‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 39 sur 75 · IM · texte numérisé non relu

IM

Bues roïst, mie ne fu esbahis.

(/*iW.)

Au contraire :

Fromons manda Huon , qui Gornai tint.

(Garin,^, 162.)

Tint à Huon y fièrement li a dist.

(Ihid., p. 167.)

Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la preuve semblait évidente.

Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également Huon pour le nominatif :

Huons repaire dou riche poigneïs (1).

(GaW/i, I, p. 77.)

(1) Revient dn terrible combat.

£t Hues à Taccusatif :

lii Borguignon ont Aubri adoubé 9 Et rAUmant ut Huêdu le lené*

{Ibid,^ p. 85.)

«Les Bourguignons ont équipé Aubri^ rAUeraand « et Eudes le sensé, v

Huons ist fort sovent comme prodons.

{Ibid., p. 175.)

Soiif eut îit fort Hms de Cambreiii,

{Ibid.,1^. 176.)

Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terniinaisou la valeur que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis.

Bègues, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait comme celui de Hues , doit suivre les mêmes règles. Aussi, Begon, dirait M. Ampère, est le cas régime de Bègues. Nous allons voir.

Nominatif, Bègues :

Là est duK Bègues del chastel de Belin.

{Garin, I, p. 113.)

Et dist dux Bègues * Nous avons gens assez.

Et respond Bègues : Mei*veilles avez dist.

Nominatif, Begons :

Begons li dus , li chevaliers menbrès.

Begons le voit , à ses compagnons dist.

Droit en Gascogne va Begons de Belia.

Begons les guie (guide), li dux au fier talent.

— (cll est bien reconpu aujourd'hui que de Charles ' «on faisait Charlon; de Hugues ou Hues, Hugon « ou Huon ; de Pierre , Pierron. » ( Formation de la lang. franc, y p. 64.)

Sans doute 9 cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la déclinaison latine. Jusqu'^ nouvelle preuve , je croirai que la terminaison en on tnarquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif, comme en italien Carlo , Carlone ; Ugo , Ugone, Un capello est un chapeau; un capellone^ un grand chapeau.

Dans le système de M. J.-J. Ampère, garçon était le cas oblique He gars , comme sapin, le cas oblique de saps. Cela est dit formellement p. 67 et 74» Le lii^re des Rois n'emploie jamais que le mot saps ; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci : « Et tut frai tun « plaisir de cèdres et de saps. » (^Rois, p. 243.) Mais c'était ici précisément l'occasion du cas oblique sapin y s'il eût existé en cette qualité. Sapin ne se rencontre jamais dans la version des Rois; il n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le nom simple.

Gars et garçon différaient de sens. Gars est tout uniment un jeune homme; garçon emporte une idée de mépris : c'est un gars de basse extraction et de mauvaises mœurs; tout aii moins un valet. Les femmes de la fée Mélior nç l'eussent point blâmée d'avoir

pris pour amant un gars; mais ignorant la naissance de Partonopeus , elles le croyaient un garçon :

Et dient qu'elle a mescoisi (méclioisi) , Quant d'un garçon fist son ami.

Tant bon oevalier Tattendoient , Qui tant bel et tant rice estoient !

Bien Ta ses talens sorportée , Quant a un garçon s'est copiée!

{Partonop,, ▼. 4825 à 4830.)

« Sa passion Ta bien soutenue , pour qu'elle ait osé s'unir à un garçon. »

Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux^ défend que personne, écuyer ni garçon, reste auprès des morts avant qu'ils ne soient vengés ;

Laissez gésir lès morz tut issi cum il lunt. . . . Que [nul] n'i adebt esquier ne garcun, . . .

{Roland, st. 174.)

Garçon, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons encore quand nous disons à un garçon de café : Garçon! c'est le premier sens du mot.

De plusj garçon est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté : à la page 74 , il avance que garçon est le cas régime de gars; et à la page io5 , il cite garçon au nominatif :

Et menjtu'ent priveement Ele et ie garçon seulement.

{Faàiiatix, t. I, p. 349.)

Garsun, dans les Rois, comme garcio dans tous les écrivains du moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet. -— fc £t avec ce, lui dist plusieurs injures et

« villenîes en l'appelant garson. » {Procès^verhal de 1376, cité par du Gange.)

Garçorij aujourd'hui^ n'est plus'une injure; mais le féminin de ^ars en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction exacte de puella^ et rien davantage.

Vous voulez que Karlesy Aymes ^ soient pour le nominatif, et Karlon, Aymon^ pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à Tappui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment; selon le caprice ou le besoin du poëte.

Dans un couplet monorime ^ dont l'assonnance est a :

Munjoie escriet , co est renseigne Karïet,

{Roland, st 13.)

« Il crie Montjoieï c'est la devise deCharlemagne.» Dans un monorime en o :

Munjoie escriet, co est renseigne Karlum,

{Roland, st. 93.)

Penseriez-vous , par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez :

Le roy Karles parla qai fut de cuer marris ....

( Les quatre/ils Jjmon^ v. 323.)

Karîon ot un neveu quil aimât et tint chier.

{Ibid.,v. 361.)

Sire, dit le duc AymtSf je tous ferai devis.

Duc Aymon de Dordonne du roy a congie pris.

(/^iW., ▼. 339.)

Le nom seul des quatre fils Aymon prouve contre

le système de M. Ampère , puisque, dans cette fermale, Aymon est au nomiaatif. Deux nominatifs juxtaposes indiquaient alors le rapport de possession de l'un à rautre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif.

£ty relativement à cette forme , la préoccupation du eas régime a précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère avance que ces expressions composées, la Fête-Dieu , la Ferté^Milon^ Chdteau^Thierry^ rue SainUDenis y Place^Maubert ^ etc. y renferment un nominatif et un génitif. -— « « 11 est a contre le vieux génie de notre langue de placer le de tf avant ces dénomination^ de \ocdX\iésy> {Fête- Dieu n'est pas une localité), a et de dire, la rue de Richelieu, Té- « glise de Notre-Dame ; car notre langue , grâce au cas a régime y permettait, dans lorigiqe, d^ exprimer le ^génitif par la terminaison , sans le secours de la « particule t/(^. » (^Formation delà lang. franc. j p. 76.)

Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait modifier sa terminaison. Or^ cela n'est pas soutenable. Je demanderai à M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les exemples suivants : — « Micol, la fille Sauly n'en eut «enfant jusqu'à! jor de sa mort, car ele murut al « enfanter. » (Rois, p. i4a.)

— « Vien avant, vien, dsLme femme Jéroboam; pur « quei te ceiles, e ne vols [fere] cunuistre que tu es « la femme Jéroboam? n (Rois, p. aga.)

— <K Ë les fils Belial se asemblerent entur lui. »

{Rois, p. 298.)

— Ml —

Partonop^US est jetë eu prison , sous la garde d'un geôlier appelé Armant :

ÏA femme Armant le vient veoii*.

{Partonop.y v. 7665.)

Fille Saiilyfemme Armant y femme Jéroboam , fils Bélial; dans toutes ces locutions et les semblables , il n'y a que deux nominatifs. C'est un emprunt à la syntaxe latine , qui prescrivait Urbs Roma , et non Romœ.

Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de la justice. Quand le président dit : Accnséejemme Armant, ou fille Saul, ou veiwe A thalle, levez-vous ; quand un homme du peuple crie : Eh! père un tel! mère une telle ! Armand, Saûlj Athalie, ne sont pas plus au génitif que ces mots^ un tel, une telle,

M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais bien qu'on trouve :

C'est la mère Partoiu^eUf

Uom sui Rollant, . . .

Mais croire que l'absence de Ys ou la présence du t soit, comme il l'affirme , la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention savante l'ignorance -ou la distraction du copiste.

Nos pères savaient très-bien employer de quand iU voulaient réellement marquer le génitif :

Un alfflacurs i ad de moriane ;

rTad plus felun en la tere <f Espaigne.

(Roland, st 71)

Dunez mon feu, ço est li colp de RoUant

(St. 67.)

« Donnez mon fief; c'est le coup de Roland. »

— «La dame vint en la citet de Thersa. » {Rois^

— a Li reîs Abîa prist la cited de Bëthel. »

{Ibid. , p. 299.)

— « O humiliteit, vertu de Crist, cum forment tu onfonz i'orgoil de nostre vaniteit ! » {Saint Bernard^ 553.)

Te conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant cas oïl la terminaison changeait: Charles^ Chariot; liy Gu/oty quoique cette illusion ne résiste pas à examen attentif , puisqu'on rencontre le de uni à mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, ir le supprimer.

Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas ;ime, pour citer CAow/-le-/îo/, Bar-i^E-Duc , Bois' Comte y en prenant le Roi, le Duc, le Comte ^ IV des génitifs ! {Format, de la lang. fr. , p. 76.)

\.insi ce principe étant faux, les conséquences que Ampère en fait sortir par rapport aux ellipses et c inversions, l'analogie qu'il indique avec le grec, t cela est également faux.

ît maintenant, voyez l'argument de M. Ampère retourner contre son auteur : car si la Roche» yon, les fils Ajmon, la Ferté'Milon , ne contienit que deux nominatifs, et cela est incontestable, il isuit que Guyon, Aymon, Milon, ne sont pas des mes obliques de Gu/^ Aymes, Miles. Celui qui Huon de Bordeaux, ne ressemble donc pas à celui i dirait les œuvres de Ciceronis.

Je ne vois guère que V apocope que M. Ampère n'ait pas encore consacrée à marquer le cas régime. Il ne la pas oubliée non plus. — a Enjes (sic) faisait au a cas régime enfant. » [Formation de la lang.franç,^

Par la même raison sans doute, cit est le nominatif de cité; mes y de messager; lin y de lignage; mi de milieu; etc. Dans les passages que j'ai cités à l'article (le l'apocope, on trouvera des exemples de ces mots employés tantôt comme sujets , tantôt comme compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici.

Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un œil ouvert et l'autre fermé.

Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de Xartichy dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en l'appréciation dans la HP partie, à l'article il, li.

Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement exagérée , et cela se conçoit : sitôt que les philologues rencontraient une discordance d'orthographe^ une forme inusitée, inexplicable pour eux , ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au delà , dans l'abime ténébreux des dialectes.

Avec autant de bonne foi que d'intrépidité , Fallot résolut un jour de plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait surnager, les exposer au soleil , les classer chacun avec une étiquette, et Bnalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les matériaux considérables , mais confus , qu'il avait déjà rassemblés. Ce recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services.

Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a^ je crois, rien perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose.

Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage , et nulle part à Tëtat de langue littéraire écrite. Cela est si vrai qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que, même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout provinjcialisme, j'en demeure d'accord ; mais , de bonne foi, est-ce là ce qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur bas-normand, ou de bourguignon , pareil aux noëls de la Monnoye, et je croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue française , pratiquée avec plus ou moins de pureté , comme il se voit de nos jours.

Avant donc de mettre en fait les dialectes , mettons-y le français. Cherchons le français , c'est le principal ; le reste n'est que très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique , pareils aux tourbillons philosophiques de Descartes , et prétendait résoudre à sa manière le problème d'Ésope : Détourner de la mer tous!

les fleuves qui s'y rendent. L'opération faite , il ne serait plus resté ni mer, ni langue française.

Fallot s'est mis à l'œuvre sans même s'être fait une idée bien nette de ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par dialecte. Il s'amuse à des différences d'orthographe dans la notation de mots français , et il ne manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage? Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique ingénument h l'écriture du xii* siècle toutes les conventions qui régissent l'orthographe au xix% et voilà le principe qui lui fournit toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il ? De ses trois dialectes , normand , picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille, tout chancelé, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie d'une illusion.

L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable; mais elle parait offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des patois. Quant à ces variations que l'usage intro-

(luisait d'une province à 1 autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici du fu^ et là du fou; un lou et un leu; mon fi y monfieu ou mon fiu^ ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous serons assurés de la prononciation générale , les formes particulières , les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes.

Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial secondaire , dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.

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