CHAPITRE PREMIER
CE qu’on doit entendre par le mot ULCERE.
Dès l’abord, une première difficulté se présente, et cette difficulté est fondamentale ; car, avant tout, il faut bien déterminer le terrain sur lequel on doit s’avancer. 11 s’agit de préciser ce que l’on doit entendre par ulcère, ou ce que nous croyons devoir comprendre sous cette dénomination. Or, si nous recherchons les définitions qu’en ont données les auteurs anciens et modernes, nous serons frappés de ce fait qui se reproduit souvent dans l’histoire de la médecine, que les premiers aperçus sont ceux auxquels nous nous trouvons souvent dans la nécessité de revenir.
D’après Daniel Espichius, Hippocrate comprend sous le nom d’ulcères toute solution de continuité, soit des parties dures, soit des parties molles.
La première définition des ulcères qui mérite l’attention est due à Gallien. La voici : « Omnis in quâcumque parte, ex ero- « sione , continuitatis solutio. » Il en sépare soigneusement la carie, soit à tort, soit à raison , c’est ce que nous verrons plus tard. ( Lib. de Constitution. , art. i.)
Fabrice d’Aquapendenle donne ainsi sa définition : a Lieu* P est solutio continuitatis, ab interna causa, ex erosione prove-
« mens. »
Ambroise Paré disait : « Ulcères , qui est une solution de con- « tinuité des parties molles non sanglantes , ains invétérée, de «laquelle sort pus ou sanie, quelquefois étant accompagnés « d’une ou plusieurs indispositions qui empêchent ou retardent « l’union et consolidation d’icelle. »
Louis , dans un Mémoire sur l’usage des anodins dans les maladies chirurgicales, les définit ainsi : « Les ulcères sont des so- « lutions de continuité avec érosion. » Il a donc accepté la définition de Gallien , mais sans s’expliquer au sujet de la carie.
Aubray, dans un Mémoire sur l’abus des digestifs et des emplâtres , paraît adopter la même manière de concevoir les ulcères.
Après de tels aperçus qui auraient dû mettre dans la voie sui vant laquelle l’observation aurait du être dirigée , nous trouvons Eschenbach, de Hambourg, qui dit, dans un Mémoire sur les suppuratifs : « Tant que le pus reste renfermé dans la cavité qu’il « s’était creusée dans les solides, et qu’il ne peut s’échapper, « la maladie s’appelle abcès ; mais, lorsque les parties qui le ren- « ferment viennent à se rompre et que le pus s’écoule au-dehors, « la maladie s’appelle ulcère. »
Louis lui-même , renonçant à sa première idée , s’exprime ainsi dans un Mémoire sur les remèdes détersifs : « On entend « par ulcère , une solution de continuité ou division des parties « molles, d’où découle une matière purulente. »
Florant, de Lyon , va plus loin , et dit dans un Mémoire sur lé même sujet que le précédent : « J’entends par ulcère toute so- « lution de continuité des parties molles , dans laquelle il y a « suppuration.
Pour Astruc les ulcères sont : « Des solutions de continuité « dans les parties molles avec écoulement de pus.
Pour Mauquest Delamotte, c’est : « Une solution de continuité « en la chair avec écoulement de sanie qui empêche la réunion,
Pour B. Bell : « Une solution de continuité dans une partie « molle du corps, d’où il sort du pus, de la sanie ou quelque « autre matière viciée, soit que la maladie tire son origine d’une «• cause interne ou externe.
Jusqu’ici tous les auteurs que nous avons cités ont séparé la carie de la nécrose. Voici J.-L. Petit, qui dit : « On appelle ulcère « toute solution de continuité de laquelle il découle du pus , de « la matière puriforme , sanieuse ou autre. « Et il dit positivement qu’il comprend la carie dans sa définition. Il regarde cette dernière affection comme un ulcère des os.
Nous voyons, parmi tous les pathologistes, les uns se partager exclusivement entre les quatre opinions fondamentales qui se trouvent précédemment indiquées, et qui se rapportent aux suivantes :
1° L 'érosion, où l’on ne voit que le travail'moléculaire morbide qui s’est établi ;
2° L’influence d’une cause interne s’opposant au travail de cicatrisation |
3° La sécrétion accidentelle s’opposant directement à la cicatrisation :
4° La sécrétion morbide accidentelle s’opposant à la guérison par suite de l’altération qu’une cause générale lui a fait subir.
Les autres s’efforcent d’approcher davantage de la vérité, en réunissant ce qu’il y a de vrai dans chacune de ces manières de voir.
Callisens disait : « Ulcus, in genere , est solutio continui in « partibus organicis , lente exorta, pus, ichorum, aut saniem « quamcumque lundens. >»
Thompson, après avoir rapporté les définitions de plusieurs auteurs, et avoir dit : D’autres ne s’en sont servis (du mot ulcère) que pour désigner les solutions de continuité d’où s’écoule une matière ichoreuse, sanieuse et corrompue, et qui sont ac~
compagnéesde perte de substance, ajoute : «Cette dernière défini- «tion est peut-être celle qui se rapproche le plus de l’exactitude. » PI us loin il dit de nouveau : « La condition d’une perle de « substance ajoute beaucoup à l’exactitude de la définition. <>
Delpech définit l’ulcère : « Toute solution de continuité des « parties molles accompagnée de perte de substance de la partie « affectée. ><
Forget (Hygiène) le dit : « Une solution de continuité dont la « cicatrisation est enrayée par cause générale ou locale. »
Rabault appelle ulcère : « Toute solution de continuité dans « quelqu’une des parties du corps, produite ou entretenue par « un désordre général ou local avec écoulement d’un liquide va- « riable , et toujours accompagnée d’une perte de substance « ayant pour cause l’absorption vicieuse du tissu affecté.
Pour Langenbeck : « L’ulcère est une perte de substance .
« qui résulte d’un mouvement de décomposition plus actif que le « mouvement de composition. »
M. Marjolin : « Solution de continuité dans une partie molle « ou dure avec écoulement de pus, d’ichor ou de sanie, entre- « tenue par une cause locale ou générale, devant rester station- « naire, s étendre ou se reproduire lorsque cette cause n’est pas « détruite. »
Boyer entendait par ulcères : « Toute solution de continuité « des parties molles , plus ou moins ancienne, accompagnée d un i< écoulement de matière purulente et entretenue par un vice
« local ou une cause intérieure. «
Rust dit : « Je comprends sous le nom d’ulcère, une sécrétion « de pus ou de sanie, produite par l’état anormal des végétations « dans une trame organique, changée en surface sécrétante. »
Chélius dit : « On désigne sous le nom d’ulcère la solution de r continuité qui se développe lentement, sur une partie organi-
* sée,par suite d’une altération de l’acte végétatif; qui donne tou- « jours lieu à la sécrétion d’un liquide ichoreux et sanieux, ainsi « qu’à la destruction lente et continue des parties sur lesquelles
* elle a pris naissance. «
Pour M. Lallemand, de Montpellier : « Les ulcères sont une y destruction de tissu, s’effectuant sous l’influence d’un virus « quelconque. Les autres sont des plaies plus ou moins an- « ciennes, plus ou moins difficiles à cicatriser.» (J. desSc. méd. de Montpellier. )
M. Blandin définit l’ulcère : « Une solution de continuité des « parties molles, dont la guérison est empêchée par quelque cir- « constance particulière, et qui présente plus d’étendue en lar-
geur qu’en profondeur. »
Sir. À. Cooper (Leçons de clinique) dit : « L’ulcère peut être « défini une surface granuleuse sécrétant de la matière.
M. Dub ois, d’Amiens, dit : « Toute solution de continuité de- (( vient un ulcère dès qu’il s’y est établi un travail morbide d’ab- « sorption moléculaire.
Syme définit l’ulcère : « Une solution de continuité, d’une « surface naturelle , sécrétant une matière sanieuse, »
Ch. Bell (Insîit. de chirurgie) nomme ulcère : « Une ouverture « formée à la peau, sécrétant une matière ; et résultant d’une vio- « lence sur cette surface , lorsque la santé n’est pas dans un état « parfait, ou bien de quelque affection de la peau, telle que fu- « rondes ou pustules. »
Toutes ces définitions dont nous pourrions augmenter beaucoup le nombre , n’expriment pas d’une manière précise ce que nous comprenons par ulcère. C’est pourquoi nous croyons devoir indiquer ici la définition que nous adoptons: « L’ulcère est pour « nous, dans l’acception la plus générale du mot, toute solution « de continuité avec perte de substance et sécrétion morbide, pro-
« duite et entretenue, ou entretenue seulement par des conditions « générales ou locales , soit hygiéniques , soit pathologiques. »
De tout ceci il résulte que les ulcères sont des maladies complexes. En effet , il y a deux choses distinctes dans les ulcères : la solution de continuité et la condition particulière qui s’oppose à la guérison; mais la solution de continuité en ellemême est ici peu de chose; la condition qui l’entretient est le point essentiel.