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De même que les idées politiques, religieuses, scientifiques exercent chez l'homme sain d'esprit une influence particulière sur le contenu du langage, de même les idées erronées des aliénés ont une influence analogue sur leurs discours. Les gens sains d'esprit, enfermés dans un certain cercle d'idées, en reviennent toujours à. leurs thèmes favoris; les aliénés aussi ont toujours une tendance particulière à retourner à leur « marotte ». C'est là ce que Kussmaûl appelle « la paralogie thématique ». Et cela existe même chez les plus méfiants, les plus dissimulés, qui, souvent au premier abord, racontent des faits absolument différents de leur véritable délire. Si l'interrogatoire est bien dirigé, on ne tarde pas à s'apercevoir que « l'on fait vibrer la corde sensible ». Tant qu'on ne touche pas à son idée fixe, le malade parle avec calme et intelligence : rien ne dévoile son délire. La folie éclate manifeste, dès que l'aliéné consent à exprimer ses convictions délirantes. Aussi, si un premier interrogatoire ne réussit pas, le plus simple est de patienter: au bout d'un temps plus ou moins long, l'individu en observation finira par reprendre son thème favori et le récit parlé, sinon écrit, de ses conceptions délirantes. On a maintes fois l'occasion d'observer ce fait chez les persécutés.
Bien plus, on rencontre fréquemment clans certaines maladies déterminées des phrases spéciales, stéréotypées et comme caractéristiques.
Telles par exemple ces phrases bien connues des persécutés qui, par méfiance, refusent de répondre aux questions qu'on leur adresse : « Vous le savez bien. — Mon affaire est connue. — C'est dans les journaux. — Ce ne sont que des misères. —Je réclame ma liberté, etc. »
Un mélancolique qui se renfermera dans un silence plus ou moins complet, dira : « Laissez-moi. — Vous perdez trop de temps avec moi. Je suis une bête. — Tout est fini. — Je ne comprends rien. — Si j'avais su. »
Demandez à un paralytique général quand il doit sortir et ne soyez pas étonné de recevoir, comme le fait souvent remarquer M. J. Falret, cette réponse presque invariable : « Je sors demain. >»
Toutes ces phrases sont en rapport- avec le délire spécial des différents malades. Il est même certaines expressions qui peuvent mettre en évidence des symptômes particuliers de ce délire.
Par exemple les expressions : « Un fait des gestes sur mon passage... on m'électrise. — On me viole. — On m'injurie », dénotent la présence d'interprétations délirantes, de troubles de la sensibilité générale, d'hallucinations génitales, d'hallucinations de l'ouïe.
Beaucoup de mélancoliques ne parlent jamais qu'en accompagnant leurs phrases des mots : « Je crois, il me semble », dénotant bien l'état ériiotionnel dans lequel ils se trouvent, le changement qui s'est fait en eux sous le coup de la maladie, l'incertitude de leurs perceptions nouvelles.
Qu'un persécuté se serve, pour désigner ses ennemis,
TRO UBLES
des pronoms indéfinis on, ils, d'un terme collectif: les Jésuites, les francs-maçons, d'une désignation spéciale, cela a encore de l'importance, car ces locutions différentes correspondent à des étapes diverses d'un délire plus ou moins systématisé : le mot indéfini marquant le début de l'affection, le terme collectif un délire déjà plus net, et la désignation spéciale une affection liés systématique. En médecine légale encore, cette simple constatation a une valeur considérable, car plus le délire se personnifie et plus le malade désigne nettement ses adversaires imaginaires, plus il a de tendance à passe, de l'idée à l'acte, à devenir agressif.
Des indications semblables peuvent être données par l'emploi que fait le malade de mots nouveaux. Les néologismes méritent une étude particulière, car ils constituent une des modifications les plus curieuses du langage chez les aliénés, et depuis longtemps déjà leur importance a été signalée par différents auteurs.
Nêologismes. — Quoique le mot néologisme ne s'applique strictement qu'à la création d'un vocable nouveau, nous engloberons aussi sous ce nom, afin de ne pas multiplier les divisions, les cas où les mots usuels sont défigurés ou détournés de leur sens habituel (paralogismes); tous ces faits ayant d'ailleurs, en médecine mentale, une signification analogue.
Ces mots nouveaux prennent naissance suivant les mêmes processus que ceux qui s'introduisent dans le langage ordinaire.
Au point de vue de leur mode d'apparition, de leur signification psychologique, les nêologismes peuvent être divisés en deux grandes classes : les nêologismes passifs et les nêologismes actifs.
Les nêologismes passifs sont ceux qui résultent de
processus automatiques; les néologismes actifs sont créés volontairement. Dans le premier cas, les éléments, mots, images, idées s'associent d'eux-mêmes; dans le second, la volonté intervient pour créer.
Les néologismes passifs, résultat du simple automatisme psychologique, trouvent leur explication dans la loi générale d'association par contiguïté ou ressemblance, et se forment en définitive par association d'assonances, ou de représentations. En voici un exemple pris en dehors de l'aliénation.
« Dans l'argot français, dit M. Lefèvre, que nous connaissons un peu grâce aux excellentes études de 31. Marcel Schwob, nous avons rencontré l'expression « linges » désignant des joueurs de bonneteau; la série des intermédiaires serait la suivante : bonneteau, bonnet, bonneterie, lingerie. Il y a ici un néologisme bien étrange, et nous voyons qu'il s'explique simplement par la loi d'association. Une similitude de mots ou d'images verbales fait passer de bonneteau à bonnet, et une similitude d'images visuelles nous amène de bonnet à linges1 . »
Chez les aliénés, les néologismes passifs, de même origine automatique, se rencontrent par exemple très fréquemment dans les états maniaques, où de nouveaux mots se forment par assonances, sans avoir pour le malade aucune signification, et résultent aussi de la