doit se tracer une plume chrétienne; cette rare persistance , cela ne pou^ait manquer d'arii\er, a Nalu à M. Roumanille quelques méchants quolibets : on a Un ré au ridicule ses sentiments pieux , mais de pareilles attaques honorent plus que jamais aujourd'hui celui qui les reçoit. Nous ferons pour M. Roumanille ce que nous avons fait pour MM. Bellot et Bénédit nous donnerons une de ses poésies comme spécimen de la manière que nous préférons chez lui , et parmi bien d'autres pièces du môme genre que nous pourrions choisir , nous transcrivons celle-ci :

SE N'EN FASIAN UN AVOUCAT.

Un jour un meinagié que ié disien Sauvaire , A sa femo venguc : — Nanonn, sieu en souci. ^Qu'as ?— Giloun est grandel; sabe pas que n'en faire,

Sieu à moun aise, dôumaci Sian esta tout! dous abarous , espargnaire , Femo , csquichen se' n pau pèr buta noste enfant.

Vaudriè-ll pas raies que fuguèsse noalâri^

Qu'un pèd terrons et qu\in pacan ?

^ Bèn ! iéu amariéu mai n'en faire un capelan.

— Pèr reliouli de fam et mouri se^^oundàri?

Créi me, JVanouu. sarië pccat !...

Se n'en fasian un avoucat ?

Femo , aurie 'n mestie d'or : ia tant de pleidejaire! Es que noste Giloun es Gnoclio et barjaire ! Nous rebèco pas mau : saubrié bèn rebeca.

— As resoun , dis la maire, auren un avoucat,

E noun mouriren sus la paio !

Tant fa, tant va ! Giloun, l'endeman matin , Sus H ban de l'escolo anë gausi de braio ; Maslegué, bëu vuecb an, de grè'raé de latin ;

Se gavé de gëograpbio,

D'aùgèbro e de filosophio.

Giles, après avoir bien mis dans sa tête que trois et deux font cinq , et que rosa veut dire la rose , retourne dans son \illage où son père et sa mère s'e'reintaient de labeurs pour entretenir 3Ionsieur au collège^ et après ce retour, voici ce qu'il advint ;

Sauvaire lavouravo e noste muscadéu Se frisavo au raentoun uni set à vue peu, Susl'auriho toujourpourtavo lou capèu, E de touli li chato ëro lou calignaire .' Oh ! mai Giloun èro panca Un avoucat !

— Partigue'pcr Paris... Esquicho-te, Sauvaire !

Ah ! bràvi gènt, fau ruslica !

Voste drôle es un travalare !

Estudio li cinq code.., en dansant la polka !

E pièi touli li quingenado, Une letro venie' : Je suis un brave enfant, Faites moi le plaisir d'envoyer de l'argent...

Veguen, encaro une esquichado.

La chose se renouvelant souvent, la petite vigne et le pré y passèrent ; il ne resta bientôt plus que les yeux pour pleurer.

— Eh lîèn ! fasié Nanoiin, te ^ou disie'u, Sauvaire .'

— De que ploures, bestiasso ? auren un avoucat. Fcmo, aura 'n m estié d'or : ia tant de pledejaire!.. E Giloun que fasie' ? dansavo la polka !

On Tattendit longtemps, mais vainement. A sa place l'huisbier \int qui grilTona de tristes grimoires ; Nanon mourut à rhôpital : le futur avocat se suicida et le malheureux Sauvaire, la besace sur Te'paule , un bâton à la main, s'en fut disant de porte en porte en demandant son pain :

Aubourès pas lou fièu au dessus de soun paire

Les leçons données de la sorte par M. Roumanille obtinrent d'abord un grand succès local ; rien de plus légitime qu'un succès pareil ; il était dû au talent et à Texcellent esprit dont on voyait ce talent animé. Bientôt ce succès en rayonnant un peu plus loin, fit de M. Roumanille un chef décote, autour de lui une pléiade se groupa, et le fehbrige se trouva constitué.

Vous dire ce que c'est au fond qu'un féîibre, je ne le pourrais, les dictionnaires provençaux n'ayant pu me l'apprendre. Tout ce que j'aperçois de plausible dans cette qualification , c>st qu'à chose soidisant nouvelle, il fallait une étiquette neu\e. Tant il y a qu'une fois en possession d'un titre qu'ils s'étaient octroyé , ces messieurs se prodiguant réciproquement un encens ^erligineux , cet encens a semblé leur porter légèrement au cerveau; on établit une orthographe nouvelle^ on forma une chaîne d'anneaux disloqués pour se rattacher directement aux Troubadours et on proclama la renaissance de la muse provençale, absolument comme si Goudouli, Gros, Bellot, Hyacinthe Morel, M. Bénédit et tant d'autres n'avaient point chanté en patois depuis le

( 73 ) temps où la langue romane des Troubadours avait cessé d'exister.

Que d'effets plus singuliers encore cet encens produisit ! — On en ^int à repousser a^ec dédain les chefs-d'œuvre de la langue française, et cette langue^ dont se servent à coup sûr les félibres . en dehors de leurs œuvres patoises, cette langue ellemême reçut à profusion des inAeciives assaisonnées de gros sel brut, d'ail^ de tout ce qu'on eut sous sa main de plus Aiolemmenl épicé !

Ces injures^ éjaculées par une exalîalion bizarre , n'ont pourtant pas empêché les félibres , un peu plus lard^ de doubler leurs poésies avec de la prose française, absolument comme Jean-Bart qui , dit-on, un beau jour, imagina de doubler ses culottes avec du drap d'or, seulement les félibres ont eu soin de ne point poser la doublure en dedans.

C'est à ce point que nous nous séparons de la muse provençale , à ce point qu'elle nous paraît jouer dans nos contrées un rôle dangereux en dénaturant les notions du beau, en détournant le goût d'une voie sûre, en attirant à elle pour les absorber et les rendre à peu près inutiles , de vrais talents poétiques. Nous ne pouvons plus voir dans ces œuvres patoises que des succursales des romans de M. Champfleurv. Cette muse nous apparaît comme une une espèce de réalisme installé dans la province , pour y prêter un concours actif au prosaïsme à la

mode , interposant de fâcheux nuages entre les jeunes généralions et les grandes traditions , les chefs-d'œuvre du di\-?eplième siècle.

— Pour établir une renaissance, qu'a-t-on fait ? on a d'abord ima.dné de prendre à pleines poignées dans des cases d'imprimeur des accents de tout acabit^ et les pages des œuvres nouvelles en ont été saupoudrées d'une main libérale. Hélait d'usage en Provence, que dans les romérages (18), les galants cavaliers, à lafin des contredanses, pendant les courts repos du tambourin et des entrechats, fissent cadeau à leurs jeunes danseuses d'un paquet d'épingles. Nous ne savons si cette coutume existe encore, mais si dans les pointes aiguës fichées dans cette poésie avec un pareil luxe, nous avons cru voir un emblème des souvenirs donnés au milieu des romérages par de fervents admirateurs, c'est que les félibres font un peu comme les troubadours, il ne se passe pas une fête sans qu'ils n'aillent la décorer d'hémistiches patois.

Telle est une des grandes réformes opérées ; elle n'est pas d'un agrément excessif ; les imprimeurs doivent en être aussi peu charmés que les lecleurs , car rarement un idiome fut aussi libéralement dote par ses fondateurs de choses aiguës ou circonflexes. Ces accents , dont celte poésie est toute hérissée , une fois joints à ceux que nécessitent des ellisions continuelles, forment, il faut en convenir, un coup 4 'œil par trop piquant !

( Ti )

La muse provençale, telle que les mœurs populaires l'avaient faite, telle que nous ra\ aient montrée jusqu'ici les poêles qui aAaient chanlé depuis les Troubadours^ la vraie muse pro\ençaleélait une vigoureuse fille, fraiche, accorde, réjouie , portant volontiers la cassie au coin de sa bouche rieuse , n'aimant pas à quitter le fo}er de sa famille ; ses allures étaient \ives, pétillantes, sa boime et cordiale naï\eté était toute naturelle, elle détestait les fraiiciman (19), et cela plutôt sous le rapport moral que sous le rapport littéraire dont elle s'inquiétait médiocrement. Ses jupons courts se fussent peu accommodés d'une crinoline ; elle répugnait aux chapeaux empanachés, aux \êtements qui gênent sous les entournures, et tenait à conserver une gaieté qui semblait résulter d une bonne conscience. Pourquoi donc aurait-elle eu besoin de minauder et de porter à l'œil un mouchoir bordé de dentelles ? Les gen de mas comme les nervi sont des gaillards qui ressemblent très-peu, je vous le jure, à des Renés au désespoir, jamais on ne vit soupirer de Pétrarques au milieu des farandoles (20).

C'est celte muse que l'on s'est imaginé de changer en je ne sais quelle Corinne sentimentale, prétentieuse, pathétique, larmovante; en bas bleu érudit qui s'amuse à traduire du lalin et pousse leuAie de pleurer jusqu'à s'attendrir sur la mort du moineau de Lesbie ou le trépas d'une tourterelle apprivoisée.

Pour paraître plus correcte, plus savante ou plus harmonieuse , cette muse nouvelle embrouille et mixture avec artifice tous les idiomes, tous les dialectes si nombreux du midi , sans compter les emprunts qu'elle fait autre part. Puis cette mijaurée , fort peu embellie à notre avis , par les ajustements étrangers dont nous la voyons affublée, a poussé la coquetterie jusqu'à adresser en égal partage ses sourires et ses larmes en Ire ses compatriotes et les beaux messieurs de Paris jusquici dédaignés.

A beaucoup de méridionaux . déchiffrer un langage hétérogène et sa\ animent néologique, paraît un travail tropardu^ la main se trouve bientôt fatiguée, lorsqu'à chaque instant il faut feuilleter de gros dictionnaires, on ne recommence pas très-volontiers les exercices qui à propos du grec et du latin , contrarient l'enfance sur les banc des écoles. Puis cette nécessité de recourir à des lexiques a des incon\énients très-graves, car pendant le temps que l'on met à chercher un mot, l'enthousiasme causé par les beautés qu'on avait pu saisir, a la chance de se refroidir. Pour les dilettanti du dehors , à part quelques érudits en fait de vieux langages, cette poésie forcément est lettre morte ; ils ne peuvent en juger que par les belles infidèles qui servant de compagne à cette ambitieuse , s'en vont bras dessus bras dessous avec elle faire leur tour de France. Fiers de porter une bannière neuve sur laquelle.

( 79 } à tilre de recommandation, on a peint la figure de quelques Troubadours, les félibres ont donc débuté par des sarcasmes et des analhèmes contre celle pauvre langue française déjà si mallrailée par la manie du néologisme, par les imporlalions de l'étranger, par le libre échange de mots qui se fait depuis longtemps avec l'Angleterre^ par les rapins qui font de la couleur avec des phrases^ enfin par toutes les \ariélés révolutionnaires î

Il faut convenir qu'en accueillant J/«>e/o avec des bravos retentissants , les francimans ou francihots ont fait preuve d'une bien grande magnanimité, car jusqu'au juur où cette gracieuse fille de Provence a disposé ses paquets pour monter en wagon, de singuliers écarts de plume sélaient produits , de fort bizarres facéties !

— Un étonnement profond nous a\ ait saisi lorsque dans une revue littéraire et dans VArmana prouvençau de 1858 , nous avions vu M. 3Iistral placer le Siège de Cadaroussa à côté du Lutrin de Des préaux !

« Boileau dins soun Lutrin , Fabre dins soun « Siégé de Cadaroussa, an mes ni mai de sau, ni « mai de pèbré. etc. » Quelle garniture de salade ! et ceci élait dit à propos de Campano mountado , poème assez joli pour pouvoir se passer de ce coup de tam tam aussi bruyant qu'un pavé retombant à terre. Campano mountado ne peut pas sérieuse-

ment être mis en parallèle avec ce Lutrin, dont une lime patiente a si bien poli tous les vers ; puis, quelqiie plaisir que nous donne la lecture du Siégé de Cadaroitssa , il nous semblerait impossible de mettre en regard d'un chef-dœu\re de ^ersilicalion €t de pureté de si^le^ un poème où Ton rencontre des passa^res pareils à celui-ci :

Dins Avlgnoun iina fainîiia Passave tout à l'estarnina, Et y tenië l:i cuou deslrech As inoujDès inéma de l'endrech.

Un autre poète, dans une ode à Jasmin, met dans une même énumération. sans établir de parallèle, mais seulement un voisinage étrange, le ciiantre du Siégé de Cadaroussa et de Moussu Sistre ; Hugo, lou farfantaire (charlatan); Byron , lou pé de bourdo (pied bot) ; Lamartino, l'é?} guis sous (qui soupire toujours,;, etc. Puis , dans la même revue à'Armana, que nous avons citée . M. Mistral prétend que Tau leur de la Fournigo et lou Griet , dans tel de ses tableaux , pourrait faire linguetc (faire en^ie; je suppose], à Lafonlaine. Quitrompet-on ici? et à quoi bon ces rapprochements , qui sont une insulle aux admirations de la France ?

Un autre^ le Félihredi jardin, s'exclame à propos de cet Armana, qui par son prix a une grande |)opularité : « Que sarié la Prouvenço senso aqueât

f 81 ) «. Ârmana? Quau régiblarié li clavéu difrancîliot <( quand japon au mistràu, quand escupissoun dins « l'aïoli, quand fan II bano à noslé souleias. « Littéralement : « Que serait la Provence sans cet Al- « manach [ Qui riverait les clous des francimans « quand ils aboient contre le mistral , quand ils « crachent dans l'ayoli . quand ils font les cornes a à notre grand soleil. y> — Lorsqu'on est félibre, •et qu'on baragouine du roman , on sarroge , à ce qu'il paraît, le monopole de l'amour du pays natal ; allons donc, messeigneurs^ il est possible d'aimer la Provence, sans l'aduler dans un langage panaché, soyez-en convaincus !

Après la prose, voici des ^ers :

Frnnclhot, lengo de i'escolo.

Que gaiidisses i c;ibanouri Lou dous parla de nosti colo Que l'a bressa sus si geinoun, Respélo lou froot de toun reire ; As-ti coume eu per tant te creire, Eissuga tan de tron et d'iver?

Quant pos coumta de roumavag-e ?

<^uausaup, GRINGALET, s'a soun aje J'a forço \ége encaro vert ?

As béu te parga sus li moure De Ventadour c de René ; Tout desrusca qu'ei lou vici roure A respet d'eu siès un NANET.

Mistoulln enfant de la piano.

Qu'as mai d'cmperi quedegrano.

Vendra loun tour d'estre cépa :

Amarino de quàuqui luno, Pren gardo au vent que revonluno E qu'avans eu te trosse pas.

Lou fe'libre de l'alet (21).

r^ Savez-Yous , aimable aristarque oint poète avec ; une pommade à l'ail, qu'avant d'être tordue et cas- ' se'e par le vent qui tourbillonne , l'osier (amarino) dont vous parlez pourrait bien être utilisé à flageller une excentricité aussi exubérante?

Ecoutez cet autre , s'adressant au poète Jasmin :

Canlo nosto vieio Prouvenço !

Canto la d'aou Rhose à i'Adour !

E per peuti dins sa crësenço

La franchimando maou-valenço,

Lève-te, nouvel Troubadour !

Vaï, vaï dire à l'Academïo

Se sèn bastard dins sa famîo !

Que ches lous reïs cante à Pengrai

La flaougnardise parisieno !

De nosto lenguo citouïeuo

Per Diou seul déou fuma l'antienno,

Canto, cauto, ieou pifraraï (22) .'

Hélas ! cette allure si énergiquement indépen-

( 83 ) liante de la langue citoyenne, n'a pas empêché tout récemment la belle Miréio d'aller fort empressée , dans ses plus beaux atours , faire sa cour au\ souverains, lorsque ceux-ci passant par Arles ^ se sont trouvés à sa portée :

0 nosto bello Emperairis, etc. (23).

Il est vrai que Miréio avait pu s'imprégnera Paris d'un peu de fJaougnardije (flagornerie], et voilà ce que c'est que d'avoir quitté son pays !

— Il en est un, un colosse celui-ci, dont un pied est posé sur Paris, l'autre sur A\ignon ; sa lyre , vraiment faite de la carapaced'un amphibie, est disposée à accompagner A ers patois, \ers français^ selon le goût des amateurs : il s'éci'ie à son tour :

Jeu, bessai '^iirau de iëa Que ma muso se fai pichoto ?

Fàu laissa miaula limacholo E laissa faire lou bon Dieu (24).

Monsieur Dumas, votre verve s'égare, vous perdez de vue que la chouette (macholo) fut latli ibut de Minerve , et que Minerve personnifiait la sagesse antique.

Encore un, ce sera le dernier. Y va-t-il de main morte celui-ci ? Macaslin 1 comme ils disent quand les sons d'airain ne sont pas trop énergiques :

D'Aubandu Tespasobrandusso , — en garde ! Vesé l'Ajougnl que s'escusso , *- sauvons-nou>! E Mislràu au bras vlgourous — miséricorde! Tout en aîgo, tresano e ourlo, — grâce, M. Mistral .' E fai virouia la machourlo — je suis perdu! Qu'engranara lis envejous (îS)! — ah.'.. . .

Je re>pire, car j'ai le seatimenl de n'avoir jamais porté en\ie à pei'sonne 1

Nous pourrions citer un autre félibre qui, considérant comme un àne celui qui ne sera pas pris du même entho!]^ia^meq!le lui pour la langue romane, promet au détracteur de lui fournir un bât et une bride.

Prenez garde, félibre ! un jour vous pourriez vous trouver ruiné, car en France les retours sont fréquents.

Admirez-vous beaucoup l'exaltation de ces étranges Archiloques!' Pour nous^ cela nous semble avoir tout simplement la grâce et la fraîcheur de ce qu'on doit chanter pendant la danse du scalp.

Il est au reste un fait très-rassurant pour l'avenir de la langue française ainsi menacée ; un jour aussi, dans un branle sauvage, les jeunes-France secouant leur longue crinière , hurlèrent anathème au langage du dix- septième siècle : « Enfoncé Racine ! » crièrent ces énergumènes, ce qui n'empêcha point qu'un peu plus tard de vertes couronnes, après avoir passé sur la têle de M. Ponsard , allèrent se poser sur le buste naguère insulté.

Nous devons toutefois ajouter, comme rectiflcation légitimement due, que les éloges décernés, et nous sommes loin de dire injustement , à la belle Miréio , ont singulièrement radouci la gamme de VArmana»

h'Armana donc , publié l'an sieisen d'au félibrige ( l'an 6 de Ihégirç des félibres, lisez 1860 ) , ne garde plus aucune trace de celle irritation factice. Grâce au capitaine Dumas, qui a écrit deux lettres flamboyantes — dos letlro flamejanto — dans différents journaux, Tarmée des félibres a pris Paris d'assaut. « Emé un tau capitani , l'armado prou- « vençalo ère ségurod'empourta l'assaut. »

Absolument comme un autre Dumas , le Grand , a aidé Garibaldi à la prise de Palerme.

Tant il y a que VArmana, toujours surrexcité mais d'une autre manière , inscrit en lettres capitales :

TRIOUNFLE PARISIEN.

Nous avons assisté à une vériiable intempérance de langage; voici maintenant en termes plus mesurés le maître qui proclame avec fierté , et comme un dogme irréfragable , rinsufri>ance de la langue française à rendre les beautés écloses sous sa plume. Vous admirez un poème d'après la traduction ùe l'auteur, bah ! ceci n'est licn , apprenez donc le Jiéo-roman, vous en \ errez bien d'autres !

« Un grand nombre d'expressions, de tournures. (( dit M. Mistral dans les notes de Miréio , d'idées « poe'tiques harmonieuses en provençal , traduites (' en français , tombent à plat. « Nous contestons que ces idées puissent tomber à plat en passant en français, mais s'il y a du vrai dans la possibilité de ne pouvoir pas rendre certaines expressions du provençal , voici qui devient beaucoup plus exagéré : f« La langue française née sous un climat pUnieux, « gourmée , empesée à rétiquette des cours, anti- « pathiques aux libres allures , au caractère des " provençaux, plus factice, plus conventionnelle '■' que toute autre, etc. y>

Décidément , les nymphes de la proverbiale Garonne ont déménagé ; leur domicile est établi dans les eaux de la Durance , ou plutôt dans celles de Vaucluse ; mais celles-ci sont si claires que les hâbleries dont ces nymphes s'amusent, s'aperçoi- ^enl.

Pour preuves de leurs assertions contre le français, pour faire en même temps connaître leurs œuvres à ceux qui n'auraient pu les apprécier dans le roman, les félibres ont adopté le genre de traduction dit à la vitre, inaugurée par Chateaubriand pour le Paradis perdu, suivi depuis par Lamennais pour la Divine comédie. On peut apercevoir des dangers incontestables à cette manière de faire passer les auteurs étrangers dans notre langue ; on peut crain-

( 87 ) dre de voir implanter en France , par ce procédé , des tournures de phrases, des roculions étrangères, étonnées de se trou^er au milieu d'un st}le clair et de bon goût. 11 peut aussi arriver qu'on introduise furtivement chez nous une foule de produits exotiques excellents aux lieux où ils croissent, détestables ailleurs. Qui pourrait, par exemple^ affirmer que ce n'est point après Télude de travaux de ce genre que M. Fevdeau a trou\é bien de contourner sa prose en inversions impossibles, et M. Barbeyd'Aurevilly le secret de ce style dont il a pris la spé-^^ cialité dans le pays ? — Suivre trop fidèlement, mot à mot, le talon sur ses talons, un auteur comme le Dante, offre des inconvénients certains. Or, ces inconvéniens doivent être plus grands lorsqu'on s'attache à rendre ser^ileraent des dialectes romans ou patois qui n'ont aucune règle ! Le français forcément doit sortir de là assez maltraité ; c'est ce qu'on a pu voir. Et ce pauvre français cependant a la bonté extrême de soutenir cette muse lorsque de faux pas risquent de îfaîre \erser le char rustique dans les ornières de la tri\ialilé. Le français en général reste poli, même quand on l'injurie; nous regardons comme cosmopolites certains humanitaires qui prennent parfois les allures des flibustiers que leur plume protège.

Revenons aux agréments littéraires que l'on nous fait valoir avec tant d'exagération lorsqu'un nous

1 8S) parle de patois, de roman , de pro^ençal . elc. Qui donc pense-t-on éblouir par cette énuméralion luxuriante de modernes Troubadours qu'on décore d'épilhètes qui brillent comme des paillettes : — l'élégant, le pindarique, le doux, Ténergique, Tharmonieux, le facétieux, l'intrépide, le fécond (26) , et l'ensemble de ces spécialités compose pour l'œil une armée magnifique ; mais à une si longue nomenclature , comment na-t-on pas craint quïl ne fût répondu froidement, et cette fois sans épithète: Corneille, Racine , Molière , A. Chenier , Voltaire, Lamartine, J.-J. Rousseau , Lafontaine , V. Hugo , Bossuet, de Maistre.Fénelon, Massillon, et qu'après on ne vous montre encore du doigt une farandole d'etc. etc., que ne contiendrait pas à coup sûr la longueur du pont d'Avignon.

Franchement, quand on a pu prévoir à l'avance que Ton de\ra une partie de son succès à la traduction que soi-même on a élaborée avec le pks grand soin \ quand on sait que les lecteurs dont on attend de hauts suffrages seront à peu près tous dans l'impossibilité de juger autrement que par cette traduction, on a mauvaise grâce de chercher à décrier ce qui a composé les éléments de celte même traduction. Dans ce cas Taplomb de certaines assertions aurait quelque chose d'étonnant dans sa réussite, si quelque chose pouvait étonner dans im siècle où tant d'escamoteurs habiles ont changé la boîte àt Pandore en boîte à surprises !

En définitive, vous avez admirablement équité . Messieurs les félibres, les pieds posés sur deux che- ^aux courant de front— Poème et Traduction.— Les succès vous ont sui\i jusques à l'étranger ; vous pouvez donc très-légitimement jeter à plein gosier ce cri vainqueur répété par beaucoup d'échos provençaux : Triounfle !

Nous vous dirons pourtant, et ne vous en déplaise, qu'on n'est pas toujours disposé en France à ratifier et regarder comme sans appels les jugements de l'Allemagne. Jamais ne fut sanctionné }"arrêt de Tillustre Gœlhe , qui posait du Bartas parmi nos plus grands poètes^ les bords de lElbe ou de rOder ont souvent des brouillards ; peut-être ensuite en Germanie une question philologique où le goût a peu à démêler, a attiré sur vous lattention des lettrés.

— On parle aussi , nous a-t-on dit , des félibres dans V Autre Monde : les excentricités américaines font delà muse romano-provençale avis rara in terrisen France. Ces gentleman^ riches d'un Longfellow, prétendent qu'il y a chez nous pénurie poétique. Les dis erses productions littéraires en langages variés qui se produisent, et il y en a beaucoup: l'Auvergne a donné les Piaulais d'un Reïpetit, la Saintonge une Tralée d'Achets, etc. (27). Ces idiomes divers qui fleurissent, prouvent à ces ingénieux citoyens de New-York, ou autre ville transatlantique.

( 90 ) que l'empire Fiançais est composé d éléments hétérogènes. Jonathan [)arle d'or ; il a l'air d'être orfèvre ; mais qu'il se rassure, les gasconnades poétiques de ceux-ci, ou les engouements de ceux-là ne par\iendront pas à séparer ce que n'ont pu disjoindre ces grands dissohants que Ton nomme Révolutions ! Nous n"en sommes pas encore , grâce à Dieu, auxÉiat-Unis.... désunis.

L'érudition du Yankee qui vante les félibres, paraît du reste fort plaisante ; on voit trop facilement qu'il disserte sur un langage qu'il ne comprend guère. lia pris apparemment pour professeur un cadet de Gascogne , débarqué sur ses rivages , et qui aura abusé de sa crédulité.

Cela ressort de cette di\ision établie par l'écrivain américai[i dans la langue provençale ; il pose deux divisions principales : Gascogne et Languedoc. En parlant de ce qui touche particulièrement à la Provence^ on oublie la Provence elle-même ! La langue parlée en Avignon, à Aix^ Arles, Marseille, etc., celle qui est censée être l'instrument avec lequel les lélibres ont fait des choses qu'on admire , celte langue est rejetée dans des subdivisions : Gascogne et Languedoc î

Si j'avais Thoimeur d'être félibre, j'avoue que je ne me sentirais pas excessivement fier dapprécialions aussi compétentes.

Nous aussi, et avec plus de sincérité peut -être

( 91 ] que bien d autres , nous avous [loiir la musc pro- \ençale des applandisscmeuts , mais un rcgrel se mêle à notre hommage sympathique.

Félibres ! clianlez véritablement pour les Pro- Aençaux, parlez comme nous parlons, ou bien qu'accessible à tous, votre muse qui a une \ raie puissance poétique, dévoile ses beautés à toute la France. La Provence est un beau pays, mais pour mieux l'admirer^ tout le monde ne peut pas escalader ses coteaux les plus escarpés.

Examen aa point de vue philologique

Legir et non entendre, es cassar et non ren pi-^ndre. •—Bugado prouvençalo. —

Nous l'avons déjà dit et dit après bien d'autres : aux lieux où la langue latine s'était établie le plus tôt avec la domination romaine et où cette dominalion s'était plus longtemps maintenue, le latin de- ^ ait laisser dans les dialectes usuels plus de traces durables que dans le nord de la France d'où il a\ait été refoulé par des envahissements successifs. A la suite des guerres perpétuelles et des rapports continus a\ec les rares saxonnes , il s'était produit un mélange où la belle langue de Virgile avait presque disparu en se fondant dans des assonances rudes et dures à Toreille. Ce mélange ne put s'amollir et prendre une élégance harmonieuse qu'à la suite du retour à l'étude des chefs-d'œuvre antiques. Les contrées méridionales s'étaient mieux maintenues dans un langage poli, et leur position entre l'Espagne et l'Italie avait évidemment contribué à les préserver d'une trop forte infusion du jargon des Barbares. Aussi, lorsque les Troubadours parurent, ils trouvèrent dans l'idiome dit roman ,

un instrument très-propice à servir leurs poétique* inspirations. Celte langue, bien qu'elle n'eût point de syntaxe régulière ni de lois précises ^ était certainement susceptible de perfectionnement?. En étudiant les œuvres des Troubadours^ on voit combien elle pouvait "grandir : malheureusement elle linit par disparaître en ne laissant que des vestiges, et devant la splendeur où arriva plus tard la langue française; on pouvait moins la regretter.

Nous n'avons point à discuter ici la question pb^s d'une fois cont^o^ersée de l'influence de la poésie des Troubadours sur les progrès de lidiome du Nord (28) ; nous dirons seulement que nous croyons à cette influence , mais qu'en y croyant nous ne voyons point ;là un motif suffisant à des railleries déplacées et à l'abandon de cet idiome^ devenu la langue française^ pour une rénovation impossible. Le roman n'est point absolument le père de la langue franç-aise. qui a toujours eu un caractère à elle propre : mais cela fût-il vrai, qu'une juste fierté ne doit point tourner à un orgueil déplacé. Un père , homme d'esprit, a un fils auquel le ciel accorde le génie ; ce père a-t-il le droit de poursuivre ce génie de sarcasmes ridicules ? — La poésie a certainement le pouvoir de propager un idiome et de le faire aimer. A l 'Italien. Tasse, Dante, Pétrarque et Arioste servent d'initiateurs ; en anglais, on lit de préférence Mil ton , Shakespeare et Byron , et l'on

( 94 ) cherche peu à lire sans traduclions les discours des orateurs de la Grande Brelagne ou les jolis romans de son Walter-Scolt. Pour lAllemagne, ce sont ses poésies populaires, Gœthe, Schiller que Ion lit de préférence lorsqu'on étudie la littérature germanique, plutôt que des traïaux de philosophie et de métaphysique abstraite abandonnés à des savants. Mais le roman n'a pas eu la chance de ser^ir d'instrument au génie. Le Dante aima le roman en lui préférant l'italien !

Quoiqu'il en soit de cette question de paternité, il est certain que sans posséder une grande souplesse, la langue romane avait de la douceur et une forte sonorité qui n'excluait pointl harmonie. Seulement, on pourrait remarquer que les monosyllabes abondaient tellement dans celle langue que le rhylhme poétique en éprouvait des saccades désagréables. On peut s"en convaincre par des exemples pris au hasard et dont on trouverait des équivalents chez presque tous les Troubadours :

No m' laîssarai per paor

Qu'un sii ventes no labor

En servir del fais clergatz ;

E quan sera laboratz,

Connoisserau li pluzor

L'engan e felonia

Que mon de falza clcrzla ; Que lai ou anc mais forza mi poder Fan plus de mal e plus de desplazer.

Aquest fais prezicator

An mes lo segl' en error ;

Qu'il fan los mortals peccatz

Fan so que ven far à lor,

E tug segon orba via :

Donc si l'uns orbs l'autre guia No van andui en fossa cazer ?

Si fan, so dis Dieus qu'en sab be lo ver,

Gdilhen Figueira.

Non es meravelha s'ieu can Meils de nul autre cantador, Quar plus Irai mes cors ve amor E meils sui faitz à son coman.

Cor e cors, saber e sen E fors' e poder ia ai mes, Si m' tira ves araor lo fres Qu'à nuir autra part no m'atten.

Bernard de Ventadour.

Del rei Engles me platz, quar es pauc coratjos, Que manje pron del cor ; pois er valens e bos E cobrara la terra , per que viu de pretz blos, Que 1 îollo rei de Fransa quar lo sab nualbos.

[ (Louis IX !} E lo reis Castelas tanb qu'en manje per dos, Quar dos regismes] ten ni per l'un non es pros : Mai s'il en vol manjar tanb qu'en manj' à rescos, Qeu si' 1 mair o sabia batria 1 ab bastos.

SoRDEL.

( 9^) Je ne sais si lorsque César de Nosiredarae a cité dans son histoire des fragments d'œuvres des Troubadours, il les a modernisés et accommodés au langage de son temps, mais ce qui est certain, c'est que dans les fragments qu'il cite appartenant à des Troubadours réellement pro\enoaux dans la stricte •accepliuQ du mot , étant nés et ayant principalement \écu entre la Durance et la Méditerranée, j'ai remarqué une moindre profusion de monosyllabes -et une plus molle douceur d'expression.

Épitaphe de Porcelette.

FiIIhs ploras^ c vous maires fécondas Car 1 ou sonlel de vos lie lionnour pet dut Davaatson cours nalurai s'cs rcndut Lu l'ombra, é fin de las donnas facondas.

Bertrand de P-Iab-^eille.

Diou de mon esperansa e ma força e vertut, Fai qu'iou non siei contiari à ta ley pura ë sauta, En lems d'adversilat, quaii i'ennenn m'encaiila, E mV conseille d'estre cslugnat de verlut.

GriLHEM DE-J AmaLRICS.

Drech e razon es qu'iou canli d'amour.

Vezent qu*iou ay ja consumât mon agi A li complaire, é servir nuecli e' jour Sensé aver del profiech ny avantag-i.

GciLHfiM BOYE».

D'aquest ingrrata iou non ny ren «g:ut, Que dur afan en mon van exercici, E pensan iou Vy a ver fach servici Ay conneyssut, que non fa son dégut.

Geoffroi dit Luc.

— Par une suite de dégradations successi\es , la langue roniano-provençale en est arrivée à n'être plus qu'un patois se rapprochant de plus en plus du français dans lequel tr3t ou tard il sera absorbé.

Cependant ce patois , tel qu'il est encore , est un langage approprié à l'esprit du pays ; les sons d'airain , même un peu vifs , ne jurent point avec des sons moins rudes lorsqu"aA ec ces dialectes on ne veut pas monter à un lyrisme trop éle\é et lorsqu'on se contente de rester à la portée du provençal en reproduisant, comme lont fait Gro?^ Bellot^ Roumanille et Bénédit , l'esprit provençal. « Est natio a hominum quam Provinciales appelant , gens » hila7is,joconda, larga in expendendo pro fa- « cultafibus '29). »

Quant à lidiome des félibres, les ailes qu'il s'est fabriqué de plumes si variées, pour monter jusqu'aux nues , ne m'ont pas l'air solides. J'avoue humblement que dans les dédales de linguistique de cette poésie^ je me trouve égaré.

... Je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas trés-bieii.

Cette caiiNe pourtant; je crois qu'elle consiste dans la tournure Ivrique et dans une trop grande recherche de vocables étrangers à la langue parlée en ProAence.

L'art gâte très-souvent les plus parfaits ouvrages. Il en cache l'éclat avec son appareil,

Comme la plupart des nuages

Cachent la clarté du soleil.

C'est l'art (|ui crée dans la lectuie de ces poèmes des énigmes si sou\ent ^enoa^elées, que les solutions en de\iennent fatigantes. C'est l'art qui met dans l'embarras des pro\ençaux n'ayant pour ainsi dire jamais quitté leur pays natal et possédant assez l'idiome qu'on y parle pour comprendre le langage populaire et savoir y répondre. Cet art a quelque chose de forcé qui barrasse l'enthousiasme et arrête les mains disposées à battre pour un applaudissement complet. La muse des féhbres est sortie, comme font tant de gens aujourd'hui, de la position où le destin ^a^ait placée, elle n'a plus ce naturel qui faisait le charme de la poésie provençale.

Sans avoir habité Marseille ni le Languedoc, comment se fait-il que celui qui écrit ces, lignes , un cadet d'Aï, ait pu lire d'un bout à l'autre, en laissant à peine , par-ci par-là, quelques expressions incomprises, toutes les œu^^es de Bellot . de 3L

Béiiédit, de M. Ricard-Béiard, de Gros, dHyaciiUbe Morel, etc., aussi bien que les poèmes de Fabre^ de Michel de Nîmes et les Castagnados du marquis de La Fare ? C'est que probablement tous ces écri\ains ont moins été à h recherche d'expressions inusitées. Ils ne se sont point mis en quête de paillettes enfouies dans je ne sais quelles catacombes ; ils n'ont point , dans un bizarre alambic , mis un marc corrompu pojir en tirer une liqueur impossible !

Tout le monde n'est pas disposé a accepter de confiance des mots probablement tombés en désuétude, des vocables qui sonnent aux oreilles provençales d'une manière si étrange , pas plus qu'on ne voit de bon œil un rajustement de l'orthographe provençale adoptée jusqu'ici.

En bon et véritable provençal^ il ne doit point y avoir de différence dans la manière de s'exprimer : il est bien t^rd pour établir chez nous une langue pour les mandarins lettrés^ au dessus du langage populaire ^TreeimêtTe façon d'écrire paraît encore plus singulière et plus choquante lorsqu'au début d'un poëme on a pu remarquer ce vers :

Car cantaD que pèr vautre, o pastre e gènt di mas !

Il est vrai qu'on retient difTicilement un sourire en voyant dans la 2' édition deMiirio, M. Mistral offrir cette œuvre à Lamartine eu se posant comme un paysan !

( lÔO ) . — La langue française n'est plus de l'hébreu m Provence; partout, ou du moins à peu près partout, elle y est parlée ou tout au moins comprise. Comment en serait - il autrement, quand partout les Sauvaiie veulent faire de leur fils un avoucat. Monsieur l'avocat ne peut rcNenirdans son pa}s qu'en ayant soin d a\oir oublié le langage maternel ; il se croirait déshonoré en ne point se rengorgeant dans un accent franciman?Commentle patois pourrait - il persister lorsque l'émigration pousse continuellement les laboureurs à la recherche de travaux moins pénibles et plus lucratifs ?

Qui donc n'a haussé , comme nous , les épaules , quand un illustre hâbleur prétendit avoir rencontré dans une auberge du midi un Anglais parlant sept langues et n'avani pu se procurer un œuf qu'en s'accroupissantet gloussant comme unepoiile. — Ingénieux Anglais , ingénieux conteur 1 — Nous ne savons si destiné à orner les ana de l'avenir, et emprunté peut-être aux ana du passée ce trait a réjoui beaucoup de gens, mais la plaisanterie nous a paru médiocre à nous qui habitons près de Mornas et qui savions combien était impossible la réahté de l'aimable facétie. Hardiment la Provence peut braver le crayon noir de certains statisticiens; les quolibets sur la Cannébière ou sur Carpentras ont fait leur temps. La voix qui voudrait nous accuser de n'être point dans le progrès , risquerait

( loi ) d'être couverte partout par les chants de ces orphéons que chaque village est jaloux de posséder ; et parmi ces chanteurs harmonieux ;, plus d'un serait capable de quitter son instrument pour un sifflet destiné à châtier les auteurs de comédie qui raillent les vertueux de province en cherchant loin de Paris des motifs à leurs gaietés.

La province toutefois doit se garder de pro\ocalions intempestives ; si elle défend ses droits, si avec juste raison elle réclame une large part au soleil . elle ne doit point se cacher dans ses patois pour \\c garder aucune mesure dans ses attaques comme dans sa défense.

Quand on a fait un beau poème , après qu'on Ta traduit afin de reculer les limites de l'éloge et peuiêlre pour pouvoir se faire comprendre même autour de soi, est-il besoin de déclarer avec Iiauteur que le français transplanté en Provence^ y fait l'efTet de la défroque d'un dandy, mot exhumé des limbes de la fnode ; que la pauvreté de la langue du Nord est insulïisante vis-à-^is des mœurs, des besoins et de l'organisation des méridionaux ? Puis, cette insuffisance, félibres , pourquoi l'augmentez - ^ous en prétendant expulser de votre langage tous les mots usités qui tiennent du français ? En effet , dans un manifeste qu'on peut lire dans l'Armana de 1861 [VArmana est comme on sait la revue des félibres). M. Mistral, en annonçant ([waVAcadémi de Castre

( '^oâ ]

et celle de Béziers distribueront aux meilleures pièces pi'ovençales 7in brout d'oulivier d'argent , recommande aux jeunes gens qui ont du souffle ( d'alen ] et du sang patriotique ' sang patrioto ) dans les \eines, d écrire avec l'orthographe romano ou félibrenco, de rejeter les mots francimans , etc. Si ces jeunes gens qui ont du souffle . s'en servent pour chasser tous les mots qui se rapprochent du français ou qui en dén\ent, je ne sais trop ce qui pourra rester : mais à quel public s'adresseront ces ceuvres. Faudra- t-il que touchées par ce brout magique d'oulivier^ les tombes des Troubadours s'entrouvent pour laisser sortir des lecteurs fantastiques, capables d'apprécier cette littérature?

Si vous considérez la langue romane en tant que tradition, pour la gahaniser d'une manière efficace et durable , ne devez-vous pas renvoyer les savants professeurs de vos uni\ersités, de vos Ivcées et de A os séminaires ? — Xe serait - il pas urgent a\ant tout d'effacei" les traits d'union qui vous lient d'une manière indissoluble à Paris et au reste de la France ? Les chemins de fer \ous apportent, salubre ou insalubre , ce pain quotidien que l'on nomme un journal ; les v\agons vomissent chez vous des flots de voyageurs avec lesquels bon gré malgré vous êtes en contact , et vous voudriez imposer à la Provence le culte absolu d'un idiome périmé comme le roman ; vous voudriez être incompris, vous exposer

( t03 ) aux railleries des Français de passape . \i\re à part de la grande famille française par un langage suranné ; mais c'est impossible !

Les dialectes employés par Gros, Bellol, Fabre , Hyacinthe Morel ne vous suffisent pins ; il ^ous faut du roman, du roman pur !

Montrez-nous donc un Homère ou un Viroile roman , afin que nous puissions y étudier celle langue?

L'encens germanique a des eftluves bien enivrantes I

Ah ! que de traditions à relever préférables à celles que vous palronez, qui restent sur le carreau , au milieu de nos lut les poliliques et dont bien peu se préoccupent ! Que de saintes tradilions contre lesquelles les haches, les massues et les marteaux impies s'acharnent chaque jour, et qui trou\ent à peine quelques boucliers isolés çà et là 1 Lédifice social est ébranlé, les chercheurs heureux d aventures bouleversent le monde: ce n'est pas eu ajoutant la confusion du langage à toutes les confusions qui obscurcissent l"atmn>phère , qu'on pourra mieux s'entendre pour réédifier ou pour repousser les démolisseurs infatigables et puissants )

—Revenons à la queslion de linguistique. Vous dites, Messieurs les félibres, que le français est insufiîsant à rendre les pensées provençales. Prenez garde, — /. Vous avez mis votre bas à Tenvers, » dirait un jour quelqu'un au bon Lafuutaine. Re-

tournez^ vous aussi^ \os assertions ; votre langage a quelques expressions sui generis, assez pittoresques, quelques tournures énergiques à lui propres^ soit ! Mais en revanche aucune langue polie et civilisée pourrait - elle ou\rir sa porte à des surabondances d'énergie telles que celles-ci que nous trouvons dans Ainanm , pièce qui figure dans le recueil Li Prouvençalo?

Orne gras et pouli, fas glori de toun mourre^ De ti membre moufle' qu'une gourrino mor... Sounjo, quand vendriés autant viei que li mourre, SouTiJo, fau que ta bouco à la longue s^amourre

Din lou go de la mor.

Me diraSj — pàu de sen que veses' me la cagno Debana ta vidasso, abesll coum' un porc.

Me diras que siès mai, aro que la vinasso A gresa ti bouieu courae un viéi boulidou, Aro que toua cadabre, ëme li gourinasso S'es tan apourcati qu'esbausa se tarnasso Au ne'gre trapadou !

Nous ne tenterons point de traduire cette poésie sauvage : premièrement, il nous faudrait le courage et l'aptitude de l'auteur des f/ew7'5 du mal, puis M. Mistral traduit trop bien ses œuvres lui - même pour qu'on soit assez hardi pour y mettre la main. Et nous nous en garderons surtout, parce que nous

( iOo ) confessons pour ce petit travail linsuffisance du français à noire usage.

Je passerai par dessus le dégoût qu'on doit éprouver, et je traduirai deux vers que j'ai apeiçusdans VArmana de 1860 ; ils n'appartiennent point à M. Mistral.

Alor de tout cous cousta se rasclavo de caiio Dessus lou cresto-porc de l'idilo pacauo. Alors de tous côtes on raclait des canne» Sur le chatre-cochon de l'idyle champêtre.

Je dois des excuses à ceux qui liront ceci , mais j'ai cru devoir donner une preuve qu'on pourrait multiplier des brulales élégances auxquelles on cherche à nous conduire. Cela n'est-il point trop rébarbatif pour obtenir un passeport? Si l'usage du roman admet de telles images , ne vaut -il pas mieux que le roman repose en paix ?

Evidemment c'est le pseudo-roman qui souvent reste insufïîsant et qui ne pourrait rendre des idées exprimées en français ou en tout autre langue équivalente. Lorsqu'on fait passer du latin en pseudoroman, cela prend un faux air de YOvide en belle humeur. Nous avons vu les amours engagés à ouvrir le robinet des pleurs ; nous pourrions voir bien d'autres choses dans des traductions plus modernes qui >craient d'un grotesque aussi agréable.

A propo.s (lu lali^i , disons , en manière de parenlhè>e , que lorsqu'on en cite quelques ligne dans celle poésie, on a soin , je ne sais pourquoi , de le rendre burlesque. Ainsi nous avons aperçu^ je crois que la chose est dans Miréio : Ce homo pour ecce homo : — Pater noster qui es in cœli , pour in cœlis.

Vos licences poétiques en rowan \ous aulorisciit donc, félibres, à défigurer ce que vous citez en langues différentes ? En ^él•iié ce roman a des allures pai trop dégagées ; il se croit tout pernais ! Que le roman ne s'étonne pas si en le voyant faire des efforts baroques pour se rajeunir, mettre une cigale sur sa toque en plein dix-neu\ième siècle, prendre tantôt des aiis langoureux , tanlôt faire des gestes pleins de fougue comme un Bertran de Born, puis s'abaissera d'innobles locutions, on reste abasourdi!

Nous allons mainlenons passera quelques détails relatifs à la richesse d'expression et à 1 insuffisance dont on nous a parlé.

— Pour désigner le corps de l'homme, Crésusdu langage, \ous employer indifféremment caG?a6re — cadavre — que ce corps soit \i\ant ou mort.

Car tout Ion sang de moun cadabre

Boui e reboui dius moun cor.

Car tout le sang de mes membres

Bout et rebout dans mon cœur (MiougranoJ.

Cadabre n'a jamais pu signifier de mes membres, c'esiâe mon corps qu'il fallait dire pour être lit lëral.

Une sorcière est chez vous une masco ; s il s'agissait de la même vieille en costume de carnaNol , emploiriez-vous un autre mot ? Ce terme de masco qui s'adapte aux mystères du sabbat et aux folies des jours gras, peut-il donner la même impression lorsqu'on le trouve au milieu d'une scène terrible?

Vous dites eu parlant d'im être humain : en disèn sounpatergingoulo. en di-ant son pateril se plaint; à propos de votre m'use : gingovJo pàuro muso ! plains-toi, pauvre muse 1 — puis autant en fait le vent quipos^^e: Ion vent gingoulo, lèvent ?e plaint; finalement ^oici le chien qui de longo gingoulo — é dôu langui lou chin gingoulo, le chien continuellement hurle, — d'ennui le chien hurle. D'où il s'ensuit qu'en roman, bêtes, gens, éléments, tout dans les lamentations fait entendre la même note sans variations.

Quel mot avez-vous pour fantôme: trevo; de quel verbe vous servez-vous pour un bon vivant , un adonis qui erre, se promène et flâne autour des belles :

Pamens Irevave pas ii damo.

Pourtant je ne hantais pas les dames.

Pour dire qu une chose éclate , claque , se brise

( 108 ) a\cc bruit, se rompt.... pèlo ; je n'insisle pas , et pour cause , sur ce mot d'une onomotopée peu séduisante :

Lan tron li pcto.

La foudre ëclate en eax fJ^firéioJ.

Doou rire lou ventre vous petto. (Reine Garde).

— Nous ne traduisons [)oint.

—N'ayez pas peur de me larir, vous pon\ez Icîer des deux côtés, cela rend :

N'aguès pas pou de m'agouta Poudès lèta Di dous cousta (MiougranoJ. .

La Iraduclion lillérale (ïagouta ne serail-elle pas égoutter , d'où elle semble dériver ? N'use - 1 - on pas plutôt de cette expression pour l'action d'égouter un bateau ; gracieux verbe qui s'applique à l'épuisement du sein d'une mère, et dont la spécialité appartient au bateau ou même à d'autres usages encore moins délicats. En français^ en pareille occurrence, il ne viendrait à personne l'idée d'employer le mot égoutter qui rappelle par trop un égout.

Pour désigner psaumes, nous avons aperçu dans VArtnana de 1861 : canta li saume, et dans Miréio: lou cant di saunie ; or, pour nommer une ânesse, on dit en roman une saume.

Poussa, poussière esi également le mot dont on se sert pour les mammelles des bipèdes et des quadrupèdes ; a carga de pousso, exprime que des mammelles se sont gonflées.

Lorsque les massacreurs de Bethléem s'approchent jetant dans la nuit de sinistre hurlements : Entendes pas gula ? (Miougrano). Gomme souvent et très-souvent nous a\ons entendu en patois cette expression de gula, en définitive gueuler , — quand il s'agissait d'une colère montée à un diapason bruyant et ridicule, cette expression nous répugne lorsque nous la trouvons employée au tragique dans les poèmes du roman redivivus.

Indifféremment pour désigner le poil dune bête fauve ou immonde, et la gvscieuse chevelure d'une jeune fille, vous n'avez qu'un même mot : peu— poil.

Toun lonsr peu que se destreno.

Ta longue chevelure qui se dëtressnit (Miougrano^).

O me veiriès tourna la cabre don peu rous. Ou tu me verrais ramener la chèvre au poil roux

[ (Miréio),

Pitre, que vous employez si souvent pour poitrine , lorsque ce mot est dun usage plus commode pour la mesure y\w^pe\tr\ne, que l'on peut voir quelques pages plus loin ; ce pitre fort qui a

( 1Î0 ' vaiil d (lien, nous ravûiis mille fois entendu ap[>liquer au poitrail d'un che\al.

Moure ou mourre, s'emploie pour le frais visage d'une jeune fille^ pour la personne complèle d'un mauricaud^ pour une pelite montagne , pour le mufle ou le museau dune béte queiconqu'e î

Que de locutions bonnes pour tout faire ! Que de richesses dans le néo-roman !

— Dans les mots les plus usuels nous ne voyons d'autres différences entre ce roman et le français , que celle qui consiste dans la prononciation. Nous obser\ erons dabord que Vo final reste muet comme Ve dans le français, celui qui parmi nous prononcerait mortô, morte ; amû , âme, etc. serait bien moins compris que sil le prononçait ^\ec l'accent le plus parisien possible. Ainsi : bonio, testo, chambretto , vesto, idilo, sagesso , regarda, bruno , bello, divino, antico, naturo, tcnébro, eic, appartiennent autant au frai çais qu"au roman. D^\\> couquiho, coquille; Wiérévtho^ mer>eille; auriho, oreille ; fiho, fille (nous ne parlons pas de fihan, dérivation grossière) ; briho, brille, etc. nous ne voyons d'autre différence que le remplacement des// mouillées par un h aspiré : diflérence établie par la prononciation qui \arie entre la langue d'oil et la langue d'oc^ ou plutôt la langue dO, comme dit M. Mistral.

Le son des // mouillées est un rc'el épou vantail

( <H ) pour le roman ; il est cle\anl ce son comme un caniche hvdropbobe devant un verre deau^ il craiiidroit de gâter le jus de la treille.

Cette di\ergence sur l'admission on le remplacement de quelques lettres, quand le mol n'en de\ient point méconnaissable , est-elle si profondément essentielle qu'une langue n'en puisse pas traduire une autre? On comprenait, je le suppose, les muscadins du Directoire qui avaient hoeu de Yr, pacle d'honneu !

Quant à l'harmonie, nous émel irons timidement ra\is que dans une foule de locutions , le français a le pas. Nous préférons, par exemple scrupuleux à scrapulous ; écrire à escrioure ; efface à escaffo; flairer à nifla, qui a une trop grande parenté a\ec renifler ; hordedi chourme (tchourme), dont on connaît la spécialité en français. Gorge ou gosier à gargamélo, qui na pas toujours en patois un sens très-rele\é si nous en jugeons [sar un mot qui semble en rele\er directement, gargaméou, équi\alent de niais ou imbécile ; gargamélo a de la parenté avec le grec, mais cela r,e nuus empêche pas de lui préférer gorge qui en déii\e tout de même et qui est moins rude à passer par le gosier. Nous préférons encore épouvantail à escaufestre ; spectacle à espétacle ; récit, conte, narration , cancan, causerie, conversation, babil, caquet 'à charadissa (prononcez tcharadissa) ^ qui n'a guère

que parlaria ou parladissa pour Taider à exprimer l'action des gens (\\\\ parlent ou bavardent.

Dindouletto, employé "^owv hirondelle ^ est aussi joli que son équivalent français ; mais il semble que ce mot d'hirondelle , que nous tenons du latin hirundo, serait préférable, il y a dans hirondelle comme une harmonie imitative qui rappelle le vol tournoyant de laimable courrière du printemps. Puis, maintenant , dindouletto a le défaut de paraître le diminutif d'un gros oiseau de basse- cour qui se nomme dindo ou dinde , en français et en Toman.

Qui n'aimerait mieux articuler cheval que chivaou (Ichivaou), à moins qu'on ait comme les insulaires des mers du sud ou les Yoway, une grande prédilection pour les ^oyelles. Effroi nous paraît tout aussi bon qu'esfrai ; lutin que glari ; marc que raco ; heurter que turta ; il y a dans Vh aspiré de heurter quelque chose qui exprime le choc et qui manque à turta; presser^ serrer qu'esqvicha (esquitcha) ou escrabouchinar, etc. etc.

Certaines locutions peu usitées dans le patois parlé, et qu'on trouve dans le roman, semblent directement empruntés au français, i'addilion ou la soustraction ou le changement d'une lettre leur servent de masco : sourrire ^^ùwt sourire; martire pour martyre ; murmur pour murmure; i^ouscage ^our boccage ; mistéri pour mystère,

elc. — Cœur reste le même : le cœur ne saurait faire défaut en Provence ; à peine en quelques coins il se change en couar , ou bien il prend le son du cor ; on choisit à l'occasion.

On rencontre ensuite dans les œuvres des féiibres des vocables qu'un paysan, ou un artisan, un franc provençal, aurait de la peine à comprendre, et que la nécessité démonter à une gamme élevée a introduits dans les noiiveaux poèmes. Une raisoun diogenenco , empireio, empirée qui risquerait fort d'être pris Tpour ïempire auquel nous appartenons. Puis, si chez nous, aux gen de mas, pour qui l'on dit que l'on a chanté , on demandait ce que c'est qu'une mandragouro , mandragore, on aurait la chance de recevoir pour réponse ce que Bellot a mis dans la bouche de son Nourat lorsque le percepteur parle à celui-ci des centimes qu'il doit :

Mai que besti es aco?... mi parlas per énimos ? Mais quelle béte est cela?,... vous me parlez par

[énigmes ?

Nous avons dit qu'il y avait beaucoup de mots qui étaient pour nous comme les centimes pour Nourat, de véritables énigmes dont le sens n'a pu nous être donné par aucun vocabulaire en notre possession, exemples : Cherescle, esturto, que nous n'avons point trouvé, mais seulement esturtit ow

( lli ) estourdit. — Fougàu, — broulice pour trouble, — mabre, — desfioco, — caieto que M. Mistral a dû fabriquer a\ec caillette, puisqu'en s'eo servant il a dit : Voumbro-caieto traduit par l'ombre-pie IJ! — gloio pour gloire , probablement corrupiion de glori, gloiro, ou gloria. généraleraenl usilés. Nous n'avons pas trouvé lieuréio pour lierre , comme nous ra\ions \n employé et traduit, mais seulement lieoureio ou livreya pour livrée ; lierre se dit généralement éoure 0!i eure pour écrire comme un félibre. Jasio, pour \ariaiion de charra, bavarder n'est pas sur les dictionnaires. Tantalori — belv, donné pour lueurs, quand nous ne connaissons que belugo, étincelle, bluette Vertoulet yowv ronde , qui se dit rounda ou roundo. — Vertoulet et vertouleg signiûant nasse, filet. — Celestial. — Desbadar7iado[)f)ur dévergondée, et nous ne trouvons que l'adjeclif deshardat , decarrelé , et le Aerbe desbadarnar , ouvrir, ouvrir complètement. — Segren ^iouv pressentiment inîrouxable^mais h sa \ihce segrenous. adjectif o6sc?/r. ^velout pourrelours, ordinairement velous. — Xegadis\)ournoyé, d'habitude negat . négadis exprimant un champ noyé. — Ahour, mot que dans une note on a pris soin de nous dire tiré du grec Excusez-moi , je ne sais pas le grec, M. Mistral . et c'est chez vous que j'ai vu ce mot étrange^ ainsi que la plupart de ceux que j'ai cités comme inconnus — Continuons :

( Mo ) Lou pan croustous déjà se friso Soulo la dent que l'enfrëniso.

Ceci sejpble provenir de enfrenar; mais enfrenar signifie mettre un frein, enfréner , dompter, et ne saurait se déduire d' enfriounar ^ mettre en poudre, Pochi au singulier^ ^ouv poche, quand nous ne connaissons quepocho ou pocha; panouious pour feuillu, quand il n'y a quepanouilha, rejeton de céréales ; mascle , mâle , traduit par matou : bénastru \)our plein d'étoiles . lorsqu'on ne trouve que bénestre, bonheur ou le languedocien bénastruc, bienheureux ; s'énarco, se met en arc pour se cabre.

Et ce vers dont la fin rend un bruit de tam-tam d'une sonorité éclatante; on dirait un de ces éiernuements qui font trembler l'Olympe :

Souto un lancou de ne'u quand la naturo drom.

Notre ^erbe provençal pour dormir e^\ douy^mir, d'où il vous serait impossible de tirer dro?n ; mais voasentrezdanslesterritoires plus ou moins voisins-, et vous savez vous y annexer tout ce dont \ous avez besoin : les Gascons disent effecti\ement dromir.

Que d'annexions de ce genre dans le poème de Miréio^ que de mots pris au Languedoc ancien ou moderne^ au langage antérieur au xvr siècle , au Bas-Limousin, etc. : — quicon, — desbalausida , tréjit,préjit, estabousi, auquel nous a^ons trouvé pour signification éta7ioui et qu'on traduit par cons-

( H6 ) terne. — Preisso pour foule ; estrepado pour jriétinement; bruieo pour végétation , fabriqué sans doute avec brualha ou bruelh, broussailles ; — grailo pour clairon au lieu de cléroun.'

Colos de z'Aîs, cresteu arèbre.

Collines d'Aix, coteaux abruptes.

Ce mot d^arèbre rendant un son peu connu, nous avons cherché , et un dictionnaire nous a montré arèbre : dur, âpre, vif se dit en parlant du temps. Malanconi au lieu de inélancoulia ou marancounia, mélancolie ; sinphoni au lieu de sinphounio; miraclante , ailleurs miraclesanto pour miraculouso ; dindoulet pour grêle; trestoumblo , nous avons trou\é à la place de celui-ci trestimblar. — Archimbello, poids du roi (Sauv.) au lieu de balança, balance. — Calamo pour calmo. — relent , moite, humide au lieu de relenquit ; — Camèlo (proprement chamelles) pour houle , puis pour monceau de sable, — Ratamalo pour baraque. — Arrampido pour rampido , qui a la crampe , et que l'on a traduit par pétrifiée : per la doulour arrampido, pétrifiée par la douleur; endoulible pour déluge; vacièu {iour plèbe; groulo, savatte, traduit par pantoufle, etc.

—Arrêtons-nous, quand il nous serait si facile de cueillir de ces fleurs insolites le long de ces sentiers où la lumière ne pénètre qu'à demi. Ne trouvez-

( in )

Toii? pas cependant , après ces quelques cchanlillons, que les poètes en roman se re'servent une charmanta liberté de coudes? Mais qu'arriverait-il pourtant à nn e'crivain en français , à qui ores il prendrait phantaisie en guise de gogues mystigoriques , d'agripper moult vocables anticques et sophistiqués dans le langage dantan ? Quelques galants que fussent ses tordions, aurait -il l'heur de plaire? Nenni da ! il ahanerait en vain, on dirait que le meschin se musse des lecteurs, et chacun pour lui tiendrait son huys clos.

— Si pour désarmer des contradicteurs une gentille fau^ette provençale gazouillait quelques jolis diminutifs^ on pourrait encore répondre que la fabrication permanente de ces mots en fait un abus.

Aucune règle ne modère en effet l'emploi de ces diminutifs ; c'est une peliie monnaie que chacun frappe à plaisir et volonté; ces mignonnes bagatelles n'ont point de réelle valeur. Auriheto, pinceletto (fillette , équivalent a le mérite de conserver un peu plus de convenance) , prîéreto , musiqueto , mounjeto , cansouneto, enfantoun, enfantounet , etc. ; tout cela est coquet, gracieux, engageant, ei cependant on serait tenté de fermer son aurihéto aux minuscules fioritures et aux roulades perlées de la Sirène, car il est permis de préférer la touche d'un Lesueur à la touche d'un Mignard.

Les langues sérieuses ont toujours rejeté ces nid-

( ^'8 ) ] es afféteries quand on a voulu le^ en surcharger. A plusieurs reprises celle mode italienne à tenté de s'introduire en France ; à chaque tentali\e elle fut repoussée.

Le g-enlil rossignolet

Doucelet Découpait dessous l'ombiage Mille fredons babillards

Douce et belle bacheletle

Plus fraicîie et vermeillette.

Remy Belleau.

Ainsi dira la troupe.

Versant de mainte coupe

Le sang d'ua agnelet

Avec du lait.

Ronsard,

Dors , mien enfantelet,

Clotilde de Scrville.

Elle est si belle, si blanchetle.

Baour Lormiàn.

Celte privation de vocables tom - pouce a-l-elle empêché André Chénier de donner à la poésie française une douceur exquise d'expression hors d'atteinte pour la muse romane qui fait se heurter de ^ua^es assonnances à des accentuations rauques el dures, des sons d'airain.

Voici^ au sujet de 1" harmonie que donnent souvent ç(i> mot:? enduits de micl^ ce qu'a dit avec rai-

( fî9 )

M. do Roquefort - Flaméricourl dans un li\rc inli- Iule : De l'état de la poésie franguise au Xir et XIIP siècles, et qui pourrait se répéter (le\antlc ?'oma7i actuel : « Nous ferons seulement ob=er^er « que les dialectes méridionaux , cpiuiqne moins « culti\és que le français acluel, sont plus riches « en inflexions sonores et ont plus de ^oyelles. (( Aussi quelques littérateurs onl-ils regielté (ju"on « n'ait pas préféré le dialecte du midi à celui du « nord ; séduits par la douceur du languedocien, ils « n'ont pas remarqué que cette douceur élait sou- « vent monotone, en ce qu'elle présentait sans cesse- « le retour des mêmes sons. »

— Encore un coup d'œil sur les mots ; on pourrail considérer comme similaires ou simples déri\alions^ plusieurs de ceux où c a le son dur et remplace ch, comme dans ca ou cat, chat ; carreto . charrette; carita, charité, etc.: d'autres bien plus nombreux où la prononciation est seule di\ergente. comme miracle, dessus, bon, vin, goubelet, vous, dous, séraphin, temps, printemps, âge, visage, rose, jaune, jour, etc ; d'autres encore où la seule \ariation consiste dans la finale eur qui prend un ton sourd : eu, e?(X" changé en ous : douleur, clameur, pasteur, dédaigneux, fougueux^ etc. dculour, clamour. pasteur, fouguous, desdégnous , etc. Ces cxem[)les iraient à l'infini.

On rencnlre r[uclquefois aussi des c.\ pi cs>ions ;-

amour, diable (celui-ci quelquefois prend le nom de gripet ), poule, accord, etc., qui ne changent même pas d'orthographe dans les imprimés romans, et on pourrait y adjoindre une foule de termes dont la transparence laisse voir le français : euriousita, meinagi, mariagi, etc.

Sont-ce tous ces mots-là qui ont le mérite d'être compréhensibles aujourd'hui, que M. Mistral prétend expulser par la proclamation que nous avons signalée ?

En somme, il est incontestable que le provençal a une extrême facilité de s'approprier et desassimiler les mots qui sont à sa convenance L'hospitalité des plaines de Provence ne le cède en rien à celle quon attribue aux montagnes d'Ecosse. Un étranger^ une fois en circulation, y devient vite populaire, et les lettres de grande naturalisation lui sont octroyées avec un empressement qui prouve que les diatribes contre le franciman ou francihot ne sont que sur les lèvres ; elles disparaissent devant les services rendus.

La plupart du temps certaines rudesses sont capables d'estropier un peu ceux qu'elles admettent, mais qui pourrait y trouver à redire ? Ne faut-il pas souvent rogner les ailes ou mettre des entraves ^ quand on veut acclimater certains animaux précieux ! — De savants rhabilleurs, des reboutteurs accrédités et brevetés par le félibrige, sont là d'ail-

{ \2\ ) leurs tous préis à recueillir et rajuslor les pauvres écloppés.

Un genre de mots qui par dessus tout a un parfum de manufactui'e difficile à celer, ce sont les adjectifs-épilhètes grcivaduro peirounenco . raisoun diogenenco , Q{c.. Ce système dépiiliètes renouvelé des Grec>. fut quelque temps à la mode en français ; c'est ainsi que dans Ch. Marot ou du Barlas, on rencontre le cristal doux coulant , la muse tressacrée, Vaquilcu chasse-nue. elc.

Il est facile detre rrche a\ec de tels procédés; mais si en i^omanow dit raisoun diogenenco . pourquoi ne dirait-on pas en français une parole diogénesque? cela pourrait fournir une rime à grotesque.

— Quant à la \ers'iricalion , le roman est pour elle d'excellente composition ; sa complaisance sur ce point est d'une élasticité admirable ! Avec lui , l'hiatus redoublé; les suppressions de consonnes gênantes; l'absence d'5 au pluriel; les inversions même les plus forcées : la succession immédiate de plusieurs rimes masculines ou féminines ; la faculté qu'on prend de changer en o les finales en a , et qui font lire estello à une page, et estelle ou estella dans les suivantes ; les ellisions non contentes de se produire d'une syllabe à l'autre d'une manière continue, mais qui font trounfle de trioiinflle, etc. ; les enjambements à la Gargantua , tout eii permis, tout est admis et sans conteste î

- ri2 —

L"e\cellcnl \ieiix a une b)nlioinie^ une condcs^ ceiidaiicc, une tolérance paleine bien faites, il faut en cofivenir, pour gagner les cœurs el les cor des félibres !

Toutes ces facilités, prises parfois par quelques Vadés et autres littérateurs de guinguettes françaises, ne sauraient donner la clé du choix qu'ont lait MM. Mistral et Aubaneldelidiome roman pour servir d'enveloppe à leurs pensées. Le souille poétique qui soutient leur niuse est certes assez puissant pour éle\er son vol et lui faire éviter les pierres d'achoppement et les é[)ines qui rendent difïicilc l'accès du Parnasse franç-ais.

Le talent de MM. Mistral et Aubanel, nous le disons en toute con\iction , n'aurait qu à gagner en étaiU interprété par la langue de Racine et de Lamartine : potirquoi donc d'un galoubet vouloir faire une Ivre?

Examen au point de vue moral

Si nous pensions qiran moyen du rouian il fût ftossible d'établir un cui'don sanitaire contre les immoralités que la Cuve ne cesse de déverser : si vous eiiliiez, félibres ! en lutte réelle contre Jes idées du 5ièc/e, absorbées dans les cabarets de Pi'o\ence aussi bien que dans ceux du reste de la France : si des enseignements utiles ressorlaienl de vos publications , certes , nous n'aurions garde de nous poser comme contradicteur ! Mais l'exemple, le noble et généreux exemple donné par Roumanille en 1848, a peu trouvé d'imitateurs. Si Ton ôtait ù^VArmana les injures aux franciman ; les excentricités .du Troubadour aux tourterelles ; les noëls renouvelés du bon Saboly ; les tirades aromatiques dont vous enveloppez libéralement vos œuvres réciproques comme avec des bandelettes embaumées : quelques sornettes amoureuses ; l'enregistrement de tous vos trounfle ou triunfle ; des anecdotes traduites des almanachs français : des aphorismes de la force de celui-ci : l'amour faï dansa lis ase (30)^ il resterait très-peu de chose.

Un résullat pareil permet de demander à quoi bon la création ou l'exhumation dun idiome recouvert partant de couches de productions magnifiques en L^ français?

Non^ l'exemple de Roumanille , lune des plus considérables \aleurs de cette pléiade, n'a point été . suivi. Nous pourrions reprocher à Miréio quelques passages rappelant par un peu trop Daphnis et Chloë ] nous savons qu'on a prédit à M. Aubanel , malgré une certaine réserve apportée par lui dans ses lécils : « que les grains de corail de la « grenade entr'ouverle sduI destinés à devenir le « chapelet des amoureux. » Li grano de Gourà«i a de la miougrano entreduberte van deveni, moun « béu! lou capelet dis amourous (F. M. Armana « 1860). Nous voyons qn"un autre /e/ière annonce « lui-mémB un petit livre de sa façon oii les gens « grondeurs trouveront . dit -il , trop de baisers î a Dins lou courrèn delan, emprimarai ma Faran- « doute, un pichot libre de calignairé, mounté li « gen renous trouvaran béléu trop de poutoun... « mai parlan pas mai , bouquelo ! que pourtarié « tort à la vende. » (A. Mathieu^ Armana 1861). « Dans le courant de l'année, s'imprimera ma Face randole, nn petit livre d'amoureux, où les gens « grondeurs (renous , grondeurs ou grognons) , « trouveront peut-être trop de baisers... mais n'en « disons pas da\antage, petite bouche! cela porte- « rait tort à la vente. »

La réclame se fait iiaïve^ qu'en diles-vous ? Cela fait Aenir Teau à la bouche.

Toutes ces notes galantes nous semblent avoir le tort de frappera des échos trop faciles à éveiller, et nous n'aurions cependant point le courage du blâme,

même devant ce vers :

Pan de Taraour, pan dl caresso !

Nous savons que l'amour a son domicile dans le domaine de la poésie; en censurant ces légèretés , nous serions exposé à être rangé parmi li gent renousj nous n'en dirons donc pas davantage. Nous ne pouvons cependant pas résister à l'envie d'ajouter que le moment est mal choisi pour éjaculer en ^ers tant de roucoulements de tourtereaux heureux ou malheureux en amour. Les accents lamentables pourraient trouver d'autres motifs ; de nos jours , un poète l'a dit :

Ah! ne voyez-vous pas que le siècle s'e'gare,

Que la lyre aujourd'hui doit nous servir de phare ?;^3t)

Quelle distance de valeur morale (l'autre valeur ne saurait être en question) il y a entre vos gémissements et la noble irritation qui a dicté à M. de Lapradedes strophes passant comme des éclairs brûlants au milieu de nos ténèbres. Lisez Pro aris et focis ; lifcez VOde à Machiavel, et après avoir ad-

miré ce fer rouge enfoncé dans nos ulcères avec tant de talent , vous reconnaîtrez peut-être quels services, de nos jours, un poète peut rendre !

Heureuseaient d'ailleurs vos chants d'amour sont loin de ressembler aux cris d'énergumène poussés par l'amant de Fanny ! La bave ne Aient point écumer au coin de vos-lévres ; votre tristesse^ dans son diapason le plus élégiaque, ne fait point entreAoir le spectre du suicide; l'amour blesse au cœur vos héroïnes, il les lue^ mais elles sont préî^ervées par la foi des blasphèmes contre le ciel 1 vos péchés amoureux ne sont vraiment que peccadille en regard des monstruosités purulentes qui gangrènent la littérature française. Mais en dehors des fleurs qu'elle cueille pour en former des bouquets à ses Philis > fleurs si différentes des champignons gonflés de poison qui poussent dans d'autres lieux^ la muse des Troubadours modernes ramasse parfois des végétaux qui ne sont point sans quelque Nenin.

Si nous ne vous tenions en estime plus haute que certains fabricants de prose incolore et malsaine ; si nous n'avions pleine foi dans 1 honnêteté méridionale , nous n'essaierions même pas de balbutier notre pensée sur cette poésie s'éloignant de son point de départ.

Nous désirons^ et de toute notre âme, l'union des écrivains de la pro\ince , une ligne du bien public contre les obscénités, le panthéisme , les attaques

( 127) aux croyances, les sarcasmes ignobles, les immondices qu'on accumule avec ardeur contre tout ce qui reste debout de pur et de saint dans le monde. Nous voudrions que de tous les points de la France des sifflets sonores et ^igou^eux accueillissent les étranges naturalistes qui dans leurs lubies erotiques voient dans la mer une grande femelle pondant des humanités après de burlesques accouplements a^ec Monsieur le Globe.

Eh bien ! en émettant ce ^œu, nous croyons insuffisante pour ceux d"entre vous qui veulent franchement combattre pour le bien , larme qui est entre vos mains. Nous aimeiions à vous voir agiter contre des hommes que nons considérons comme vos adversaires aussi bien que comme les nôtres, le glaive plus puissant qu'ils mianient avec cette habileté qui jamais ne fait défaut au mal ; je le crois bien, ils invoquent Saian :

Gloire et louange 4 toi, Satan, dans les hauteurs Du ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De l'enfer, où vaincu, tu règnes en silence !

Et Satan ne manque pas de se rendre à l'appel :

Serre, fourmillant conime un million d'helminthes, Dans nos cerveaux ribote un peuple Je démons... (32),

Nous saNons que beaucoup de nos compatriotes ont applaudi à ce qui pût ne paraître d'abord qu'une

( <28 } recrudescence de la poésie provençale, et qui s'est changée en roman. Roumanille peut justement être fier des suffrages qu'il obtint lorsqu'il prit la défense du vrai et du bien. Dans cette affection pour leur langage, il y a évidemment une preuve de plus de l'attachement profond des habitants du Midipour les ^ieilles traditions d'honneur, de probité, de franche loyauté, léguées par des pères qui parlaient celte langue alors naïve , n'ayant encore rien de guindé , et que ne gâtait point un sentimentalisme prétentieux.

Mais nous , tout en applaudissant , nous a^ions songé que cette arme pouvait se tourner aussi contre ceux qui la voyaient luire avec satisfaction^ nous avions lu les chants del taralié Peyrottes , publiés \ers 1840. Celui-ci fut l'un des clairons subalternes qui sonnaient parmi les prolétaires le triste branlebas qui aboutit un peu plus tard aux bacchanales que l'on sait.

L'esprit anti-social qui bouleverse dans toutes les régions, hautes et basses, les sociétés modernes, pouvait-il ne point se glisser sournoisement pour entacher de sa bave malsaine les fleurs que l'on \oyait éclore dans les plaines de Provence.

Ne serait-ce pas ce même esprit qui pour avoir un passeport auprès de M. Louis Jourdan , a soufïlé à Miréio quelques accents peu faits pour un peuple déjà surrexilé par les prédications orales ou écrites

que celle Irisle école du Siècle lui prodigue depuis si longtemps !

Nous avions aperçu quelques énigmes assez mal sonnantes dans le recueil Li Prouvençalo , publié en 1851. L'amarun sur l'orne gras et poiili nous avait paru un portrait beaucoup trop chargé de couleurs truculentes.

La folle avoine (civado féro) , à qui M. Mistral adressait d'âpres menaces , aurait eu besoin d'être mieux définie pour n'être point confondue avec des plantes de bon froment qui , plus rigoureuses que les autres, peuvent monter à la taille de l'herbe orgueilleuse accusée de s'élever au dessus du blé et d'en dévorer la substance. Mais ces dessins étaient estompés d'une manière si vague ; les contours en étaient si peu arrêtés , qu'on ne pouvait assez les distinguer pour formuler un blâme: Miréio nous a paru contenir une ou deux pages plus regrettables.

Nous pensons, en effet, que le désespoir de Vincent aurait pu ne point ségarer de cette sorle : « Mais d'être pauvre^ c'est donc la peste. Vincent, « en se déchirant la tête, s'écria : mais le bon « Dieu qui a fait des choses telles, le bon Dieu qui a vient m'exclure de l'unique bien qui me rende (( à la rie, est -il juste? Pourquoi sommes - nous « pauvres ? Pourquoi du vignoble chargé de raisins ^ les uns cueillent-ils tous les fruits et d'autres le

« marc desséché? » Nous l^oll^ons qu'en répondant : « Le maître Ta fait lézard gris , liens - toi « paisible dans ta crcAasse nue , bois ton rayon de

« soleil et rend> grâce » Maître Ambroise ne

détruit point Tcffet détestable produit par le problême posé par le gars en délire : n"ei]t-il pas mieux Aalu qu'il lui dît simplement : traA aille et ton Ira- \ail pourra le conquérir ta bien-aim.èe? —Tel eut été le langage de nos père<.

Puis, écoutez Ambroise ouvrant l'écîuseh sa colère avec le fracas (\e> bombes qu'il eulendit tonner: « On dit la terre iiénéreuse ! mais^ telle qu'un ari( bre da>elines. à qui ne la frappe à grands coups (( elle ne donne rien... );Eh ! oui. maître Am.broise, Et si vousa\iez lu le bon Lafontaiue, ou seulement prêté attention à quelque sermon de \o1re curé , votre étonnement serait moins furieux. Vous voulez que la terre prodiiise ? Tra\aillez\ prenez de la peine , vous aurait dit Tun ; le travail est une suite de la déchéance de l'homme^ vous répéterait Taiitre : homo nascitur ad laborem ,— d\gnvs est operarius mer cède &nâ , la récompense suivra le labeur^ et a^ec la cûn^iction de ces maximes ;, votre rage n'irait pas jusqu'à jeter votre manteau par terre après avoir éjaculé CQi> sauvages réflexions : » El dans lliorreur des abordages, « et dan? langoissedes naufrages, les riches mal- «t gré tout, n'ont jamais fait ma part. Et moi ,

{ <3I j t enfant du pauvre, moi qui n'avais, dans ma pa- « trie, pas un coin de (erre où planter le soc, pour « elle quarante ans j'ai harrasFé ma chair ! »

Vous avez donc oublié, maître Ambroise , qu'à côté de vous , pendant qu'enfant du pau\re, \ous harrassiez votre chair, il y a\?it des enfants du riche qui harrassaient aussi la leur , qui s'exposaient à la mort, et qui eussent pu \i\re tranquilles dans le luxe et le bien-être ? Ne fût-ce que ce grand Bailly de Sufïren que vous a\ez si bien chanté. Et l'amour de la patrie , de celle patrie pour laquelle votre chair fut harrassée et qui doit , après tout, aussi bien enflammer le cœur du pauvre que celui du riche, vous l'oubliez encore ?

La colère vous aveugle, maître Ambroise ou

plutôt on A oit très-clairement que vous n'êtes point sans nne certaine littérature ; il y a dans vos imprécations comme des reflets de cette prose révolutionnaire qui s'acharne chaque jour à dénaturer les plus sages principes.

Ah ! ces trop funestes réciiminations n'ont point échappé à certains panégyristes. Ce sont les passages qu'entre tous on a cités en célébrant les sons d'airain qui leur donnent une plus forte sa^eur, et l'on s'est donné garde de reproduire des strophes plus belles ou plus gracieuses.

On les a préférés à cette magnifique chanson à laquelle toute la Provence devait applaudir :

Loo Baile Suffren , que sus mar coumando. Au port de Touloun a douna signàu...

Parten de Touloun cinq cent prouvençàu D'ensaca l'Anglès l'envëjo èro grando .

Voulèn plus touroa dlns nostis houstàu Que uoun de l'Anglès veguen la desbrando !...

Siquitiant Miréio et descendant léchelle, nous prêtons Toreille à ce qn'on solfie en bas^ nous entendrons de singnlières éructations. C'est dans un journal qui se dit 1 org-ane de la littérature patoise méridionale [33\ que récemment nous a\ons pu lire cette aimable chanson :

Ben lou bonjour, brave marchand, Voudriou de vosto raarchandiso, Souagoas-mi siou famous chaland, Lou bouenmarcat es ma devise; Calculi sus lou marri temps, Qnand de uii^erî tout es gounfle, Es alor que saouoi li gents Et que deis iouis ne foou regounfle.

Travailhadou, siou vouluntous De ti fa travaillar, pécaire !

Mais quand l'ouvrier es raalhurous ^'en proufiti per paguar guaire;

Béni siecb lou temps que la fam Dei paouros nous u'en fa dVsclavos, TravailhoLin per uu troue de pan Et per pltanço un pau de favos.

Paysan, t'oourai ben bon marquai; Travailharas gros«o journado, Et se p?r fès si es fatiguât.

Te rongnarai ta semanado :

T'es défendut d'estre douilhet, D'oou ricbe d'envegear li brigues.

Un paou de pan frétât d'ailhet Te remetra de tis fatigues.

Pitouelo, coumo t*amariou , Se vouliès m'escoutar, migneuno , Oeuriès un proutectour en iou Qu'a la bourse fouesso redouno ; A n'un homme deis counie foou Li vendras pws cbier ti caresses, Siès sensé bnge et scnso un soeu, La fam mi vende de meslresses (34^.

Qu'importe , si après qu'on a vomi ces strophes pleines de fiel , et qui semblent traduites de je ne sais quel père Duchesne de bas étage ^ qu'importe si ensuite on ajoute en un couplet final : « Heureu- « sèment tous les richards ne sont pas de la méma

( <34) « espèce ; il y a des bons cœurs logés chez le ri- « cbe et dans le commerce. » Cette vérité avaitelle besoin pour être proclam.ée^ d'être précédée par cinq couplets gonflés par une haine factice, car dans notre Provence , plus qu'ailleurs, le paysan fortement rétribué , jouit dune aisance véritable. On sait qu'à part de rares exceptions , le cœur du négociant n'y est point doublé de fer. Le couplet de la fin de celte chanson semble n'arriver que pour faire passer les autres, et l'on voit que sous la roupe et la jargue (35), il y a é\idemment quelques chemises rouges.

—Au fond d'une proAince, dans le centre de la France, il est un jeune poète, un poète plein d'avenir ; de justes et saines appréciations de ses œuvres ont été publiées par M. Léon Rogier (35). M. Thaïes Bernard, dans la Revue de la Province, a montré les hauts témoignages de sympathie qui ont accueilli celle muse éminemment populaire. Voici les paroles que M. Achille Mil tien adresse aux laboureurs dans son beau livre : La Moisson :

Laboureurs, prenez garde aux miasmes morbides Qui soufflent sur vos champs, des villes apportés, Fuyez conime un poison, fuyez ces voix cupides Qui vous disent cherchez la fortune aux cités !

Qu*ilssonl calmes, vos jouis .' que fiouce est voire vit! Pourquoi donc, laboureurs, so!i?c/.-\ ous à clian^cr Cette tranquiililé que plus d'un vous envie, Pour l'ombre d'un boabeur t!opsau\ent mensonger^

Leboiilieur, vous Pavez. N'est ï! pas dans ces pUjîies Où vous voyez vos blés et \ o> r?ii<iris uiùrir. Grandir sous l'œil d»' Dieu, vos familles s< reîtips, Prospe'rer vos labeurs, vo< greniers se renijdir ?

Hc vos traditions gardez re qui vous re>le. Votre nnïvelc, vot'e foi des vieux l( inp> ; iVardcz couune un trésor \olre franchise a^rcsle ttjSans riiMi cnn\ oit«r, d* ni> i rez dans voscliau'p> (ô-'^

— Nous dont la \ic s'écoule au milieu des culiivateurs , des laboureurs que nous aimons , nous rendons grâce au poète qui fail entendre de telles leçons.

Quelque part , dans un coin ù'Arjiiana , nous avons vu un vœ i émis par Tun des Troijbadours de fraiche date; il dédirait être roi pour poinoir partager son bien a\cc tous les pamres. Pourquoi ne ferions - nous pas des \œu\ aussi bien que ce fclibre, qui ne voyait pas de bornes à la liste ci\ile d'une royauté ré\ée par les aspirations d'un excellent cœur !

Si nous étions roi, nous ferions répandre el afficher dans toutes les communes rurales de notre royaume les beaux \ers de M. A. Millien , dont la pensée chrétienne offre aux laboureurs des consolations et des leçons que ceux-ci ne sont pas seuls à pouvoir comprendre ; ces chants peuvent être goûtés par tous.

r Pourquoi Roumanille^ si chrétien et si moral aussi, / ne veut-il être compris qu'au sein de la famille provençale? Ses douces moralités, ses charmantes le- ^ çons^ seraient si bien faites pour être répandues et appréciées au loin 1

MIREIO

O rey dl félibre, 6 Mistràu !

(Campano mountado.J

Pourrais-je sans hésiter aborder Miréio, l'œuvre la plus considérable de ce qu'un est con\enu de nommer Renaissance provençale? Lopinion dun homme illustre ayant placé M. Mistral en regard d'Homère, je n'aurais garde d"y contredire.

Cependant, M. Saint-Réné Taillandier ayant déclaré que les douze chants de Miréio, « formaient « une idylle vraiment originale, des tableaux pleins -* de vie, au début une suave églogue , » je pense qu'on peut s'en tenir à cet avis. Du reste, nous ne ferions pas de ceux qui^ la loupe à la main , cherchent à classer un poëme comme on classe une plante dans un herbier, nous le prenons tel qu'on nous l'a donné , l'admirant lorsqu'il nous montre des beautés, le rejetant dans un cas contraire. Au sujet de i/i>eïo, épopée ou idylle, nous ne regrettons qu'une chose , c'est que ces chants si souvent élincelants^ ne soient point écrits dans une langue universellement parlée en France.

C'est la mciBe pensée qu'a émise M. Ratisbonne ; t Tel est, a-l-il dit, ce pcëme qui n'a qu'un défaut « sensible , c'est de n'èlre pas un poème français , « et que Tauteur ^ on le dirait , a aouIu écrire en « j5rot'e/2fa7 pour désarmer ren\ie. »

M. Saint-Réné Taillandier voudrait ôler de Miréio une foule de détails qui semblent en augmenter le charme : « Les incantations de la sorcière au a fond des Alpines ; l'apparition des saintes, etc., û devraient être retranchées comme des hors d'œu- « vres fastidieux, empreints d'une inspiration arti- « ficielle. »

Il est, je crois, permis à gens d'anciens partis , de ne pas partager ra\is du critique de la Revue des deux Mondes.

Selon le goût nouveau des maréchaux actuels de la lillérature, tout ce qui sort du terre-à-terre doit être fauché : le merveilleux qui rappelle le ciel doit s'évanouir dans les grandes clartés du réalisme. Anrail-on peur du vol de celle imaginali^.n qui s'élève au-dessus des amoiu'sd'un paysan ? Le Tasse, Chateaubriand, Kh)psluk et Millon n'ont employé, d'après nos habiles, que des décors de sacristie ! Réalisme et réaliîé avant tout ! La boue détaxée par les canards de nos basses ours est la seule encre autorisée. Une \ision céleste? Mais qui donc oserait y croire? Nos encyclopédiques Aristotes ont coupé court à de telles faiblesses d'espiit ; onpos- .eède aujourd'hui un bon sens si formidable !

Ce qu'on tolère, c'est une imagination tordue an point d'en exprimer des crimes impossibles ; ce qu'on applaudit, ce sont des utopies dont Textravagancc est le passeport, des systèmes de genèse et de philosophie lucides comme un échappé de Charenton discourant en allant se jeter dans la mer. Ce qu'on se garde de flétrir, ce sont les débordements des cloaques^ cet idéal de charognes et d'helminthes qui lorsqu'il a osé se produire a obtenu , dit-on, même des admirateurs ! A la fantasmagorie de Robert Houdin ; aux jongleries de Hume ; aux espiègleries des médium, le pri^ilége du mer^eilleux î Ailleurs^ on admet les nuages, mais à condition que l'imagination d'un chrétien ne cherchera point à les écarter pour entrevoir quelque chose audelà. Le ciel, à qui la poésie jusqu'ici avait emprunté ses anges radieux, le ciel est fermé par la main des critiques ; ces messieurs en ont mis la clé dans leur poche ; se permettre, en nn mot, ce que ce sont permis tant de génies illustres, devient un pastiche... Ah ! jeunes poètes, ne les écoutez pas, laissez votre imagination sous le rayon enflammé du soleil , comme sous la lueur des éclairs, percer du regard la voûte éloiiée pour y trouver encore ces mer\eilles que nos pères admiraient quand l'esprit du poète, mens divinior, les leur retraçaient 1 Voyez-vous, le merveilleux chrétien en littérature, trouve aujourd'hui de nombreux détracteurs ; ea anra-t-il autant demain ?

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