CHAPITRE IV
Extraits da Roland. — Intercalaires euphoniques chez les Latins.
Pour résumer en bref ce vaste et important système des consonnes euphoniques intercalaires , pour le présenter d'une manière plus sensible et plus suivie, je vais mettre ici quelques extraits de la chanson de Roland, Ces passages, en faisant connaître le plus poétique et l'un des plus anciens monuments du moyen âge littéraire, rompront utilement l'aridité de ces recherches. On ne sera pas fâché de faire plus ample et plus sérieuse connaissance avec le vieux Turold, J'Ho-
mère de Roncevaux, que l'élévation de la pensée, la grandeur et en même temps la naïveté de l'expression rapprochent si souvent de l'Homère grec ( i).
(1) Le gouverneur de Guillaume le Conquérant se nommait Turold : «Turoldus tenera cetaîe pœdagogus.» (Guillaume de Jumiéges, p. 268.) Rien n'empêche de le regarder comme le même Turold qui se déclare l'auteur de la chanson de Roland :
Ci fait la geste que Turoldus declinet.
(St. 293, vers dernier.)
« Ici finit le poëme de Turold. »
L'abbé de la Rue place la composition du Roland avant 1 130 , et rien jusqu'ici ne contredit cette date. Turold aurait donc été l'Aristote d'un autre Alexandre, pour qui il aurait composé son poëme, ne pouvant lui faire lire Viliade. Dans un temps où l'antiquité était profondément ignorée , il est remarquable de rencontrer une mention de Virgile et d'Homère; c'est à la slance 195. Baligant, l'amiral du roi Marsile, était, dit Turold, plus vieux que Yirgile et Homère :
J'écris en italique toutes les consonnes muettes. Les autres y au contraire, doivent être senties.
Roland s'est décidé enân à sonner de son cor pour avertir Chariemagne , et ramener l'avant-garde au secours de l'arrière-garde, vendue et livrée aux Sarrasins du roi Marsile par le traître Ganelon. Ganelon est avec Chariemagne pour le tromper et l'empêcher de retourner sur ses pas, si par hasard l'idée lui en venait :
Li queni Roland, par peine e par ahan#| Par gran/ dulor, sune^ son olifan.
Par mi la huche en sa/^ tors li clerc sanc^r, De sun cerve/ li temple en est rampant. De/ cor» qu i/ tien^ Toïe en e^^ mule gran^; Karlej Tenten^^ ki est as por^ passant : NaimCi^ li duc Voïd , si re5cu/ten^ li Franc. Ce d\st li reis : Jo oï le corn Rolan//. . . , Une ne /' sunai^^, se ne fust cumbatan/. Guesnej respunf ; De bataille est il ment.
Ja (i) e^te5 viélz e fluris e blancs; Par te/s paroles vus ressemblez enfant.
Asez savez le grant orgoi// Rollanf.
Ço est merveille que Deu^ le soefre^ tant! Pur un su/ lèvre var tute jur sunan^;
Go est l'ainirail, le viel (l*antiqui(et; Tut survequist e Virgilie et Orner.
comme on dirait aujourd'hui : Plus vieux que Mathusalem.
Dans la tapisserie de Bayeux, ouvrage de Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, on voit un personnage qui lient les chevaux durant Tentretien d'Harold et de Guidon ; sur sa tête est tracé le nom Tcroldus. Est-ce notre Turold P II est difficile de prononcer.
(l) Va s*élide. Le vers h^est que de qnati*e pieds.
Devant sef pers ore vait il gabanf.
Car cheva/cez, pur qu'alez arre^tan/?
(St. i3a.)
alje comt^ f^pland, ayçc peine, fatigue ç\ grand'dou- <f leur, soqpe fon cor (]'jv<^ir^* ï^^ ^^i^g <^ldir lui en sort c( parmi la bouche , et U tempe (|e son cerveau s'en « éclate. Le son du cor porte bien loin (i) ! Charles l'en- « tend qui passe à cette heure les portes des défilés ; le n duc Naimes aussi. Les Français l'écoutent, et le roi (c dit : J'entends le cor de Roland! Il n'en sonne ja- « mais que pendant le combat. Ganes répond : Il n'est « pas question de combat. Vous êtes déjà vieux, blanc «et fleuri} vqus parlez comme mq enfant. Vous con- ^ naissez, de reste, l'orgueil démesuré de Roland. C'est « merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un a seul lièvre jl va corner tout un jour. A cette heure c( il s'amuse avec ses pairs. Chevauchez toujours. Pource quoi vous arrêtez- vous ? »
Malgré les instances du traître Ganelon , Charles retourne sur ses pas de trente lieues. Quand il arrive, tout est fini ! La vallée est jonchée de cadavres : Olivier. Roland, l'archevêque Turpin, tous sont morts. Voici comment le pqëte décrit la première nuit passée par Charlemagne, non loin de ces tristes débris de sa vaillante arm^e :
Clere est la noit, et la lune luisante; Carier se gi^^, mai^ doel a<i de Rolland, E de Oliver li peisef mult forment (2), .
(f) Il est dit dans une autre stance que Tavant-garde l'entendit de trente lieiies, (2) Transposez IV .* froment.
Des XII per^ e de franceise gent [Qu*]en Rencevals ad laîse^ mors san genz. Ne foet muer n'en pliir^ e ne s' desmenr , E prief Deu qu*as anme^ sei^ guaren^ Las est li rei^, kar la peine est mnlt gran^; Endormiz est, ne poulinais en avanf.
Par tu^ les prez or se dorment li Franc; Ni ac/ cheva/ ki puisse^ e^^e en estant. Ki herbe voelt , \l la prent en gisanf. Mxiit ad apm ki bien connui^^ ahan.
(St. i8o.)
(c Claire est la nuit^ et la lune luisante. Charles est a couché , mais il a deuil de Roland et d'Olivier ; il lui « pèse fortement et des douze pairs, et des Français « qu'il a laissés à Roncevaux sans gens (pour les garce der). Il ne peut s'empêcher d'en pleurer et de se a désespérer, et prie Dieu de sauver leurs âmes. Le <c roi est las , car la peine est bien grande. Il s'est ence dormi, car il ne peut résister davantage. Par tous « les prés dorment les Français ; n'y a cheval qui se « puisse tenir debout. Celui qui veut de l'herbe la « prend couché. Qui connaissait déjà la fatigue , en a « encore bien appris là-dessus! »
Charlemagne, de retour à Aix-la-Chapelle, fait juger Ganelon. Les pairs le condamnent à mort; mais Pinabel, aussi de la perfide maison de Mayence, se présente pour soutenir en champ clos la cause de son cousin. Thierry d'Ardene, oncle d'Ogier le Danois, se déclare l'adversaire de Pinabel. La scène est à Aixla-Chapelle; l'empereur fait porter quatre bancs sur
la place j pour former le champ clos; les deux champions se préparent de leur côté :
VvLis que il sont a bataille justez, Ben sunf cunfez e aso/s et sei^e^, Oen^ lur messes e sunt acuminiez ^ Mii/^ granz ofirendes metent par ces mu^ter^. Devant Carlun andui sun/ repaires; Lur esperuns unt en lor piez ca/cez , . Ventent osbers blancs e for^ e légers; Lur helme^ cler^ unt fermez (i) en lur che/i; Ceinent ei^pees enhede/e^ d*or mier; En lur cols pendent leur e5cu^ de quarter^. En lur puinz de^tre^ un^ lur tranchanz eipiez, Pui^ sunf muntez en lur curant de^trerj. Idunc plurerenf .C. raille chevaler5 Qui pur Roland de Tierri xvat pitie^.
Deuf set asez cumen^ la fin en trt\
(St. aSa.)
a Après qu'ils sont prêts pour le combat , bien con- « fessés y absous et bénis, ils entendent leur messe et « sont communies y et ils laissent de très-grandes of- « frandes parmi ces moutiers. Devant Charles tous deux « sont retournés ; ils ont chaussé leurs éperons, vêtent « hauberts blancs, forts et légers; leurs casques brillants « sont fermés sur leur tête; ceignent épées emmanchées « d'or pur; à leurs cous pendent leurs boucliers avec « leurs écussous, à leur poing droit leurs tranchants «épieux, puis sont montés sur leurs agiles destriers. « Alors pleurèrent cent mille chevaliers qui , tenant
(1) Premez,
« pour Rolfind, ont pitié de Thierry. Dieu sait ^sse^ « quelle en sera la fîn ! »
La fin j c'est que , après un succès longtemps douteux, Pinabel reçoit sur la tête un coup qui lui fend le casque et la tête jusqu'au pez, et fait jiiillir la cervelle sur l'arène. O noadamede Sévigné^ où étiez-vous alors ?
Escrien^ Franc : Deus i fai^ vertus (i)I Asez est dreit que Guene^ sei^ pendu^^ E si parent ki plaidet un^ pur lu/.
St. 288.)
« Les Français s'ëcrient : Dieu y a fait vertu! Il est (( bien droit que Ganes soit pendu , lui et ses parents (c qui ont plaide pour lui. »
Ganelon n'est point pendu , mais il est tiré à quatre chevaux. Pinabel et le reste sont accrochés à des potences ^ al arbre de mal fust ou de bois maudit , comme parle le poëte. Le brave Thierry assiste au supplice de Ganelon entre les bras de Charlemagne, qui lui essuie le visage de ses superbes fourrures de martre :
Lî reis 2id pris Tierri entre sa brace ; Ter^ lui le vis od ses granz pe/^ de martre.
(St. 289.)
Ainsi se termine ce poëme , le plus curieux peut-être et le plus intéressant que nous aient légué nos aïeux; par malheur, c'est aussi le plus mutilé.
Donc , pour lire et apprécier des vers composés au moyen âge, la preipière condition serait de savoir
(1) Fretu,
replacer en leur lieu les consonnes euphoniques omises la moitié du temps par les copistes, comme aussi 4e négliger celles qu'ils marquent trop souvent hors de propos.
J'ajoute tout de suite qu'il faut savoir aussi remér dier à l'étourderie ou à l'ignorance des copistes relativement aux voyelles y car ils ne se bornent pas h pécher sur les consonnes. Ve muet est surtout leur écueil. Cette finale était facultative dans certains mots, comme aujourd'hui en italien. Commet hommes vostre^ nostre , étaient, au gré du poëte, coniy hom^ vos y nos. Quand le copiste estropie la mesure, soit par luxe ou par indigence, c'est au lecteur à la rectifier, et à ne se fier au manuscrit que de la bonne sorte.
On voit, sans que j'aie besoin de le montrer, de quelle conséquence a été la suppression des consonnes euphoniques. Pour ne parler que de la poésie, son vocabulaire a été tout d'un coup restreint des trois quarts. La versification, si facile au xii]*" siècle, qu'on dédaignait d'écrire en prose, même les traductions, est devenue au xvii* un tour d'adresse, que, à force de le voir répéter, on imitait assez facilement au xviii% et qui de nos jours tombe dans le procédé.
Avant de déterminer la finale d'un mot, nos pères se préoccupaient toujours de l'initiale du mot suivant. Cette habitude a dicté la principale règle de la rime dans la versification moderne. Originairement tout rimait, pourvu que la consonnance fût la même; c'est ce qu'on pourrait nommer le temps de la poésie naturelle, où tout le monde était convié. Mais quand un art plus délicat succéda à un art dans l'enfance ,
on sentit qu'il fallait mettre des bornes à cette facultë des rimes , et que la difficulté vaincue entrait pour beaucoup dans le mérite de la versification. Examinant alors de plus près les habitudes et le génie du langage y on fut conduit à porter cette loi : Un pluriel ne rime pas avec un singulier, ni un mot terminé par une consonne avec un root terminé par une voyelle. (Les consonnes euphoniques intercalaires étaient déjà perdues.) Dès ce moment , le participe pillé ne rime plus avec l'infinitif habiller; ni le comparatif mieux avec le substantif pieu; m plus avec un élu; courir avec chéri y etc., etc., etc. Pourquoi, puisque ces rimes satisfont pleinement l'oreille ? C'est qu'elles ne la satisferont plus si le mot suivant commence par une voyelle, et que la rime ne veut pas s'exposer aux hasards d'une élision ou d'un hiatus. Il faut que l'exactitude de la rime soit garantie à tout événement.
Les autres raffinements n'ont pas tardé à suivre celui-là , comme la richesse de la rime , la mobilité de l'hémistiche, la recherche des coupes, de l'enjambement, etc.
A partir de ce jour, la versification quitte les rangs du peuple, et se renferme dans les rangs de la classe supérieure; car, désormais, pour faire des vers, il faudra avant et surtout être lettré, savoir l'orthographe; bientôt mêtne cette condition sera la seule
exigée.
L'usage des consonnes euphoniques parait un legs des anciens Latins. Â cet égard , il ne faut pas demander les révélations au siècle d'Auguste , pas plus qu'au siècle de Louis XIV; mais remontons le cours des âges : peut-être y a-t-il un moyen de savoir comment prononçaient les Romains du temps des guerres puniques. Nous avons de leur main un manuscrit authentique, monument qui date aujourd'hui de deux mille cent cinq ans : c'est la colonne Duilienne. L'emploi du d euphonique y est manifeste : m altod mâkid.... in
SICELIA.D.... PUCNANDGD.... NAVALED PR^DAD. DanS
la première inscription du tombeau des Scipions, gnaivoD PATRE PROGNATUs; dans une inscription de Vérone (Orelli, n® 3 147), QUAISTORES AIRE MOLTATICOD
DF.D£ROPrT;danslesénatus-consultesurlesBacchanaleSy
SACRA IN OQVULTOD NE QUISQUAM FECISE VELET.
Doîi provient ce d, et quel en est l'usage', s'il n'est destiné à sauver la voyelle finale du choc d'une voyelle initiale ?
On a dit là-dessus que le d était une marque de l'ablatif. Nullement. Vous retrouvez dans cette assertion précipitée la coutume des grammairiens , de convertir d'abord en principe général le fait particulier. Si les exemples qu'on cite sont le plus souvent à l'ablatif, la raison en est simple : c'est que l'ablatif surtout a une voyelle finale désarmée. Mais ne détournes; pas vos yeux des adverbes , prépositions , impératifs , accusatifs en a ^ en o ou en ^^ auxquels je rencon-
tre attaché le d final. Par exemple, daps le sénatus-consulte des Bacchanales , exircul, suprad facilumed : — iteve in popligod, iteve in privatod, NEVE EXTRA.1) I7RBEM. Le décret sera affiché en lieux où il soit le plus facilement eu vue : ubei facilumed
GNOSGIER POTI&IT.
L'accusatif^ étant naturellement muni d'une consonne finale, n'avait pas besoin du <i euphonique. Les accusatifs me, te y se font exception à la règle; aussi les trouve-t-on écrits medy ted, sed :
Soins solitudine ego tcd atque ab egestate absluli.
(Plaute, Asinar,^ I, 3, 11.)
Nec nobis'praeter mëd alius quisquam est servus Sosia.
{Amphitruo, I, 2,t. 244.)
Festus signale sed mis pour se. On le trouve dans Plaute, et avant Plaute dans le «énatus-consulte des Bacdiatiales : Neve quisquah fidem intee seD jds-
DISE VELET.
L'accusatif pluriel ea y est écrit ead : Sei esent
QUEI ARVOKSUM EAD FEGISENT QUAM SUPRAD SCRIP- TtM EST.
On trouve même dans une inscription senatud pour senatum.
■Qliaistores senatut^ oosolaere.
{OrellU n°3257-J
Probablement par une heureuse inadvertance du sculpteur, comme lorsque les scribes de notre moyen âge nous révèlent , par certaines fautes d'orthographe, les préoccupations de leur esprit, les habitudes de leurs yeux et Ttisage de leur temps.
Le tt ëtait donc la consonne euphonique intercalaire qui plaisait le plus aux Rotnains; et ùela s'ajuste bien à Un passage de M aicrobe. a Nigidius , dit-il , déclare qu'Apollon et Janus sont le même personnage, et que Diana est aussi lé nom lana, précédé du rf euphonique qui s'attache volontiers à Vi : Reditur, redintegratury redhihetut^ etc. )> {Satum. i, c. 9.)
Peut-être , en y regardant mieux , pourrait-on saisir la tracé d'autres consonties euphoniques. Par txemple, l'infinitif passif en ier ne rentrerait-il pas dans cette catégorie ? liC sénat ordonne que cette table d'airain soit attachée.... etc. De sekatdos sententiad
UTIQUE EAM VlGier lOUBEATlS.
Le c paraît avoir servi au même usage dans la touchante épitaphe de Claudia , qui avait vu mourir Un fils , et en laissait un autre.
Gnalos duos creavH; horunC altenim In terra lioquit, alium sub terra locat.
(Egger, Reliqmœ vetust. serm,, p. 348.)
Le c empêche l'élision iHhôrum^ qui détruirait ie vers. Et voyez combien les vestiges d*un usage populaire sont ineffaçables! A l'autre extrémité de la langue latine, nous retrouvons encore twic pour turriy qui atteste l'usage et les propriétés de l'ancien c euphonique. Tune s'est sauvé à côté de tum^ lorsque horunc était sacrifié à horum par les écrivains d'une époque plus polie.
Nunc n'est autre chose aussi que le nun grec, qui s'est tenu constamment armé de sa finale euphonique.
C'est un fait bien curieux à étudier que ce phé-
nomène se reproduisant à un si long intervalle chez deux peuples différents. Une simple tradition orale de la république romaine se glisse à travers toutes les révolutions de gouvernements et de religions; elle franchit le temps et l'espace, la civilisation de Tempire et les invasions de la barbarie ; elle pénètre dans les Gaules, elle se verse d'un idiome dans un autre, et l'y voilà établie , 'enracinée , sans s'être, laissé briser ni endommager. Les d euphoniques de la colonne Duilienne sont arrivés intacts dans la chanson de Roland; ils ont passé du tombeau de Scipion dans la version du Iwre des Rois. Comment cette tradition a-t-elle fait un pareil chemin ? C'est à l'abri de la protection populaire ; c'est en marchant au fond de la société. La classe bien élevée la traite de mépris? Que lui importe? Les modes littéraires changent : la langue du peuple ni l'oreille humaine ne changent pas. Vous la croyez morte, cette tradition, tuée par le beau parler de l'Académie? Soyez certain d'une chose: c'est que si la langue française laisse en mourant des filles , l'une d'elles au moins héritera des cuirs que le peuple de Paris a hérités des matelots de Duilius.