EXAMEN DU SEIN AMPUTÉ
Examen macroscopique.— Le sein est divisé transversalement. Sur la surface de coupe, on trouve au milieu d'un tissu d'aspect fibreux, un certain nombre de cavités de grandeur variable, pouvant loger depuis un pois jusqu'à un haricot. Ces cavités sont remplies d'un pus crémeux plus épais au voisinage des parois.
En un point de la coupe, on voit une cavité pouvant admettre une
grosse amande, dont les parois sont constituées par un tissu rougeâtre. d'apparence sarcomateuse.
Lorsqu'on pressa la glande, on fait sourdre un liquide blanc jaunâtre, très épais, et en vidant ces cavités, on constate que leurs parois sont inégales et comme villeuses.
EXAMEN MICROSCOPIQUE Fait par M. Quénu, chef du laboratoire d'histologie des hôpitaux.
La pièce a été durcie par la gomme et l'alcool, après avoir été traitée par l'alcool. Des coupes ont été faites dans les différents points de la tumeur, colorées au picrocarmin et montées dans la glycérine.
Préparation I (100 diamètres). On aperçoit à ce grossissement une série d'ilots, composés de cellules de forme arrondie et circonscrits par des bandes de tissu fibreux. A côté des ilôts bien circonscrits, il est des plaques mal limitées, parcourues par quelques travées fibreuses. Au milieu de ces plaques et de ces ilôts cellulaires, il est des parties mal colorées, jaunâtres, comme caséeuses.
L'examen de chacun des ilôts à un plus fort grossissement (290 d.) nous montre qu'ils sont formés en grande partie de cellules embryonnaires.
Les uns ne renferment presqu'uniquement que ces cellules, qui sont petites, plongées au milieu d'une gangue fibrillaire à la périphérie. Au voisinage se trouve la coupe d'un vaisseau assez volumineux; mais dans l'ilôt môme, il n'y a aucune trace de vaisseau.
Dans un ilôt voisin, de forme plus allongée, on distingue une série de petits cercles constitués par des cellules dégénérées et déformées.
Entre les petits cercles, nombreuses cellules rondes. Malgré la dégérescence et le fusionnement des éléments cellulaires, on reconnaît à leur groupement les traces d'anciens culs de sac glandulaires. A un grossissement de 400 d., on distingue môme, et très nettement, autour de l'acinus, une zone transparente, amorphe, et dans l'intérieur de l'acinus des cellules irrégulières épithélioïdes. Dans d'autres îlots, et surtout dans les plaques irrégulières, sont des cellules embryonnaires tantôt disséminées sans ordre, tantôt rassemblées en petits groupes, de forme arrondie; au milieu de tous ces éléments apparaissent d'énormes cellules à prolongements multiples, de dimension et de formes variables, mais ayant toutes des caractères communs : leur protaplasma est granuleux, coloré en jaune orangé par le picrocarmin — elles répondent toujours aux points de la préparation les plus granuleux, les moins colorés, en un mot, elles siègent au centre des parties en voie de subir la dégénérescence vitreuse. On reconnaît là les éléments décrits sous le nom de cellules géantes. Il n'est pas rare de trouver dans le môme point trois ou quatre cellules géantes.
Enfin on est frappé dans l'examen de cette préparation comme dans l'examen de celles qui suivent par la rareté, sinon l'absence de vaisseaux. Les vaisseaux ne se trouvent que dans les travées, qui séparent les îlots et nulle part on ne rencontre de vaisseaux à parois embryonnaires.
Dans le tissu qui sépare les ilôts, dominent les lésions de l'inflammation. Ici traînées de cellules rondes irrégulièrement disséminées; là cellules fusiformes. en train de subir la transformation conjonctive. Dans d'autres points, bandes de corps fibro-plastiques qu'on rapporterait volontiers à une tumeur sarcomateuse si l'on n'avait sous les yeux que ce point de la préparation.
Préparation II. — La préparation II n'est pas subdivisée en îlots comme la précédente. A un grossissement de 100 D, elle parait formée d'amas cellulaires dégénérés traversés çà et là par des travées
fibreuses et par des faisceaux de cellules fusiformes. La dégénérescence vitreuse est beaucoup plus marquée. Grande quantité de cellules géantes. Rareté des vaisseaux.
Préparation III. — Môme disposition générale que dans la préparation I — (290 D) La dégénérescence caséeuse est plus avancée. En outre, un fait déjà constaté dans les autres coupes, et plus frappant dans celle-ci, c'est l'existence au milieu des cellules géantes, de cellules possédant un noyau bien distinct et ayant une forme qui les rapproche des cellules épithéliales.
Préparation /F(290 D). Dégénérescence caséeuse totale sur certains points. On ne distingue plus qu'un amas do granulations jaunâtres au milieu duquel se détachent des cellules géantes.
Préparation V (290 D). Dans un coin de la coupe, on trouve, bien circonscrit, par du tissu fibreux, un ensemble d'acini altérés, mais parfaitement reconnaissables, grâce à la conservation de la paroi propre ; les cellules ont un noyau et remplissent complètement les culs de sac. Entre les acini sont disséminées des cellules embryonnaires.
L'analyse détaillée des préparations nous permet facilement de circonscrire le diagnostic. Il ne peut être question, en effet, de tumeurs sarcomateuses ou épithéliales: l'absence d'alvéoles pour ces dernières, l'absence de vaisseaux à parois embryonnaires pour les premières et la disposition spéciale des éléments, nous fait bien vite rejeter l'hypothèse de sarcomes plus ou moins dégénérés.
On ne peut hésiter qu'entre un© simple mammite et des tubercules de la mamelle. C'est à cette dernière idée que nous nous rattachons.
D'abord dans certains points, nous trouvons des ilôts qui ont tous les caractères des agrégats de tubercules, tels que les ont décrits Koster, Friedlander, Charcot, etc, c'est à dire une ou plusieurs cellules
géantes entourées de cellules ôpithélioïdes, et, autour de celles-ci, des cellules embryonnaires envoie de transformation épithélioïde. Nous avons môme insisté sur l'abondance de ces dernières.
Dans une grande partie de la tumeur, ce n'est pas sous forme d'îlots, mais sous forme d'infiltrations, que sont disposés les éléments énumérés plus baut.
Mais, partout, nous voyons la môme évolution et dans le môme ordre : la dégénérescence vitreuse commençant par la cellule géante et gagnant les parties voisines ; à côté de ce processus caséeux, un processus scléreux, réalisant la double tendance évolutive du tubercule que M. Grancber appelle une néoplasie fibro-caséeuse. Partout aussi, nous notons l'absence de vaisseaux dans des tissus qui paraissent enflammés, et à leur place l'existence de cellules géantes, dont la valeur, au point de vue des tubercules, bien qu'exagérée par Schùppel, n'en reste pas moins grande.
Nous nous croyons donc en droit d'affirmer qu'il s'agit de tubercules de la mamelle.
Néanmoins, nous avons tenu à prendre l'avis d'bommes plus compétents, et nous avons eu recours à la bienveillante obligeance de M. Malassez, auquel nous avons soumis nos préparations. M. Malast-ez nous a déclaré qu'il s'agissait bien de tubercules. Certaines préparations auraient pu être prises pour des coupes de lupus.
Reste un point à 'éclaircir. Quelle est la part que l'élément glandulaire a prise au processus? Nons avons signalé dans nos préparations une série d'ilots où il était possible de retrouver l'acinus. Dans la coupe V, le diagnostic est facile; dans la préparation F, il faut une certaine attention pour retrouver la paroi propre.
Nous rencontrons donc sur nos coupes une série de transitions entre le lobule glandulaire altéré, mais très distinct encore et l'ilôt tuberculeux. Le tubercule s'est donc probablement développé autour des glandales et peut-être môme à la fois autour des culs de sac et dans
l'intérieur des culs de sac que nous avons pu voir complètement remplis de cellules épithéliales déformées ot comme fusionnées en partie.
Enfin nous prenons soin de noter que dans ce cas de tubercule mammaire, il s'agit de la forme de tubercule appelée stationnaire. Nos préparations ont la plus grande analogie avec des coupes que nous avons faites dernièrement sur des ganglions tuberculeux de l'aisselle enlevés par M. Tillaux à l'hôpital Beaujon. Dans les deux cas on observe une quantité considérable de cellules géantes et de cellules épithélioïdes.