G. Ballet, Le Langage intérieur
2° la cécité verbale ; 3° l'aphasie motrice (d'articulation, agraphie, amimie). Sauf l'amimie, qui ne se montre guère à l'état isolé, les autres variétés d'aphasie ont une existence indépendante, démontrée par des observations anatomo-cliniques, encore restreintes, il est vrai, mais cependant d'une valeur indiscutable.
Les mômes procédés d'analyse ont encore permis de pousser plus loin la dissociation de ces divers éléments du langage.
C'est ainsi que l'on peut dire que les opérations qui succèdent à une impression auditive, sont de trois ordres :
1° La perception auditive brute, nous permettant seulement de percevoir un son et d'en apprécier 1 escaractères généraux ;
2° La perception auditive différenciée, c'est-à-dire nous donnant l'image d'un son en rapport avec l'idée d'un objet donné, qu'elle est capable de réveiller;
3° La perception auditive verbale, nous faisant percevoir un mot, non seulement comme son ou assemblage de sons, mais comme sons différenciés, en rapport avec l'idée qu'il représente.
Il est prouvé que ces trois formes de l'audition peuvent être atteintes isolément, et l'on a donné le nom de surdité corticale à l'abolition de l'audition brute ; de surdité psychique à l'abolition de l'audition différenciée des objets et des choses (Munck) ; de surdité verhale (Kussmaiïl) à la perte de l'audition verbale.
Par suite, un individu atteint de surdité verbale entend des sons, peut les rapporter à l'objet qui les produit, mais ne comprend plus -le sens des mots parlés.
Celui qui est atteint de surdité psychique entend les
sons mais ne peut les différencier, ni comprendre leur signification, pas plus que celle des mots.
Un autre qui serait atteint de surdité corticale, non seulement ne comprendrait ni le sens des mots, m la signification des sons, mais même n'entendrait plus
ces derniers. . .
Des distinctions semblables, appliquées a la vision, ont amené à distinguer une cécité corticale, psychique, verbale.
De cette complexité de la fonction du langage, il résulte que le diagnostic exact des désordres aphasiques doit être très minutieux, et souvent, même aujourd'hui, beaucoup de ces malades peuvent,^ après un examen superficiel, être pris pour des aliénés.
Dès 1865, Baillarger 1 rapportait à l'Académie de médecine l'observation d'une femme considérée comme sourde et aliénée et qui cependant entendait et jouissait de sa raison, ainsi qu'on pouvait en juger par sa conduite, ses gestes expressifs. Il en concluait que ces malades paraissaient simplement atteints de perversion du langage, de surdité verbale, comme nous dirions aujourd'hui.
" De même, certains aphasiques, atteints de cécité verbale, de paralexie, pourraient être confondus avec des aliénés, notamment avec des paralytiques généraux qui présentent aussi des troubles de la lecture 2. Dans cette paralexie spéciale, d'origine vésanique, les paralytiques généraux, du reste très convaincus de la correc-
1. Baillarger, Recherches sur les maladies mentales, [t. Ier. p. 584.
2. Weiss, Compcndium der psychiatrie, 1881. Rabbas, Allg. Zeitsch. f. psych., B. XLI, 3. Kirn, Thèse de Munich, 1887.
TROUBI, ES
tion de leur lecture, substituent des mots dépourvus de sens aux mots corrects, et cette substitution varie pour le même individu à chaque nouvel essai. Ce désordre delà lecture s'accentue dans les paroxysmes, ou avec la progression de la maladie. La paralexie du paralytique résulte ici simplement de ce que son imagination lui fait broder des variantes sur le texte soumis à ses yeux, alors même qu'il comprend la valeur des signes isolés ou associés et qu'il parle avec aisance. Il introduit involontairement des mots correspondant aux idées délirantes qui le préoccupent. C'est là un fait d'autant plus important à connaître que, au cours de la maladie, ces aliénés peuvent devenir vraiment aphasiques. Il est à noter d'ailleurs que, dans les autres vésanies, la lecture n'est pas généralement altérée par le fait même de l'affection mentale.
Dans les cas où la surdité verbale se complique de
cécité verbale, d'aphasie motrice d'articulation, d'amimie même, l'apparence est encore plus trompeuse, et il est évident qu'un individu ainsi frappé dans tous les moyens qu'il peut avoir à sa disposition pour communiquer avec ses semblables, peut paraître extravagant et sembler ne pas être en possession de ses facultés intellectuelles.
D'autre part l'aphasie n'est point sans pouvoir s'accompagner de désordres intellectuels. A cet égard, la première question est de savoir dans quelle mesure la brusque perturbation qui s'est produite dans la fonction du langage, a pu retentir sur l'ensemble des facultés. Pour certains observateurs (Trousseau, Lasègue, Falret), le degré de déchéance intellectuelle est plus accentué qu'on pourrait le croire au premier abord. Après l'ictus, l'aphasique est devenu inférieur à lui-
même; au point de vue médico-légal, la valeur de ses actes peut être discutée. — La lésion encéphalique qui a provoqué l'aphasie le fait rentrer dans la catégorie des cérébraux (Lasègue). L'état mental de l'aphasique est d'ailleurs susceptible de variations multiples : tantôt il s'agit d'une simple déchéance intellectuelle plus ou moins rapide, plus ou moins profonde, tantôt surviennent de véritables manifestations délirantes (interprétations erronées, illusions, hallucinations, idées délirantes). Mais toujours dans ces cas, les troubles intellectuels et l'aphasie sont justiciables de la même cause, ils sont dus l'un et l'autre par exemple à un processus de ramollissement encéphalique.
| II. — Aliénés aphasiques.
En regard de ces cas d'aphasiques qui deviennent aliénés, viennent se placer ceux d'aliénés devenant aphasiques.
L'aphasie peut être alors le fait d'une simple complication au cours d'une psychopathie liée à une affection cérébrale organique, diffuse ou circonscrite. C'est ce que l'on observe assez fréquemment dans la paralysie générale, où l'on peut voir survenir, au cours de la maladie, une aphasie simple ou complexe plus ou moins durable, par suite d'une localisation maxima des lésions encéphaliques au niveau des centres du langage
Mais le plus fréquemment, vésanie et aphasie sont de nature très différente, et c'est ce qui se produit lorsque cette dernière survient au cours d'une psychose.
-1. Duhamel, Thèse de Paris, 1885.
Francis Lloyd, Disorders of speeck in lnsane (The Lancet, july 1888).
Un malade atteint, par exemple, de délire systématique de persécution, peut, à un moment donné, devenid aphasique à la suite d'une attaque de ramollissement] Lys désordres aphasiques ne font que coexister alorJ avec l'affection mentale, mais n'ont rien à voir aved elle; ils constituent un trouble pathologique, de causa et de nature différentes, surajouté à la maladie de l'esprit.
Dans un récent travail, M. P. Garnier 1 arapporté und intéressante observation de ce genre, celle d'un malade atteint de délire systématisé de persécution et en même temps de cécité et de surdité verbales.
Au point de vue symptomatique, nous ne dirons rien en particulier sur les aphasies organiques en ellesmêmes, qui, lorsqu'elles surviennent chez les aliénés, se présentent avec les mêmes caractères qu'elles auraient pu revêtir chez des individus jusque-là sains d'esprit. Mais elles compliquent singulièrement la recherche du diagnostic, lorsqu'on voit l'aliéné pour la première fois à la suite de son attaque d'aphasie, et ce n'est qu'à l'aide d'une analyse très minutieuse qu'on peut arriver à déterminer l'existence et la nature de l'affection vésanique antérieure. Ce n'est qu'à grand'peine en effet qu'un délirant persécuté, devenu aphasique par la suite, pourra manifester ses idées délirantes, et il faudra pour les dépister avoir recours à tous les moyens usités pour communiquer avec les aphasiques simples.
Le premier soin devra être de déterminer par les procédés ordinaires la variété de l'aphasie, de recher-
1. P. Garnier, Aphasie et folie (Arch. yen. de médecine, 4889, t. I").
SI
cher si elle est totale ou restreinte à l'une des images verbales et de s'adresser alors à celles de ces images qui subsistent encore, pour s'éclairer sur la nature des troubles psychopathiques.
Si le malade peut encore parler, son vocabulaire plus ou moins restreint pourra mettre sur la piste des désordres intellectuels que viendront continuer les réponses écrites, si tant est qu'elles puissent être comprises et qu'il n'y ait ni surdité, ni cécité verbales. Mais on comprend aisément combien le diagnostic de l'affection vésanique sera difficile dans les cas d'aphasies complexes, où l'on ne peut entrer en communication avec le malade par la parole, ni par l'écriture (aphasie de réception ou centripète, Charcot) et où lui-même ne peut parvenir à s'exprimer ni par le langage oral, ni par le graphique (aphasie de transmission ou centrifuge). Il ne reste alors rien, pour se guider, que la mimique, parfois insuffisante, l'examen attentif et suivi de la conduite de l'aliéné, et surtout la recherche des commémoratifs.
Parfois cependant quelques restes du langage oral peuvent aider à reconnaître la nature de l'affection mentale, mais c'est alors surtout qu'il importe de ne pas faire d'erreur sur la signification des troubles du langage.
Il ne sera pas inutile à ce propos de rappeler qu'il est certaines des modifications du langage par troubles intellectuels, pouvant jusqu'à un certain point simuler les désordres du langage imputables à l'aphasie organique.
L'aphasique, atteint dans son langage articulé, ne conserve souvent à sa disposition qu'un vocabulaire très restreint, limité à quelques mots seulement. Dans
ces cas, il est très fréquent de l'entendre émettre des interjections, des jurons, des expressions grossières,' des syllabes ou des mots sàns suite, à chaque tentative qu'il veut faire pour exprimer sa pensée.
Ce sont là des particularités que l'on peut rencontrer chez les aliénés en dehors de l'aphasie. La plupart du temps alors il s'agit de maniaques chroniques, de déments agités, dont le langage ne se compose que de mots bizarres, incompréhensibles souvent; de véritables néologismes automatiques, de jurons, d'expressions ordurières ; ce désordre du langage ne faisant que traduire au dehors la ruine des facultés, la déchéance intellectuelle générale du fait de la vésanie, et non une aphasie résultant de lésions cérébrales plus ou moins circonscrites pouvant intéresser les centres de la fonction langage.
Le plus souvent, le diagnostic est assez facile, en se reportant à l'examen de l'état mental général du sujet, des autres symptômes d'aphasie, des commémoratifs. La confusion de ces désordres du langage ne peut guère être faite que s'il s'agit d'un dément vésanique ou d'un dément simple (par athérome) devenant aphasique.
D'un autre côté, comme ces vésaniques peuvent, à un moment donné, devenir aphasiques, il sera alors bien difficile de faire la partde l'aphasie organique et de la vésanie chronique, dans leur retentissement sur les troubles du langage.
11 est un symptôme morbide que l'on peut rencontrer chez des malades rentrant dans le cadre de ce qu'on appelle communément aujourd'hui la dégénérescence mentale, et que peuvent, jusqu'à un certain point, simuler au premier abord ces mêmes désordres dus à l'aphasie. Nous voulons parler de la coprolalie que l'on
rencontre chez les malades atteints de tics convulsifs. Bien que leur ressemblance avec les aphasiques soit très lointaine, il n'est peut-être pas inutile d'en dire quelques mots. En effet, il peut arriver que le tic convulsif proprement dit, l'incoordination motrice spasmodique, qui, chez ces malades, domine ordinairement la scène, soit peu accentué, relégué au second plan et que le phénomène saillant se trouve être l'émission d'interjections bizarres ou de jurons, de mots grossiers (coprolalie). En même temps, ces mêmes malades peuvent être atteints d'un autre symptôme consistant en une impulsion irrésistible à répéter les mots prononcés devant eux (écholalie).
C'est en cela qu'ils ressemblent au premier abord à certains aphasiques. Il est de ces derniers en effet, qui en parlant prononcent également des mots obscènes ou orduriers, ou qui répètent mot pour mot les phrases entendues. Mais il est à remarquer que les mots obscènes employés par les aphasiques ne font qu'exprimer un manque d'adaptation du signe verbal à l'idée que les malades veulent exprimer et que dans les cas où ils répètent la phrase prononcée, ils le font comme un véritable écho, sans que l'idée correspondante y soit adaptée ; la preuve est qu'ils ne peuvent d'eux-mêmes prononcer ces mêmes mots d'une façon rationnelle.
Il n'en est pas de même du tiqueur convulsif, chez lequel l'écholalie et la coprolalie ne représentent que de simples faits d'automatisme psychologique, et qui, en dehors de ces phénomènes dont il a pleine conscience, peut exprimer son idée par le langage parlé de la façon la plus correcte.
Ces distinctions peuvent paraître aujourd'hui un peu superflues; mais il n'en a pas toujours été ainsi, et
l'erreur a pu être faite. A propos de la première observation de son travail, M. Gilles de la Tourette 1 fait remarquer justement que la tiqueusequi en fait l'objet, observée pour la première fois par [tard en 1825, fut assimilée plus tard (1851), par Sandras, à un cas d'aphasie avee hémiplégie droite et hémichorée.
Quelques aphasiques, dont le vocabulaire est très limité, et qui répètent toujours la même phrase, pourraient être confondus avec certains vésaniques du genre de la malade de Morel, dont nous avons parlé plus haut, qui répétait toujours les mêmes mots, pour s'assurer qu'elle n'avait pas perdu la langue ; ou du genre de ces malades qui prononcent des mots et des phrases incohérentes, en se croyant sous l'influence d'une puissance mystérieuse qui s'oppose à l'expression complète de leur pensée, ou en altère la traduction verbale.
Lorsqu'on ne peut trouver dans une idée délirante la raison de cette répétition des mêmes mots, le diagnostic ne laisse pas d'être souvent très embarrassant.
Nous avons jadis observé un cas de ce genre. Il s'agissait d'une dame de 50 ans, que nous avions traitée, plusieurs années auparavant, pour un accès de mélancolie anxieuse. Lorsque nous la revîmes, elle était encore dans un état d'anxiété profonde, gémissant, soupirant, ne pouvant rester en place et ne répondant à toutes les questions que ces seuls mots:.« Mon Dieu! Je ne sais pas. C'est épouvantable ! Non I non ! » Rien là-dedans, en l'absence de. renseignements, ne pouvait autoriser à soupçonner l'aphasie; car de pareilles réponses ne s'ont pas rares chez les aliénés, dans des paroxysmes d'anxiété. Nous inclinâmes donc à soupçonner seulement
i. Gilles de la Tourette, Arch. de neurol, 4885, n° 26.
un nouvel accès de mélancolie anxieuse, et ce n'est que quelques jours après, l'anxiété ayant diminué, la malade étant devenue plus calme, que nous pûmes constater chez elle de l'aphasie consistant en de la surdité verbale avec paraphasie.
D'un autre côté, ce que nous avons dit déjà des troubles syntaxiques du langage observés chez les aliénés, du seul fait des désordres intellectuels, suffira, il nous semble, pour montrer que l'agrammatisme et l'akataphasie n'appartiennent pas en propre à l'aphasie organique.
De même, la paraphasie que l'on observe aussi chez les malades atteints d'aphasie, et qui consiste, soit dans la substitution d'un mot à un autre, ou dans la création de mots nouveaux, simples assemblages de syllabes incohérentes, devra être très soigneusement distinguée ;. des troubles paraphasiques que l'on observe chez les maniaques chroniques ou chez les déments, et que nous avons déjà signalés dans le précédent chapitre.
Dans l'un comme dans l'autre cas, le langage n'exprime plus aucune idée. Les malades parlent sans qu'on puisse les comprendre ; ils semblent également incohérents. Mais ce n'est là qu'une apparence, et si dans le premier cas, l'incohérence réside dans la formule verbale de l'idée et non dans la pensée elle-même; dans le second, l'incohérence du langage n'est que l'expression du désordre profond de la pensée, de la ruine des facultés intellectuelles.
« La clinique, a déjà dit à ce propos M. Magnan nous permet de distinguer deux sortes d'incohérences : l'une qui accompagne la forme chronique de la folie,