MYSTÈRES
De quelques finetseê de vers\fieatU>n que Fon croit modernes.
Quand on veut donner l'idée d'une composition grossière et barbare, on cite toujours les Mystères du moyen âge. On ne les a pas lus , mais n'importe : on les méprise de confiance. Ce sont des œuvres trèsirrégulières sans doute, mais l'art n'y est pas si étranger qu'on le croit bien. Qui prendrait la peine de les examiner, y pourrait faire des découvertes intéressantes, et aussi inattendues que celui qui, en battant les broussailles, trouverait des pièces d'or.
S'attendrait-on , par exemple, à rencontrer dans un mystère la forme piquante et spirituelle du triolet, qui semble une invention de l'esprit du xviii* siècle? Voici un joli triolet tiré du mystère de la Passion, joué à Angers en 1482. La scène est aux noces de Cana; le vin manque :
ABIAS,
Il n*y a plus de vin es pots; Vez-cy très fascheuse nouvelle!
SOPHOVIAS.
C'est assez pour prendre propos.
Si n*y a plus de vin es pots ; Et Ton dira que sommes sotz , Si le maisire d*hostel appelle.
XAVASSàS.
n n*y a plus de vin es potz; Vez-cy très fascheuse nouvelle !
On pourrait croire que c'est un hasard , mais nullement. L'auteur emploie la même forme quand il veut montrer que le personnage tient à son idée.
Saint Pieri*ey pendant la nuit qui précède la Passion , vient frapper à la porte d'Anne, le grand prêtre. Il est transi de froid :
s. PURRI.
Vous plairoit il point que j'entrasw , Dame, par voslre courtoisie?
LA SiaVAHTI.
Que vous faut il ?
s. pxaaaa.
De vostre grâce , Vous plairoit-il point que j*entrasse ?
U fait froit : si je me chauffasse ?
'LA SCRVAITTB.
Attendez la. — Cil nous ennuyé!
s. paaRi.
Vous plairoit il point que j'entrasse , Dame , par vostre courloisie ?
Ces triolets valent^ comme facture, ceux de Voltaire; ils sont peut-être de Pierre Gringoire (i).
Voici un couplet de Madelaine, d'une aUure leste et pimpante. Voyez comme ces vers coulent facilement ! le ton est presque celui de la bonne comédie :
KADXULIKX.
Je Teuii estre toujours jolie , BSaintenir estât hault et fier, Avoir train, suivre compaignie,' Encores huy meilleur qu'hycr.
Je ne quiers que magnifier
(1) Lacroix du Maine attribue ce mystère à Jean Michel , « poète trèséloquent et scientifique docteur, » Mais Jean Michel florissait en 1486 , et ce même mystère était connu dès 1402. Jean Michel n'a donc pu que le retoucher et l'étendre. Les confrères de la Passion se le transmettaient de main en main , sauf à le faire embellir par les poêles de leur temps. Il aiTÎva de la sorte jusqu'en 1507, époque où il fut imprimé a Paris. Il est hors de doute que Gringoire a dû y travailler en son rang. Il serait à désirer qu'on le réimprimât.
lia pompe mondaine et ma gloire :
Tant teuil au monde me fier, Qo*il en toit à jamaia mémoire.
Tai mon chasteau de Magdalon , D'où Ton m'appelle Magdelaine, Où le plus souvent nous allon Gaudir en toute joie mondaine.
Je veuil estre de tous bien pleinOy Tant qu*au monde n*ait la pareille; Et passer en plaisance humaine Toute aullre qu'à moi i*appareille.
Cette Madelaine-là est parente de la Céliante du Glorieux; c'est la même verve et la même franchise de coquetterie.
Notre siècle se vante bien haut d'avoir porté au dernier degré le sentiment des rhythmes, les procédés de la versification , l'art d'agencer les rimes , la rapidité des vers de courte mesure, etc., etc Je ne lui
contesterai pas le mérite de la mise en pratique; mais pour celui de l'invention , c'est une autre affaire. •
Si vous voulez juger combien toutes ces belles choses sont nouvelles, jetez les yeux sur cet autre couplet que le poète met dans la bouche de Marthe. On se rappelle le caractère de Marthe dans l'Évangile : « Martha autem satagebat circa frequens ministerium. »
MAmTBE.
Je me travaille et me débats Eu fervente soUicilude , Et à mesnager hault et bat Soigneusement mets mon estude.
La vie est aetive et fort rude Qui curieusement la maine ; Mais Dieu en rend béatitude - LasMis* en Teternel domaine.
Ma sœur Madeleine,
— »9ft —
De fol iklir plaine, En liesse vaine S'esbat et pourmaîne.
Chantant ses chansons ;
Mon frère Latm
Porle haulte care (1) , Sea chieni hue et hare (2) , Et souvent s'esgare Parmy les buissons.
Ils n*ont seing en eulx Fors d'estre joyeulx , El sont curieux D*esbats et de jeubc, A leurs volontés.
On les y soustient, Rien ne les retient ; De Dieu ne souvient ; Fol désir let tient En leurs voluptés.
Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument des brutes ^ ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre Notre-Dame de Paris. A la vérité, ils n*ont pas su proclamer avec emphase Vart^ les artistes y leur sacerdoce , \euv mission; ni vanter leurs propres vers ciselés, profondément fouillés ; ni les arabesques de leur style, ni leurs âmes saintes; ni la gloire des gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni interpréter les portails , ni appeler les cathédrales des poèmes
(1) La face haute , le nez au vent. DeVespagnol cara, visage.
(2) «' Haref Us chîens, — Attizare i cani a la caccia , — Echar los perros tras la ca^. • ( Trésor des trois langues»)
Ce mot manque dans Furetière.
de pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus : c'est bien fait!
OGIER LE DANOIS. — Origine de ce sarnom.
Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier, né dans ce pays, était donc Ogier rArdenbis, qu'on prononçait l'Adanois (r muette, en sonnant an).
De VAdaiwis on fit le Danois.
Nous avons le poëme d Ogier VArdenois, par Raimbert, de Paris, qui écrivait au xii' siècle. Ce poëme a été publié; Ogier y est à chaque instant appelé le Danois y le bon Danois ^ et nulle part on n'y raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appelé dans le titre VAîxienois^ et dans le texte le Danois. Voici comment cela peut s'expliquer : La composition du poëme remonte en effet au xii^ siècle, mais le manuscrit d'après lequel on a imprimé est d'une époque beaucoup plus récente. Le copiste, par une licence très-commune, tout en respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitué l'épithète consacrée de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intégrante du nom de son héros. Rien de plus fréquent que ces altérations. Les romans des Douze Pairs sont, à cet égard, un vrai chaos, parce qu'on y retouchait continuellement.
Nous voyons de même la rue de V Ajussiane ^ ou de V Egjrzziane (sainte Marie l'Égytienne), transformée en rue de la Jus sienne;
HAnatolie (pays du Jjcvaiit) est devenue^ sous la plume de quelques écrivains, la NatoHe ;
Ylendemain (le jour en demain) est aujourd'hui lelendemairiy avec l'article redoublé , doift personne ne s'aperçoit. Les vieux textes ne portent jamais que Veïidemaiii : — « lendemain y Saûl partit l'ost en treis. » {Rois, I, p. 37.)
Et l'endemain revois au bos Si me recarche T en le dos.
( De t^Asne et dou Chien,)
On trouve aussi Ogier de Danemarche, Le eh ayant le son dur du k (voj'. p. 5a), marche sonnait mar/œ ; et voilà comment V Adane-Marche devint le Danemarck, Danemarche {Danemarke) était le cri de guerre d'Ogier :
Mult hauleroent Danemarche rescrie.
(Ogier, V. 12541.)
On ne peut douter de la confusion de ces épitliètes, VArdenois j le Danois. Ogier, qui porte dans le titre du poëme celle & Ardeiwis y porte presque partout dans les vers celle de Danois. H y a pourtant quelques exceptions, par exemple au vers i345 :
Karaheus a VArdenois apelé :
Diva, Ogier, que as tu empensé?
Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appelé Thierry, et surnommé également d'Ardene. Or, ce Thierry reçoit , comme son neveu, tantôt l'épithète A^Ardenoisj tantôt celle de Danois :
Dont poiut Morans et VArdenois Tieris.
Si que dus Namlei et VArdenoU Tierb.
Dei ! corne i fiert KaRes de Saint Denis , Tiens ^ÀrdmH, Namlei ti viens floris!
Et d'antre part vint & Danois Tiens,
Une hache danoise est une hache ardenoise. Liège fut de tout temps célèbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans réunis sous les ordres du duc d'Ardeuemarche sont mal couverts , vêtus de serge, et portent chacun une hache danoise :
Tn es de Danemarc/te , Des mal quvers qui se vestent de sarge ; £n lors poins ont cascuns danoise hache.
Abatus fu li Ardenois Tierris ; lyvLD» danoise VtïvtenA Guielins.
Ogier est surnommé aussi doutre^mer.
Ters lui se tome U Danois Jtvltrt mer.
Cela signifie YAdanois doutre-Meuse. Le Danemark n'est pas plus outre- mer que la mer n'est la Meuse ; mais la géographie des poètes du moyen âge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si près.
On a invoqué le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois pour expliquer conament F Ardenois avait pu devenir le Danois : « Ahdëdt était Féquia valent de Dems , dont les anciens Gaulois et les « Bretons se servaient pour désigner une forêt : les « Anglais traduisent en latin deane-forest et Arden-
(c forest par Siha danica ; ainsi 9 l'on disait Deanois , « Danoisy pour /à rdenoîs (x). v^ Cela est bien savant! Je cÉois le chemin beaucoup plus court et plus sûr en passant par la prononciation : ^ndene, jidane; — VAdanemarke, le Danemark; — VArdenoisj VAdanoisf le Danois.
ORGUES et OGRES.
Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et féminin au pluriel. Sur quoi fondés, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte qu'il faut dire, pour parler correctement : C'est un des plus belles orgues que j'aie vues. Nosseigneurs de l'Académie devraient bien nous régler cette impertinente irrégularité.
Le mot orgues se rencontre dans un curieus: pas** sage de la version du Iwre des Rois, Le traducteur, pour éclaircir le texte de temps en temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S. J^ rôme, dans les Paralipomènes, ou ailleurs, sans autrement en prévenir que par un mot en marge : c'est ou le nom de l'auteur à qui il emprunte, ou tout simplement le mot auctoritas. C'est ce mot qui accompagne le passage en question.
David , dit le texte , dansait devait l'arche , sautant de toutes ses forces, vêtu d'un éphod de lin.
Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que David jouât en même temps de l'orgue , et même de l'orgue de Barbarie. L'expliqitioo en
est si claire, qu*il n'est pas possible de le méconnaître : — «David sunout une manière de orgenes ki esteient « si atumé ke Tum les liout as espaldes celi ki 's sunout; '< e il si sailleit e juout devant Mostre Seigneur. »
(Roisj II, p. 14^0 « David sonnait d'une espèce d'orgues qui étaient arrangé de façon qu'on les liait aux épaules de celui qui en jouait ; et il dansait et jouait ainsi devant Notre- Seigneur. »
Malheureusement le texte porte le participe atumé invariable, en sorte qu'on ne peut eu induire de quel genre était le mot orgues.
Le premier orgue qui parut en France y vint en 767; c'était un présent de Constantin Copronyme à Pépin, père de Charlemagne. Cet orgue fut placé à Saint-Corneille de Compiègne. Il fallait que ce fût un orgue de Barbarie, c'est-à-dire, dont on jouait à l'aide d'une manivelle, car il n'y avait personne en France capable de toucher un orgue à clavier ; et l'on ne voit point que Constantin eût joint à son cadeau l'artiste sans lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait , ne parle pas de cette circonstance.
IjCs règles de la prononciation rendaient impossible de prononcer orgues comme nous le prononçons aujourd'hui. {Foj. p. 3o.) On transportait Yr après le^, ogres :
— «Les bones uevres en qui Dex se délite, si com li «huem fet ou son de la harpe, u des ogres y u d'aï très « estrumenz. » ( Comment, sur le Psautier. )
«J'ai déjà parlé, dit Roquefort, de ce magnifique
instrument que nos pères nommaient o/g'a/^^ orgeries, orguetteSy ogres. »
{État de la poésie française , p. 1 19.) Les héros de Yadé ne disent jamais autrement qu ogres de Barbarie y expression qui doit dater de loin, car elle rappelle à la fois la prononciation primitive, et le pays éloigné d'où nous vint le premier orgue.