‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 56 sur 75 · LÉ ANS, CÉANS · texte numérisé non relu

LÉ ANS, CÉANS

Deux expressions excellentes, sonores, pleines de sens , que rien ne remplace.

Léans est pour Ui ensy là dedans;

Céans ^ pour ci ens, ici dedans. L'euphonie a légèrement modifié leurs racines.

Léans se rapporte à un lieu qu'on désigne; céans marque le lieu où l'on est dans le moment où l'on parle.

Âubérée guette l'instant de la sortie d'un mari pour se glisser chez sa femme :

Et fu a un jor de marcbié Que la vielle ot bien agaitié Que li sires nV^'t pas laUns, Et Diex f fait elle, soit Caiens!

— soo — .

Orgon rentrant chez lui après une absenoe :

Qu'eit*ce qu'oQ fait eéaas? comme est-ce qu'on s*y porte ?

Tons noterez que l'ange était sn drôle i Un frère Jean , novice de Utuis,

(La FoRTAiHX, Féronde, ûu U Pt&gaioîre»)

La Fontaine emploie souvent léan^ et céans. Molière n'emploie que le second , l'autre était déjà trop vieux ; mais céans avait toujours cours parmi la bourgeoisie. Il sied admirablement dans la bouche de madame Jourdain , de madame Pernelle , de Dorine , de Chrysalde.

Mais les rogneurs de notre langue ont décidé qu'iW et là suffisaient à tout.

LÉSINE, ALESINE.

On devrait dire alesine, talesine; la lésine est la même faute que la Guyane, la Natolie. {Voj. p. 1 5o et 397.)

Alesina est, en italien, une alêne de Cordonnier. A la fin du xvi® siècle, Yialardi composa une satire de l'avarice et des avares, intitulée la Compagnie de V Alêne, la Compagnia deW Alesina. Ce livre, qui obtint un très-grand succès, fut traduit dans notre langue en 1 6o4 5 et fit éclore une foule d'imitations : les Noces de la Lésine, la Contre- Lésine, etc. Le mot lé' sine ne remonte donc pas plus haut que le xvi*^ siècle. Régnier, dans sa satire du mauvais repas :

Or, durant ce festin , damoyselle famine , Avec son nez étique et sa mourante mine ,

Ainsi que la cherté par édit rordonna , Faisoit un beau discowv detaas la iezina.

C'est ainsi que toutes les éditions écrivent le dernier vers. L'étymologie commandait de mettre :

ftkoit un bèaa diieouvi desiuâ VaUdnéé

Évidemment, Régnier fait allusion au livre de Via* lardi, et se sert du mot italien , qui, probablement , n'avait pas encore été francisé en lésine. On aurait dû dire alesinej comme on avait fait par syncope a/^^/i^. J'observerai, en passant, que Régnier se nourrissait de la lecture des ouvrages italiens; il est plein d'imitations du Caporali , du Mauro et d'autres.

Pourquoi appelait-on les avares la Compagnie de l'alêne? L'abbé Goujet dit que l'on était reçu dans la compagnie de Valesiua quand on savait bien manier l'alêne et allonger le cuir avec les dents. C'est une explication conjecturale, et imaginée évidemment d'après la locution qu'il s'agit d'expliquer. Il est probable qu'on trouverait la véritable origine de cette métaphore dans le livre de Vialardi. Je ne l'ai point vu, mais je crois pouvoir rapporter au symbole qu'il a choisi cette expression du peuple, pour dire qu'un cuisinier a été avare de beurre dans un ragoût : On y a mis du beurre aifec une alêne,

Yialardi n'a point d'article dans la Biographie universelle; Ginguené n'en fait pas mention davantage. Baillet et l'abbé Goujet parlent de lui et de son livre. [Àntiy in-4®, p. 368, et Biblioth. française yyWl^ i340

Page 1