CHAPITRE V
ObLervatioDS détachées. — Ail , métail. — Aox. — Assavoir. -^ Aucun. — Avec. — Aye! — Barguigner. ^- Combieo. — Colle verle. — Crouler el grouiller. —> /> ou T euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tanle; cbape-chule; Iule. — Dame.
Ail, MiBTAiL, du latin allium etmetallum. Dans l'un comme dans l'autre, T/est de surérogalion et ne sonnait pas; il a été introduit dans la seconde époque de la langue, pour ouvrir le son naturellement fermé de Va; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue à celui-ci, tantôt il est marqué, tantôt supprimé. Les plus anciens textes écrivent al, rnetal,
a E li reis Yram enveiad al rei Salomun un ménestrel {yirum erudituni) merveillus, kl bien sout uvrer de or e de argent e de altres metals, »
{RoiSf p. a52.)
Dans un couplet monorime en al, dont les rimes sont loialj val, cendaly maly cheval, hatislal^ le poëte raconte la chute de Manprine de Gerbal abattu par Gerins :
Ses fors escus ne li valut uu al :
Tôle li fanl la bode de cristal.
( La Deseonfite de Roucevaitx, p. 56.)
« Son fort bouclier ne lui valut un ail. >i On prononçait, d'après la règle exposée page 54, «w, cristau; c'est pourquoi ail fait au pluriel auljc. Une inconséquence d'orthographe donne l'air d'une exception à cette forme, aussi régulière que possible. De
tout temps on a dît des aulx y comme des métaux. Rutebeuf, parlant d'un vilain :
Tant ot mengie de baef aus aus Et dou gras hume qui fu chaus Que la paoce ne fu pas mole !
( Dm Pet au vilain , Barb., 1 , 110.)
Cet / parasite a pris racine dans ail^ et a été exclu (le méiaL La prononciation vicieuse , suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu prévaloir dans métailj elle se maintient encore dans ail.
Il est curieux de voir combien l'opinion a varié sur une question si simple , étant ramenée à ses véritables termes.
Àily dit Ménage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et quelques autres modernes ont dit des aulx.
L'auteur des Réflexions sur V usage présent de la langue, qui, de son temps, faisait autorité, soutient qu'on doit dire des ails; l'Académie se déclare pour aulx.
liatouche, dans V Art de bien parler français y rapporte diverses opinions, et conclut : Je crois qu'on ne dit ni ails ni aulx au pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire : c'est son secret.
Sur métail et métal , Ménage reconnaît qu'on dit l'un et l'autre , mais il préfère métal.
L'Académie , édition de 1 798, ne donne que métal, en observant toutefois qu'on prononce plus ordinairement métail.
Latouche en tire cette conséquence, qu'il «faut nécessairement écrire métail. »
ai
M. Y. Hugo renchérit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte de méial^ Fauteur du Rhin fait tout exprès un long erratum pour enjoindre de lire porte de métail; tant la difTérence lui parait importante ! (c Quant au mot mëtail ^ il n'est pas moins « précieux. Le métal est la substance métallique pure: « l'argent est un métal, heméiail est la substance métal- « lique composée : le bronze est un métail. »
M. Hugo n'a trouvé que dans son imagination cette distinction subtile et chimérique : il se fait des idoles pour les adorer. L'Académie ne mérite pas le blâme qu'il lui adresse pour avoir écarté de sa nouvelle édition le précieux métail. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission du Dictionnaire; c'est un travail où il est dangereux de laisser trop de part à Timaginative.
Bail, corail, ]£mail, travail, font baux, coraux, émaux y travaux y comme si l'on écrivait au singulier bal, coral, émal, traval; et dans le fait ou a écrit et prononcé de la sorte :
Et bien doi mètre en guerredon Paine et traval de si fait doa
a Peine et tra^au de tel don^ di siffatto dono* » La confusion était perpétuelle entre ail et al. Elle
durait encore au xvii^ siècle ; Ménage écrit un quinr
tail : a Quintail fait quintaux. » {Obs., p. 35o.) — « Il faut prononcer métal, et non pas métail;
cristal, et non pas cristail; coral, et non pas corail;
poitraly et non i^ks poitrail. » (Ibid., p. 35 1«)
Par où l'on voit clairement que la distinction entre ail et al n'était dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient primitivement de même , c'est-àdire, au singulier al ^ suivies d'une voyelle^ au^ suivies d'une consonne; le pluriel ep aux, tout naturellement.
Nos yeux ont appris à notre langue cette irrégularité d'a^/ produisant aulx.
I4o& pères disaient un au, un métau; continuons à dire, suivant l'usage moderne, un ail et un métal, et au pluriel des aulx et des métaux.
AssA^voiR. C'est le même mot que sai^oir; comme l'on disait assécher ou sécher; sa\fourer et assaifourer; penser et appenser; pendre et appendre; juger t\. adjuger, etc.
Dans la lettre du châtelain de Coucy à la dame de Fayel , pour lui demander un readez-vou$ :
Daine I par vo courtois vouloir Me voellies laisser assavoir.
Par le porteur de ceste lettre, Quant il tous plaira a jour mettre Que je puisse parler a vous.
( Coucjr, V. 3071.)
Fayel, de son coté, était jaloux, soupçonneux,
Et desiroit mouH assavoir De sa dame le penser voir.
{Ibid., V. 4154.)
« Savoir la vraie pensée de sa femme. »
Et se je puis journée avoir, Je le vous ferajr assavoir,
{Ibid., V. 5522.)
L'Académie^ iioii plus que Trévoux , uc donne le verbe assaifoir. Ce mot manque aussi dans le Complément de MM. Didot. Mais à rartîcle suifoir, l'Académie dit :
« Faire à saifoir, faire savoir. Il ne s'emploie guère a que dans les publications , les proclamations, les affi- « ches, etc. On fait à savoir que tels et tels héritages a sont à vendre, »
Je crois que l'Académie se trompe , et que c'est as^ sasfoiry et non pas à savoir. Que fait ici cet à?
De même cette locution, yîe laisse à penser y est également une' forme introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait écrire, y'éf laisse appenser^ comme dans guet appens ^ autrefois mal écrit guet-à-pens j pour guet appensé^ c'est-à-dire longuement tncdité, préparé :
Je laisse appe/uer la vie Que firent nos deux amis.
( La Fontaine , ie Bat de ville.)
Agi. Tous les érudits qui se sont occupés de la chanson de Roland (par malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort embarrassés de ces lettres agi mises en marge du manuscrit, ordinairement à la fin, parfois au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en trouver l'origine et le sens.
Prononcez-les conformément à la règle selon laquelle oi sonne oué^ et vous reconnaîtrez tout de suite le mot anglais awajy en avant! tracé d'après les lois de l'orthogi^aphe française d'alors.
Notez que le manuscrit qui a servi à l'impression appartient à la bibliothèque Bodléienne, et, suivant une apparence équivalente, ou peu s'en faut, à une certitude, a été exécuté en Angleterre.
La chanson de Roland était chantée, comme on sait, sur les champs de bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, à la bataille d'Hastings. Le passage du roman de Rou est célèbre :
Taillefer, qui moult bien cantoit , Sur un rondo ki tost aloit, Devant aus s*eu aloit cantaot De Karlemaine et de Rolant , Et d'Olivier, et des vassaus Ki morurent a Roncevaus.
Le ménestrel chargé de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en temps aux endroits les plus chauds, pour s'écrier : En avant l en aidant! Awajrl awajrl Et l'écrivain qui a exécuté le manuscrit d'Oxford a eu soin de reproduire ce cri aux endroits consacrés, comme frère Menot et Janotus de Bragmardp cotaient, en marge de leurs sermons et harangues, les hen ! hen ! ornement obligé de leur éloquence tousseuse.
Cette notation des agi est donc d'un grand prix : elle confirme l'usage mentionné dans le roman de Rou; elle révèle aussi l'âge reculé de la copie d'Oxford, qui doit être de très-peu postérieure à la conquête, c'està-dire, de la fin du xi^ siècle ou du commencement du XII^ Je ne voudrais pas pousser trop loin ces conjectures ; mais cependant il est certain que le texte de cette chanson , tel que l'a imprimé M. Francisque Mi- ' chel , offre tous les caractères d'une rédaction qui
n*est pas encore dëfinitivemeiit arrêtée. On y rencontre le même couplet refait trois, quatre et jusqu'à cinq fois de suite. L'auteur, ëvidemmeut, essayait des rimes différentes, pour choisir la plus favorable au développement de sa pensée et à Taddition de nouveaux détails. Par exemple, le couplet oîi Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux fois : la première, il est établi sur la rime en u; la seconde, sur la rime en é. Ije couplet qui vient ensuite, où Olivier demande à Roland de sonner de son cor, offre trois rédactions différentes. La première rime en o ; *
. Cumpaios Rollaiu, car suoez ▼osire corn. . • •
Puis, l'auteur a cru mieux réussir avec la rime eu é:
Oumpaint Roltanl , ]*otifatt car txaut ....
Puis, n'étant pas encore satisfait sans doute, il es* saye de la rime en an :
Canpaina Rollaiit, aunes ymIm olifio.
Le même travail se reconnaît à chaque page. Quoi donc! le temps aurait-il épargné le manuscrit original, le brouillon du poète normand? Se serait-il amusé à nous en faire cadeau à notre insu ? Le fait vaudrait la peine d'être vérifié. 11 serait maintenant du plus haut intérêt de posséder un texte authentique de la rédaction définitive de ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre d'épopée, si prodigué depuis quelques années. ^
Nous ne quitterons pas ce mot agi sans faire ob-
— SÎT —
server qu'il existait dans la langue commune. On en retrouve des exemples : le comte de Forest, le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possédera la belle Ëuriaut , la bien-aimée de Gérard de Nevers :
jàvoi, sire, che dist Gerars,
Puisque mes sires Lisian
Teit gagier, por moi ne remaigne.
{Roman de la Fiolette, p. 18.)
« j4 lions! sire^ ce dit Gérard, puisque messire Lisiard veut gager^ qu'à moi ne tienne. »
Dans la partie de dés entre S. Pierre et le Jongleur, où les âmes des damnés servent d'enjeu , le Jongleuç. amène douze points: Allons, allons j dit S. Pierre, si Jésus n'a pitié de moi , ce dernier coup m'a perdu !
Apoi, dist S. Pierres, avoi!
Se Jhesus n'a pitié de moi , Gis daaraina cop m*a boni.
(Barbaian» II» p. 109.)
L'étymologie de cette exclamation paraît claire : ai^oi est pour à voie, en route ! ai^ançons ! En anglais , way, chemin y est notre mot voie; \a initial qui s'y joint dans away^ n'a de sens qu'en français. Il faut donc ranger away parmi les mots qui ont passé la Manche avec Guillaume le Conquérant.
AtrcuN , ALQ0BS. La Grammaire des grammaires parle du sens négatif de aucun ^ et dit o^ aucun signifie pas un ; l'Académie et tous les dictionnaires s'y accordent; M. Ampère, lui-même, dit que <c ^^rsonne et aucun , pris dans leur sens négatif actuel.... » [Formation de la langue française , p. ^75).
Comment aucun pourrait-il être négatif, étant une
contraction SaUquis, qui signifie quelquLun ? car c'est dWiqui's qu'il faut le tirer, et non de Titalien alcuno. La première forme a été alques et a/quansj qui se prononçaient nuques^ auquansy — aucuns.
L'armée de Charlemagne passe l'Èbre à la nage. Aucuns soldats y équipés de cuirasse et autres objets pesants , furent tirés au fond :
Li adiibez en sont H plus pesant ; Envers les funz s*en turnerent alquanz,
(Rolande st. 176.)
a £ vindrent a ia rivière de Bosor, e li alquant ki « furent las i remestrent. » (Rois , I, p. m 5.) — a Et lassi quidam substiterunt , d dit le texte.
Dans la chanson de Rolandy alques rime avec che- ^fauchent :
Felun païen par grant înir chevalchent.
Dist OlWer : Rollant , vees en alques.
(St. 86.)
tf Les païens félons chevauchent avec grande colère. Olivier dit : Roland , voyez en aucuns. » Prononcez le ch dur, kevaukent (voj. p. 53), et vous avez une excellente rime à auquel.
Alques ou nuques faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre aliquando ou aliquantum\ aucunement, un peu :
« Alches de aïe lur frai, » (Rois, III, p. agG.) Je leur ferai un peu d'aide.
Les conseillers de Jéroboam, voulant lui persuader de céder quelque chose aux représentations des chefs du peuple, lui disent :
« Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e alches a lur « volented obéir, a tus jurs les purras a tim service c< tenir. » {Rois^ p. 28a.)
Les ambassadeurs du roi païen Marsile viennent trouver Cbarlemagne, et il ne peut se garder qu'ils ne le trompent un peu^ aucunement :
Tinrent a Charles ki France ad en bailKe , Ne s' poet garder que alques ne PengigDent.
( Roland, st. 7.)
Aussi Roland dit à son oncle , parlant des conseillers de l'empereur, et de leurs avis touchant cette ambassade :
Loerent vous alques de legerie.
fjhid., st. 14.)
a Ils vous ont conseillé un peu de léger. » "Dans Partonopeus f on lit cette maxime sur les chevaliers bretons :
Loial oevalier sont Breton
Et buen; mais auques sont bricon.
{Partonop,, v. 7263.)
« Le^ Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais un peu mauvais sujets. » On pourrait entendre aussi : Quelques-uns, aucuns, sont mauvais sujets.
— ce Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur V de PartonopeuSj prétendent que quand parfois son « caprice la pousse, elle donne son amour aux pires, « et ne tient nul compte des meilleurs : »
Et dient que feme a costume , Quant ses talens auques Talume , Qu'ai pior doue ses amors, Et ne tient nul ptait des mellors.
{Partonop., v. 4834.)
Observez, en passant, que cet adverbe prend Vs finale, comme falsah onqueS , oreS, mesmeS ^ açecqueSj etc.; enfin, tous les adverbes terminés en e muet.
Quant à cette foime (f aucuns , employée au nominatif et autorisée par l'Académie, ^aucuns ont dit ^ voyez-en rexpliefttiou page 34o.
Avec. Dans le livre des Roisj dans Job, dans S. Bernard, dans la chanson de Roland ^ dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus anciens de la langue, on trouve o en la signification de avec.
Od est le même mot pourvu du d euphonique.
(( Sire , tu serais seint od le seint (sanctus cum sancto), e od le fort parfit. »
{Rois^ p. 108.)
Cet o est l'abréviation de ovcj ou oueCj avec le c euphonique.
« Quomodo fuit Dominus cum domino meo? » — a Tut issi cumé Deu ad esté ove tel mun seignur. » {Roisj p. 2îi4«) — «Ejo serai parfit (perfectus) Oi^^c li. »
{Rois^ p. 208.)
IJe était muet, car on a écrit avoec, qui sonnait aveu; les Picards disent encore aveu^ aveu ti (avec toi). Plus tard. Va initial s'est changé en a, comme cela n'est pas rare, et ovec est devenu avec^ qui, après s'être allongé au xv* siècle en avecques^ vers le milieu du xvi*^ s'est vu réduit successivement en avecque sans Sf par conséquent sujet à Télision; puis avecq\ et enfin avec^ au xviii* comme au xii® : c'a été une espèce de flux et de reflux.
Maïs cet we qui a servi de point de départ, d*oîi venait-il ?
Remarquez d'abord que le v doit être mis sur la responsabilité des éditeurs, qui se sont permis de distinguer Yu voyelle de Vu consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en effet on prononçait ove^ mais on écrivait oue.
Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de nbi ( i ) P
Le sens d'a^âc se ramène trèstbieo au sens de ubi : Je suis ai^ec toi, — ubi tu.
«Sire, tu seras seint od le seint; sanctys eris ubi erit sanctus. »
J09 û h teh, od lui m*eii cumbatrai.
« Je combattrai m^eo lui , » — pugnabo ubi ille.
j^i^ec viendrait donc primitivement de ubi, -*— ou, ùiff oife , avec , a^^ec^ auecques, ai^ecquéj asfecq\ avec. Voilà par quelles formes ce mot aurait passé succès* sivement.
Au reste, je ne connais aucune étymologie Sas^ec. Si quid habes melius
Ate est de dent syllabes; aïe y c'est-à-dire aide, ly adjutorium, les Italiens ont fait aiuta; Saiutay les Français, en syncopant encore, ont fait ajre,
(1) Je me félicite de in*élre rencontré sur cette élymologîe avec M. Ampère. (Format, de la langue française , p. 292.) Quand je m'en suis aperçu, je n*ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais je restitue la priorité à M. Ampère, en lui demandant la permission de m'appuycr d^son aulorilé. M. Nodier tire avec de ahusque cum.
— 88) — L'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme aiuey qui n'est pas rare, même au xiii^ siècle :
Aittê Dieu , dit-il , i vous je me commant.
{Les quatre fils Aymon^ ▼. 446.)
« Aide de Dieu, dit-il, je me recommande à vous. » Hébers, dans le Dolopathos^ dit que le jeune prince Lucinien s'étant enfermé pour lire un livre de son précepteur Virgile^ tout à coup poussa un grand cri, et tomba évanoui sur le pavé. Sa voix frappe d'épouvante tous ceux qui l'ont entendue : il avait bien besoin de secours :
Un cri gcta si hautement , Si orrible et si dolerex , Que tuit cil en furent pœrex , Qui la Tois en ot antendue.
Mnlt avoit mestier d*aiue,
{Dolopaiftos , p. 162.)
Le châtelain de Coucy, épris de la dame deFayel, rêvait la nuit à sa passion. Le désespoir lui parle à une oreille; mais à l'autre, le courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent à persister :
Li redient tost : Sire, amés.
Certes, nous ne vous faudrons mie :
Tous jours serons en vostre aie,
(Coucy, y, 766.)
a Tous les jours nous viendrons à votre aide. » AÏER, aider :
, . Quant ele vit Arabis si cunfundre , A balte voix s'escrie : Aiez nus, Mahum.
(Roland, a, 266.)
a Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes
arabes s'enfuir pêle-mêle , elle s'écrie tout haut : Âideznousy Mahoin. »
On commença de très-bonne heure à employer aye! comme exclamation; mais il était toujours de deux syllabes :
jijr/ dit il, méchant; te diable m*euchanta.
(Les quatre fils Aymon, v. 567.)
Quant Karles s^esveillia, se taint comme charbon : Ay ! dit il , maugis , tu me tiens pour bricon. A tant esvous venus le conte Guesuelon : Aj ! franc roi , dist il , regardez ma Fachon !
{Ihid., V. 625.)
Par conséquent Texclamation ajel a/e! signifie secours! secours!
Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui représente seule les cinq syllabes d^ad/utorium.
BARGUiGJ!T£n; c'est, proprement^ marchander. La racine est bargain, marchéy que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore, quand nous ne l'avons plus.
Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux déguisements pour mettre en défaut la jalousie de Fayel, et se glisser auprès de la châtelaine. Une fois, il se présente sous les pauvres habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il déballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la maison y accourent :
Iluec trouvèrent le mercier, Et lor dame qui remuoit Les joiaus el les bargignoit; Aucun aussy de la mesnie
Ont mainte chose bargignie, Et li aucun ont acheté.
{Roman de Couey, v. 6723.)
Et quant Tiens ptna ne kargigna , Sa marchandUe apareiUa »
Et prit son fardel a trousser.
{liid.)
Alors la châtelaine, feignant d'être émue de pitié, car la nuit était -venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la dame de Fayel ordonne à un valet de faire rester à coucher le pauvre marchand :
La danle dît a son valet :
Faites demoarer sans lonc plaît
Ce povre homme , marchand eitragne. ^
Gilz respont, sans faire bargagne :
Gentilz dame, Diex le vous mire.
( Couej, V. 6746.)
a Faites demeurer sans difficulté ce pauvre homme, marchand étranger; et Coucy, sans barguigner^ répond : Madame, Dieu vous en tienne compte. »
On voit que, dès lors, on employait cette expression dans le sens figuré. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous présentent le substantif et le verbe qui s'en €»t formé, bargagne (angl., bargain) et barguigner.
« Estagiers de Paris pueent barguignier et achater
bled ou marchie de Paris »
{Le livre des Mestiersy p. 17.) -— « Les gens domiciliés à Paris peuvent marchander net acheter du blé au marché de Paris, etc. »
Combien ne vient pas de quanturn y mais de deux racines françaises, commet bien. L'on disait com ou comme ^ soit en prose, soit en vers, et l'on écrivait
Puue et l'autre forme , selon le besoin de Teuphonieet de la mesure.
Gela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la traduction inédite des Lettres J^Abei^ lardy par Jean de Meun.
Abeilard fait à un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, élève de Guillaume deChampeaux, il était devenu le suppléant, puis le rival, et enfin le vainqueur de son maître :
ce Lors, après un pou de jours trespassez, endemen- « tiers que je tenoie illec (i) l'estude de logique, de « com grant envie commença mon maistre a défaillir, «t et de com grant doulour a esboulir, n'est pas chose « legiere a dire. »
Il faul prononcer congrant d'un seul mot. Quanta inçidia et quanto dolore.
Quelques lignes plus bas :
« Et de tant comme l'envie de mon maistre me pour- « suivoit plus apertement, de tant me donnoit elle plus « d'autoiîte, si comme dit le poète que envies assaut a les souverains, et li vens soufflent les choses trop (c haultes. »
Dans le premier exemple, com s'unit à Tadjectif grande comme il s'unit à bien dans combien; dans le second exemple, il ne pourrait s'unir au substantif envie y ni au verbe dit; aussi le mot reste entier, comme.
On remarquera dans ce passage 1'^ euphonique à la fin S envie.
(i) A Paris, où il éudt venu ooeuper k chaire de Guillaume de Champeaiuu
Et cette double forme de rarticle, l'une pour le nomiaatîf , Tautre pour l'accusatif: <c Li vens soufflent les choses trop haultes. »
Cotte verte. Le dernier éditeur des Contes de la reine de Na\>arre (j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une singulière méprise sur uii passage de la quarante-quatrième nouvelle. Voici son texte :
« Les amants entrèrent en un préau couvert de ceci rlsiers, et bien clos de haies de rosiers et de groseil- <c liers fort hauts, là où ils firent semblant d'aller « abattre des amandes à un coin du préau ; mais ce « fut pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de « baisser la cotte verte à s'amie, lui baissa la cotte a rouge; en sorte que la couleur lui en vint au visage, a pour s'estre trouvée surprise plus tost qu'elle ne pen- « soit. »
Il est évident qu'au lieu de baisser et baissa ^ il fallait imprimer bailler et bailla. Bailler ta cotte verte à une fille , c'est la faire tomber sur l'herbe de manière à lui verdir la cotte. Les deux jeunes sylvains qui rencontrèrent Psyché se contentèrent « de voir, tf de courir, et rien davantage : hormis qu'ils dansèa rent quelques chansons avec la suivante, lui déro- « bèrent quelques baisei*s, lui donnèrent quelques brius « de thym et de marjolaine, et peut-être la cotte verte^ «( le tout avec la plus grande honnêteté du monde. »
{Amours de Psyché, liv. IL)
L'éditeur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas rejeter la faute sur les typogra-
phes, car il a mis à cet endroit une note exprès, où il explique que baisser la cotte verte signifie, par métaphore, abaisser les branches de V amandier. Cependant il connaissait le sens de bailler la cotte verte ^ car il ajoute : «Cette expression figurée aurait un tout autre a sens avec le verbe donnerai la place de baisser^ comme « on Ta mis dans l'édition en beau langage de 1690; « car donner la cotte verte à une fille, c'est la jeter sur « l'herbe; et donner une cotte rouge, c'est lui oter sa « virginité. »
Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre; tandis que c'est une allusion créée ici par la conteuse.
Je n'ai pas sous les yeux l'édition de Gruget, que celle-ci prétend reproduire; mais, supposé qu'elle porte effectivement baisser pour bailler^ c'est une fidélité trop scrupuleuse que de n'avoir pas corrigé cette faute, ou une distraction poussée bien loin que de ne l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni.
Espérons que le prochain éditeur, s'appuyant sur la note de son devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes à cueillir, mettra baisser la coque verte , au lieu de la cotte. Cela s'appelle restaurer ingénieusement un passage, et c'est ainsi que petit à petit les bons auteurs vont s'améliôrant entre les mains des bons éditeurs.
Crouler, grouiller. Crouler^ qu'on écrivait jadis
et mieux crouller^ par deux //, vient de Titalien croira
lare y et non do grec xpou«i, comme le prétend Nicoh Je ne pense pas que la yieille langue eût un seul mot dérivé du grec immédiatemenL II ne faut pas prendre la ressemblance pour la preure d'une parenté.
Croulery verbe actif, signifie hocher, secouer^ faire irembler, et s'employait aussi dans le sens neotie, comme trembler.
cr E nostre sire ferrad Israd, e ctvller le firad si come • hit li rosels eu celé rivière, a {fioù, III, p. 293.) ^ « Et Notre-Seigneur frappera (fenra) Israël, et le fera tremUer comme le roseau dans l'eau. » Le texte latin dit : Sicut moveri solet arundo in aqua.
Crouler un poirier, un pruaier^ c'est le secouer pour en faire tomber les fruits. Le dictionnaire de Trévoux indique cette acception , qui est la primitive. L'Académie firançaise n'en fait pas mention , et se borne au sens neutre : — « CitouJLEâ^ tomber en s'affiûssant;» — qui n'est qu'un sens dérivé et une application pa^ liculière, parce que, quand la terre croule (trembk), les maisons croulent (s'affaissent). Et ainsi le sens dérivé a étouffé le primitif.
Mais les deux U de crouller étaient naonittëes^ €t la prononciation a donné naissance à un verbe a1^u^ d^hui très»-distinct de crouler, le verbe grouiller. Le c dur de crouler s'étant adouci en g, comme dans le mot grasy qui vient de crassus, et qu'on écrivait cras; comme dans second^ qu'on écrit par un c à cause de sectuidus, et qu'on prononce segond par un g.
Groiuller et crouller sont absolument la même chose.
Le cbeval de Vivien, près de succomber de fiitigue,
rej#eiid cmtfage et vigueur à la Voii de sôti maître :
Bauccnt Toi , si a fronde le nez ; Ainsi l'entend com s'il fiisl hom senez : La teste croulé f si a àeê pièz bduM;. . . .
{La BoÊaille (tAtUtcamps,)
« Bauce»t l'enteto^, \\ le cotnprerid Côrùftrre s'î! était une créature humaine ; il secoue la t^te et fûruille éix picrf ïe soi. »
MADAIU JOUEDAIi^.
<c Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle décrépite, et la tête lui grouille^XreWc déjà? »
(A^ Bourg, geni.y act. m, se. 5.) Lui tremble-t-elle , lui croulle-t^elie déjà? C'est l'expression italienne, crollare il capo.
S II
Vestiges^ da 0 oof du 7 enphoâiqoe daiis^ la Iftngae Biodérfie.
t)A.]irSy DEDANS. La première forme était en, traduit du latin in,
La tonâbnne nasale qui termine en étant désagréable en présence d*tfne voyelle, on ajoutait, pôifr faciliter la liaison, une 5 ou un T euphonique.
Les Latins avaient Compose de-in pour signifier (ensuite ^ et le Sens s*y rapporté ti*ès-bien , pufisque ce qui sort de dedans est à la suite. Les Français, par une traduction rigoureuse, firent de de-in, de erts ; ïûaîs iïs se* viréXlt obligés d'intercalei* un d euphonique,
pouf prévenir Phiatus pénible de la voyelle sur elle* même : De Dens; ce fut la première orthographe du mot, puis 9 par abréviation , dans. Il n'est donc pas étrange que, jusqu'au milieu du xvii* siècle, dedans ait été préposition, à aussi bon droit que en, dafis. Corneille, Molière et la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employé.
Ce sont les grammairiens et les puristes peu éclai* rés du xviii^ siècle qui, en contrôlant les titres et emplois de chaque mot, se sont avisés de séparer les attributions de dans et dedans. Ils ont déclaré qu'à l'avenir dans serait la préposition, et dedans l'adverbe. Cela choquait, à la vérité, l'étymologie et l'usage immémorial; déplus, on introduisait par cet arrêt quantité de soiccisines dans nos grands écrivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrêtés par ces considérations, dont il est probable qu'une partie au moins leur échappait.
D'aucuns. Il y en a daucuns.... Archaïsme qu'on employait encore au xvu^ siècle. Molière , dans \t Malade imaginaire : — ail j" en a (rancunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents. » (Act. ii, se. 7.)
Cette façon de parler est un débris de l'ancien langage; mais l'écriture, en notant mal l'expression. Ta rendue inexplicable. Il faut restituer au verbe amr le d euphonique attaché contre toute raison à aucun ^ et mettre : il yen «^aucunes...
Ensuite de cette méprise, l'usage s'est établi de commencer une phrase par ce cFaucuns : D'aucuns
ont dit, ont pensé.... ou bien, // en est (Taucuns
C'est commettre une faute pareille à celle de dire : Mes souliers sont pétroits ^ un ^ew pétroils y sous prétexte qu'on prononce bien tix)p étwits.
L'Académie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise : ce Aucuns ou d aucuns croiront que j'en suis amoureux. »
Dorer. Du substantif argent on a fait argenter; pourquoi', du substantif or, faisons-nous dorer? On devrait dire orer^ et c'est aussi comme on disait primiti» vement. Charlemagne avait fait orer et ciseler (manœuvrer) la poignée de son épée, qui, pour celte raison, et en considération de son excellente trempe , fut appelée Joyeuse :
En Voret punt Ta faite nianuvrer.
Pur cest honur et pur ceste bontet , Li auras Joiuse à i'e&pee fu dunet.
{Roland, st. 179.)
La Durandal de Roland avait aussi la poignée dorée, et, de plus, garnie de reliques :
El) Xoret punt asez i ad reliques :
La dent seint Père et del san<^eint Basilie, Et des chevels mun signor seint Denise, Del vestement i ad seinle Marie.
(/^/W., st. 170.)
D'oïl est donc venu le d de dorer? Je ne puis l'expliquer que comme une consonne euphonique qu'on aui*a plus tard oublié de reprendre. Les paysans, et le Dubois du Misanthrope lui-même, disent dudor:
n porte une jaquette à grands basques pUssées, Avec du d'or dessus. . . .
On disait (le même cspcedorée^ qui est (levei)u espce (U)rée^ régulièreinent, t^nclis que ilu(Tor^^\. resté un solécismie. Pour les mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et ni^lheur en ce monde.
TiiNTB e§t fprpiç i(ainitçiy resserré eq cleqx syl|ffbes. La forme primitive fut anie^ d'oi) |f§ anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur langue, gardent encore aunt.
La belle Euriaut portait dap^ sa parure une boucle en diamants qu'une sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait envoyée:
Un« 9oie wnie Margerie , Qui roin^ fu de Hongrie, Vavoit envoiee.
{R.dela Fioietie, p. 4S.)
VaAte Herbert, seror Hugnn, Aveit eissi cun nos liioa.
(Benoit de SaÎDte-More, HI, p. 187,v. 35715.)
ff La tante Herbert | sœur d'Hugoq. p
Or, sire , la boQoe Laurence, Vosire belle ante, mourust eUe.
(Fmvfi th Fa$hêiM.)
<c La bonne LaqrençQ^ votr^ belle tante» »
Le / initial est une ancienne consonne euphonique. Pour éviter lu unie ou ma ante^ qui eût fait un klatusy on prononçait^ quand on ne voulait pas élidef; mdit ante; et Ton a écrit ensuite, perdant de vue l'éty mologie , ma Tante.
Bon nombre de mots se trouvent ainsi transformés, ou plutôt créés, par Mne erreur d'qrthograplie. Nous
avons, par exemple, miey qui n'a jamais existé. On (lisait, avec élision, in amiey et non pas ridiculement mon arniej comme nous faisons , joignant à un subs* tantif féminin un pronom masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorité) s'avisèrent d'écrire ma mie ; il n'en fallut pas davantage : le barbarisme fut adopté. L'Académie l'enregistra sans conteste, et l'édition de i835 consacre le mot mie par cet exemple : Ma mie, sa douce mie. L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans les chansons de l'abbé de l'Attaignant.
Jean-Jacques, se conformant à l'usage reçu, a écrit : cette vieille mie, II fallait signaler son erreur, et non pas l'ériger en loi. Voilà comme les langues se déforment.
Pourquoi n'a-t-on pas aussi créé mouVy puisqu'on dit m^ amour ^ et qu'on peut écrire mu mour comme ma mie ? C'est une inconséquence.
Chape-chute est chape tombée. Chercher , trouver chape-chute, c'est chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui trouverait une chape tombée sur la grande route. L'expression, comme on voit , remonte au temps où la chape était le vêtement commun de tout le monde : ^
Un villageois avait à l'écart son iogi»; Messer loup attendait chape-chute à la porte.
( La Fontaine, Uv. IT, fab. 16.)
Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure : Vous trouverez quelque chape" chute à quoi vous ne vous attendez point. Madame de
Sëvigné prédit que son fils a trouvera quelque chapechute , et à force de s^ exposer aura son fait, » — Madame de Sévigné pensait alors à l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au lieu de la bonne, de la chape-chute qu'il espérait; elle a confondu et mal appliqué Texpression, faute de la bien comprendre.
Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie : « Chercher chape^chute^ troui^er chape- « chute y signifient aussi chercher ou trouver quelque « aventure désagréable, fâcheuse. » On peut trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle aurait dû rectifier l'erreur.
Cette expression, chape-^hute^ rend témoignage de la bonne coutume où l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un T euphonique. On disait : chut y crut, bit; et au féminin, chute, crute, lute (yojr. p. 1 1 3 et 1 1 4) •
a Quiconques a achaté le mestier de regraterie de « pain a Paris, il puet vendre poisson de mer, char «cuite, sel a mine et a boisseau, et poire, et toute «autre manière de fruit cruT en règne de France, « ans , oignons, etc. » {Lwre des Mestiers, p. 32.)
« De fruit qui a crû au royaume de France. »
Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari : le sire de Coucy est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans
la contrée. Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle :
Li sires (1) a son valet a dit :
Baille moi ce coffre petit.
Maintenant li ferai savoir Se je li dis menchonge ou voir.
Li vallcs le coffre d'argent Li baillèrent; et il le prent, St Ta devant la dame ouvert; Les traices 11 monstre en apert, Et puis la lettre desploia , De cbief en chief lute li a ; Puis li a le seel monstre , Et après li a demandé :
Connoissies vous ces armes cy ?
C'est dou chastelain de Coucy.
{^Rom, de Coucy, v. 8061.)
Sauf trois ou quatre expressions vieillies, voir pour vrai ; en apert, à déçoui^ert ; de chief en chief ^ c'està-dire, de point en point, dun bouta l'autre ; seel^ cachet; ces vers, écrits au xiii* siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant : c'est l'éloquence. Le roman dou chastelain de Coucy est une des œuvres les plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que l'auteur ait
(1) Sans tenir compte de Xs caractéristique du nominatif. C'est pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture.
cru deroir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a point ti*ouvé d'OEdipe (i).
Cette observation se rattache à la règle du / euphoniquci dont elle conSrme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple*
Turold, en décrivant l'afTreuse tempête qui présage la mort de Roland, à Roncevaux, dit que les foudres tombent menu et souvent. Cette expression ne pourrait, à cause de l'hiatus , entrer dans un vers moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poète :
Chiedent li fuldres e menuT et souvenu
Et en efTet , ce t euphonique est celui de minutas^ comme tout à l'heure c'était celui de lectus (a).
Remapquez le d intercalé dans chiedent. Ché-oir faisait régulièrement ché^ent; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot, le concours de ces deux e, on glisse entre deux un d : chédent li fuldres. C'est le d du radical : Cadunt fulmina.
J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection, une délicatesse
(1) Voyez las derniers vers du poëme.
(2) Il faut tirer le / de chute , du barbarisme cadutus, qui serait le participe régulier de cae/o, et qui , apparemment, se disait'dans le peuple, puisqu'il est resté en italieu : caduto. Au reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux représentées en français et en italieu par au et chute, caso et caduta.
extrêmes. Ainsi riiiatus qui blessait dans chéerUy ne blessait pas dans chéoir, cax)ir; pourquoi? C'est que l'Iiiatu^ peut être doux entre deux voyelles différentes , et qu'il çst toujoiirs pénible quand la voyelle rebondit sur elle-même.
PAMEI
L'Académie dit que cette exclamation est populaire; mais elle n'en explique pas le sens^ et donne à penser que ce sens est le même que dans le substantif féminin une dame. Il n'en est rien.
Dame est la traduction primitive de Dommus. Dame Dieu, c'est Domimis Deus. La première orthographe est même Damne, C'est ainsi que ce mot se présente dans la chanson de Roland:
RespoQt RoUans ; Ne plaoet Damne f^eu Que mi parent pur mei seient blaamet.
{Âaland, al. 6S. )
« Ne plaise au Seigneur Dieu, » etc.
Il ^t sire et dame du noslre.
(^ar^.,m,440
Charlemagne, combattant les Sarrasins et voyant baisser le soleil, met pied à terre dans un pré, s'agenouille, et demande à Dieu de renouveler en sa faveur le miracle de Josué , pour avoir le temps de compléter sa victoire :
Quant veit li reis le vespres décliner, Sur l'eibe verte deieend il en un prcà» Guichet sei a terre , ai priet Damne Deu
Que liMlcil pur lui face arrestcr.
(/^m/., st. 175.)
Ce mot est écrit dans d'autres passages , conformément à la prononciation primitive, dfine et Janne,
VùUune est vice domimu , comme viroy ou viswjTf selon l'orthographe du xvi* siècle, est le viceroi.
Ainsi, quand on dit par exclamation, dame ! cela revient à Seigneur! — ^h, dame! Ah^ Seigneur!
On a écrit aussi damp, en terminant par une consonne euphonique. Tout le monde connaît ^^Itz/t?^ aôùé^ du Petif Jehan de Saintré.
Enfin, la langue avançant et se modifiant, dame a été réservé pour la traduction de domina; et pour traduire dominas , on s'est servi de dom. Les bénédictins et les chartreux prenaient le dom : dom Bivet, dont Brial, dom Bouquet.
Le don des Espagnols représente également tlominus. Il a cela de particulier qu'il ne se met que devant le nom de baptême : Don Juan, don Pèdre, don Miguel. £e serait une faute grossière de le mettre devant un nom de famille, et de dire, par exemple, rlon Cen^antes. Il faut dire : Don Miguel de Cervantes.
Don Lope d« Gusman , don Manrique de Lare , El don Alvar de Lune, ont un mérite rare.
(Corneille, Don Sanche , act. i, se. 2.)
ff Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin. » (Molière, les Fourberies de Scapin.)
Les formes de dom et damp se conservent dans plusieurs noms géographiques : Domèvre^ Donmiariinj
Dammartiu, Dojnpierre. C'est-à-dire: dont Evre^ dont Martin , etc.
Damcy dans le sens niasculm, n'a plus qu'un asile; maïs il parait désormais impossible de l'en chasser.