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MODIFICATIONS DE LA FAÇON D'ÉCRIRE

Une première constatation à faire, lorsqu'elle est possible, est de voir de quelle façon l'aliéné écrit et si, à ce simple point de vue, il ne présente pas déjà quelque bizarrerie.

Sous l'influence des mêmes états qui accélèrent la parole, se rencontrent des modifications connexes de l'écriture. Dans le cas d'une surexcitation générale des facultés comme celle qui caractérise les états maniaques simples ou symptomatiqoes, l'écriture est hardie, rapide, hâtive, comme fébrile, saccadée. Toutefois il est à remarquer que lorsque la surexcitation est extrême, comme dans la manie aiguë, l'aliéné en général n'écrit guère; l'écriture, si précipitée qu'ellesoit, nepeutarriver à exprimer le flot tumultueux des idées qui se pressent dans son esprit et que, dans son besoin d'expansion, il traduit plus aisément par la parole.

Cette augmentation de rapidité dans l'écriture se remarque aussi chez d'autres aliénés cependant méfiants et dissimulés, mais cédant alors à un besoin d'expan-

sion passager. Tels par exemple, certains mégalomanes inventeurs, des persécutés hallucinés, des persécutés raisonnants, Ces malades alors ne cessent plus d'écrire, avec une activité dévorante, jusqu'à avoir des crampes résultant de la fatigue; ils ne s'arrêtent pas, couvrent des pages entières.

Dans d'autres cas, au contraire, comme dans les états de dépression mélancolique, l'écriture est fine, à peine marquée, parfois tremblée, les mouvements lents, paresseux, hésitants, interrompus par des poses se ralentissant à la fin des phrases qui parfois restent inachevées. Les lettres, surtout dans les grands jambages, offrent des sinuosités arrondies. Autour d'elles, on voit souvent des signes irréguliers, des pattes de mouche formées par la plume qui erre incertaine sur le papier avant d'arriver à tracer complètement une lettre (Marcé). Certains même de ces malades n'écrivent plus du tout. Toutes ces modifications de l'écriture résultent de raisons identiques à celles qui déterminent chez eux le ralentissement de la parole et ce mutisme spécial dont nous avons parlé dans la première partie de ce travail.

On a essayé de mesurer la rapidité de l'écriture dans différentes circonstances. Grashey 1 a imaginé dans ce but un appareil composé d'un papier fixé sur un cadre en bois et sur lequel repose la main de l'écrivain. Audessous se trouve un rouleau de papier mobile qui se déroule de droite à gauche avec une vitesse déterminée à l'aide d'un appareil spécial, et sur lequel s'inscrit la courbe de l'écriture.

t. Grashey, Ueber Schrift Geisteskranker. (Allg. Zeitsch.f. Psych., li. XLVI, p. 518.)

Il faut distinguer clans la rapidité de l'écriture, la rapidité des mouvements de la main s'exécutant de gauche à droite et celle des mouvements des doigts qui se font de bas en haut. La première se calcule en multipliant le chemin parcouru par la main, par le chemin cpie la bande mobile de papier parcourt en une seconde et en divisant le produit par la différence entre la longueur de la courbe de rapidité et la longueur de l'écriture qui sert d'épreuve. — La seconde s'obtient en multipliant le chemin parcouru par les doigts par celui que parcourt la bande de papier en une seconde et en divisant ce produit par la différence entre la longueur de la courbe de rapidité et la longueur de l'écriture.

Il est bon de noter encore que les mouvements de la main, aussi bien chez les aliénés que chez les individus sains d'esprit, sont, beaucoup plus que ceux des doigts, soumis à l'influence de la volonté. Aussi, en général, estce le tracé de mots ordinaires et surtout du nom. qui estle plus rapide; et si, pendant qu'on écrit, l'attention vient à être fixée sur un autre mot, la rapidité baisse d'une façon très sensible.

L'examen de l'attitude du malade, de la façon dont il écrit, peut souvent mettre sur la voie d'un diagnostic. Nous avons rapporté, par exemple, à la Société médicale des hôpitaux, l'histoire d'un jeune garçon atteint d'une forme peu connue de folie du doute portant sur l'écriture, simulant la crampe des écrivains avec laquelle elle paraît jusqu'ici avoir été confondue. Sous le coup de ses idées obsédantes ce malade prenait pour écrire les attitudes les plus bizarres l.

1. Séglas, Un cas de folie du doute simulant la crampe des écrivains. (Bull, de la Soc. Méd. des hop. avril 1890.)

Il se plaignait de ne plus pouvoir écrire parce que, disait-il, dès qu'il écrivait, il sentait dans les doigts qui tiennent la plume et même dans l'avant-bras droit une douleur ou plutôt une sorte de fatigue qui le gênait beaucoup pour continuer à écrire. Or, son écriture étail très correcte et môme, au bout de quelques mots, alors qu'il accusait cette sensation spéciale de fatigue, elle ne présentait aucun des caractères qu'elle revêt dans la crampe des écrivains. Trois ans auparavant, un nouveau commis étant entré dans la maison de commerce où il était employé aux écritures, il fut pris de la crainte d'écrire moins bien que son camarade et c'est alors qu'il voulut arriver à perfectionner le plus possible son écriture. Attribuant les défectuosités qu'il croyait y rencontrer cà la manière dont il tenait sa plume, il chercha à la modifier en serrant plus ou moins les doigts, en les allongeant ou en les pliant, en posant la main entière ou l'extrémité seule des doigts sur le papier, en ne remuant que les doigts tenant la plume, ou au contraire, toute la main, en inclinant plus ou moins la plume, en mettant le porte-plume entre les différents doigts; jamais il n'était content du résultat. Tantôt l'écriture était trop droite, tantôt elle était trop penchée, les lettres trop appuyées, inégales, etc.. « Jen'y gagnai, ditil, que la difficulté provoquée par tous mes nouveaux systèmes et la fatigue qu'ils m'occasionnaient dans la main et avec tout cela j'écrivais de plus en plus mal. » Cet état ne fit que s'aggraver; il cherchait toujours le meilleur procédé pour écrire, mais moins persévérant qu'autrefois, il voulait écrire bien tout de suite, et tous les jours il trouvait de nouvelles façons de tenir sa plume. Il en est arrivé ainsi aux combinaisons les plus invraisemblables, comme d'appuyer le poignet droit seul

sur la table, le coude reposant sur le genou du même côté, la main gauche tenant le poignet droit et dirigeant la main. Ce qui le poussait de plus en plus à la recherche d'un système d'écriture idéal, c'était de voir son écriture devenir de plus en plus mauvaise et aussi la fatigue qu'il ressentait dans la main et même dans l'avant-bras en écrivant. Jamais il n'a eu de crampes, de raideur, de faiblesse, mais une sensation indéfinissable de fatigue, et cela sans écrire beaucoup. Alors même qu'il changeait souvent de système, il en était arrivé à ne plus pouvoir écrire dès le premier mot. Mais c'était surtout, d'après ce que nous avons pu voir par une observation attentive, parce qu'après avoir écrit cet unique mot, il en examine les défectuosités et se livre à la recherche d'un système meilleur pour écrire le suivant. Outre cette sensation vague de fatigue qu'il accuse dans la main, il a aussi des phénomènes d'angoisse (ennui moral, palpitations, chaleurs à la tète). Sous la dictée, il écrit sans la moindre hésitation.

On se rend aisément compte par cet exemple de l'importance qu'il peut y avoir dans certains cas à noter l'attitude prise par le malade pour écrire.

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