‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 61 sur 75 · PROFESSEUR. — LE PAYS · texte numérisé non relu

PROFESSEUR. — LE PAYS

Il ne serait pas indigne d'un philosophe de recher-

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cher dans les mœurs les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps , on trouverait, je ii>'assure, que la vanité particulière et la politique publique y exercent la principale influence.

J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot professeur.

Il y avait autrefois des mattres et àes professeurs. Maîtres^ désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se transmet surtout par voie d'imitation : maître de chant , maître à danser, maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel, et implique un certain talent de parole : professeur, àeprofiteri; un professeui' d'éloquence, d'histoire^ de belles->lettres.

Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la sainteté, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au niveau des autres, en prenant aussi le titre de professeurs. Ils en sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les mmtres sont supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des professeurs de violon, professeurs de danse y professeurs descrime^ etc. Certains danseurs de l'Opéra sont professeurs de grâces. Ils seraient devenus sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moinà du monde de professer. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras. Figurez-vous, en effet, un professeur de grâces réduit au seul usage de la langue ! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et Quinet , ils n'en seraient pas moins des professeurs , et des professeurs très-éloquents. Ils

ont ce petit avantage sur \e% professeurs de grdces et autres pareils.

J'ai été édifié , l'autre jour^ de lire sur une enseigne : Michel , dit Pisseux , professeur de canne. Vous sentez combien ce mot de pwfesseur est ici le mot propre , et combien l'élocution est indispensable pour enseigner à jouer du bâton !

De son côté^ la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue française. On a introduit dans l'argot parlementaire cette expression , le pays : Le pays attend, le pays est inquiet, etc. Le pays Ugal^ en opposition sans doute au pays illégaL Qui peut avoir été le promoteur de cette locution barbare ? Quelqu'un apparemment à qui le mot patrie faisait peur.

A la wériié ^ patrie a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les Romains, et, qui pis est,' la révolution de 89. Il n'est pas bon d'occuper le pays de ces souvenirs4à : ils reportent à des époques de grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la notre un contraste trop dur. Le pays, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise : les Anglais , peuple si reçnarquable par l'esprit de vagabondage. et d'émigration, n'ont pas le mot patrie; ils sont obligés de recourir à country, qui est notre contrée ; car autrefois c'était TAngleterre qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.

Pats, dérivé de PaguSy n'a jamais signifié en bon français qu'une province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays d' A unis, c'est-à-dire, la

liochelle et les lieux circonvoisius. Je vais daus mou pays; ee temple est mon pays y je n'en connais point d'autre I dit Joas« Le beaupcQrs de France y parce que alors la France est comparée avec le res)^ de l'^lurope

ou de ruiiiver3'

Dans l'origiAe, le mot paysan^ désignait les gen$ d'un pays, ceux d'une ville aussi bien que ceux d'uo village. Osée, dit le livre des Rois j prit Samarie, Et transUdit Israël y a £ remuad tuz les poisons de Israël. »

Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses ? Pourquoi n'avons-nous plus àe patrie, mais seulement un pojrs ? C'est eu abaissant Les term^ts qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de Danton , qui respire toute la grandeur antique y essayez de le mettre en langage d'aujourd'hui : Est-ce qu'on emporte son pays à la semelle de ses souliers ? Vous passez du sublime au ridicule.

Un Anglais change volontiers dç contrée; un Français peut changer àt pays, mais jamais il ne change de patrie.

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