TROISIÈME PARTIE
§1.-— Observations.
En tete des observations inédites se place naturellement celle qui a été le point de départ de nos études sur les adénolymphocèles. Nous la publions avec des détails qui pourront paraître puériles ou au moins inutiles; mais quand une affection aussi rare, aussi peu connue, se présente à l’observation, il nous semble qu’aucun détail, si petit qu’il soit, si étranger qu’il paraisse à la maladie principale, ne doit être omis ou négligé. Aussi nous sommes-nous efforcés de la publier aussi complète que possible.
OBSERVATION Ire.
Tunr urs lymphatiques des glandes inguinales. — Varices lymphatiques des vaisseaux sous- cutanés du cou et du périnée.
Le 31 décembre 1866, s’est présenté à la consultation de l’hôpital
des Cliniques, le nommé B . (Benjamin), camionneur, demeurant
faubourg Saint- Antoine, n° 21.
11 se plaint de tumeurs volumineuses à la gorge et aux régions inguinales.
Au cou, la tuméfaction s’étend du menton au devant du larynx, sans épasser le bord inférieur du cartilage thyroïde, se prolongeant à roite et à gauche sous les branches de la mâchoire inférieure, dans la direction des glandes sous-maxillaires, et offrant son maximum de saillie sur la ligne médiane.
La peau est glabre, souple, mobile, non adhérente, et n’offre
aucun changement dans sa coloration. On dirait, à la vue, un amas de graisse considérable. Au toucher, la sensation perçue ne saurait mieux se comparer qu’à celle éprouvée par les doigts tenant un paquet de ver enveloppés d une peau de chamois.
La pression ne provoque aucune douleur, et refoule en arrière de la base de la langue le paquet de cordons enroulés, sans que pourtant on puisse dire si on les réduit, si on les vide en réalité.
Les régions sus-claviculaires et axillaires sont complètement normales.
Deux tu meurs symétriques occupent l’espace compris entre le ligament deFallope et le sommet du triangle de Scarpa. La peau qui les recouvre est blanche et entièrement semblable à celle du reste du corps; elle est souple, glisse facilement, et ne présente aucune adhérence. Le volume de chacune de ces tumeurs est à peu près celui du poing; leurs limites sont assez bien accusées et ne dépassent pas celles de la région inguino-crurale. Leur surface n’est pas aussi uniforme que celle de la tumeur sus-hyoïdienne ; elle est légèrement onduleuse et mamelonnée. Le loucher offre la même mollesse, la même dépression facile; on dirait des éponges gorgées de liquides présentant çà et là des noyaux plus résistants et mal isolés.
En arrière des bourses, sur la ligne médiane, et au niveau du raphé périnéal, on observe une tuméfaction dont l’aspect, les caractères sont identiquement semblables à ceux de Ja gorge. Le sillon normal interfessier est remplacé par cette saillie uniforme, sans limites précises, allant du scrotum à l’anus. Il semble que cette tumeur envoie quelques prolongements vers les masses inguinales, mais ces connexions ne sont pas assez franches pour qu’on puisse les affirmer d’une façon positive.
Là, comme partout, cette tuméfaction spongieuse est parfaitement indolente; on peut la saisir, la presser, la réduire même en partie sans causer de douleur au malade qui éprouve pourtant une sensation pénible si la pression est un peu forte. Les secousses du camion, qu’il conduit chaque jour, retentissent presque douloureusement dans toutes ces tumeurs et c’est là un des principaux motifs qui l’ont engagé à venir consulter.
Nous avons recherché avec les plus grand soin sur toute la surface du corps, s’il n’existait pas quelques dilatations des réseaux lymphatiques du derme; mais nulle part il n’a été possible d’en découvrir même une apparence.
Les membres inférieurs sont dans un état normal. Pas d’œdème; pas de veines variqueuses; pas le moindre changement dans la coloration de la peau.
Notre attention s’est ensuite portée sur la région lombaire. Mais l’épaisseur de la paroi abdominale rend l’examen difficile, et ne permet pas de se prononcer pour ou contre l’existence de tumeurs analogues dans cette région.
L’ensemble de tous les signes que présentent ces tumeurs ne laisse aucune doute sur leur diagnostic. Elles sont évidemment constituées par des dilatatations soit des vaisseaux lymphatiques seuls, comme à la gorge et au périnée, soit des ganglions, comme aux deux aines.
Telle fut, du reste, l’opinion de M. Nélaton, qui a vu ce malade à plusieurs reprises.
Interrogé sur ses antécédents, sa façon de vivre, et l’origine de ces tumeurs, ce camionneur donne les renseignements suivants :
Il est né à Ceaucé (Orne), en 1833, et est resté en Normandie jusqu’à l’age de 13 ans.
Sa famille n’a jamais eu de maladie de ce genre. Ses grands-pères paternel et maternel sont morts, l’un à 72, l’autre à 70 ans; ses grand’mères, l'une à 67, l’autre à (30 ans. Son père, âgé de 58 ans, est mort, en 1857, à l’nôpital Saint-Antoine, d’un diabète sucré ; il a perdu un jeune frère d’un phlegmon de la jambe, et une sœur morte à 11 ans, dans les convulsions. Quant à lui, étant enfant, il a eu une légère rougeole ; en 1844, une première jaunisse guérie, après un mois de traitement; en 1849, une attaque de choléra; en 1850, une seconde jaunisse due à une peur, et une seconde atteinte de choléra; une blennorrhagie chronique suivie d’orchite; et enfin en 1855, il fut pressé entre une caisse et un mur.
Jamais il n’a eu la syphilis, et il ne porte du reste aucune trace de cette affection.
C’est en 1863, que débuta la tuméfaction de sa gorge, au point qu’on lui donna le surnom de gorge de pigeon. En même temps il eut une angine.
Trois mois après cette apparition, son cou diminua sensiblement, mais les aines et le périnée commencèrent à acquérir le volume qu’ils ont aujourd’hui. Plusieurs médecins furent consultés, dont un seul, M. Voillemier, reconnut la nature de l’affection et conseilla au malade de ne jamais permettre qu’on touchât à ses tumeurs.
Voies digestives. — Ses fonctions digestives sont sujet tes à des troubles variés.
H y a deux ans, il fut pris, chaque matin, de vomissements faciles de liquides filants, glaireux, accompagnés très-rarement de substances alimentaires. Depuis, il perd de temps en temps l’appétit sans cause appréciable, perte bientôt suivie d’un amaigrissement proportionnel. 11 se réveille assez souvent la nuit avec une sensation impérieuse de faim qu'il est obligé de satisfaire. Le poids varie entre 62 et 73 kilogr. Aussi, le 1er juillet, jj partait pour la Normandie pesant alors 62 kilo*
grammes; un mois après, il revenait à Paris, ayant engraissé, et augmenté de 4 kilogr. En août, septembre il maigrit, engraisse de nouveau en octobre, novembre, et commencement de décembre où il arrive à peser 73 kilogr., poids qui a depuis lors baissé de 13 kilogr.
Il boit chaque jour de l litre et demi à 2 litres de vin. Il n’a jamais bu beaucoup d’eau-de-vie. Il y a deux ans, il avait pris l’habitude de prendre chaque jour un ou deux verres d’absinthe. Il a renoncé depuis à cette liqueur.
Jamais il ne souffre de l’estomac. Les selles sont normales, quelquefois colorées en gris, et il n’est sujet ni à la diarrhée ni aux coliques.
Voies respiratoires . — Il s’essouffle assez facilement, est sujet cha que mois à un enrouement accompagné de picotements dans la gorge et du besoin d’expulser un petit crachat. Il n’a, du reste, jamais eu de . maladie de poitrine et tousse très-rarement. Le thorax est très-bien conformé, sonore à la pression, et les bruits respiratoires s’entendent aisément dans toute l’étendue des poumons.
Circulation. — Le cœur est normal et bien à sa place, A la main on en perçoit difficilement les battements, mais l’auscultation permet de constater que les bruits sont normaux, quoique un peu sourds. Jamais il n’a de palpitations. Le nombre des pulsations est de 90, elles sont faibles, intermittentes et inégales.
Foie , rate. — Le volume du foie est normal, bien que difficile à limiter inférieurement à cause de l’épaisseur de la paroi abdominale et du peu de gaz contenus dans les anses intestinales.
De même pour la rate.
Mouvements. — L’état des forces ne laisse rien à désirer. 11 n’a éprouvé aucun affaiblissement musculaire. Seulement, la marche lui paraît lourde, comme s’il portait un fardeau. Aussi se fatigue-t-il plus vite qu’il ne faisait avant, sa maladie et il trouve que cette disposition à la fatigue tend plutôt à augmenter qu’à diminuer.
Sens. — La sensibilité générale n’a pas changé. La vue est bonne;
son odorat parfait. Il n’a jamais de maux de tête. Sa mémoire est excellente. Il est d’ailleurs intelligent.
Depuis trois ou quatre mois seulement , il se plaint d’entendre un peu plus difficilement et d'avoir quelquefois des bourdonnementslégers dans les oreilles.
Son sommeil est régulier.
Les fonctions génitales ont conservé toute leur activité. Marié à 23 ans, il a des rapports féminins aussi fréquents qu’au début de son mariage. (Une petite fille qu’il a eue il y a dix-huit mois mourut en naissant.)
Sécrétions. — Il urine facilement, mais a remarqué que de temps en temps ses urines sont rouges et parfois abondantes. En les examinant, nous n’avons trouvé ni albumine ni sucre.
Transpiration facile et au moindre exercice.
11 salive beaucoup et, surtout après avoir mangé, crache abondamment.
C’est un homme de taille moyenne, d’un embonpoint ordinaire, bien musclé, robuste, et irès-eapable d’exercer le rude métier de camionneur. Quoiqu’il ait des moustaches bien fournies, il est absolument dépourvu de barbe sous le menton dans toute l’étendue de la tuméfaction. La même absence de poils se remarque sur les tumeurs inguinale etscrotale.
Tel était l’état de ce malade au 31 décembre 1866.
Absent depuis cinq mois, je n’ai pu le revoir qu’au milieu du mois de juin 1867. Lorsqu’il se présenta à moi, je ne l’ai pas reconnu, tant il était changé et amaigri. Ce n’est pas tout : celte grosse gorge de pigeon qui le préoccupait tant et donnait à sa physionomie un aspect caractéristique, n’existe plus. Impossible de soupçonner qu’il y ait eu là, il y a cinq mois, une tumeur du volume du poing. Cependant le toucher et un examen plus attentif permettent de reconnaître qtae la tumeur a plutôt diminué que disparu. Si elle ne constitue plus une difformité qui saute aux yeux, cette région sus-hyoïdienne offre encore sous le doigt quelques cordons et quelques noyaux ratatinés, derniers vestiges de ces volumineux paquets de vaisseaux enroulés et remplis de lymphe.
En revanche, les deux tumeurs inguinales et surtout la tuméfaction périnéale ont sensiblement augmenté de volume. Ces tumeurs, tout en grossissant, ont conservé la même physionomie. Celles des aines ont envahi plus complètement le ti iangle de Scarpa. Celle du périnée a acquis la grosseur du poing. En outre, celle ci n’offre plus seulement au toucher une agglomération de cordes enroulées et flexueuses, mais
on y sent de nombreux noyaux analogues à ceux des ganglions. Les connexions avec les aines sont bien plus apparentes. Malgré ce développement énorme des lympathiques, ie scrotum est resté tout à fait intact. Il est repoussé en avant par le développement du périnée, mais ses lymphatiques ne paraissent nullement envahis, et scrotum et testicules sont complètement indépendants et en dehors du développement pathologique du périnée.
Il nous a semblé sentir dans l’aisselle du côté droit un commencement d’altération analogue de l’une des glandes de cette région.
Le malade ayant maigri, il est plus facile d’explorer la région lombaire à travers la paroi abdominale amincie. En déprimant fortement cette paroi, on arrive sur un tissu mou et spongieux [à travers lequel il est difficile de bien distinguer l’angle sacro-vertébral. Aussi sommesnous disposés à penser qu’il existe là une dilatation des lymphatiques intra -glandulaires analogue à celle des ganglions inguinaux.
Nous avons pu également sentir le bord inférieur du foie qui dépasse très-peu les fausses côtes.
L’examen microscopique du sang était intéressant. Nous en avons pris une goutte; les globules rouges sont tout à fait normaux. Mais il m’a été impossible de découvrir un seul globule blanc dans la préparation.
Les urines sont claires après l’émission. Par le repos, elles laissent déposer au fond du vase une couche de mucus glaireux et filant. Elles ne se troublent ni par la chaleur ni par l’acide nitrique. Chauffées avec une solution de potasse ou de liqueur de Frommerz, elles ne donnent aucun précipité. Le microscope n’y démontre par un seul globule de chyle, et l’hypothèse d’urines chyleuses émise par M. Gubler n’est point applicable à ce que j’ai observé dans ce cas.
Depuis cinq mois, cet homme a changé son régime. 11 ne s’est plus gêné, dit-il, pour prendre un verre de vin ; et de fait, il boit environ chaque jour 2 litres et demi de vin. De temps en temps même il va plus loin, et arrive jusqu’aux limites de l’ivresse.
11 n’a pris d’autre médicament qu’une tisane que lui a indiquée un droguiste. Lorsqu’il se fatigue, les urines et surtout le périnée lui semblent plus pesants et deviennent même sensibles.
U n’a pas remarqué que ses tumeurs diminuassent sensiblement de volume pendant le repos de la nuit. Mais elles sont moins dures et moins tendues le malin.
•J’ai encore revu deux fois ce malade depuis un mois. L’état général et local est absolument le même : ni augmentation ni diminution dans
les tumeurs. Le sang, dans mon dernier examen, contenait quelques globules blancs, mais en quantité moindre qu’à l’état normal. Je dois enfin noter un très-léger tremblement dans les mains qu’il faut attribuer aux excès de boisson auxquels se livre cet homme malgré les conseils les plus pressants.
Quelques faits que nous croyons se rapporter de près ou de loin aux adénolymphocèles ont été publiés en Allemagne, et la plupart ont été traduits en français; nous les avons indiqués dans le chapitre premier.
Trois de ces observations ne sont pas connues en France, et quoiqu’elles ne puissent être sûrement rapportées à notre sujet, elles contiennent néanmoins des détails intéressants au point de vue de F anatomie et de la physiologie pathologique des dilatations lymphatiques, et nous croyons devoir les publier ici pour compléter autant que possible l’histoire des adénolymphocèles.