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DE LA FORME ET DU CONTENU GÉNÉRAL DES ÉCRITS

Envisagé au point de vue de son contenu général, dans son ensemble, l'écrit d'un aliéné peut revêtir diverses formes l.

La plus commune est la forme épistolaire.

L'isolement est le grand mobile qui pousse les aliénés à écrire, et les lettres étant le seul moyen en leur pouvoir de communiquer avec la société, on conçoit que ce soient les lettres qui constituent la majeure partie de leurs écrits.

La forme des lettres la plus fréquente est celle de la demande. Beaucoup de ces lettres, d'ailleurs, n'ont qu'un contenu insignifiant. Ce sont des demandes de vêtements, de vivres, de visites. Cependant quelquefois, elles offrent déjà un intérêt plus particulier. On dirait que les désirs que manifestent les signataires, augmentent en raison de l'impossibilité où ils sont de les satisfaire. Aussi énumèrent-ils dans leurs lettres des quantités de choses, d'usages variés, de nature plus ou moins singulière et dont ils prétendent avoir un pressant besoin. Et cependant si ces demandes, parfois réitérées, restent sans réponse, le malade ne parait guère s'en inquiéter, il semble oublier et l'objet de sa lettre,

1. Raggi, Sugli scritli-dei pazzi. (Riv. clin, di Bologna, 1874..)

et le destinataire, et la lettre elle-même. Cela est très commun chez les paralytiques généraux, dans les états d'affaiblissement intellectuel.

D'autres fois, les lettres que les malades expédient ainsi contiennent des recommandations pour continuer leurs affaires, des procurations, des conseils d'achats, d'expéditions, de rentes, de placements. Souvent alors l'aliéné ne manque pas de faire remarquer la nécessité de sa sortie pour ne pas compromettre ses intérêts et ceux de sa famille. Il est bon de noter cependant que ces affaires d'intérêt peuvent être imaginaires et en rapport avec des conceptions délirantes de richesse et de grandeur.

Les lettres sont encore plus directement en rapport avec le délire, lorsqu'elles expriment des sentiments érotiques, le dédain, le désespoir, des idées de culpabilité, de ruine, ou surtout contiennent des accusations imaginaires plus ou moins détaillées sur certaines personnes. Dans ce dernier cas, les malades doivent être soumis à une surveillance rigoureuse, nécessaire pour empêcher leurs lettres calomnieuses de se répandre dans le domaine public.

Très fréquemment la lettre revêt la forme d'une réclamation, d'une pétition, quelquefois d'une circulaire adressée aux médecins, au parquet, auxpouvoirspublics, aux journaux.

Le motif de cette pétition est parfois tellement étrange qu'il suffit pour éclairer le destinataire sur l'état mental de l'individu qui l'a écrite. Une de nos malades adressait ainsi à différentes personnes des lettres pour réclamer sa luette, ses amygdales, et un bout d'intestin que ses ennemis lui avaient enlevés. Une autre, émule de Jeanne d'Arc, demandait au Président de la Répu-

blique de lui confier une armée pour reconquérir l'Alsace-Lorraine.

Il en est qui sont moins naïfs et leur pétitions, écrites le plus souvent dans le but de recouvrer leur liberté, ont une apparence de logique qui peut induire en erreur, car souvent le malade y dissimule son délire ou fait allusion à des faits réels auxquels il attribue une portée spéciale, qu'il interprète faussement. Si de pareils écrits démontrent l'inconscience où le malade est de son état, ils ne renseignent guère sur son état une personne étrangère; aussi provoquent-ils la plupart du temps des enquêtes médico-légales. C'est le plus souvent d'écrits de ce genre dont s'arment certains journaux pour arguer d'une prétendue séquestration arbitraire.

La plupart du temps, des pétitions semblables émanent de persécutés systématiques. Ils exposent à l'autorité leurs griefs, leurs souffrances, leurs réclamations, insistent d'une façon interminable sur les habitudes, gestes, paroles de leurs ennemis, révèlent les actes honteux qu'ils commettent; ils diffament, avertissent, menacent et parfois se déclarent prêts à tout si on ne leur rend justice. Entre tous, se distinguent les individus atteints de délire des persécutions à forme raisonnante, les qitérulants, véritables graphomanes, qui ne cessent d'adresser aux autorités, aux personnes dont ils croient avoir à se plaindre, des lettres de réclamations, de menaces, d'injures, des demandes de dommages-intérêts, répandent même dans le public ou affichent dans les endroits fréquentés des libelles, des placards manuscrits ou imprimés.

La plupart de ces lettres ont des annotations, des post-scriptum obligés, inévitables, comme si le malade ne se décidait à les terminer qu'à regret.

Dans toute lettre quelle qu'elle soit, émanant d'un individu aliéné ou présumé tel, il ne faut jamais négliger d'examiner, outre le contenu de la lettre, l'indication du lieu d'où elle est écrite, la date, la signature, l'adresse du destinataire.

L'indication du lieu ne peut guère fournir de renseignements que lorsqu'il s'agit d'un aliéné interné. 11 est bien rare que dans ces conditions, il emploie le mot asile, mais il met simplement le nom du pays, ou de la rue, etc.

D'autres aliénés, ainsi qu'une de nos malades, datent leurs lettres « de ma prison » . 11 en est qui accompagnent l'indication d'une réflexion, ainsi qu'en témoigne l'exemple d'une autre de nos malades laquelle mettait toujours en tète de ses lettres : « De la ville que je chérie et que je bénie (fig. 4). » Dans d'autres cas, l'indication du lieu est en rapport avec le délire, comme chez une aliénée internée à la Salpètrière, se disant reine de France et datant ses lettres « du palais des Tuileries » .

Fig. 4.

L'absence- -d'indication de lieu est très rare, car lè malade attache un grand intérêt à ce qu'on réponde à ses lettres, à ses pétitions; Elle ne se remarque guère que dans les cas d'affaiblissement intellectuel très marqué, chez les déments, les paralytiques généraux qui oublient de même la date et la signature.

Il est énormément d'aliénés qui, par le fait même de leur maladie, perdent la notion de temps, et cela n'est pas toujours la preuve d'un état de démence. On voit,' en effet; des malades atteints de manie, de mélancolie aiguë perdre complètement cette notion alors que des déments la conservent assez bien. Il est bien rare toutefois que la date soit omise dans les lettres; dans la plupart des cas au contraire, elle est très précise, le malade indiquant même jusqu'à l'heure à laquelle il écrit et dans certains cas précisant encore par des réflexions sur ce qu'il a fait, avant, pendant ou après la lettre en question. L'heure des repas, du coucher sert ainsi bien souvent de point de repère.

La signature aussi doit être examinée non seulement pour l'agencement et la grandeur des lettres, paraphes, etc., mais au point de vue du contenu, le malade y dévoilant une personnalité nouvelle par l'énumération de. ses titres, de ses qualités imaginaires, signant d'un nom qui n'est pas le sien. En voici un exemple emprunté a une malade dont le vrai nom était J..*, ancienne persécutée avec des idées de grandeur, des prétentions littéraires, et qui signait : « Justine Duquesne Miserini dit- J... Orpheline! ! ! du dernier gérant de l'œuvre de la Ruche populaire qui est la conclusion des mistère de Paris- par le célèbre Egène Sue dont j'ai l'otograffe.» (Voir lig. 5.)

La suscription! des- lettres, l'adresse - est également

bonne à consulter; car l'on peut y trouver des renseignements précieux, témoignantde la naïveté du malade, de l'absurdité des rapports existant entre lui et la personne désignée surlasuscription et souvent imaginaires, l'énumération parfois détaillée de titres, de qualités bizarres. Les adresses suivantes réunissent à peu près toutes ces particularités. Elles sont dues à la plume d'une persécutée mégalomane nommée R... et écrivant ainsi à sa prétendue famille :

« Monsieur le Vicomte de Boisset au chemin de fer du Piémont, Italie, — Monsieur le Vicomte de Boisset , au convoi du chemin de fer en Prusse. — Monsieur le Vicomte de Boisset, propriétaire du chemin de Prusse, par Berlin, en Prusse. »

Un fait à noter chez les aliénés graphomanes est la quantité colossale de lettres qu'ils adressent ainsi à des personnes différentes dont le nombre est hors de proportion avec les relations antérieures du malade. Ils écrivent à des personnes qu'ils ne connaissent que peu ou même pas du tout, à des personnages influents, à la famille des autres malades, à des individus imaginaires, prodiguant les nouvelles, les conseils, les réclamations, les menaces, ou sollicitant un appui, des consolations.

En dehors de la forme épistolaire, les écrits' des aliénés revêtent quelquefois l'apparence de simples notes, reflétant la plupart du temps leurs idées spéciales, c'est en général le fait de délirants partiels systématiques.

Ce sont certainement là les écrits les plus intéressants à étudier au point de vue psychologique. Ce sont souvent de véritables manuscrits, une sorte de monographie de la maladie, écrite par l'aliéné lui-même.

Plusieurs de nos malades nous ont remis des écrits

de ce genre : sermons et révélations d'une aliénée qui se croit inspirée et appelée à être la mère d'un nouveau messie; récit détaillé des misères subies par différentes persécutées, prophéties d'une délirante mystique1.

Nous détachons des compositions et des révélations poétiques d'une malade qui se disait en rapport avec les Esprits, le passage suivant, d'une portée spéciale et qui montre bien la présence d'hallucinations de deux ordres, verbales auditives, verbales psycho-motrices, et la distinction qu'en fait la malade elle-même.

« J'entends mes voix d'une façon auditive et sensitive tout à la fois; auditive comme un être qui vous parlerait à l'oreille, n'est-ce pas? et sensitive, c'est-à-

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