‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 59 sur 75 · PAR. ~ PARMI · texte numérisé non relu

PAR. ~ PARMI

Les Latins disaient per me^ per ie^ dans le sens de moi seul, toi seul :

Qaamvis , Scsta , satis per te tibi consuli» et scis.

(Horace y ep. 17| lib. I.)

«( Scaeva , quoique tu saches asâez te conduire tout âeul... »

Nos pères avaient copié cette locution, et disaient : Tout par vous , par lui, par eux, par elles :

Les cloches de Teglise, dé ce soyez certains , Sonnèrent tout par elles, sans mettre piez ne matiu.

{Le Dit du Buef, Jubinal, Nouv. recueil, 1 , 69.)

Sonnèrent toutes seules.

La doace mère Dieu a ce mot s'en tourna ,

Avec son doiu enfant et sains ciex remonta , Et Félix li sains homs tout par U demeura.

(Le DU des trou Chanoines, ibid.)

Fëlix resta tout seul.

Cette locution s'est conservée pure chez les Anglais : Bjrhimselfy bj herself; tout seul y toute seule; mot à lîiot , par lui-^méme, par elle-même. — Are you quite bjr jrowrself? Étes-vous absolument seul? mot à mot, tout par vous-même.

Et dans le patois lorrain , totpà liy totepà lei, tout par lui, toute par elle; tout seul, toute seule. Leiy pronom féminin, comme en italien.

Le français moderne garde çi^core une trace à demi effacée de cette façon de parler, dans à part lui, à pari moi y qu'on devrait écrire, à par luij à par moi, sans t. Par lui, par moi, sont ici construits avec le signe du datif, comme au hasard, à Fétourdie, à l'abandon. Je me dis à par moi..» Il réfléchissait à joar soi. — Je me dis à moi tout seul... Il songeait à lui tout seul.

Un chevaher, en réalité le plus poltron des hommes, faisait grand étalage de sa bravoure. Tous les jours il sortait armé de pied en cap, allait au bois, et,^ de retour avec sa lance brisée et son écu bossue, prétendait avoir occis un nombre de brigands. Sa femme soupçonne Timposture, et, pour en avoir le cœur net, s'avise de suivre un jour son mari, déguisée en chevalier; elle l'attaque, le renverse, et lui impose pour rançon de sa vie une condition très-humiliante, que je ne dirai pas :

Et la dame , qui moult fa sage .

Dut par soi qu'après veut aler Por savoir et por esprover Son hardemenl et son bamage.

{De Berengier au long cul 9 Barbai., Œ, p. 26t.)

Elle se dit à par soi.

Une autre trace de cet emploi subsista longtemps dans les petites écoles où les enfants apprennent à épeler, et subsiste probablement encore au fond de quelque hameau soustrait par sa misère à Tinfluence de l'enseignement renouvelé. Là, on dit, k par soi ^ A; ^^Eypar soi, E. — C'est-à-dire que cette voyelle, prise isolément de toute combinaison, sonne A, E. Molière nous en a laissé un curieux exemple dans les Amants magnifiques, Clitidas prétend avoir le talent de lire dans les yeux des amoureux le nom de l'objet arme. Il dit au prince Sostrate, secrètement épris de la princesse Eriphile : — a Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux: E par soi y é;-'^ry 1, ri; Eri, » C'est-à-dire, E tout seul, é. (Act. i, se. i.)

L'adverbe à part n'est qu'une forme elliptique de à par, en sous-entendant le pronom complémentaire indiqué par le reste de la phrase :

Quant au pauvre frère Girard , Il avait eu son fait à part, . . .

( La FoiTTAiNa , les Cordelîers de Catalogne.)

A par lui, à lui tout seul. La Fontaine fait entendre qu'on l'avait poignarde , tandis qu'on brûlait les autres dans la grange du bourgeois.

L'on devrait donc écrire le mot par sans t; — part, partie , n'a rien de commun avec cette expression, qui descend directement du latin per, joint à un pronom. Le frère Girard avait eu sou (3iit per se. .

A propos âe perse y je retnarquefai que le Complément du Dictionnaire de F Académie a tort d'écrire un as percée la boniHotte;ce»t un disperse y un as tout seul et non accompagné , un as tout par lui.

Nous avons vu au chapitre de la tmèse un autre emploi de par^ dont il subsiste un dernier vestige dans la locution par trop, où par communique à trop la valeur superlative. — Quoi! battre mon sénéchal en raa présence ! cela est par trop hardi !

Trop par eus le cuer hardi ,

Quand tu devant moi féru l*as.

( Le Dit du Buffet ^ Barbaz., II, p. 164.)

Voyez pag. aSS.

Mais si Tusage met un t de trop àaca&àpar soi, en revanche il le met de moins dans cette autre locution de par le roi, qui signifie de la pari du roi. Le rapport aujourd'hui marqué par le génitif s'exjJrima longtemps par la simple juxtaposition des substantifs: La Fête-Dieu, les quatre fils Aymon, sont la fête^fe Dieu, les quatre fils rf'Aymon {yoy. p. 266). De même, la pari le roi est la part du roi. Ecrivez donc : Je vous Tordonne Ae part le roi! A parte régis.

a O petite Belleem , s'écrie saint Bernard , mais ja (jà, déjà) magnifiée de part notre Signur! »

{^Sermons, p. 532.)

Ainsi l'usage écrit part avec un t, venant de per, et par sans t, venant de partem. Il met le substantif oii il faut la préposition, et la préposition à la place du substantif* C'est une belle chose que l'usage! et les grammairiens ont bien raison d'en faire leur su*

prême loi. C'était Vtdtimo ratio de Ménage, de Vaugelas, de Bouhours, de Patru et de Th. Corneille. Aucun d'eux n'a jamais songé à protester contre une si respectable autorité.

Parmi, Pourquoi l'Académie n'autorise-t-elle/?«rwi qu'avec un pluriel indéfini ou un singulier collectif: Parmi les hommes , parmi le peuple ? Où a-t-elle pris cette règle?

Mi est par [abréviation, ou, comme parlent les doctes , par apocope, pour milieu. Par mi signifie donc littéralement /^ar ou dans le milieu.

Au tournoi donné par le châtelain de Fayel :

Li sires de Hangest froié Ot le bras et par mi brisié.

{Coucjr, V. 1447.)

« Le sire d'Hangest eut le bras froissé et cassé par le milieu , par le mitan. »

Ogier le Danois fut par son père livré à Cliarlemagne, dont il était haï. Charles le fît jeter en sa char" tre, lui donnant pour geôlier l'archevêque Turpin, à qui il fît jurer sor les sains {sur les reliques) de ne donner par jour, à son prisonnier, qu'un pain, un hanap de vin , et un seul morceau de viande. Turpin le jura ; mais comment s'y prit cet excellent homme pour tenir son serment et consoler Ogier, héros d'un vaste appétit?

Tel fist le pain qu'on pooit d'un quartier Tôt plainement paistre dix chevaliers ; Et le hanap fist tenir un sestier £t le bacon faîsoit par mi tranchier,

Si ren donoit tôt le mîUor quartier.

(O^iVr, ▼. 3U6.)

« Il faisait couper un cochon par la moitië , et lui en donnait la meilleure part tout entière. »>

Un héros prend son gant droit et le plie en deux :

Tint ton gant dextre si Ta par mi ploie,

(ibid., V. 1580.)

On disait aussi en mi y ou d'un seul mot emmi :

Emmi la place li traient son destrier.

Mallicrbe^ dans ses lettres , s'en sert fréquemment: ce Comme il fut emmi chemin , il se mit à se plaindre « de se sentir des tranchées de colique. »

(Lettres j p. 343.)

Maintenant, quelle est la restriction apportée par TAcadémie à l'emploi Ae parmi?

ail ne se met qu'avec un pluriel indéfini^ qui signifie plus de deux y ou avec un singulier collectif »

Qu'est-ce qu'un pluriel indéfini ? Un pluriel est toujours défini y ou plutôt il n'est ni défini , ni indéfini. Est-ce à dire le pluriel d'un substantif indéfini? Mais, dans cet exemple que donne l'Académie , «J'ai trouvé un papier parmi mes Hures y » en quoi mes livres estil un substantif indéfini? Il semble, au contraire, très-défini , puisqu'il s'agit de mes livres y et non de ceux d'un autre. — « Ou avec un singulier collectif. » L'Académie n'autoriserait certainement pas parmi la forêt, Cependantybr^^est un singulier collectif.

Cette limitation de l'emploi Ae parini ne repose sur

rien ; c'est pourquoi elle est exprimée eu termes vagues et embarrassés.

Pourquoi ne dirait-on pas errer parmi la presse; frapper parmi la figure ?

Charlemagne, irrité contre un de ses fils^ et tenant sous son manteau un basion quarré, fend ia presse y et veut asséner au coupable un coup sur la tête :

Parmi la presse est a sun fil aie, Parm le cief Ten eust ja doué.

{Ogier, y, 1393.)

Bien ^armée soit incontestablement un singulier collectif, l'Académie ne dirait pas passer parmi l'armée. On le disait jadis , et on le devrait dire encore sans difficulté :

«Si s'en tumerent vers l'ost as Philistins , e passèrent a parmi VosL » {Rois^ II, p. ai 3.)

Lorsque Harpagon menace la J^lèche d'un soufflet : c Tu fais le raisonneur^ lui dit-il , je te baillerai de ce raison tîement-ci/?«r les oreilles! »

Par est ici une abréviation de parmi, comme dans ce vers de la chanson de Roland :

Li amirail chevalchet par cez oz,

(St. 232.)

« L'amiral chevauche/>ar ou parmi cette armée. » Sosie, peu soucieux des discords des deux Amphi* tryons, est résolu de vivre en paix avec son autre moi:

Et parmi leurs contentions FaiiODs en bonne paix vi\Te Us deux Sosies.

{Jmphitrjron, lU, sc.7.)

Don Juan, a Quelle est toa occupation parmi ces arbres ? » (Act. m , se. a.)

Enfin j parmi s'employait autrefois partout où Ton avait à dire par le milieu. C'est son droit; il n'y a pas de raison de le lui enlever. Si l'usage lui en a oté quelque chose, il faut contrsiindre l'usage à restituer.

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