Parinaud, Arch. neurol., 1883, t. V, p
-a-e qui l'accompagnent peuvent se rencontrer aussi Jfcez les vésaniques, les mélancoliques par exemple.
Mlle M âgée de 37 ans, est placée à là Salpètnere pour un accès de mélancolie simple à forme dépressive-inertie, découragement, mutisme intermittent, impulsions. Dans les antécédents de cette malade, nous avons pu relever ce fait qui avait beaucoup frappé sa famille, que depuis l'âge de 16 ans, époque de l'apparition des règles, elle a souffert de très fortes migrâmes qui ne la quittaient pas par instants. Elles revenaient à peu près trois ou quatre fois par mois, et même jusqu'à deux fois dans la môme semaine. Aucun phénomène convulsif.
Dans les dernières crises, les plus rapprochées du début de l'affection mentale, les parents ont remarqué que la malade, qui d'habitude s'exprimait d'une manière sensée, parlait absolument « comme quelqu'un qui n'a pas sa tête », répétait toujours les mêmes mots et semblait les chercher comme par suite « d'un défaut de mémoire » . Cette jeune femme neprésentait pas de stigmates hystériques. Pendant le temps qu'elle resta soumise à notre observation, elle se plaignit à plusieurs reprises de sa migraine. Autant que nous avons pu en juger, c'était la migraine ophthalmique avec douleur frontale gauche, hémiopie et scotome scintillant. Mais, à ce moment, nous n'avons pas constaté les désordres du langage signalés par les parents : il est vrai que la malade, très déprimée, était fort peu communicative et très avare de paroles.
La migraine ophthalmique peut n'apparaître qu'une fois la mélancolie constituée.
M™ D..., âgée de 40 ans, fille d'un père mort très vieux, paralysé, et d'une mère très originale; ne pré-
sentant rien de particulier dans ses antécédents personnels, était devenue très triste depuis une douzaine d'années déjà, lorsqu'elle fut placée en 1890 à la Salpètrière pour un accès de mélancolie.
Le début de cet accès remontait au 27 juin 4890, époque de la mort du père qu'elle avait soigné, passant les nuits auprès de Lui. Auparavant, elle s'était beaucoup fatiguée; elle mangeait moins bien, dormait mal, se plaignait du ventre, de la tète, des reins. Depuis longtemps déjà, elle éprouvait du vertige, et souvent il lui semblait qu'elle marchait sur du coton. Elle était mal réglée depuis quatre ans.
Vers la même époque, elle s'est plainte de ne plus pouvoir rien faire, de se trouver toute drôle : elle voyait tout changé et manifestait la crainte de devenir folle. Elle avait des oublis, se trompait en faisant son ménage, sa cuisine; elle avait peur de manquer de de tout, que tout le monde ne tombe malade.
Elle s'est alitée le 13 juillet, en disant qu'elle ne pouvait plus bouger, mangeait très difficilement et ne causait presque plus : le sommeil avait presque disparu.
A la fin de ce même mois, elle se tenait fréquemment la tête, paraissait souffrir beaucoup, et à ce moment ne répondait à aucune question ; elle se frottait seulement les yeux. Dans les intervalles où elle paraissait plus calme, sa fille l'ayant interrogée à ce propos, elle répondit : « J'ai des élancements dans le front, et puis, ce qui est drôle, c'est que je ne vois alors que la moitié de ta figure, tout me semble jaune; cela remue et m'étourdit. Si je ne parle pas, c'est que je ne peux pas; il me semble que je suis paralysée de la langue. »
En août, au moment où elle est soumise à notre observation, la malade se présente avec tous les dehors
de la mélancolie dépressive : elle reste inerte, se déplace rarement, marche lentement, répond à peine et d'une voix basse aux questions qu'on lui adresse. Elle se plaint d'être anéantie, toute triste, découragée, sans force. La peau est froide, les mains légèrement violacées. Elle n'offre pas de stigmates constatantes d'hystérie, ni de signes de paralysie générale. Les artères sont souples, le cœur intact, les urines normales, la résistance électrique très augmentée.
Cette malade est sortie de la Salpètrière très améliorée en novembre 1890. Nous n'avons pu constater, pendant son séjour, les symptômes de migraine signalée par sa fille. Elle se plaignait souvent de la tète, mais c'était tout. Nous avons appris depuis qu'elle était morte subitement quelques mois après, d'une attaque d'apoplexie.
Il nous semble bien dans ce cas que les phénomènes du début, relatés par la fille de la malade, peuvent être rapportés à la migraine ophthalmique, car on y voit signalés la céphalalgie, l'hémiopie, le scotome scintillant, l'embarras de la parole. Le fait de l'apparition de ces symptômes au cours de l'accès mélancolique est intéressant à signaler au point de vue de la pathogénie de l'affection. La migraine ophthalmique, en effet, est en général regardée comme un fait d'ischémie cérébrale fonctionnelle (Latham, Bail, Gharcot, Féré), et dès lors son apparition au début de la mélancolie, alors qu'elle ne s'est jamais montrée auparavant, serait un argument de plus en faveur de l'opinion qui fait jouer un grand rôle, dans la production de la mélancolie simple, à des désordres de la circulation cérébrale par suite de spasmes vasculaires. Nous ajouterons que depuis que notre attention est attirée sur
ce point, nous n'avons rencontré la migraine ophthalmique dans les psychoses simples que trois fois, el dans les Irois cas id s'agissait de mélancoïlfues. Sans doute, ce peut n'être là qu'une coïncidence, mais \r feil ne nous en paraîtras moins à signaler. Un autre point qu'il faut relever dans l'exemple ci-dessus, c'esl la mort de la malade par apoplexie, alors que rien n'eût pu faire prévoir une terminaison aussi brusque. Sans doute, ce n'est qu'une hypothèse, mais on pourrait peut-être rapprocher, à ce point de vue, ce cas d'autres analogues dans lesquels on a vu les désordres transitoires de la migraine s'installer définitivement, et le malade devenir hémiplégique, ou même mourir à la suite d'une attaque ou d'une série d'attaques apoplectiformes ou épileptiformes ; le trouble ischémique transitoire qui produit la migraine ayant alors fait place à une nécrobiose plus ou moins étendue dans les mêmes régions.
Certains désordres de la fonction du langage, analogues à ceux qui accompagnent la migraine ophthalmique, mais ne pouvant alors y être rapportés, se rencontrent encore chez d'autres malades, par exemple les épileptiques.
« Parmi les phénomènes de l'aura, dit M. Féré1, il faut encore citer les troubles du langage, qui tiennent à la fois des troubles moteurs sensitifs et psychiques. Quelquefois, c'est un simple bégaiement, une répétition de mots, de la paraphasie ou de l'aphasie motrice plus ou moins complète. Dans d'autres cas, les malades prêtent l'oreille au bruit, mais ils ne paraissent pas comprendre la signification des mots. Sur les deux
1. Ch. FÉnÉ, Les Épilepsies et les Épileptiques, 4890, p. 83.
malades qui m'ont présenté ce phénomène, je ne saurais dire s'il existait réellement de la surdité verbale. Car, outre que le trouble était très transitoire, il était compris dans l'amnésie de l'accès. Mais, dans'un certain nombre de cas, la surdité verbale paraît exister réellement. » (Pick1.)
Quelquefois l'aphasie ne constitue plus seulement l'aura de l'accès, mais elle est à elle seule tout l'accès! Bateman a rapporté, sous le nom de logonévrose épileptiqué, un fait d'aphasie intermittente de ce genre2.
Il n'est pas rare non plus, à la suite des accès épileptiques, de constater des troubles variés du langage se manifestant surtout sous forme de bégaiement, de paraphasie, d'aphasie même, généralement transitoire ou môme permanente, simplement motrice ou plus complexe, avec surdité verbale (Petrina 3), avec surdité verbale et cécité verbale (Féré 4).
Ces faits se remarquent surtout dans l'épilepsie partielle. Ils sont de tout point assimilables aux paralysies post-épileptiques que les théories les plus récentes (Todd, Robertson, Hughlings-Jackson, Féré, etc.) attribuent à l'épuisement nerveux consécutif à l'excès d'activité pendant l'accès, à la décharge des éléments corticaux.
Mutisme hystérique. — Parmi les troubles de la fonction du langage que l'on peut rencontrer chez les
I. I'ick, Zur localisation einseiliger Gehorshallucinationen nebst Bcmerliiinnen iibcr Iransilorische Worlhaubheil. Uahr. f. Psi/ch., 1888. VJII).
"2. Bateman, Un cas de logonévrose epilcplique (Encéphale 4887). !
'■'>. Petrina, Ubcr sensibilatstôrungen boi Ilirnrinden Uisionen. Prague, 1880.
A. Féré, loc. cit., p. 25.
aliénés, il en est encore un que nous devons signaler, bien qu'il ne ressortisse pas directement à l'aliénation et soit dù à l'existence du terrain spécial sur lequel se sont développés les troubles intellectuels; nous voulons parler du mutisme hystérique.
Sans entrer clans la description détaillée de ce syndrome magistralement exposée par M. Charcot, nous nous contenterons de rappeler que le muet hystérique comprend le sens des mots entendus ou lus, peut exprimer sa pensée à l'aide de la mimique et le plus souvent de l'écriture, mais qu'il est absolument aphone et que tout en ayant conservé « l'exécution intégraledes mouvements vulgaires de la langue et des lèvres... il lui est désormais impossible d'articuler un mot, même à voix basse, de chuchoter autrement dit, et, qui plus est, même en y apportant la plus grande attention, d'imiter les mouvements d'articulation qu'il voit faire devant lui... Il est privé, en d'autres termes, des représentations motrices nécessaires pour la mise en jeu du mécanisme de la parole articulée ». Il s'agit donc là en définitive d'une aphasie motrice, et purement motrice (Charcot) l.
C'est là ce qui différencie le mutisme hystérique de l'aphasie vulgaire organique, dans laquelle l'aphasie motrice, en dehors de l'affaiblissement intellectuel, s'accompagne le plus souvent de surdité, de cécité verbales, fut-ce à un faible degré ; où l'écriture, si elle persiste, est difficile, imparfaite; où la mimique même n'est plus guère expressive.
Chez les aliénés, le diagnostic du mutisme hysté-
1. Chakcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, t. III, p. 425 et suiv.
9fr
rique se pose avec celui du mutisme vésanique dont nous avons déjà parlé et n'est pas toujours facile, car il y a des aliénés qui, tout en ne parlant pas, pour différentes raisons, écrivent ou se servent d'une mimique parfois expressive. Mais alors, le fait capital sur lequel on pourra se foncier, c'est que ceux-là ne sont pas aphones, et souvent, s'ils s'excitent, ils font entendre des sons plus ou moins articulés ; parfois même on les surprendra à parler seuls, fût-ce à voix basse.
Mais le cas où le diagnostic devient presque impossible, c'est lorsqu'on a affaire à une malade reconnue hystérique et venant à être atteinte cle mélancolie dépressive, avec mutisme. Les éléments de diagnostic tirés de l'aphonie, de la conservation possible de l'écriture, de la mimique, font alors défaut par suite de l'adjonction cle l'état mélancolique, et le diagnostic de la nature du mutisme, hystérique ou vésanique, reste forcément en suspens.
Il peut arriver que l'on rencontre chez des mélancoliques simples des troubles cle la fonction du langage, qui se rapprochent singulièrement, au point de vue de leur nature, sinon de leur aspect extérieur, de ceux qui constituent le mutisme hystérique.
Il y a, en effet, des troubles de la fonction du langage, présentant la plus grande analogie avec ceux que nous venons de passer en revue, et qui font partie de la symptomatologie même de l'affection vésanique. Les plus simples sont ceux que l'on peut observer clans les neurasthénies psychiques, les obsessions, les folies dites avec conscience. L'exemple le plus frappant se rencontre chez les personnes atteintes de cette forme particulière d'idées obsédantes avec conscience, qu'on a groupées sous le nom d'onomatomanie. II en existe
TKOUBLES
Une variété qui consiste dans la recherche angoissante du mot. Los malades sont obsédés par l'idée de netrotLver un nom ou un mot qu'ils on1 pu lire ou entendre ; ils ne peuvent le retrouver, et cela les plonge dans un état d'angoisse extrême. En vain font-ils appel à toutes les ressources de leur mémoire, s'adressant aux différentes images de ce mot, essayant de réveiller l'image auditive ou visuelle, de le prononcer, de l'écrire. Ils se rappellent souvent à quel endroit, dans quelles circonstances ce mot a frappé leur esprit, quelle est sa signification, car ils donnent un synonyme. Vains efforts, le mot s'obstine à ne pas revenir, l'angoisse augmente, jusqu'à ce que le mot une fois retrouvé ou revenu spontanément, elle disparaisse. Il est à noter qu'il s'agit parfois de mots très communs et que c'est souvent la recherche du même mot qui provoque la crise. Il est de ces sujets qui, pour s'éviter le retour des crises, écrivent sur un carnet les mots en question, et dès le début de la crise réussissent à la conjurer en consultant ce carnet qui ne les quitte jamais. N'est-ce pas là une sorte d'amnésie verbale paroxystique, et, moins les phénomènes d'angoisse, comparable, en ce qui concerne les troubles de la fonction du langage, au fait d'amnésie verbale observé par M. Ballet sur lui-même, à la suite de l'intoxication tabagique?
De quelques troubles de la fonction langage chez les mélancoliques . — Nous allons voir tout à l'heure que l'on peut rencontrer des amnésies semblables, transitoires, chez d'autres- vésaniques, en particulier chez les mélancoliques. Mais, pour mieux s'en rendre compte dans les observations de ces malades, il importe d'abord de les distinguer d'autres symptômes, que l'on rencontre également chez eux et qui sont : la perle de
la signification du mot et l'affaiblissement du pouvoir de synthèse.
Dans le cas d'amnésie verbale, le mot est oublié en tant que signe représentant une idée, que, par suite, le malade se trouve empêché d'exprimer par ce mot, dont l'absence l'oblige à se servir de périphrases, de synonymes, etc.. Mais prononcez-le devant lui, ou faites-le lui lire, il le reconnaîtra. Dans le cas de perte de signification du mot, ce mot n'est pas oublié, il est présent à l'esprit du sujet, en tant qu'assemblage de sons, de signes visibles... mais il n'est plus associé chez lui à l'idée qu'il avait l'habitude d'exprimer. Le malade l'épellera, le prononcera correctement, dira bien qu'il le connaît, mais n'en donnera pas le sens ; c'est comme s'il se trouvait en face d'un mot appartenant à un idiome étranger, inconnu pour lui.
Dans d'autres circonstances, il n'aura pas perdu la mémoire des mots, ni leur signification isolée, mais ces mots qu'il connaît, dont il a gardé le sens isolément, il ne peut les grouper ensemble pour parler, ou pour saisir le sens d'une phrase. C'est là l'affaiblissement du pouvoir de synthèse. Nous avons rapporté précédemment plusieurs exemples de cette dernière catégorie.
En ce qui concerne la bibliographie de ces troubles du langage chez les mélancoliques, elle paraît fort resteinte. Nous n'avons trouvé dans nos recherches qu'un travail du docteur Gucci l, qui, étudiant plusieurs cas de mutisme avec stupeur mélancolique, a fait cette remarque intéressante que, si devant ces malades qui ne parlaient pas lorsqu'on leur adressait la parole, on
1. Gucci, Soprd una particularild del mutismo per slupore. (Arch. ilal. par le mal. nerv. 1889.)
plaçait un livre, ils se mettaient à lire el prononçaienl bien et correctement les mots.
Dans ces cas, d'après le docteur Gucci, ce sont les images visuelles qui sont seules capables de provoquer la parole. L'état d'inhibition qui, pour lui, constitue la stupeur, s'étend au centre auditif verbal et aux voies de conduction qui le relient au centre moteur d'articulation, respectant au contraire celles qui relient ce dernier centre au centre visuel des mots, et ce centre visuel lui-même.
De notre côté nous avons eu l'occasion de faire à ce sujet quelques observations que nous avons exposées dans une communication à la Société médico-psychologique
Une femme plongée dans la dépression mélancolique, immobile, apathique, ne parlait jamais d'elle-même et répondait à peine quand on l'interrogeait.
D. — Comment cela va-t-il maintenant?
R- — Toujours de même. Vous savez cela mieux que moi.
D. — Pourquoi mieux que vous?
R. — Mais, je ne comprends rien.
D. — Pourquoi ne parlez-vous jamais?
R. — Puisque je ne comprends rien. Je perds la tête. Je ne sais plus m'expliquer.
D. — Que faites-vous toute la journée?
R. — Rien.
D. — Lisez-vous? voudriez-vous lire un journal? R. — Je ne comprends pas la lecture, et puis les mots sont changés.
i. J. Skglas, Du mutisme mélancolique. (Ann. mëd. psych., septembre 4891.)
D. — Vous les lisez bien.
r. Oui, mais je ne les reconnais plus.
D — Comment cela?
jX. — Je ne sais plus ce qu'ils veulent dire.
D. — Mais vous lisiez autrefois?
R. — Oui, quelquefois.
D. — Gela vous intéressait?
R. Autrefois, je comprenais à ma manière, maintenant ce n'est pas la même chose.
Nous présentons alors à la malade un journal, et lui faisons lire une phrase de trois lignes. Elle lit quelques mots, puis s'arrête au mot « manutention ».
D. — Eh bien! continuez.
R. — Je ne connais pas ce mot-là.
D. — Épelez-le.
R. — Je ne vois pas les lettres.
D. — Continuez.
La malade lit la phrase.
D. — Que signifie ce que vous venez de lire?
R. — Je ne sais pas.
D. — Recommencez à lire.
La malade recommence. Arrivée au mot manutention, elle hésite longtemps, puis après bien des efforts, lit péniblement « manutention ».
D. — Que veut dire ce mot?
R. — C'est comme une fabrique.
D. — Relisez toute votre phrase.
La malade relit toute sa phrase.
I). — Que signifie ce que vous venez de lire?
R. — Je ne sais pas.
Nous expliquons alors à la malade le sens de la phrase en la lui lisant nous-même. Nous causons d'autre chose, et au bout de quelques instants nous lui
TROU B L ES
demandons ce que nous lui avons lu; elle nous donne alors de suite le résumé de la phrase en question..
Plusieurs expériences donnent des résultats identiques.
Une autre fois, nous lui faisons lire la phrase suivante : « Une grande fête aura lieu au Casino de aueil au profit de l'Orphelinat des arts.
Elle s'arrête au mot « casino ».
D. — Continuez.
R. — Je ne vois pas ce mot-là.
D. — Épelez.
R. — Mais je ne vois pas.
D. — Essayez.
R. — Ca... ca... cati... Je ne vois pas... catino. D. — Mais non : « Casino. »
R. — (Etonnée, regarde le mot et dit:) C'est vrai, casino... un concert.
R. — Relisez tout.
La malade relit, prononce couramment casino et s'arrête à... profit de l'or... de l'or... Je ne sais plus. Elle approche et éloigne son journal et dit : Je ne vois, pas.
Nous lui parlons alors d'autre chose, puis lui demandons à hrûle-pourpoint :
D. — Savez-vous ce que c'est qu'un orphelinat?
R. — C'est où on met les orphelins.
Nous lui causons un peu de sujets indifférents et la prions au bout de quelque temps de nous relire la même phrase, ce qu'elle fait sans hésitation.
D. — En résumé, qu'est-ce'que cela veut dire?
R. — Ah voilà! Je ne sais pas. On parle d'un orphelinat.
Nous lui expliquons le sens de la phrase en la lisant
nous-même, puis après quelques instants de conversation autre, nous lui disons :
D. A propos, que vous ai-je lu tout à l'heure ?
R. — Une grande fête, à Rueil, pour l'Orphelinat des arts.
A un autre moment nous lui lisons nous-même,. sans donner d'explication, un fait divers plus long où il était question d'un agent de change en fuite. Nous avions voulu le lui faire lire, mais elle s'était arrêtée au. premier mot. Plus tard, lorsque nous lui demandons ce que nous lui avons lu dans le journal, elle répond :
r. Ce que vous avez lu! Parbleu, un agent de change qui est parti ; cela arrive, ces choses-là !
Ainsi donc, plusieurs faits sont à retenir ici :
l°Le plus simple, c'est qu'en lisant la malade ne voit pas certains mots et ne peut même les épeler. Elle n'y arrive que si l'on réveille la représentation mentale de ce mot par d'autres procédés ; mot prononcé, explication de ce mot. Et cependant, elle peut donner ellemême la signification de ce mot lorsqu'on le prononce devant elle. C'est de l'amnésie verbale visuelle. D'ailleurs, chez elle, les images auditives sont beaucoup moins atteintes,
2° De plus, il est des mots que la malade peut lire, mais que, même pris isolément, elle dit n'avoir plus pour elle la signification habituelle. Elle épelle les lettres, les assemble, mais le mot ainsi formé n'éveille plus chez elle l'idée à laquelle il est associé, c'est comme un vocable d'une langue étrangère, inconnue pour la malade.
'V D'un autre coté, même lorsqu'elle a l'image des mots et leur signification en détail, elle ne comprend pas le sens général des phrases, comme elle le dit elle-
même à peu près, et surtout comme on le voit lorsqu'on la fait lire. Ce n'est que lorsqu'on lui a donné le sens général de la phrase, en un mot, quand on a fait pour elle cette synthèse, qu'elle peut à la fois donner la signification de cette phrase et la retenir. C'est là le défaut de synthèse dont nous avons déjà parlé.
Nous ajouterons à l'appui de ce que nous avons dit au sujet des amnésies mélancoliques, que cette femme qui a un souvenir très exact des faits antérieurs à sa maladie, ne sait rien ou presque rien de ce qui s'est passé depuis son séjour à l'hôpital. Elle ne garde le souvenir que de ce que nous lui avons expliqué.
Cet exemple détaillé nous rendra mieux compte des deux suivants qui peuvent avoir en plus quelque intérêt au point de vue du mutisme mélancolique.
Mme B... a eu autrefois un accès de mélancolie anxieuse dont elle a guéri et a été reprise d'un nouvel accès mélancolique à forme dépressive. Abandonnée à elle-même, elle ne parle pas; mais une chose frappe à première vue lorsqu'on lui adresse la parole. Loin de rester figée dans son immobilité, comme bien des mélancoliques, elle lève un peu la tête et regarde son interlocuteur d'un air étonné et sans répondre. Un jour, nous souvenant des faits de Gucci et d'un tout semblable que nous avions observé, nous lui mettons sous les yeux un papier sur lequel nous avions .écrit quelques mots. Elle regarde le papier, puis nous, toujours de son air étonné, et ne dit rien. Le lendemain, à la visite, nous nous arrêtons à son lit et lui adressons la parole. Elle nous répond alors : « Je n'ai pas compris un mol de ce que vous m'avez dit hier; je n'ai même pas reconnu le son de votre voix. J'entendais un bruit, je voyais votre bouche remuer, mais je n'ai compris
DU LANGA-6E
qu'après votre départ. Je ne sais pas ce que j'ai; je deviens comme une bête. »
N'est-ce pas là un fait d'amnésie verbale auditive transitoire, et nous dirions aussi presque de surdité psychique passagère, puisque la malade ne reconnaissait plus le timbre de notre voix et n'entendait qu'un son n'éveillant plus chez elle ni l'image d'un mot, ni l'idée d'une personne qu'elle connaît cependant fort bien. Il nous semble y avoir là un phénomène analogue à cette confusion des personnes, si fréquente chez les aliénés et que certains auteurs rapportent à une cécité psychique transitoire l.
Voici sur le même sujet une autre observation qui a pour nous d'autant plus d'importance, qu'à l'époque où nous l'avons prise, nous ne nous occupions nullement de cette question et que ce cas nous semblait alors presque indéchiffrable.
Une dame de 25 ans environ, nullement hystérique, fut prise, à la suite d'un accouchement, d'un accès de mélancolie dépressive allant presque jusqu'à la stupeur. Elle se renferme dans un mutisme presque absolu depuis plusieurs mois et lorsqu'on lui parle, c'est à peine si l'on peut obtenir un non ou un oui, très rares, prononcés à voix basse. Un matin, pendant que nous l'interrogions, comme elle regardait fixement le cahier de notes que nous tenions, nous finîmes par lui dire : « Qu'avez-vous à regarder ce cahier, le voulez-vous ? » Comme elle répond par un signe de tête affirmatif, nous le lui donnons ainsi qu'un crayon, en lui disant : « Vous voulez donc écrire ? » Elle écrit alors d'elle-
•1. Alt, Allg. Zeitsch. f. Psych., B. XLIV, H. 3. Hoppe, Allg. Zeilsch. f Psych., B. XLIV, H. 6.
même, en s'arrêtant à plusieurs reprises : « Je ne peux pas parler... J'ai beau essayer... Je perds mes idées, ma mémoire a des lacunes (sic). »
Nous étions très satisfait de communiquer ainsi avec notre malade,quoique nos conversations fussent souvent très brèves, nous parlant, elle écrivant ; lorsqu'un joui', à la contre-visite, elle n'écrit plus quand nous lui parlons et nous regarde d'un air singulier, lorsque nous lui adressons la parole. Comme nous insistons, elle nous montre son papier. Il faut croire que notre figure exprimait clairement que nous ne comprenions pas ce que voulait notre malade, car tout d'un coup, elle trace le mot « écrivez! » Nous écrivons et nous obtenons alors à notre question une réponse écrite. Au bout de quelques instants, nous nous éloignons extrêmement perplexe et nous demandant ce que tout cela signifie, si c'est un caprice, n'ayant pu savoir la raison du changement survenu chez notre malade. Le lendemain, à la visite, elle avait repris son allure habituelle, et à notre demande : « Pourquoi n'écriviez-vous plus comme d'habitude, lorsque nous vous adressions la parole? » Elle fait cette réponse écrite : « Je ne savais pas ce que vous me disiez. »
Ce cas est assez complexe et il ne laisse pas que d'être très difficile de déterminer s'il ne s'agit simplement que d'un défaut de synthèse, ou bien de l'affaiblissement, de l'amnésie de certaines images verbalés. Il est une considération qui nous ferait volontiers pencher vers cette dernière hypothèse : c'est que la malade ne demandait pas mieux que de communiquer avec son interlocuteur et était assez capable de grouper ses idées pour les exprimer à l'aide des signes graphiques. Ce fait semblerait indiquer que tout en admettant que
la synthèse mentale pût-être plus difficile à l'aide des autres images du mot, cela pouvait vraisemblablement résulter d'un effacement plus ou moins complet de ces ima-es et c'est pour cela que nous penserions qu'il s'agissait surtout dans ce cas d'amnésies verbales motrices d'articulation et même, à un moment, auditives, lorsque, pour nous répondre, la malade ne se contentait pas d'une demande orale, mais devait lire la demande écrite.
Un autre fait à relever, c'est que, au point de vue des troubles du langage, sans être d'ailleurs hystérique, elle se conduisait comme la plupart des hystériques atteintes de mutisme, ne répondant aux questions que par l'écriture; mais elle en différait cependant par ce fait, qu'elle proférait quelquefois, rarement il est vrai, un oui ou un non, à voix basse.
L'étude de ces modifications spéciales de la fonction du langage que nous venons d'esquisser est encore sans doute bien incomplète ; nous sommes néanmoins persuadé que ces faits méritent dès aujourd'hui d'être pris en considération.
Quant à leur interprétation, nous ne pouvons actuellement que faire les hypothèses suivantes. Dans certains cas, il semble y avoir une amnésie passagère de certaines images du mot. Dans d'autres, le mot est conservé en lui-même, mais il ne correspond plus à une idée, il a perdu sa signification première. Le; plus souvent enfin, il y a surtout affaiblissement du pouvoir de synthèse, empêchant ces malades de rassembler les images des différents mots, dont ils ont alors gardé la notion isolément, pour comprendre la phrase dans son ensemble ou faire une réponse. Et cela est si vrai, que parfois la malade peut réciter les mots qu'elle vient
liu TROUBLES /
de lire, mais sans pouvoir donner le sens de la phrase. Si, par moments, la malade se sert d'une image d'un mot plutôt que d'une autre, cela ne prouve pas toujours qu'il y ait amnésie totale de cette dernière image, mais que la synthèse de la phrase lui est peut-être plus facile avec la première, moins atteinte et peut-être toujours prédominante chez elle.
En ce qui regarde l'explication pathogénique, la théorie physiologique, elle nous parait actuellement bien difficile et prématurée. S'agit-il de spasmes vasculaires dans certains territoires de l'écorce correspondant aux différents centres du langage, et pouvant amener de l'amnésie verbale? Cette supposition paraît au premier abord admissible, étant donné la fréquence des troubles vaso-moteurs dans la mélancolie dépressive. Mais elle ne donne pas une explication de tous ces faits, surtout lorsqu'il n'y a qu'affaiblissement du pouvoir de synthèse. S'agit-il alors de ces phénomènes vagues, mal déterminés, englobés sous la dénomination si peu explicative de phénomènes d'arrêt ou d'inhibition? Cette hypothèse est encore plausible et s'accorde assez bien avec ce que nous savons de la nature de la mélancolie en général.
Quoi qu'il en soit, nous faisons, pour le moment, bon marché des théories et nous nous bornons simplement à signaler des faits peu étudiés. A mesure qu'ils croîtront en nombre et en précision, l'explication physiologique en deviendra plus facile. Actuellement, si l'analyse de ces troubles psychologiques a une portée, c'est la suivante : ils peuvent nous expliquer dans certains cas le mutisme plus ou moins absolu, plus ou moins prolongé de ces malades. Ils nous renseignent en même temps sur l'état des opérations intellectuelles dans la
DU LANGAGE Hl
mélancolie. Enfin, ils peuvent servir à nous expliquer ces faits d'amnésie post-mélancolique clans lesquels le malade n'a qu'une notion confuse des faits survenus pendant sa maladie, alors qu'il se rappelle fort bien les faits antérieurs. Cette amnésie spéciale aurait surtout, comme nous l'avons déjà dit, sa source dans les différentes particularités sur lesquelles nous venons d'insister. Enfin, au point de vue du traitement, les considérations précédentes ne sont peut-être pas sans importance, et peuvent fournir quelques indications utiles pour le traitement psychologique de la mélancolie.
| n. — Hallucinations verbales'.
Parmi les troubles du langage de nature fonctionnelle qui se présentent à l'observation du médecin aliéniste, il en est encore d'autres d'un caractère tout différent des précédents. Dans les cas que nous venons de passer en revue, il s'agissait de l'effacement plus ou moins complet, plus ou moins durable d'une ou de plusieurs images du mot. Nous allons assister îuaintenant à l'excitation pathologique de ces mêmes images. En un mot, nous allons aborder l'étude de l'hallucination dans ses rapports avec la fonction du langage.
Exposer en détail ce qu'est l'hallucination serait sortir du cadre de ce travail. L'hallucination que l'on définit assez généralement « une perception sans objet », est un de ces phénomènes psychologiques, en apparence très simples, mais qui cependant, pour avoir été beaucoup étudiés, sont encore loin d'être bien déterminés au point de vue de leur nature, de leur
t. J. Ségus, Progrès médical (18 et 25 août 1888).
TROUBL KS
siège, de leur mécanisme intime. Sans rapporter les innombrables théories formulées à ce sujet, on peul considérer qu'elles se réduisent à quatre : '
1° La théorie périphérique ou sensorielle qui place dans l'organe des sens le siège de l'hallucination;
2° Lathéorie psychique qui la fait considérer comme un phénomène purement intellectuel, un simple fait d'idéation ;
3° La théorie mixte ou psycho-sensorielle;
4° La théorie attribuant l'hallucination aux centres perceptifs corticaux.
Cette dernière 1 , qui repose sur les données les plus récentes de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie cérébrales, est, à notre avis, celle qui donne le mieux la clé du phénomène hallucination en général. Mais, en outre, elle permet de pousser plus avant l'étude de ce curieux symptôme et nous semble éclairer certains points restés obscurs de la psychologie morbide. La question de l'hallucination dans ses rapports avec la fonction du langage est un de ces points-là, peu étudié encore et que nous allons examiner maintenant.
Cette question qui, au premier abord, parait n'être que celle des hallucinations de l'ouïe, n'y touche au contraire que par un seul côté, comme nous allons le voir tout à l'heure.
Puisque le mot est un complexus d'images différenciées, localisées dans des centres spéciaux, le plus simple, pour mener à bonne fin cette «'Inde, est de considérer successivement les modifications subies par chacune de ces images, à la suite de l'influence exercée
1. Tamburini, La théorie des hallucinations. (Revue scientifique, -29 janvier 1881). .
DU h A N G A G F.
sur le centre correspondant par le processus qui constitue l'hallucination.
1° Hallucinations verbales auditives. — « C'est par l'oreille, a dit N. Guéneau de Mussy, que nous recueillons les notions les plus importantes et les plus nombreuses ». Cette pensée, si vraie à l'état physiologique, peut nous expliquer facilement dans les cas pathologiques, chez les aliénés par exemple, l'importance et la fréquence des hallucinations de l'ouïe. Mais toutes n'offrent pas, au point de vue clinique comme au point de vue psychologique, le même caractère, et il importe de les distinguer attentivement, car il y en a de simples et de complexes.
Les plus simples sont celles qui ne consistent qu'en des bruits confus que le malade traduit par des onomatopées, pch... ps..., ou qu'en des sons mieux déterminés qu'il rattache à un objet quelconque ; ce sera le son d'une cloche, le bruit du canon, le sifflement des balles, etc. Dans des cas plus complexes, ce sont de véritables voix qui se font entendre.
Or, tous ces phénomènes sont très différents si l'on veut bien se reporter aux quelques considérations que nous avons précédemment exposées. Prenons, par exemple, l'hallucination du son d'une cloche, et reportons-nous au schéma reproduit au début. L'idée d'une cloche s'est formée de la façon suivante. Une cloche a résonné à notre oreille ; les vibrations transmises par le nerf sensoriel jusqu'à l'écorce cérébrale dans la partie qui est destinée à percevoir les sons et les bruits, c'està-dire le centre auditif commun, s'emmagasinent dans des cellules de ce centre qui sont, dès ce moment, fonctionnellement différenciées. Mais à côté de cette image auditive qui, seule ne pourraiL donner que la sensation
ou le souvenir d'un son, il faut, pour compléter l'idée de la cloche, l'association d'autres images sensorielles, visuelles, tactiles, etc.. Toutes ces images, une fois associées, pourront se réveiller réciproquement eu produisant toujours désormais l'idée de cloche.
Par suite, si au lieu d'une impression extérieure, nous avons affaire au trouble fonctionnel tout intime qui constitue l'hallucination, que se passera-t-il ? Alors (pour ne parler que des hallucinations cle l'ouïe), le trouble pathologique peut n'intéresser que des cellules différenciées au point de vue de l'image auditive, mais cette image n'ayant pas été associée à d'autres images sensorielles et ne pouvant par suite réveiller une idée, nous aurons seulement affaire, dans ce cas, par l'extériorisation de l'image, à des hallucinations très simples, élémentaires, reproduisant des bruits plus ou moins distincts que le malade ne reproduit qu'en les imitant, qu'il ne rattache à l'idée d'aucun objet, ou qu'il ne juge tout au plus que par comparaison.
Si, au contraire,. ces images de sons ou de bruits ont été primitivement associées à d'autres images sensorielles pour constituer une idée, sous l'influence du processus hallucinatoire qui intéresse l'une d'elles, cette idée reparait à nouveau et c'est ainsi que le réveil de certaines images auditives chez un halluciné pourra, par association, lui donner l'idée qu'il entend le glas d'une cloche.
Mais, clans ces deux cas, le trouble fonctionnel n'intéresse que les cellules du centre auditif commun destinées à la perception des sons; les images qu'elles donnent, associés ou non à d'autres images, pouvant ou non réveiller une idée, mais une idée seule, nous appellerons ces hallucinations des hallucinations auditives simples.
Si nous continuons à étudier. les hallucinations plus complexes, celles où le malade entend des voix, nous voyons intervenir un autre élément et c'est alors que s'établissent les rapports de L'hallucination avec la fonction du langage. Prenons ces hallucinations dans leur forme la plus simple, celle où elles se réduisent à un mot, le mécanisme étant d'ailleurs le même quand il s'agit d'une phrase entière.
Nous avons vu que le mot était formé de quatre images, localisées dans certains centres spéciaux. Uu'un de ees centres devienne le siège du trouble fonctionnel qui produit l'hallucination, l'image qui y est emmagasinée devient suffisamment vive pour s'extérioriser, et est perçue alors clans les mêmes conditions que si elle avait été produite par une excitation extérieure. Dans le cas particulier qui nous occupe, c'est le centre auditif des mots qui entre en jeu et donnera au malade l'hallucination auditive du mot.
C'est le cas de la plupart des malades qui disent entendre des voix. Ces voix, comme nous le verrons plus tard, peuvent varier de nombre, de timbre, d'intensité, être plus ou moins distinctes, lointaines ou rapprochées, chuchotées ou très sonores, se produire sous forme de monologue ou tenir une conversation ; n'être perçues que par un seul côté (hallucinations unilatérales), ou par les deux côtés, et être alors de même caractère ou de caractères différents. Mais un caractère constant, c'est que les paroles ou les phrases qu'elles prononcent semblent venir du dehors, de l'extérieur, et sont perçues par le sujet absolument de la même façon que si elles étaient réellement émises en sa présence par un interlocuteur et venaient frapper son oreille. Et cela est si vrai, que beaucoup
lie,
croient reconnaître dans leurs hallucinations le timbre de la voix de certaines personnes déterminées. C'est là l'hallucination verbale auditive.
Mais ce n'est pas tout. Au premier abord, on pourrait croire que c'est par l'oreille seule qu'un halluciné peut percevoir les mots et les phrases. Sans doute, c'est le cas le plus fréquent; toutefois, il ne faut pas oublier que le langage intérieur comprend quatre images constitutives du mot sous lesquelles nous pouvons nous le représenter. L'image auditive est la plus fréquente, et nous sommes, pour la plupart, naturellement, des auditifs : il en est probablement de même des aliénés chez lesquels l'hallucination de l'ouïe, surtout verbale, est aussi la plus fréquente. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que si l'on n'est pas auditif, on peut le devenir par l'exercice ; et l'aliéné lui-même nous en donne une preuve. Car, dans les formes' chroniques de la folie où l'hallucination de l'ouïe prédomine, dans le délire des persécutions par exemple, le malade, au bout d'un certain temps, est devenu tellement auditif, qu'il ne peut penser sans entendre formulée nettement à ses'oreilles sa propre pensée. C'est là le phénomène dit de Yécho de la pensée. Parmi les images du langage intérieur, l'auditive est alors devenue tellement vive qu'elle s'extériorise sous forme d'hallucination, reproduisant la pensée intime du malade.
2° Hallucinations verbales visuelles. — Bien que cela soit moins fréquent, les autres images du mot peuvent, tout comme l'image auditive, s'extérioriser sous forme d'hallucinations. Nous sortons alors du domaine des hallucinations de l'ouïe, mais, en revanche, nous empiétons sur celui des hallucinations de la vue.
Nous pourrions, en effet, répéter pour celles-ci ce
que nous avons dit pour les hallucinations de l'ouïe, et distinguer d'abord des hallucinations visuelles élémentaires : lumières, couleurs, et des hallucinations d'objets produites par l'extériorisation d'images emmagasinées dans le centre visuel commun, et associées ou non entre elles pour pouvoir constituer et reproduire ou non . une idée ; puis, des hallucinations visuelles plus complexes, intéressant la fonction langage en s'adressant au centre visuel des mots. Il peut arriver, en effet (bien que cela soit, croyons-nous, assez rare), que certains hallucinés voient paraître devant leurs yeux des mots écrits qu'ils peuvent lire. C'est ainsi qu'une dame à laquelle nous avons donné nos soins pour un accès de mélancolie anxieuse, avec craintes religieuses, idées de damnation, hallucinations de divers sens, voyait quelquefois des mots écrits sur le mur, par exemple les mots maudite ou damnée. Un malade, que nous avons observé jadis à Bicètre, voyait dans l'espace des mots écrits en lettres de feu. Un autre voit très souvent des lettres noires sur un fond de couleur de feu. Le Mané, Thécel, Pharès du festin de Balthazar, n'est qu'une hallucination visuelle de ce genre.
Qu'est-il arrivé dans ce cas? C'est alors le centre visuel des mots qui est le siège du processus hallucinatoire, lequel donne aux images une intensité telle qu'elles peuvent s'extérioriser sous le même aspect que si le malade avait devant lui à lire les mots écrits par un agent extérieur. Nous pouvons donc dire que s'il y a des hallucinations verbales auditives, il y a aussi des hallucinations verbales visuelles.
3° Hallucinations psycho-motrices. — Mais il nous reste encore deux images du mot, d'une nature bien
TROUBLKS
différente, les images, motrices. L'hallucination peut, elle .n eresser cette partie de la fonction du langage?
M est là le point que nous allons examiner matatenela-L1S »" ^ est
Il est des malades qui disent qu'une voix leur parle mais qui, cependant, ne perçoivent aucun son Ils entendent la pensée; c'est une conversation tout intérieure. Ce phénomène particulier, dont on trouve de nombreux exemples dans les livres de théologie a été longtemps confondu avec les hallucinations de l'ouïe- C est Baillarger qui a distingué nettement ces faits des hallucinations ordinaires et en a fait une classe d hallucinations à part, les hallucinations psychiqws Si la dénomination a été adoptée généralement, l'entente est loin d'être faite sur la nature de ce phénomène : la majorité se rangeant à l'opinion de M Baillarger, d'autres n'admettant pas que ce soit une hallucination; d'autres encore, n'y voyant qu'une variété d hallucinations auditives, psycho-sensorielles comme les autres. Enfin, quelques écrivains, pour expliquer ces faits particuliers, font intervenir un nouveau facteur, la fonction du langage ; c'est ainsi que M. Ed Fournit voit là une hallucination de la fonction du langage, et M. Max Simon3, une impulsion de cette même fonction. C'est dans cette voie; pensons-nous, qu'il faut chercher l'explication de l'hallucination psychique. Pour nous, en effet, l'hallucination psychique est une véritable hallucination au même titre que les
1. En. Fournie, Physiologie du système nerveux, -1872, p. 818.
2. Max Simon, Lyon m edical, 1880, nos 4S et 49 et ]e Monde des rêves, 2° édit. 18S8, p. 106.