‹ Des tumeurs érectiles lymphatiques (adénolymphocèles)Chapitre 1 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

C’est àM. le professeur Nélaton que revient l’honneur d’avoir découvert l’affection que nous proposons de désigner sous le nom d 'adènolymphocèle; le premier, il en a montré la nature et le siège, décrit les signes et la marche, annoncé les dangers et formulé le traitement.

Cette découverte complète l’histoire pathologique des dilatations variqueuses qui peuvent envahir les trois départements du système lymphatique, c’està-dire les réseaux d’origine, les troncs et les glandes.

Avant ces sept dernières années, on ne trouve dans la science que des faits négatifs relativement à l’histoire des adénolymphocèles. Quelques observateurs ont réellement vu cette affection ; mais ils en ont, comme Amussat, méconnu la nature et le siège. Si nous signalons ici les observations de varices des réseaux et des troncs lymphatiques, c’est uniquement pour permettre au lecteur de contrôler nos assertions.

Les premières notions que l’on trouve dans la science sur les varices des réseaux lymphatiques

Ànger. 1

remontent à J. F. Meckel, le jeune (Meckel, Handbuch der pathologischen Anat:, t, II. p, 240; 1818 ) ; i} compare ces varices à des renflements semblables à de petites tumeurs hydatiques.

Dans l’observation de Fitzer, de Stuttgart (À rchives de Griesinger , vol. VIII, p. 128; 1849), il est également question d’une jeune fille de 16 ans qui portait sur le ventre une bande de petites varices lymphatiques.

M. Michel, de Strasbourg (« Journal de médecine et de chirurgie , juillet 1853) signale deux nouveaux faits de varices lymphatiques des réseaux d’origine, et il J es démontre en y injectant du mercure.

M. Demarquay, en 1852, et peu après M. Zambaco (. Mémoires de la Société de chirurgie , 1852, p. 139); rapportèrent chacun une observation de dilatations variqueuses des réseaux superficiels du derme.

On trouve dans les Bulletins de la Société de Biologie , mai 1854, une très-bonne observation de la même affection : la femme qui en est le sujet portait à la partie supérieure et interne de la cuisse gauche un groupe de vésicules transparentes, qui donnaient issue à un écoulement considérable de lymphe. « Outre ces dilatations si manifestes du réseau sus-dermique, il en existe de plus considérables dans Jes lymphatiques sous-cutanés et probablement dans les lymphatiques profonds. Eneffet, la dame X... porte, à Ja partie interne du pli de l’aine, trois tumeurs au moins sous-cutanées, sinon même sous-aponévrotiques, lesquelles sont évidemment le résultat de dilatations ampuliaires des lymphatiques de cette région et jouent là le rôle de véritables réservoirs dans les

émissions si abondantes de lymphe que présente cette dame. »

Pour moi, il n’est pas douteux que M. Desjardins n’ait observé là un cas d’adénolympbocèle ; les trois tumeurs dont il parle avaient évidemment leur siège non pas dans les troncs, mais dans les glandes lymphatiques.

Le Journal de chimie et de 'pharmacie [t. VIII , p.123; 1845 ) contient encore la relation d’un écoulement de lait provenant de la cuisse d’une femme observée par Zamini de Savone. Mais l’auteur ne donne aucun détail, sinon qu’il a cru constater l’existence du beurre. Ce fait doit-il être rapporté à un adénolymphocèîe? C’est probable, mais la description est trop incomplète pour permettre de l’affirmer.

Alard (Paris, 1824, in 8°) dans un excellent mémoire , rapporte l’éléphantiasis à l’hypertrophie inflammatoire des lymphatiques du derme. La suite de ce travail montrera que les adénolymphocèles n’ont aucun rapport avec cette affection.

Les notions que nous possédons sur les varices des troncs lymphatiques sont plus anciennes et remontent à une époque plus éloignée.

La dilatation du canal thoracique fut signalée pour la première fois par Guilïart (Th. Bartholin, Opuscula nova , p. 490; Amstelodami, 1670), puis dans le siècle suivant par Bassins, (Observât! ones ami . ch. med ., obs.dec ., sect. 7. Halæ,1737).

Friedrich ( Wurzburger Verhanlungen,Bd ., II, S. 139) a décrit un cas très-curieux d’ectasie générale des lymphatiques qu’il observa chez un veau non-

vau-né, à la suite d’une thrombose de la jugulaire interne.

Garswell (. Path . anat. hypertrophy , pl. iv, fîg*. 4) a dessiné une dilatation colossale de tous les lymphatiques du tronc, jusqu’aux régions inguinales.

Raidie {Anat. path., trad. Guerbois, p. 87; 1315) trouva dans une autopsie un canal thoracique gros comme une veine sous-clavière.

Les varices des lymphatiques du poumon ont été décrites ou figurées par Morton ( Phthisiologia ; London, 1689), par Ackermann ( de Scrophulis ; Nuremberg1, 1775), par Mascagni ( Vas or uni lymph . historié tab. XX, h. xxi, Sienne, 1787).

Celles du cœur ont été observées par Galdani(/n.sL anat. Venetis , II, 102, 1791).

Sandifort (Obs. anat. path., lib. n, t. VIII, p. 5; Leyde, 1777-1781) et Walter ( Mémoire sur la résorption ; Acad, de Berlin, p. 21; 1787) parlent d’un développement anormal des lymphatiques de l’intestin grêle.

Bichat [Anat. pathol., p. 299; 1825) a observé la dilatation des lymphatiques du foie. J’ai moi-même trouvé, l’an dernier, chez un jeune chien mort à la suite d’un ictère, une dilatation considérable des lymphatiques du foie. Ces vaisseaux très-apparents étaient remplis de bile; ils occupaient principalement l’épiploon hépatique.

Sœmmering ( de Morbis vasorum sorbentium, in-8° ; Francfort-sur-le-Mein, 1796) a rencontré des lymphatiques dilatés dans les hernies.

Les dilatations physiologiques ou morbides des vaisseaux utérins signalées par MM. Velpeau, Mo-

nod, Cruveilhier, Tonnelle, etc., n’ont évidemment aucun rapport avec notre sujet.

Il en de même du développement variqueux des lymphatiques des membres, décrit par un grand nombre d’observateurs : ainsi Assalini (Essai médical sur les vaisseaux lymphatiques ; Turin, 1787) les compare à de petites vessies unies entre elles ; leur rupture peut même suivant lui donner lieu à un œdème lymphatique.

Schreger etTilesius ( Beitraege , t. 1 ,in fine) prétendent avoir vu des lymphatiques dilatés sur la conjonctive, etSœmmering1 foc. ci t.) sur la grande mammaire.

Il existe dans la science une autre série d’observations sur la dilatation des lymphatiques à la suite de compression par une tumeur, ou bien encore à la suite d’uneplaie ou d’un effort. Tels sont les cas rapportés par Astley Cooper(trad. de Richelot, p. 618; 1837), par M. Nélaton (Pathol, chirurg ., t. 1, p. 556), sur une varice lymphatique du pli du coude, par MM. Beau (Revue médico- chirurgicale, 1851), Huguier. {Gazette des hôpitaux , 1852), Ricord et Verneuil ( Bulletin de la Soc. anat ., t. XXVIII) sur la dilatation des lymphatiques du gland et du prépuce, enfin par MM.Broca (Bulletin de la Soc. anat. , t. XXVII) et Richet (Anat. chirurg.) sur les varices qui se développent au-dessous de tumeurs cancéreuses.

On trouvera du reste dans l’excellente thèse de M. Binet (Paris, 1858) un résumé complet de tous les travaux publiés sur ce sujet. Les dilatations variqueuses des réseaux, celles des troncs lymphatiques

et les ulcérations qui leur succèdent quelquefois, ont été bien étudiées et bien décrites par cet auteur.

Mais il manque évidemment un chapitre à cette thèse : celui des dilatation variqueuses des grandes lymphatiques.

La même lacune se retrouve dans T article de Follin {Pat, h. externe , t. II, p. 575, Paris 1865) sur les varices des lymphatiques et la lymphorrhagie.

M. Verneuil {Dict. encycl. des sc. méd ., t. II, p. 308), divise les ectasies du système lymphatique en varices dermiques, varices sous-cutanées et varices profondes. Des ectasies intra-glandulaires, rien; M. Verneuil ne semble pas s’en douter, quoiqu’il cite le fait si démonstratif de M. Trélat.

Il résulte clairement de ce long’ historique que la dilatation variqueuse des vaisseaux lymphatiques intra-glandulaires n’avait été soupçonnée par personne, jusqu’au jour où M. Nélaton la rencontra et la décrivit chez un malade auquel il fut appelé à donner des soins. Laissons l’éminent professeur raconter lui-même comment il fut amené à faire cette découverte :

«C’est en 1860, que se présenta à mon observation le premier malade atteint de tumeurs formées par la dilatation variqueuse des ganglions lymphatiques. Ces tumeurs occupaient les deux régions inguinales et formaient l’une et l’autre une saillie irrégulière du volume du poing ; la peau qui les recouvrait était blanche, fine, souple, exempte d’adhérences; la consistance de la masse rappelait celle qui est propre à certains lipomes; la plus lé-

gère pression faisait céder le point comprimé, qui s'affaissait et se vidait comme le font certaines tumeurs érectiles veineuses sous-cutanées; cependant on ne pouvait obtenir une réduction complète, on trouvait toujours quelques lobules juxtaposés tresmobiles, qu’on ne pouvait faire disparaître en les repoussant soit dans le canal inguinal, soit au-

dessous de l’arcade crurale.

Par ses symptômes locaux, la tumeur ressemblait donc à une hernie épiploïque en partie réductible, à un lipome, à une tumeur érectile veineuse.

Le jeune malade souffrait ; il avait traversé l’Atlantique pour venir à Paris se faire opérer, et bien que je n’eusse pas arrêté positivement mon diagnostic, je crus pouvoir céder à son désir. J entrepris donc l’extirpation. Dès que 1 instrument tranchant eût entamé la tumeur, nous vîmes s’écouler de toute la surface de section une quantité considérable d’un liquide tout à fait semblable à du lait pour l’aspect et pour la consistance. A peine avait-on abstergé la surface saignante qu’on le voyait sourdre par une multitude d’orifîces : une partie de ce liquide équivalant à un quart de v~rre environ , fut recueilli, fl présentait une teinte tirant légèrement sur le rose, ce qui tenait à la présence de quelques globules sanguins ; en se refroidissant il se prit en une masse coagulée. La tumeur fut extirpée incomplètement à cause de son extension dans les régions inguinale et crurale. Cette opération fut suivie des accidents les plus graves - une angioleucite diffuse phlegmoneuse des

régions crurale supérieure et inguinale se développa, et le malheureux jeune homme succomba en peu de jours.

L'autopsie put être faite, et comme il existait deux tumeurs inguinales, j’enlevai avec le plus grand soin la tumeur droite qui n’avait point été touchée. M. Sappey, dont l’habileté est si connue, voulut bien examiner avec moi cette tumeur. Il la remplit avec unô injection de mercure. La pièce, parfaitement conservée au musée Dupuytren, est cataloguée sous le n° 268.

L’examen de cette pièce nous a montré que la tumeur est formée par la dilatation variqueuse des vaisseaux qui entrent dans la composition des ganglions lymphatiques. Les vaisseaux sont tlexueux, repliés plusieur fois sur eux-mêmes ; ils ont de 2 à 3 millimètres de diamètre: quelques-uns (vaisseaux afférents,) entrent dans la masse ganglionnaire ; d’autres (vaisseaux efférents) en sortent pour aller se perdre dans la chaîne des g*anglions supérieurs. Je me borne à ces indications sommaires ; elles suffisent pour démontrer que je venais d’observer une espèce de tumeur qui n’avait jamais été décrite et dont on ne soupçonnait pas même l’existence, j’ajouterai d’une tumeur à laquelle il n’est pas permis au chirurgien de toucher sans exposer le malade aux dangers les plus sérieux. »

Inutile de commenter cette observation. Plus heureux qu’Amussat, qui avait vu sans comprendre, M.Nélaton devine et démontre la vraie nature de la maladie. Depuis lors, la science s’est enrichie

de quelques faits nouveaux. Dans la séance du 22 juin 1864, M. Trélat présenta à la Société de chirurgie un jeune homme atteint de tumeurs lymphatiques des aines. Quelques mois après, ce malade fut emporté, en moins de vingt-six heures, par une angioleucite phlegmoneuse; et, dans la séance du 14 septembre, M. Trélat compléta l’observation en mettant les tumeurs sous les yeux de la société.

La communication de I VI. Trélat provoqua une lettre de M. Petit, ancien médecin en chef de la marine à File de la Réunion, qui apporta trois faits nouveaux, mais incomplets.

Enfin l’an dernier, M. Aubry prit pour sujet de sa thèse inaugurale les observations de MM. Nélaton et Trélat et les paraphrasa tant bien que mal. En lisant ce travail, il est facile de s apercevoir que l’auteur non-seulement n’a jamais vu lui-même cette affection, mais encore a peu compris les pièces qui sont déposées au museeDupuytren.

Pendant mon internat dans le service de M. Nélaton, j’avais entendu cet excellent professeur exposer, dans ce langage clair et précis qui lui est familier, les signes de cette rare et curieuse affection , aussi n’eus-je aucune peine a la reconnaître chez un homme qui vint consulter pour un développement insolite de la gorge et du cou.

On trouvera plus loin l’histoire aussi complète

que possible de ce malade.

En résumé, l’étude que nous allons entreprendre repose sur huit faits, dont quatre parfaitement authentiques, et quatre douteux.

Les observations certaines sont celles d’Amussat, de M. Nélaton, de M. Trélat et la mienne. Le doute est permis sur la nature des tumeurs décrites par Nasse, Desjardins, Virchow, M. Petit. Mes recherches m’ont convaincu que ces ectasies glandulaires ont été vues, mais aussi méconnues un bien plus grand nombre defois.Tels sont beaucoup de faits de dilatation du canal thoracique ou des troncs lymphatiques rapportés par Andra! , Cruveilhier, M. Verneuil, etc. Si je laisse ces matériaux de côté, c’est que leur valeur scientifique me paraît trop contestable pour servir de base à un travail vrai et consciencieux.

Je ne me suis pas contenté de réunir et d’analyser les faits publiés jusqu’à ce jour; j’ai entrepris quelques expériences sur les animaux dans le but d’éclairer la physiologie pathologique des tumeurs lymphatiques, et les résultats en sont consignés dans les observations que, pour ne pas scinder la description, je place à la fin de ce travail.

Il était également très-naturel de rechercher dans la texture même des glandes lymphatiques, l’explication du développement de leurs vaisseaux.

J’ai donc pensé qu’une description succincte de ces glandes à l’état normal pouvait aider le lecteur à mieux saisir l’état pathologique. Ainsi complété, ce travail se divisera en trois parties : la première sera consacrée à l’anatomie normale, la deuxième à l’étude des adénolymphocèles, et dans la troisième on trouvera quelques observations nouvelles et les détails de mes expériences.

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