OBSERVATION
On trouve dans les Archives de Virchow (1854, p. 127) un article intitulé : De la Macroglossie et de la production pathologique de fibres musculaires nouvelles. Il s’agit d’une enfant de 2 ans qui, déjà à sa naissance, avait la langue un peu grosse; mais ce n’est, au dire de la mère, que quinze jours environ avant sa réception à l’hôpital que celle-ci avait pris un volume très-considérable. La langue sortait de la bouche comme une masse large, épaisse; elle était très dure au toucher, et les lèvres tendues la circonscrivaient si exactement que ce n’était qu’à grand’peine que, entre elles et l’organe, on pouvait faire pénétrer le doigt dans la bouche. La petite fille, au reste, était trèscalme, n’accusait aucune douleur et avalait facilement les aliments liquides. Aussitôt après son entrée, le 5 janvier 1854, on lui fit à la face inférieure de la langue deux ponctions qui donnèrent issue à un peu de sang. Par contre, une autre tumeur de la grosseur d’un œuf de pigeon, située au-dessous du maxillaire, à droite, et due vraisemblablement au développement d’un ganglion lymphatique, donna issue à
plusieurs cuillerées d’un liquide semblable à de la lymphe. Ces opérations restèrent sans résultat, et, le 19 janvier, on sectionna toute la partie saillante entre les arcades dentaires îi se fit une hémorrhagie légère ; la cicatrisation fut rapide. Mais il se reforma, au-dessousdu maxillaire, une nouvelle tumeur douloureuse. On appliqua 4 sangsues, et, le 4 février, une nouvelle ponction donna issue à de la sérosité jaunâtre.
L’inflammation persista néanmoins, et, le 1ü2 février, on procéda à une dilatation de l’ouverture, qui laissa écouler une sérosité purulente d’assez vilaine couleur. A partir de ce moment la guérison devint rapide, et l’enfant sortit le 1er avril.
La portion amputée de la langue qu’on me remit mesurait en longueur 1 pouce 1 /2, en largeur 1 pouce 3/4 et en épaisseur 3/4 de pouce. Sur iouie la face dorsale s’étendait une couche épithéliale épaisse, qu’on détache par larges feuillets. Une fois enlevée, gu découvre les papilles qui sont en partie considérablement hypertrophiées, d’où résulte un aspect mamelonné de la surface. Les uns, en petit nombre, ont encore l’aspect filiforme; la plupart paraissent plus épaisses et plus grosses. La pièce tout entière est très-pâle.
A la partie postérieure de la face inférieure, disposées en forme de chapelet, paraissent des vésicules transparentes, d’une teinte un peu bleuâtre, variant entre le volume de points à peine visibles et celui de grosses graines de chanvre.
A la coupe, on voit partout un tissu pâle, d’une structure caverneuse spéciale, qui se distingue de l’aspect ordinaire des tumeurs caverneuses par le contenu des mailles. Celles-ci renferment, en effet, un liquide assez clair, jaunâtre, çà et là un peu trouble, et, à d’autres places, pris en masses claires et transparentes. Le liquide écoulé par la coupe se coagulait aussi spontanément à l’air, et donna les réactions de l’albumine.
Sur une coupe antéro-postérieure, pratiquée dans l’une des masses latérales de la pièce, cette disposition caverneuse se montra spécialement accumulée dans les portions moyennes de la langue, dans la région qui répond au muscle transverse. On reconnaissait supérieurement la couche blanchâtre et dense de la muqueuse et des papilles; au-dessous, une autre couche striée longitudinalement, blanchâtre aussi, et très-dense; puis venait la masse caverneuse, qui était limitée inférieurement ptr une couche plus longitudinalement striée, qui se continuait par delà la pointe et rejoignait la couche supérieure.
Même disposition sur la coupe transversale. Pas trace de septum; au contraire, c’est au centre que les mailles du tissu caverneux sont les plus grosses, tandis qu’elles deviennent très-fines latéralement. Vers la face supérieure, les vacuoles du tissu caverneux devenaient de plus en
plus petites, de façon cependant que, par place, on pût poursuivre jusqu’aux papilles mêmes des chapelets de fines vésicules.
La direction des parois qui englobent le tissu caverneux est en général celle de haut en bas, de sorte que ces cavernes sont à peu près verticales, et leur forme un peu allongée Les espaces varient, comme dimension, entre un point à peine perceptible et une cavité mesurant plus d’une ligne. La largeur de la trame intercellulaire varie dans les mêmes proportions. Quelques-unes de ces parois sont pleines, d’autres sont trouées ou ne se composent que d’un réseau de mailles.
Beaucoup de cavités communiquent entre elles par d’étroites ouvertures; mais beaucoup également paraissent isolées, et ce n’est alors que par transparence que, par le fond, on aperçoit les vésicules voisines. La trame de séparation est partout franchement limitée, à contours nets, plus ou moins unie et très-pàle. Çà et là seulement on y trouve des ramifications de vaisseaux sanguins.
Il semblait, au premier abord, qu’il ne restait absolument rien du parenchyme lingual normal que la couche superficielle, et que tout le reste avait 'disparu dans le tissu caverneux ou cystoïde. Mais l’examen microscopique dénote aisément la présence de nombreux faisceaux musculaires, tant dans la trame intercellulaire que dans la bande à stries longitudinales situées superficiellement.
On reconnaît facilement, non-seulement les faisceaux du muscle supérieur (Kôlliker), mais aussi les couches entre-croisées des muscles, transverses, génio-gioses et hyo-gloses. Les faisceaux primitifs, vus isolément, sont un peu étroits, niais offrent une structure très-régulières, sont très-joliment striés et très-riches en noyaux.
il est beaucoup plus difficile de se rendre compte de la signification du tissu vésiculaire. Il était vraisemblable, dès l’abord, qu’il s’agissait ici d’une simple modification d’un tissu préexistant, et les particularités de ces cavités paraissaient se rattacher avec le plus de probabilité à l’hypothèse d’une ectasie des lymphatiques. Les parois, lisses, régulières, la disposition en chapelets, le contenu de nature albumineuse et fibrinogène, la coïncidence d’une disposition analogue d un ganglion sous-maxillaire duquel on évacua, à plusieurs reprises, un liquide analogue à de la lymphe, enfin le décours relativement très-rapide de l’hypertrophie ; l’absence de toute douleur et de toute hyperémie appréciable, tout cela tendait à démontrer qu’il s’agissait ici d’un développement, pour ainsi dire passif, des lymphatiques préexistants dans lesquels le cours des liquides était venu à s’arrêter .
Les cas analogues sont, il est vrai, très-rares, mais ils existent. Les plus connus sont ceux des grandes ectasies des vaisseaux lymphatiques du pénis accompagnant les bubons syphilitiques. J en ai vu un
cas remarquable que M. Friedreich a décrit (1). Un autre cas trèscurieux me fut fourni par un veau nouveau-né, chez lequel, par suite d’une trombose de la jugulaire interne, le débouché du canal thoracique était obstrué, et chez qui presque tous les organes avaient pris un volume énorme par suite d’ectasie de lymphatiques, et étaient remplis d’une sérosité légèrement sanguinolente. Les intestins, principalement, étaient recouverts, dans toute leur étendue, de larges canaux en forme de chapelets, et si agglomérés qu'à peine pouvait-on entre eux reconnaître le tissu des viscères. Enfin, un cas bien extraordinaire est celui que Carswell (2) a décrit et dessiné, et dans lequel, chez un homme de 26 ans, le canal thoracique et tous les lymphatiques du tronc, jusqu’aux régions inguinales, étaient tranformés en conduits réellement colossaux.
L’examen microscopique du contenu des vésicules tend à prouver qu’il s’agit ici de quelque chose d’analogue. En effet, là où se trouvaient les coagulums transparents que nous avons mentionnés, ou les trouve composés de fibrilles de fibrine enchevêtrées, dans lesquelles sont emprisonnées des cellules de la grosseur, de !a forme et tout à fait de l’aspect des globules de lymphes. Elles étaient légèrement granuleuses et contenaient des noyaux simples ou dédoublés que l’acide acétique rendait plus apparents.
Je ne fins pousser l'évidence plus loin, et surtout il me fut impossible de trouver des éléments distincts, constitutifs des parois des lymphatiques normaux. Plusieurs fois, sur des coupes transversales, je vis à la surface des conçues des cellules aplaties assez semblables à de l’épithélium, et, immédiatement au-dessous, un liquide transparent et homogène. Mais, le plus souvent, je ne trouvais qu’une couche de tissu cellulaire nettement limitée et représentant un stroma à feutrage fin, sans disposition bien marquée en faisceaux, et enveloppant à la fois les fibres musculaires et les vaisseaux. Parmi ces derniers, je rencontrai fréquemment des artères à parois très-épaisses, surtout la couche fibreuse circulaire. Le stroma de tissu cellulaire, à divers endroits, était d’une abondance très-variable et se répandait particulièrement dans les couches supérieures plus homogènes que ie reste. Partout l’acide acétique y faisait apparaître de nombreux noyaux.
Mais il est un fait d’une importance capitale, que j’ai constaté aussi bien dans l’intérieur de la couche véritablement caverneuse que dans la couche superficielle, et qui me semble expliquer le passage des éléments du tissu cellulaire à l’état de cavités cirsoïdes. En effet, sur
U fVurzburger verhandlungen, Bd. II, S. 139.
(-j Pathologie anatom ., hypertrophie, 1. iv. p. 4.
les coupes transversales, et après action des acides, je voyais la trame devenue homogène parsemée en nombre très-considérable de cellules étoilées, très-régulières, à noyau, et anastomosées entre elles (cellules plasmatiques'. Tout à côté se trouvaient d’autres cellules contenant deux ou plusieurs noyaux, et les tonnes étoilées devenaient plus larges et plus volumineuses à mesure que le tissu interposé se raréfiait; le développement endogène apparaissait de plus en plus abondant, et, enfin, je vis des places où la trame intermédiaire n’était plus composée que d'éléments évidemment cellulaires, tous fins et disposés en rangées. Finalement, ces éléments se trouvaient si juxtaposés qu’il ne restait, pour ainsi dire, pas de trame intercellulaire, et ils formaient de grands groupes sombres, mesurant jusqu’à î5 millimètres de diamètre et plus. (T. II, f. 3.)
On voyait la même chose sur les coupes antéro-postérieures, avec cette différence qu’à la place des éléments extrêmes étoilés, il en paraissait un plus grand nombre en forme de fuseaux, et qu’au lieu de groupes arrondis on avait plutôt la configuration de lignes allongées et opaques. On pouvait aisément y isoler de fines cellules, la plupart à noyau relativement très-grand et brillant, et dont la membrane, assez épaisse, englobait assez exactement ce noyau, semblable en somme aux jeunes cellules des ganglions lymphatiques ou de la moelle des os.
Si réellement les grandes cavités cystoïdes, ou du moins une partie d’entre elles, se sont ainsi formées par suite du développement progressif des cellules plasmatiques, nous aurions ici un nouveau mode do production que j’ai déjà antérieurement signalé pour un enchondrome cyrsoïde (1) et pour le canal médullaire normal des os longs. 11 semblerait alors que l’idée d’ectasie lymphatique devrait être tout à fait abandonnée. Mais, en nous rappelant qu’on ne sait encore rien du tout de l’origine des lymphatiques, et en rapprochant de ce fait l’hypothèse que j’ai déjà émise de la relation intime qui existe probablement entre les cellules plasmatiques et les vaisseaux lymphatiques, nous n’excluerons ici, en aucune façon, l’idée de la possibilité d’une affection simultanée des lymphatiques et des cellules plasmatiques. Rappelons-nous d’ailleurs que Brucke fait provenir les cellules normales des ganglions lymphatiques des cytoblastes du tissu cellulaire environnant, et que, quant à moi, j’ai trouvé il y quelque temps déjà, dans des cas de leucémie, des follicules lymphatiques dans le foie {Archives, vol. I
(4) Archives gén. de rnécl., t. IV, p. 237.
p. 569) et des dépôts considérables d’éléments lymphatiques plus tard dans les reins ( Archives , vol. Y, p. 59 et 125).