‹ Des variations de la langue et de la métrique d'Horace dans ses différentsChapitre 6 sur 83 · Epi. I · texte numérisé non relu

Epi. I

l'auteur se manifeste surtout par le choix des matières. Le poète, aux portes de la vieillesse, est occupé presque uniquement de cet art d'où il espère l'immortalité. Sa pensée, plus dégagée de tout autre intérêt, se cantonne dans le domaine de la littérature. Mais, qu'il expose à Auguste son jugement sur la poésie nationale ; qu'il retrace à Florus le chemin qu'il a parcouru, depuis son entrée dans la carrière poétique jusqu'au moment présent, où il se repose au sein d'une paisible philosophie ; qu'il indique aux jeunes Pison les écueils à éviter, avec l'autorité de son âge et de son expérience, ga verve satirique est loin d'être tarie ; sa raillerie n'épargne, ni la métromanie contemporaine, ni la grossièreté des spectateurs, ni les embarras de Rome, ni l'admiration mutuelle des Trissotins d'alors, ni l'engouement aveugle pour les vieux auteurs, ni la folie du poète, lecteur impitoyable de ses propres vers. Le dernier mot du livre est une épigramme.

Telle est, dans son ensemble, l'œuvre d'Horace : une dans sa diversité, mais dont les parties successives nous présentent l'homme et le poète sous des aspects nouveaux, et dans les degrés divers de sa maturité. Cette progression continue, nous allons essayer de la suivre dans son élément matériel, en étudiant les variations de sa langue et de sa métrique. Un coup d'oeil sur l'état de la langue poétique à Rome du temps d'Horace, convaincra que cette recherche est possible, et, nous osons Tespérer, qu'elle n'est pas sans utilité, et pour la connaissance de la langue latine, et pour l'intelligence de notre poète.

A l'époque où furent composés les premiers écrits d'Horace, en même temps que les Eglogues de Virgile, Cicéron venait de mourir. La poésie latine devait chez

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les deux poètes s'élever au degré où le grand orateur avait élevé Téloquence. La langue de la prose était arrivée à sa perfection avant la langue poétique. La première, après César et Cicéron, pouvait changer et perdre, mais n'avait plus à gagner; Lucrèce et Catulle avaient laissé quelque chose à faire, sous ce rapport, à leurs successeurs. Cependant c'est à la poésie que Rome devait sa langue littéraire, et l'éloquence, son instrument. Les premiers poètes avaient enrichi le vocabulaire romain, fixé les formes , et retenu la langue sur la pente d'une décomposition rapide. Mais, par l'effet même de ses débuts, la poésie, introduite à Rome par des étrangers, et vivant d'imitations, se ressentit de son origine longtemps après que la prose eut conquis, dans la pratique du forum et la tradition des classes élevées, ce caractère d'uijité, d'analogie, de vigueur, qui distingue la période classique. Précisons : le vocabulaire s'est singulièrement augmenté, grâce aux efforts et au génie deLivius, de Nœvius, de Plante, d'Accius; ils ont enrichi la langue de tout ce qu'ils ont pu tirer de son propre fonds, et de tout ce qu'ils ont emprunté à la Grèce. Locutions nouvelles, termes exotiques, dérivations et compositions de toute espèce, abondent dans leurs écrits. Les formes grammaticales commencent à se fixer, bien que la comédie soit encore loin d^exclure les indécisions du parler populaire, ses négligences, ses syncopes, compatibles avec le vers saturnien et même avec le vers scénique.

On peut dire, sans exagération, qu'Ennius sauva la langue latine par l'introduction de Thexamètre, indépendant de l'accentuation , qui contraignit les poètes à observer rigoureusement la forme des mots et la quantité des syllabes. La prose littéraire manifeste, à

la môme époque, ses premiers progrès, et les ouvrages du vieux Caton attestent qu'une période nouvelle est commencée. Désormais la littérature latine, sortie des langes, continuera de grandir, par l'effet du progrès naturel des esprits, d'une culture plus savante, d'une vivante émulation. Les littérateurs ne sont plus des étrangers qui importent les productions étrangères; ce sont des Romains qui traitent des matières romaines dans une langue qui, tout en conservant l'énergique brièveté des temps passés, a acquis plus d'abondance, d'élégance et de souplesse. L'influence du grec n'a pas diminué : elle est plus générale et plus forte que jamais, mais elle s'exerce autrement ; elle est devenue plus savante, plus profonde, et en quelque sorte moins matérielle. On n'est plus forcé d'emprunter à la langue grecque les moyens d'exprimer sa pensée; le latin, affiné, assoupli, enrichif suffit aux exigences de l'histoire comme aux besoins de l'éloquence. La langue des écrl^ vains est celle qui retentit au forum ou h la curie, et dont se sert familièrement la société polie. Les maîtres portent maintenant leurs efforts à lui rendre ou à lui conserver sa pureté, à la faire plus achevée encore par le style et par la construction des phrases et des périodes. Que lui restera-t-il à acquérir en fait de correction et d'élégance après J. César? de vivacité, d'éclat, de nombre et d'harmonie après Cicéron? C'est là la véritable langue classique dans sa perfection : elle n'acquerra des qualités nouvelles qu'au détriment de celles qu'elle possède maintenant, et par l'altération de son génie particulier. A certains points de vue, après Cicéron, la langue de la prose ne peut plus se transformer sans perdre ; celle de la poésie, au contraire, restée en arrière, devra acquérir encore, avant d'arriver à la plénitude de sa perfection*

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La langue poétique, à Rome, diffère de la prose par Tezclusion de certaines expressions ou tournures, par le choix des mots et des figures, par Tusage de certains archaïsmes, par un enchaînement plus varié, par une disposition plus libre et plus savante des mots et des membres de phrases. Ce fut Tceuvre du temps et de Tétude, autant que du génie, de créer, avec ces ressources, pour l'expression des idées et des sentiments poétiques, un instrument non moins parfait que la prose de Gicéron. Régler Tusage de l'archaïsme et Tinvention des termes nouveaux, fondre ensemble les éléments divers, éviter le disparate et le bizarre, assouplir la syntaxe, alléger les formes trop pesantes, créer la période poétique en opposition à la période oratoire, mettre en jeu sans effort et sans gêne un appareil aussi laborieusement construit : cette œuvre ne put être achevée que par les poètes du siècle d'Auguste, malgré le génie et les efforts de leurs prédécesseurs ^

U appartenait à ces grands écrivains de faire le dernier pas, et de porter la langue lutine & son plus haut point de perfection. Formés par des études approfondies, parla lecture des poètes grecs, excités par l'exemple des prosateurs romains, ils cultivèrent, avec un succès égal au leur, le domaine de la poésie. Entre les mains de Virgile, d'Horace, de Tibulle, de Properce, d'Ovide, Tidiome, autrefois si rude et si lourd, devient l'un des plus harmonieux, des plus doux, des plus souples, des plus élégants. Toute dureté dans l'expression fut évitée ; Ys môme ne disparut plus à la fin des mots ; les mots se disposèrent aisément et sans contrainte dans

1. W. Heffter, Die Geschichte der lateiniscken Sprache. Brandeburgj

les moules métriques empruntés à la Grèce, particulièrement celui de l'hexamètre* La construction fut plus libre encore que dans la prose, au profit non-seulement de l'harmonie, mais encore de la souplesse et de l'énergie. On continua à créer des mots nouveaux par dérivation ou par composition, mais en abandonnant les procédés les plus surannés. On rechercha quelques vieilles expressions susceptibles encore d'enrichir le vocabulaire poétique ; on étendit le sens des mots en usage, mais on mit en œuvre toutes ces ressources avec une prudente et savante réserve. Pour donner à la langue plus d'élévation , de distinction , d'originalité, on sema partout les constructions, les locutions grecques, que la parenté originelle des deux langues, les rapports de plus en plus multipliés des deux nations, la connaissance de plus en plus répandue de la langue et de la littérature helléniques, permettaient d'introduire sans faire disparate et sans choquer le bon goût.

Cette dernière étape, qui devait mener la langue latine à son apogée, fut franchie rapidement ; il est donc possible, dans certaines limites, de constater les changements accomplis durant cette courte période, et d'assigner leur part de l'œuvre à chacun des écrivains, particulièrement à Virgile et à Horace. Entre leurs «mains, la langue poétique de Rome devient parfaite ; leurs successeurs ne pourront que les imiter, choisir dans le trésor qu'ils ont laissé, exagérer leurs qualités, ou tomber dans les défauts qu'ils ont évités. L'un et l'autre, avec des différences résultant de la diversité de leur génie et de leurs sujets, ont tiré, en quelque sorte, de la langue latine tout ce qu'elle peut produire. L'un, plus attaché à l'idiome national, conservant avec plus de respect l'héritage d'Ennius et de Lucrèce, sait merveilleuse-

ment féconder, colorer, varier l'expression, à Taide de la syntaxe grecque, par l'usage de tournures, d'acceptions, de figures nouvelles ; il trouve la véritable phrase poétique, et crée enfin cette langue, si vivante et si riche, à laquelle on ne peut reprocher que quelque redondance et l'abus de certains procédés de style. Horace, moins respectueux pour la vieille langue, comme pour la vieille littérature, plus raffiné en quelque sorte, se fait une langue plus nouvelle, plus savante, plus concise, plus personnelle, par le choix et l'arrangement des mots, mais sans jamais heurter le goût par des nouveautés trop saillantes, sans rien perdre de sa grâce ni de sa souplesse : tout est calculé chez lui, tout est méthodique. Cependant les règles qu'il s'impose subissent quelques variations dans la succession de ses œuvres. A la différence des genres, répondent certaines difTérences dans la langue des Satires et des Epîtres d'une part, des œuvres lyriques de l'autre ; et la différence des temps produit d'autres différences entre les Satires et les Epîtres même, comme entre les divers recueils d'Odes. On peut essayer de noter, par une patiente observation, ces variations qui sont dues à l'art, à la volonté, à l'industrie personnelle de l'écrivain.

La métrique est inséparable de la langue. Dans ce domaine, Horace a joué un rôle plus prépondérant encore ; il a porté à sa perfection le vers de la poésie didactique et familière ; il a presque complètement fourni à la muse romaine tout le système des mètres lyriques. Après lui, les versificateurs latins ne chercheront plus leurs moules dans la poésie grecque ; ils les emprunteront soit à Catulle, soit à Horace, conservant du moins les vers lorsqu'ils briseront et abandonneront la strophe.

Pendant que Virgile perfectionnait Thexamètre d'Ennius et de Lucrèce, Horace, dans les Sermones, employait le même mètre, à l'exemple de Lucilius, mais s'astreignait à des règles rigoureuses pour tout ce qui concerne la langue et la prosodie. Son hexamètre, en effet, diffère de l'hexamètre épique, non par toutes sortes de négligences, mais surtout par une plus grande liberté dans la coupe et la liaison du vers, dans la césure et l'élision.

Dans le domaine de la poésie iambique et lyrique, malgré les tentatives deLaevius, de Varron, pour transporter à Rome les mètres variés des alexandrins, malgré les innovations de Catulle, Horace est le véritable créateur de la versification lyrique à Rome, en raison du nombre de mètres qu'il a employés, et plus encore parce qu'il a soumis à des règles savantes et rigoureuses les vers eux-mêmes, et surtout leurs combinaisons.

C'est à ce dernier point de vue qu'Horace a pu se vanter, non sans exagération d'ailleurs, « d'avoir le premier fait passer les chants de la muse d'Éolie dans la poésie italienne ^ ». Ses œuvres contiennent treize espèces de systèmes métriques parfaitement réguliers; c'est lui qui, pour la première fois, les introduisit à Rome, sauf la strophe saphique. Mais celle-ci aussi lui appartient, car il en a banni la licence grecque, conservée par Catulle, et il en a fixé les lois. Il n'est pas, en effet, Timitateur servile d'Archiloque et des Éoliens ; il a su, par son art personnel, approprier au génie latin et soumettre à des règles plus sévères les vers et les

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