Stricker, Revue philosophique, 1886, n
prononcer le mot, tout en se le représentant mentalement, et se voit obligé, pour s'exprimer, de recourir a l'écriture.
De ces faits, on pourrait encore rapprocher certaines variétés du syndrome désigné en pathologie mentale sous le nom d' onomatomanie , surtout lorsqu'il s'agit de formes caractérisées par l'attribution à certains mots d'une signification funeste ou préservatrice, et dont l'audition, la lecture ou la prononciation s'accompagnent d'un état d'angoisse souvent très prononcé.
D'un autre côté, cela donne souvent au discours un aspect particulier, en déterminant l'émission de certains mots destinés à conjurer l'influence néfaste des premiers, comme chez une malade que nous avons observée et qui ne pouvait entendre ou prononcer ellemême les mots : vendredi, treize, malheur, sans ajouter immédiatement : samedi, quatorze, bonheur.
| II. — Langage réflexe.
Dans l'exposé qui précède, nous avons fait remarquer, à plusieurs reprises, que les troubles de la volonté pouvaient entrer pour une certaine part dans les modifications du langage. Nous avons rappelé, par exemple, ces cas où le malade, plongé dans un état de dépression, ne peut fixer son attention pour faire la synthèse mentale nécessaire à grouper les éléments d'un discours, soit parce que, incapable de tout effort volontaire, il est, comme l'on dit, aboulique, soit que son attention distraite se trouve concentrée sur des idées particulières. De môme, les excités maniaques sautent d'un sujet à un autre, s'interrompent dans leur langage, étant fréquemment distraits soit par une impres-
sion visuelle, par line hallucination ou par un mot prondflôé devant eux, etc. De mèn.e aussi, les débiles, les imbéciles surtout, chez qui l'i. .stabilité de ^attention domine, sont incapables souvent de suivre le fil d'un discours. i
Mais si la volonté détermine l'exécution de certains actes,' elle est également une force d'arrêt qui met obstacle à certains autres; et lorsque c'est sous cette dernière forme qu'elle est atteinte, on assiste à l'éclosion de phénomènes automatiques. C'est dans cette catégorie que peut trouver place le « langage réflexe ».
Nous avons eu l'occasion de signaler' l'écholalie réflexe, mais il est d'autres cas où l'automatisme du langage ne se révèle pas seulement par l'écholalie. Il y a certaines demandes qui se répètent souvent dans le langage ordinaire et auxquelles on fait généralement la même réponse; par exemple, à la demande : «Gomment vous portez-vous ? » on répond le plus souvent : « Très bien, merci!» Par suite de la répétition fréquente de la demande, la réponse se fait presque automatiquement, sans le concours de l'intelligence. Une série de mouvements musculaires coordonnés suit immédiatement une impression sensorielle, se renouvelant sous une forme identique.
La parole réflexe peut se présenter chez des individus sains d'esprit, dans les cas où la personne est excitée, confuse, distraite. Les réponses sont bien adaptées à la demande, mais sont si bien automatiques qu'elles ne correspondent plus à la pensée à exprimer.
On voit fréquemment des individus distraits, à qui on demande comment se porte un membre de leur famille,' répondre d'abord : « Fort bien», puis se
reprendre et ajouter : « Mais, non, que dis-je? il est malade depuis plusieurs jours. »
Ce langage réflexe est très commun clans une certaine forme d'aliénation, dans la mélancolie, par exemple, lorsque le malade est concentré en lui-même, pou accessible aux stimulants extérieurs; dans la démence secondaire, lorsque l'intelligence et le pouvoir de contrôle de la volonté sont affaiblis; et surtout dans la démence sénile où, par suite de la déchéance des facultés, il ne reste que les acquisitions anciennes, stables, et par cela même automatiques. La parole intelligente, signe d'un développement intellectuel parfait, disparaît; il ne reste plus que la parole automatique, plus stable, mieux organisée.
Robertson 1 rapporte, à ce propos, plusieurs observations, dont l'une d'un clément sénile agité, qui ne disait jamais de lui-même que des mots sans suite, mais dont le langage réflexe était net et très clair.
— Eh bien! R... ?
— Eh bien ! monsieur?
— Gomment allez-vous?
— Très bien, monsieur.
— Quelle heure est-il ?
— Je ne sais pas.
— Il fait beau aujourdhui.
— Oui, il fait beau.
— Il pleut?
— Mais certainement.
— Vous êtes un vieux drôle.
— Oui, monsieur.
— Vous n'êtes qu'une grande bête.
•1. Robertson, Heflexor automatic speech (Ihc Journal of ment. S:. avril 1888).
— Certainement.
Ces quelques considérations nous semblent avoir un grand intérêt et montrer combien peu l'on se rendra compte de l'état mental exact d'un aliéné, d'un dément surtout, si l'on borne son interrogatoire à certaines queslions usuelles; et le peu de valeur des examens de ce genre, pratiqués en cas d'interdiction par des magistrats, qui se contentent de poser au malade des demandes banales sur son nom, son âge, sa santé, le temps qu'il fait, la valeur d'une pièce de monnaie, etc. Si, dans des cas de démence, ils obtiennent des réponses sensées en contradiction avec les conclusions du médecin, c'est que ce dernier s'est adressé au langage intellectuel et qu'eux n'ont fait mouvoir que le ressort automatique du langage réflexe.
On pourrait rapprocher de ces faits ceux que l'on observe chez certains aliénés ou chez des imbéciles qui, comme une de nos malades, lorsqu'on leur dit de compter jusqu'à cinq, par exemple, compteront jusqu'à cinquante, et ne s'arrêteront que si on leur impose énergiquement silence,
Certains aliénés, des maniaques surtout, ne se contentent pas d'un mot et prononcent ainsi des phrases incohérentes, en quelque sorte automatiquement. R. B. Mitchell1 rapporte l'histoire d'un individu atteint de manie aiguë dont le langage était absolument incohérent, plus même, dit-il, que dans la plupart des cas de manie, l'émission de la parole restant d'ailleurs parfaite. Il différait encore sensiblement des maniaques en ce que l'attention était assez bien conservée ; il obéissait aux ordres donnés. Quand, au bout de deux semai-
1. R. B. Mitchell, Tlie Journal of mental Science, avril 1884.
nés son état commença à s'améliorer, il ne répondait auè're que par oui ou non, comme s'il avait peur de se tromper. Il semblait que chez lui, dit M. Mitchell, les eentres pbvsiologïquement inférieurs du langage (intétérieur), ayant été soustraits au contrôle des centres supérieurs (centres d'inhibition), les groupes nerveux qui président à la parole avaient pris une activité automatique et ataxique. De là un flot de paroles incohérentes, soit pour répondre à une question, soit indépendamment de toute question posée ; de là aussi une entière impuissance à choisir ces paroles, ou à en diriger le sens.
C'est la même pensée qu'a exprimée M. Max Simon1, en disant que la loquacité incohérente du maniaque n'était que le résultat d'une impulsion de la fonction langage. Nous avons eu l'occasion de faire remarquer les manifestations automatiques du langage sous l'influence d'une émotion violente, se traduisant par l'émission explosive, sous forme d'interjection, d'un mot quelconque, et la naissance par ce procédé de quelques néologismes passifs. Ces interjections se rencontrent aussi chez les individus atteints de tics convulsifs avec coprolalie.
Des mélancoliques possédés présentent le même symptôme et profèrent des mots, des phrases, en désaccord avec leurs pensées, et cela malgré eux. Ce fait est fréquent aussi dans certains cas de folie dite « avec conscience », comme chez certains onomatomanes, par exemple, poussés malgré eux à prononcer certains mots. Mais, dans ces impulsions verbales, il y a intervention de la fonction langage, comme dans les cas suivants que nous allons étudier maintenant.