MODIFICATIONS DE LA FORME
Nous allons étudier maintenant la forme du discours, la diction expressive, le débit chez les aliénés.
Voyons d'abord les altérations du timbre de la voix. La plus commune, la plus facile à saisir c'est le timbre ('•levé, rauque, de la voix des maniaques, qui, à un moment donné, devient éraillée et rend les malades presque aphones par suite de la fatigue, de l'exercice ininterrompu jour et nuit, du surmenage des organes vocaux.
Mais il y a d'autres modifications de la voix en rapport plus direct avec les troubles intellectuels : telles sont les variations de la force, du retentissement, de la hauteur, du timbre de la voix, en rapport avec certaines idées (de persécution, de grandeur, d'humililé, mystiques, érotiques), ou avec certains états émotionnels. Chez les maniaques, chez les excités, la voix est haute, retentissante d'abord, rauque et éraillée, presque éteinte dans la suite. Elle varie d'un instant à l'autre de timbre et d'intensité.
Dans les cas d'affaiblissement intellectuel, chez les déments, elle est traînante et monotone. Cette monotonie se retrouve aussi chez les mélancoliques qui parlent d'une voix douce, chuchotée, correspondant bien avec leur état psychique, leur état émotionnel pénible, leur peu d'énergie psycho-motrice, l'affaiblissement
de leur volonté, et aussi avec leurs idées tristes et monotones.
Le rapport du timbre de la voix avec les conceptions délirantes se retrouve aussi chez d'autres malades, des persécutés par exemple, qui parlent à voix chuchotée de peur d'attirer l'attention des espions ; chez des mélancoliques chroniques avec idées d'énormité, ou des paralytiques généraux qui baissent la voix pour éviter un malheur, pour ne pas causer la chute des maisons. D'autres malades qui parlent de même, semblent converser avec des personnages imaginaires, créations hallucinatoires.
Dans certaines formes de délire, rares aujourd'hui, mais fréquentes autrefois, et dans lesquelles existaient des idées de métamorphose, de transformation corporelle, les malades reproduisaient souvent les cris des animaux en lesquels ils se croyaient changés.
Il en est, des périodiques notamment, qui, au cours de leurs accès délirants, prennent un timbre de voix spécial : comme ces aliénés de Morel 1 et de Kussmaul qui parlaient d'une voix nasonnée et imitaient celle de polichinelle. Nous avons eu l'occasion d'observer une jeune femme atteinte d'accès d'excitation intermittente, pendant lesquels elle parlait avec l'accent anglais. Lorsqu'elle commençait à parler ainsi, on pouvait prévoir la venue de l'accès, et sa disparition s'annonçait par la reprise de l'accent normal.
D'autres modifications de la diction consistent dans l'accentuation de certains mots, dans l'emploi d'intervalles, de pauses entre les phrases, donnant au discours une importance plus grande, le rendant plus
l, Traité des maladies mentales, 1860, p. 300.
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pathétique, et dénotant de ce fait la valeur qu'ont pour le malade les faits auxquels il fait allusion et qui en eux-mêmes eussent pu paraître insignifiants.
Souvent, pa r exemple chez ces excités dontnousparlions tout à l'heure, le langage devient trivial, parfois obscène, et ce fait est d'autant plus frappant qu'on peut le rencontrer chez des personnes appartenant aux classes élevées de la société et ayant reçu même une excellente éducation. Nous avons observé jadis un exemple remarquable de ce genre chez une toute jeune femme, d'une excellente famille, n'ayant jamais vécu que chez ses parents, ayant reçu une éducation distinguée. — Sous le coup d'un accès de manie, son langage était devenu d'une trivialité inouïe. Elle proférait' sans cesse des mots grossiers, chantait des refrains obscènes, et son langage n'eût certes pas été déplacé dans la bouche d'une rôdeuse de la dernière catégorie. Certains aliénistes ne voient là que des faits d'automatisme psychologique, le réveil d'images verbales jusque-là latentes, restées au fond de l'inconscient et se projetant au dehors sous le coup de l'affaiblissement de la volonté. Souvent ces malades, devenant d'une familiarité invraisemblable, abusent du tutoiement ou de qualificatifs plus ou moins libres, lorsqu'ils s'adressent à leurs interlocuteurs. Cela s'observe très fréquemment, lorsque à côté de l'excitation générale se trouvent des idées érotiques. D'ailleurs il est bon de remarquer que ces modifications du langage disparaissent avec la maladie mentale.
D'autres excités maniaques, sous l'influence de la maladie, présentent des modifications du langage en sens inverse. Leur discours devient plus choisi, parsemé d'expressions pittoresques, de mots finement trouvés,
et l'on est quelquefois d'autant plus frappé de ce fait, que ce langage nouveau détonne avec le langage habituel du sujet, d'une intelligence très ordinaire et peu cultivée.
11 peut arriver que le discours revête une forme déclamatoire, emphatique, théâtrale. Le malade élève la voix, parle en orateur, avec des accents pathétiques, des inflexions variées d'intonation. Il peut aller jusqu'à chanter en quelque sorte son discours, qui quelquefois même est comme rimé. Si dans certains cas ce sont réellement des vers plus ou moins bien établis suivant les règles de la prosodie, le plus souvent ce sont de simples membres de phrase se terminant par les mêmes assonances, ou encore ne rimant pas du tout, mais n'ayant du vers que l'allure et la déclamation scandée.
En voici un exemple pris chez une malade du service de M. A. Voisin, à la Salpêtrière:
Le vois-tu mon doux maître, Je me prosterne devant toi.
Je me prosterne à deux genoux.
Je me prosterne en ta présence, J'adore ta divine science, J'adore ton profond savoir, Si tu voulais me recevoir.
Me recevoir en Ion saint temple, Tous nous retrouverions
Nos voix sublimes,
Pour te chanter,
Pour te louer,
Pour te prier sans cesse,
Pendant toujours.
En dehors des cas d'excitation maniaque simple, ces faits se rencontrent souvent dans la période d'excitation des folies circulaires, ou chez des malades
T ROUB I. ES
•''•v;ml sur tdes idées de grandeur et au momenl de paroxysmes d'exaltation mentale (mégalomanes vésa niques, paralytiques généraux, délirants mystiques
Quelquefois, au cours d'une conversation, le langage affecte "ne forme symbolique et prend même le ton d'une véritable incantation. Ces sortes d'incantations rythmées, accompagnant certains mois ou certaines phrases intercalés dans le discours, se remarquent fréquemment chez les persécutés qui leur attribuent une grande portée, et cherchent ainsi à se défendre contre les persécutions auxquelles ils sont en butte;
Une modification particulière qu'il est bon de connaître est celle qui a été désignée du nom de verbigération, et que Kahlbaum1 regarde comme caractéristique de ce qu'il appelle la Catatonie 2.
La verbigération 3 consiste en ce que le malade déclame sans cesse, sur un ton pathétique et théâtral, les mêmes phrases souvent d'une portée très vulgaire ou parfois même des mots totalement vides de sens. Elle se différencie par cela de la loquacité déclamatoire des excités (Redesucht). De plus Kahlbaum distingue la verbigération de la radoterie des déments loquaces et des affaiblis, de l'idéorrhée (Ideenfluchf), de la confabulation, qui a un caractère d'imagination créatrice et fa 1 1 taisiste (phantastich-productiver Inhalt) .
< liiez des aliénés d'une catégorie toute différente, « eux qui sont sous le coup d'une dépression intellectuelle plus ou moins accentuée (mélancolie dépressive), le débit devient uniforme, monotone : les phrases sont
I Kahlbaum, Die Katatonie (Berlin, 1874). 9.. Séglas et Chasun, La Catalonie (Arch. Neurol., 1888). 3. Neisser, Sur la verbigération (Breslau ZeitscJi., 1889, il" 1, oL Allg. Zeitsch. f. Psijch., B. XLVI, p. 168).
dites toutes sur le même ton d'indifférence, de tristesse ou d'ennui. On retrouve ce débit uniforme dans les cas d'affaiblissement intellectuel (démences diverses). Dans d'autres circonstances, sous le coup de préoccupations pénibles, de craintes variées, le langage revêt un accent de terreur, de supplication, de désespoir, d'angoisse. Les expressions parfois vives et colorées, le discours entrecoupé de sanglots, de cris de frayeur, dénotent l'état émotionnel où se trouvent ces pauvres aliénés. Cela se rencontre chez les mélancoliques anxieux surtout, chez certains alcooliques et hypocondriaques.
Il en est parmi eux qui ne font que répéter d'un ton expressif, mais monotone, les mêmes paroles plaintives ou même des cris inarticulés, des gémissements : ce sont les gémisseurs de Morel.
Il y a aussi des aliénés que l'on entend parler avec une sorte de prudence calculée, avec des réticences. Ils semblent mesurer la portée de leurs expressions, comme s'ils avaient peur de se compromettre. En général on se trouve alors en face de persécutés. Quelques malades du même genre, au contraire, plus expansifs, parlent d'une façon nette, catégorique, en gens certains de ce qu'ils avancent.
Il en est d'autres enfin qui, lorsqu'ils parlent, le font également d'un ton mesuré, mais semblent s'écouter parler, employant des tournures spéciales, insistant sur leurs phrases comme s'ils voulaient vous en faire apprécier toute la portée et toute la beauté. Ceuxlà aussi en arrivent parfois à déclamer en quelque sorte, sur un ton oratoire et d'une façon prétentieuse qui révèle chez eux un fond d'orgueil ou même des idées mégalomaniaques plus ou moins accentuées.
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