Esquirol, Des maladies mentales, 4838, t. II, p
INTRODUCTION
il n'en est pas ainsi ; une grande facilité d'élocution, une parole vive et abondante n'est bien souvent pas en rapport avec la profondeur et la rectitude de la pensée. Parmi les idiots eux-mêmes, il en est de très locpiaces et parlant assez bien qui cependant occupent dans l'échelle de ces êtres dégradés une place très inférieure ; ce sont les microcéphales. Il y a d'autre part beaucoup d'idiots, très bavards, qui ne parlent que mécaniquement, comme les perroquets; ils répètent, sans en comprendre la signification, les quelques mots qu'on leur a appris, sans qu'ils représentent pour eux aucune idée.
D'ailleurs, nous avons déjà vu que l'idée est indépendante du mot, qui n'est que son auxiliaire, et si l'on pense plus rapidement, plus aisément à l'aide de. mots qui servent à donner un corps à la pensée, on peut cependant penser à l'aide d'images simples.
D'un autre côté, bien que l'on note très souvent chez les idiots ou chez les imbéciles un retard de la parole, cela n'implique nullement que le développement du langage soit parallèle à celui de l'intelligence. Il faut en effet distinguer le langage de réception du langage de transmission. Chez l'enfant normal où les images verbales auditives (langage de réception) se développent toujours les premières, il peut y avoir entre elles et l'apparition des images d'articulation (langage de transmission) une din'érence de temps très marquée. L'enfant comprendra le sens des mots, saura les rattacher h une idée, mais ne pourra les articuler que plus tard. 1 1
Or, s'il est des dégénérés qui témoigneront par leurs gestes, leurs actes, qu'ils comprennent le sens des mots qu'ils ne peuvent arriver à articuler jamais que
INTlîODIKJTION
(Tune manière défectueuse, il en est d'autres qui ne comprennent pas plus les mots entendus, qu'ils ne parlent eux-mêmes. Ils rabâcheront indéfiniment des syllabes plus ou moins distinctes qu'ils auront appris à imiter, mais d'une façon automatique, ou répéteront les mots qu'ils entendent sans qu'ils aient aucun sens pour eux (écholalie réflexe) ; tandis qu'un enfant normal dont la parole ne sera pas plus développée, attachera un sens à ces sons indistincts, les reliera à une idée el saura même se faire ainsi comprendre. Les enfants les plus intelligents ne sont pas ceux qui parlent, mais ceux qui comprennent le plus tôt. .
Kussmaûl 1 admet trois périodes dans le développement de l'articulation : d'abord, l'enfant ne prononce que des cris, des sons indistincts; plus tard, quand il écoute et commence à distinguer les sons, il se sert de sons, de syllabes fortement articulés, d'interjections, de sons d'imitation auxquels il attache déjà un sens (papa, dada, dodo); à un troisième degré, l'enfant apprend à relier les images objectives déterminées avec les mots acquis qui peu à peu se convertissent en idées. Alors seulement la parole devient une expression de pensées (p. 60).
Les idiots et les imbéciles présentent presque toujours un retard dans l'apparition de la parole. Les phases précédentes se succèdent très lentement ou même l'évolution s'arrête à une de ces différentes étapes. Les idiots incurables, même âgés de plusieurs années, en sont encore à la première période, celle des cris indistincts, sans signification. D'autres arrivent
1. Kussmaûl, Les Troubles de la parole, trad. franç. de A. Rueff,
INT R0DUCTI0N
très tard à prononcer des sons qu'ils imitent, les uns sans les rattacher à une idée, les autres en leur donnant un sens, ainsi qu'ils en témoignent par leurs gestes. Mais c'est surtout la troisième étape qui, pour les idiots, est la plus difficile à franchir. Certains d'entre eux arrivent à articuler les mots, mais le rapport de l'idée et du mot leur échappe, Il en est aussi qui, plus . élevés dans l'échelle, peuvent rattacher le mot à une idée, mais conservent un langage rudimentaire sans arriver à construire une phrase.
Toutes ces anomalies du langage chez les idiots et les imbéciles sont sous la dépendance de diverses causes, telles que le manque de développement intellectuel, l'entrave à l'exercice de la fonction langage par une localisation maxima des lésions anatomiques au niveau de ses différents centres, les vices de conformation des' organes de la parole 1 .
Pour les idiots et les imbéciles, apprendre à lire est encore plus difficile que d'apprendre à parler. On peut cependant parvenir à leur faire distinguer les lettres à l'aide de procédés d'éducation spéciaux, et même assembler des syllabes, mais bien souvent ils ne comprennent pas le sens de ce qu'ils lisent. Malgré cela, il y en a qui aiment à lire, ou plutôt à faire semblant de lire. Lorsqu'ils arrivent à lire, môme en comprenant, ils ne le font jamais d'une manière correcte, mais ils ànonnent et scandent leurs phrases.
L'écriture, qui est la forme la plus élevée du langage et qui nécessite un ensemble de mouvements coordonnés très délicats, n'est pas chose facile à apprendre
1. Wildehmuth, Quelques observations sur les troubles de la parole chez les idiots (Société psychiatrique de l'Allemagne du Sud-Ouest, octobre 1884).
l NTRODUCTION
pour cette catégorie de malades, d'une instabilité plus ou moins accentuée. Aussi leur écriture, quand ils peuvent écrire, reste-t-elle. toujours défectueuse, irrégulière, enfantine. Ils forment difficilement les lettres, reproduisent indéfiniment le même signe, oublient, modifient ou remplacent les lettres les unes par les autres. On rencontre aussi fréquemment de ces malades qui copient assez correctement un modèle et sont ensuite incapables de relire ce qu'ils viennent d'écrire; on pourrait dire qu'ils ont de la cécité verbale.
II eu est de l'écriture comme de la lecture, et beaucoup de ces individus qui ne savent nullement écrire aiment à barbouiller de signes informes tous les papiers qu'ils peuvent se procurer.
Une observation curieuse due à Séguin, c'est que presque tous les idiots qui apprennent à écrire s'entêtent à prendre le crayon de la main gauche et à tracer les lignes de droite à gauche. Ce fait rappelle l'écriture en miroir, et Séguin le rapproche de l'écriture des Orientaux qui se fait dans le même sens.
Quant au langage mimique, il est forcément moins limité chez ces êtres dégradés que les autres formes du langage, mais il reste aussi bien souvent rudimentaire ; et s'il est de ces malheureux qui peuvent encore témoigner d'une façon plus ou moins expressive, à l'aide d'une mimique qui leur est souvent spéciale et qu'il faut apprendre à connaître chez chacun d'eux, leurs désirs, leurs instincts, il en est d'autres qui sont réduits à la vie végétative et chez lesquels on ne peut saisir aucune des manifestations extérieures de la pensée.