‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 3 sur 75 · XXX · texte numérisé non relu

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une iespèce de barbarie intérieure, la dessèchent et la détournent du lit où la faisait couler son génie primitif. Une foule de soi-disant grammairiens ont subtilisé sur les mots et les tours de phrase , introduit quantité de distinctions sophistiques, de règles fausses, de difficultés chimériques : ils ont rempli la grammaire de fantômes. A mesure que les grands écrivains s'efforçaient de donner à notre langue la force , la richesse , Faisance et la liberté , les autres parvenaient à l'énerver, à la dépouiller, et à l'enfermer dans mille entraves. D'où leur est venue cette autorité.^ On ne sait : ils se sont courônilésde leurs propres mains. On a vu des pédants, incapables d'écrire dix lignes, saisir leurférule et en frapper insolemment Corneille, Bossuet, Molière et la Fontaine ! Et le public , sous les yeux de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolère avec patience. Que dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les écrivains ; l'at^rogance des mauvais préceptes remporte sur la modestie des bons exemples. Qu*eh arrive-t-il ? Que notre langue se détériore, s'ehroîdit, et devient chaque jour plus l'ebelle à revêtir la pensée.

Cet état de choses ne peut durer : il faut poursuivre le redressement de ces abus , ramener au milreu de nous le génie de la langue française; et le meilleur, l'unique moyen d'y

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parvenir, c'est de nous rendre parfaitement fa* milières la langue et la littérature de nos aïeux. Ce n'est qu'en possédant notre vieille langue qu'on possédera la véritable langue moderne , qu'on en pénétrera le génie et les ressources. Plût à Dieu que cette étude s'organisât dans les collèges, à côté du grec et du latin ! On y enseigne les langues vivantes , l'anglais , l'allemand , l'italien , l'espagnol , en sorte qu'il ne reste plus de place pour la langue nationale. Je le conçois: il est plus essentiel à un jeune Français de lire Pope et Miltonque d'entendre Joinville et Villehardouin. Mais l'histoire de la langue française ne pourrait - elle du moins trouver asile dans les facultés ? Chose étonnante : la Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provençal , et personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux français! Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours , et les trouvères sont nos aïeux immédiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hébreu, de syriaque , de chinois , de malais , de persan , d'indoustani , d'arabe , de tatare-mandchou , une foule d'autres chaires dont quelques-unes en double; et il n'existe pas à Paris ni dans toute la France une seule chaire où l'on explique le vieux français! La philologie officielle de l'Étal;

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embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant , excepté la France. Ne ressembionsnous pas un peu à ces curieux avides de tout ce qui se passe chez les voisins, mais très-ignorants et insouciants des affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la témérité de comparer comme importance le vieux français au sanscrit; gardons toutes ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes, qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y pourrait-on joindre une chaire de vieux français? Continuons à joui r des livres des brames, mais tâchons aussi de déchiffrer les ouvrages composés par nos pères. Dans ces temples de l'érudition, où Ton commente riliade , l'Enéide et les Livres sacrés de l'Inde, pourquoi n'admettrait-on pas la chanson de Roland, par exemple? On ne l'entend non plus que si elle était en langue punique ; mais si elle était en langue punique , tout le monde savant y courrait, et l'on créerait demain pour l'interpréter deux chaires plutôt qu'une. Le mal est qu'elle est en français. Eh bien! je le déclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu , Meng-Tseu ni Confutzée; plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant pour le moins qu'Hector , Achille çt Agamemnon.

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J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre ; il ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si , pour l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience, je serais assez rassuré; mais cela ne suffît pas. J'ai lieu de craindre que la nouveauté de certaines idées , en opposition avec les idées reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que justement parce que le langage est tel aujourd'hui , c'est une raison pour qu'il ait été différent il y a six siècles : cette raison ne les touche point ; ce qui étonne leurs oreilles , leur jugement le repousse sans le vouloir examiner : ils ne peuvent se représenter le passé que sous la figure du présent , ce qui ne les empêche pas de tenir hauteinent pour la doctrine du progrès.

Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de sohjge»* cjue probablement cette objection s'e^t aussi présentée à l'auteur parmi

une foule d'autres. Si je ne VsA pas accueillie , c'est sans doute que je ne Fài pas trouvée considérable , ou bien c'est que la suite de la lecture doit la faire évanouir. Les parties d^nh système bien lié se soutiennent liiûtuellemént, maison ne les saurait présenter toutes à la fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'oiivrage. J'ose assurer que telle proposition , qui paraîtra téméraire à l'énoncer, dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée.

Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se trouveront que dans les détails , et non dans les principes. Je n'ai émis de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux dire, je n'ai point fait de système : d'un grand nombre d'observations comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà won livre ; j'espère qu'il facilitera la besogne

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