CHAPITRE III
DU DICnONNAIEE DE L*AGADÉMIE FRANÇAISE.
Voici un livre élaboré depuis deux cents ans par la plus illustre compagnie de France. Il est arrivé à la sixième édition; et, en dehors même de la docte assemblée, que de travaux se sont produits, grammaires, vocabulaires, remarques sur la langue, dont l'Académie n'aura pas manqué de tirer le suc pour embellir et corroborer son propre travail ! C'est l'œuvre collective de quarante immortels ; on n'en saurait concevoir d'espérances trop hautes. Voyons pourtant si l'ouvrage répond à tout ce qu'on avait droit d'attendre.
L'Académie, au mot soupe y dit : « Soupe, potage ^ <c sorte d'aliment, de mets ordinairement fait de bouil- <x Ion et de tranches de pain , et qu'on sert au com- <c mencement du repas. »
L'Académie confond ici le genre et l'espèce. Le potage n'est pas de la soupe; mais la soupe est un potage au pain.
Potage vient àepotare^ boire, parce que c'est un aliment liquide. Du Cange le définit : m Potagium , poLio quœns. Nostri potasse vocant jus seu fuscu" lum. y> Le potage se faisait de légumes ou de riz : <c Attendu que cette année-là fut la disette de pois, fèves, et autres légumes dont on fait potage.... {Novœ Galliœ
christ. 111, inslr.adami. i35i.)^> Dans les statuts du monastère de Saint-Claude , potagium de riz y pota" gium de grus (de gruau). (Du Caicge, au mot Po' tagiwn^
Potage est le terme primitif, et fut longtemps le seul. Soupe est tard venu dans la langue.
Sopa, en espagnol, est une tranche de pain mince; soupe y au xv* siècle^ n'avait pas d'autres sens. Le trouvère Cuvelier dit que Duguesclin ne restait à table que le temps nécessaire pour prendre à la bâte un morceau de pain trempé dans du vin :
Onqaea ne just Bertrand ne dormit nullement , Ne a table ue sist por son repastement, Fors une soupe en vin prendre hasteement.
{La Vie vaillant B, Duguesclin, v. 19707.)
Un historien, parlant du cérémonial usité à Tavénement des rois d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque trois soupes dans un gobelet* Suivant l'Académie, ce serait donc trois potages ?
Ouvrez Tallemant des Réaux, tome Y, p. io3. C'est l'historiette d'un grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en ville : — « On servit ce devant lui un potage où il n'y avait que deux pauvres ce soupes qui couraient Tune après l'autre. » — Vandy s'efforce d'en attraper une; il n'y peut réussir^ car elles fuient dans le bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui demande quel est son dessein : — «r Je veux, dit-il, me jeter à la nage « dans ce plat^ pour voir si je pourrai attraper cette ce soupe. »
L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot soupe f qui toutes démontrent la fausseté de sa définition, hre^ trempé^ mouillé comme une soupe^ sont des façons de parler très-justes, si la soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon ; iure comme un potage serait absurde.
L'Académie permet de dire «c un cheval soupe de m lait; — un pigeon soupe de lait, ou de plumage soupe de lait, » 11 s'ensuit qu'elle autorise concurrem- . ment soupe de lait et soupe au lait. On peut faire un potage de lait y mais la soupe est faite nécessairement de pain , qu'on peut ensuite mettre au lait ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit, à couvert de toute équivoque, soupe EN laitj comme soupe en vin. La définition de l'Académie semble autoriser soupe de vermicelle ^ de légumes y de semoule, qui seraient intolérables, puisque dans ce dernier cas la soupe est remplacée par le vermicelle, la semoule, ks légumes. Il faut dire alors potage au vermicelle.
Je suppose 'que tout cela était exposé bieti au loiig dans un savant ouvrage que l'âge nous a ravi , et qui Se voyait encore, du temps de (Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-'Yictor : c'est le beau traité de fbère Bricot, De differenHis souparum. On tie saurait trop le regretter (i).
(1) Quek|ttet értviit» ont pei^é qiie«ov/>0f> au pluriel, iSgiiififttt idéet potages 3 et qu'ainsi ce litre faisait contre notre opinion.
On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout temps oti a eonnu des soupes de différentes espèces de pains, de gâteatui etc. Il n'est pas probabU ^u'un moine , un victorin , ait confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais enfin, supposé que ce malheur lui f dt arrivé , ce qu'il est impossible d'édaircir, nous nous rejetterions sar l'au-
Tailler, tremper la soupe, sont encore des expressions exclusivement applicables au potage au paia^ et qui condamnent TAcadémie.
On répondra que beaucoup de gens, induit^ en QVfreur par Thabitude, entendent par le mot soupe uo potage quelconque. Il est vrai ; mais l'Académie estr elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets de Tignorance? Elle est la greffière de l'usage, soitj mais du bon usage. Sa faute en cette occasion est d'auf tant plus considérable, qu'en terminant son long article, elle met : a Soupe se dit aussi d'une tranche d§ pain fort mince. » xiinsi voilà l'acception véritable, l'acception unique du mot présentée comme une exteQ'sion, une exception rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire, cette ligne aura complètement disparu, et que l'erreur régner^ s^i^f partage.
Il est clair que confondre la soupe et le potag0) c'est ignorer le français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun académir cien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage«
M. Arago a égayé la chambre des députés en cita%| les définitions mises par l'Académie aux mots éclipsa f
torité de Régnier. Voici ses vers (Tépigramme est un peu malpropre» c'est pourquoi nous TavonA cachée dans une note) !
Cette femme à face de bois En tout tems peut feire potage.
Car dans sa manche elle a des pois , Et du beurre sur son visage.
Flûre potage , mais non fairç la sobpe : les élémêtitft n'y étAîiBlit pas.
marée 9 tirer de but en blanc. Selon rÂcadémie , tirer de but en blanc j c'est tirer en ligne droite. Sur quoi M. Arago observe que TAcadémie a trouvé le moyen de tirer un boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a répondu que c'étaient là des sin^ gularités et des distractions. En ce cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des distractions bien fortes. Son article vaisselle en offre un curieux échantillon.
L'Académie appelle vaisselle montée^ la vaisselle « composée de plusieurs pièces avec de la soudure; et « vaisselle plate y celle oîi iln'jr à point de soudure. 11 résulte de cette définition que les assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez! L'Académie a prévu l'objection : «Cela ne se a dit que de la vaisselle d'argent ou d'or. » L'expression vaisselle plate n'a jamais pu s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol , d'où cette espression est tirée ^plata signifie, argent, et qu'ainsi vaisselle plate veut dire à la lettre vaisselle-argent ou dargent. Comment se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie si simple 1 Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate <k se dit aujourd'hui plus particu" a lièrement des plats et des assiettes d'argent. » Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de plus parti» culièrement , lisez exclusivement, et la phrase sera juste.
Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus
habile, elle semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle cherchait à s'éclairer. «J'ai « remarqué, dit Furelière, que toute Taprès-dînëe du « 1 8 novembre 1 684 ^^ passa à examiner ce que c'é- « toit ^àa\^oir la puce à Voreille Après avoir, pence dant trois vacations, fait la définition du mot oreille, « on en employa deux autres à la corriger, et on trouva « à la fin que l'oreille étoit Yorgane de touye. Cette « définition coûte deux cents francs au roi. » {Second facturriy p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la soupe, le po^ tage et la vaisselle plate.
L'Académie, avertie par le malin Furelière, a retranché sa définition de l'oreille , mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition du /7a(^£f% qu'on lit dans l'édition de j 835 : « Pavé, morceau de grès qui sert àpa^'er. » Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après l'édition de i835.
L'Académie donne Anspessade, qui vient de lan^ cia-spezzata, sans avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est lancepessade. Lancepessade ne se trouve même pas dans le Dictionnaire de C Académie.
Elle permet de prononcer enivrer , enorgueillir , et consacre la ridicule prononciation dorénavant; en sorte que les racines semblent être é^nivrer, é^nor^ gueillir, doré-navant. Il est superflu sans doute de
remarquer que dorénavant est pour dore {de maintenant) en avant. On disait mieux autrefois, dores-en-
a\fant.
Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot housery qui signifie botter. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle un adjectif: « HousÉ, ée, adj.; crotté, mouillé. // est arrivé tout housé. Crotté y housé. Il est vieux. »
Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Academie a procédé ici par devinaille et conjecture. Elle parait avoir cru que housé était pour bousé, racine, boue; de là son explication.
Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés, on a surchargé le Diction^ nuire de V Académie. Le mot chien remplit trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs qualités : chien sage , chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer, etc., etc. ; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine : mais cette peine était-elle bien nécessaire?
Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus. La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je saute six lignes, et pour cause) : « Ils font n comme les grands chiens y ils veulent pisser contre «c tes murailles; ou bien : Ils veulent pisser contre
« les murailles comme les grands chiens (agréable « variété), en parlant des petits garçons cjui veulent « fâil'e comme les grands hommes. Pendant que le « chien pisse y le loup s^ enfuit. Voilà des marques dit « peu de part qu'ont les prélats et les gens de Qualité « au travail du Dietionhaire, parce qu'il n'y a pas d'ap- « parence qu'ils eussent souffeH qu'on y eût mis ces «ordures.» {Seconâ factum, p. l\i.) L'Académife, notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf qu'elle a substitué, dans le premier, grandes personnes à grands hommes , et , dans le Second, s'en va à s^enfuit. Si, d'ailleurs, bh en juge par d'autres' exemples trop grossiers pour être rapportés, l'argumetit de Furetière subsiste dans toute sa foixe : de tout temps, les prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus sensible dans la dernière édition que dans la première.
Mais ce sont là des bagatelles de détail ; passons à quelque chose de plus important, et qui intéressé davantage le fond de la doctrine.
Les mots qui servent exclusivement à nier sont trèsrares; chaque langue ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe, avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de sens négatif.
Les Grecs avaient où, devant une voyelle, oux.
Les Latins, ;io/i, qu'ils nous ont transmis.
Nihilj est une négation artificielle. Hiluni; était lé point noir empreint sur la fëve de marais et sù^ le pofs^
chiche. On l'avait choisi comme le terme de comparaison le plus réduit possible. Ne hilum, pas même ce point; et par syncope nihil, très-peu de chose, rien.
Les Grecs avaient adopté , pour le même usage, l'expression qui signifie une rognure d'ongle, ^r^. «Mon maître, dit un valet dans Aristophane, ne répond rien, absolument rien, pas même grjrl to 'Tuapoe^av oude Ypu. »
Chez les Français^ le terme de comparaison fut longtemps une miette de pain : // nj- en a mie.
Les Italiens du xvi^ siècle disaient de même miga.
Mie est tombé en désuétude. On y a substitué un pas y ou un point. Mais ces trois mots, mie, pas y point y sont tous trois positifs, et n'acquièrent la vertu négative que par l'adjonction de ne y l'unique négation que possède notre langue.
Rien {rem)^ chose, quelque chose.
Le roi, voyant sa fille guérie par le médecin malgré lui, lui en témoigne sa reconnaissance :
Et diflt H rois : Or, sachiez bien Que je Tos aim sur tote rien,
( Du VUain Mire,)
c( Que je vous aime sur toute chose. »
El chapel sont irestuit entrée Mais il ïCoïii miie rien trové.
(Le Fabel d*Jloul,)
'i Quand un soldat, dit Pascal, se plaint de la peine « qu'il a , ou un laboureur, etc., qu'on les mette sans « rien faire. » {Pensées de Pascaly p. 219.)
C'est-à-dire, qu'on les mette sans faire quelque chose.
Beaucoup de gens écriraient aujourd'hui , « qu^on les mette à rien faire y » qui exprimerait le contraire; et , ce qu'il y a de pis , c'est que ces gens auraient pour eux l'autorité de l'Académie française, qui, dans sa dernière édition , malgré les réclamations maintes fois élevées à ce sujet, dit encore : ce Rieit, néant , nulle chose, » et donne pour exemples à l'appui : Rien ne me plaît davantage; il /l'y a rien de si fâcheux; je ne demande rien; ce n'est rien y etc., etc.
On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant : Je fais rien^ je demande, je dis rien; car puisque rien contient en soi la négation , pourquoi la répéter, ne,., rien?
Il y a beaucoup de cas où rien est effectivement négatif, mais c'est en vertu d'une ellipse : Avez-vous rien vu de plus beau? — Rien. Le premier rien est positif : Avez-vous vu quelque chose? — Le second est négatif : Rien; c'est-à-dire, je /l'y ai rien vu. La négation est enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer à rien la force négative.
Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?
Ce vers XAthalie signifie : Comptez-vous pour quelque chose y oui ou non ? Le mot rien se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse , l'homme pieux dira : Je le compte pour quelque chose; l'athée : Je ne le compte pour rien. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé d'introduire la négation.
M» J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières
— sw —
doit toujours être consultée , dit: ce Originairement a rien voulait dire quelque chose. » {HisL de la form. de la lang. franc. ^ p. a75.) Je ne crois pas qu'on puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre
sens (i).
On m'oppQsera Fautorité de Molière.
Il semble que Molière ait considéré rien comme un tcvme négatif. Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le vice d'oraison dont la reprend Pkilarointe :
De pas mis avec rien tu fais la récidive;
Et c'est , coaune op l^a dit , trop d'une négative.
Mqlière ici s'accommode aux idées reçqes. Le discours, de Martine,
Et tous vos biaux dictons ne serveut pas de rien ,
(1) M. Ampère ajoute : « Rien est le cas régime de res (chose), qui était « )e nominatif latio et provençal. Mais ici , comme bien souvent, la forme « du régime Ta emporté sur la forme du nominatif, et on a dit rien dans « les deux cas, pour rem et pour res. » [Form. de la lang.fran^., p. 275.)
Celte phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la forme res en français, .assurément ce ne saurait èlre la pensée de l'auieur. Quant au cas régime rien, je n'accorderai pas plus celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de Taccusatif latin (p. 194); rien est donc venu directement de rem par suite de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison française.
Ainsi, j'expliquerai le mot asne par asinum, asine , et, en contractant, asnes et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239), par la métamorphose de Vu en e muet. M. Ampère, pour dériver arbre d^arBor, est obligé de poser en règle que Yo final se changeait parfois en e muet; pour tirer utile du nominatif uiiUs , il est rédoit à opérer une nouvelle métamorphose .de IV en e muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent improvisées pour ie besoin du moment. N'est-il pas plus* simple de n'en avoir qu'une ? Arborem s'est contracté en arbre , et utile vient (\Uttilem, par le seul rejet de la con-
one finale.
sigoifie y à la lettre : Et tous vos biaux dictons ne servent pas 4e quelque chose. Ce qui est irréprochable considéré logiquement. Mais au point de vue de l'usage^ c'est autre chose : l'usage défend de réunir, dans la même phrase, ne , pas et rien, ce dernier servant avec ne à composer une négation complète ; pas y est donc superflu. Spngez que pas est un substantif, comme rien. Ne, l'unique négation de notre langue, se construit avec l'un, ou avec l'autre : — IVe croyejs pas; — ne dites rien; — mais non avec l'un et l'autre en riiême temps : Ne dites pas rien; — ne servent pas de rien. — H y a double eroploi, superfétation- Voilà où est la faute de Martine, faute qui blesse l'usage, une convention, mais nullement la logique, je le répète.
Et cela est si vrai, que Molière lui-même, plus attentif à la logique et au sens des mots qu'à l'usage, est tombé souvent dans le pléonasme de Martine :
« Ah! madame ; tout est perdu! voilà votre père et « votre mère, accompagnés de votre mari.
CLtStA.lfSRB.
« Ah , ciel !
« Ne faites pas semblant de rien , et roe laissez faine « tous deux. » [Georges Dandin, act. n , se. lo.) c< Je ne suis point un homme à rien craindre, j)
(VJifare, act. v, se* S.) « Ce n'est pas mon dessein de rien prétendre à un « cœur qui se serait donné. »
i^VAçare, act. v, se. 5.)
« Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci. »
{Georges Dandin^ act. i, se. 2.) « Mon intention vl est pas de vous rien dëguiser. »
{Ibid.y act. iiï, se. 8.) On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples. Il reste à décider si un pléonasme est un solécisme; pour moi ^ je n'en crois rien. Un solécisme^ proprement dit y blesse non-seulement l'usage , mais encore la raison ; or, ce n'est pas ici le cas.
Aucun était primitivement alque (pour auque)^ contracté d^aliquem, et signifie quelque. {Vojr. Alque , p. 328.)
L'habitude de voir aucun employé dans des tournures négatives^ a fait croire qu'il portait en soi la négation j et beaucoup de gens le prennent comme synonyme de son contraire nul.lX est fâcheux que l'Académie soit tombée dans ce piège, en disant que aucun signifie pa^ un. On n'est pas surpris de rencontrer de telles erreurs dans le Dictionnaire de M. Napoléon Landais, où elles pleuvent; mais l'Académie se devrait à ellemême d'être un peu plus circonspecte. Comment^ sur ces quarante personnes , ne s'en est-il pas trouvé une seule pour faire observer aux autres que, dans les phrases où aucun n'est pas suivi d'une négation, il affirme, comme aliquis en latin , alcuno en italien, et
algww en espagnol ? ydfe^ca/2«r ont dit aucuns ont
écrit C'est quelques-uns ont dit, ont écrit :
Aucuns monstres par moi domptés jusqu^aujourd^hui Ne m*ont donné le droit de faillir oonmie lui.
(Phèdre.)
C'est-à-dire, quelques monstres ou plusieurs monstres que j'aurais domptés, ne m'ont donne le droit....
Gu:èR£, lAMAis, PERSONNE, sont dans le même cas : ce sont mots afiirmatifs qui ne servent jamais à nier qu'en vertu d'une négation exprimée ou sous-entendue.
Guère, c'est-à-dire, beaucoup:
Avanl qu*il soit guères , j'entends Qu'en la fin seront mal contens.
On les pugnyra , lés menteurs !
(Les Langues esmoulues,)
L'aigle monta chez elle , et lui dit : Notre mort , Au moins de nos enfants (car c'est tout un aux mères) , ye tardera possible guères.
(La Fohtautb.)
A-t-on jamais vu? A-t-on vu quelquefois?
Y a-t-il quelqu'un? — Personne. C'est-à-dire, en ôtanl l'ellipse : Il n'y a personne.
Au lieu de personne y on pourrait répondre : j4me qui vii^e. Prétendez-vous que dme qui vi^e soit une négation?
On ne passe qu'à M. Landais de nous dire, dans sa grammaire, que V adjectif personne signifie absence de personne j à peu près comme si l'on disait que blanc signifie noir.
Ouvrez maintenant l'Académie, vous y lirez, comipe dans la Grammaire des grammaires : Rien, néant, nulle chose; — Aucun , pas un; — Jamais, en aucun temps ; — Guère , pas beaucoup, peu ; — Personne , nul, qui que ce soit (i).
(I) Qui que ce soit donne comme équivalent de nul/ Ainsi, lorsqu'on dit ;
— fi06 —
Ces fautes visibles avalent été signalées dans le Dic^ tionnaire de M. Napoléon Landais; il est triste que l'Académie française s'obstine à les reproduire (i).
Ce sont là des lautes de commission y et je n'ai pris que la fleur du sujet. La liste des péchés démission ' serait bien plus considérable encore.
Je reçus, ily ^ quelques jours , la visite d'un jeune Allemand, a J'entends, me dit-il, répéter chaque jour, et par les littérateurs de toutes les écoles, que Molière est le plus parfait écrivain de voire langue, celui qui en a le mieux connu détendue et le génie. Sur les autres, on dispute; sur Molière, tout le monde est d'accord. J'ai donc résolu d'étudier Molière^ et j'ai acheté exprès pour cela le Dictionnaire de V Académie. Mais je suis bien embarrassé : je n'ai essayé de lire que les deux premières pièces , et j'y rencontre à chaque pas des difficultés de mots que l'Académie n'a pas levées. »
Parlant ainsi, il tira la liste de ces difficultés; en voici un extrait. Dans X Étourdi :
Donnez-lui le loisir de se désattritter.
JTai grand'peur de tous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir; Pour Dieu , ne prenez point de vilaine figure 1 fai prou de ma frayeur en cette conjoncture.
«On ne trouve ni désattrister ni laidir dans le Dic-
Qui que ce soit qui vienne me voir, je n'y suis pas , cela veut dire , selon l'Académie : Nul qui vienne me voir, etc. Évidemment , l'Académie avait en tète une phrase de cette forme : Il n'y a qui que ce soit ; et elle a encore transporté au mot affirmaiif la valeur de la négation. Quelle légèreté pour une Académie !
(1) Ménage dérive guères d'ai^arujy M. Ampère, ^de l'allemand ^or, beaucoup.
tionnaire; et au mot prou y il est dit que ee mot ne s'emploie que dans les locutions peu ou prou, ni peu ni prou.
Trufardin , ouvrez-leur pour jouer un momon.
c( Qu'est-ce qu'w/i momon, et Jouer un momon? L'Académie, au mot jouer, n'en parle pas, et j'ai vainement cherché momon» Il est pourtant assez fréquent dans Molière, car, en ouvrant le Bourgeois gentilhomme, je suis tombé sur ces mots : « Ah! mon Dieu, miséri- <c corde! Quelle figure! est-ce un momon que vous a allez porter?»
Mascarille est uu fourbe, et tombe JbwàlssîfÊie.
«Qu'est-ce que fourbissime ?
£t bien à la malheure est-il venu d'Espagne ,
Ce courrier que la foudre et la grêle accompague !
« ^ la malheure ne se trouve pas dans le Dictionnaire de V Académie; on n'y trouve que malheur ^ substantif masculin.
« Ce dictionnaire m'assure que parmi ne se met qu'avec ws^ pluriel indéfini; que dedans, dessus, da^ sfantage, sont des adverbes ; or^ je lis (ïans Molière que 1m ouvriei*s d'une maison,.
Parmi les fondements qu'ils en jeltent encor, Auraient fait par hasard rencontre d'un trésor.
un trésor supposé,
Dont parmi les chemins on m*a désabusé.
Mon argent bien-aimé, rentres dedans ma poche.
Le bouhomme, tout vieux, chérit fort la lumière , £t ne veut pciint de jeu desstts c^tte matière*
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le foire être sage.»
L'Académie, lui dis-je, a raison, en ce sens que ces mots, jadis employés comme prépositions et comme adverbes, sont aujourd'hui adverbes exclusivement; mais elle a tort de n'avoir pas averti du changement survenu dans la langue à cet égard. — Sans doute, dit mon jeune Prussien ; l'Académie a l'air de déclarer que Molière ne savait pas le français.
a Mais voici deux passages terribles que je vous prie de m'expliquer :
Et \k premier que lui, si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de Fentreprise.
( V Étourdi, act. m, se. 7.)
Sanj que mon bon génie au-devant m'a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
{Ibid,, act. z, se. 11.)
ff Je ne comprends absolument rien à l'un de ces exemples, et il me semble que dans l'autre il y a une faute d'impression, et qu'on doit lire. Sans que mon bon génie au-devant m'eût poussé, — C'est ainsi que le veulent toutes les grammaires et le Dicttormaire de V Académie au mot Sans.
a — Vous vous trompez. Sans que, construit avec l'indicatif, a un sens tout particulier, et les vers de Molière signifient: Si mon bonheur ne m'eût poussé au-devant. La Fontaine a dit de même :
Sans que je crains de commettre Géronle , Je poserais tantôt un si bop guet. . . .
( La Gageure des trois Commères^
C'est-à-dire : Sans cette circonstance que je crains de
commettre Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. Premier que lui veut dire aidant lui. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont le premier surtout était précieux pour la poésie , car il substituait une tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les auteurs du commencement du xvii' siècle. Il a plu à l'Académie de les rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage.
a — Voilà un beau privilège qu'a votre Académie, de prévaloir sur des gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas académicien. L'Acar demie peut donc faire que des écrivains qui étaient à la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la langue du temps de Louis XIY, ils se verraient en naissant mis au rebut. »
Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être recueillies autant, pour le moins, que carroter, carroteur et percer les ruUts, c'est-àdire, les passer au jeu ou à l'étude?
N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, sous le rap^ port de, pour exprimer par rapport à. L'Académie a-
— «lô — t-clle jamais rîen vu sur ou sous un rapport ? tJtt t^pjiort Wl Uiife abstraction ; coihttient peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel est un homme très- distingué sous te rapport de la science^ sous tous les tnpports. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que tous leS rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un distingue sous tous les rapports? DiteS-moi qu'il èSt distingué à tous égîards, je vous comprendrai : égard est ici pour regard , qu'on employait autrefbis dans cette locution : ttU regard dis... Un homme distinguti h tous les regards y sous tous les aspects oh on le peut envisager, m'oflVe une image claire et sensible. 13 ii homme distingué par rapport à la science me satisfait également : je rapproche l'idée de cet homme de ridée de science, et de ce rapport jaiHit une troisième idée , celle de la distinction. Fort bien ! Mais un hotnrne distingué sous tous les rapports ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du plus abominable jargon.
Quel but s'est proposé l'Académie ch rédigeant Sbd dictiohtiaire? D'âidier à l'intelligence dfcs bbns auteurs? Eh biéh! je défie uh étranger d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ifî Pascal, avèfc le secôtirsi du Dîc^ tionnaire de l'Académife.
A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon uSage? C'est à merveille; mais oîi prend-elle ses autorltés? Ce n'est pas filU moins dans nos grahds écrivains, car felle les traite avec un visible mcprîè, omettant \t tndrtié , ou plus , de leurs termes y et frappant
de réprobation un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas français ! Et cela n'empêche pas rAcadémie de les recommander en toute occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables : c'est apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les imiter?
Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions à la France,
Il n'a pas manqué de gens qui , avec des ressources infiniment moindres , ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait par indigence , ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à la fois et les plUs effrontés. Us ont eu si peur d'un choix arbitraire, qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette étendue, ne leur a pas suffi : ils ont mis à contribution toutes les langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M. Landais, dont le dictioûnâii'e finançais s^
rait mieux intitule Dictionnaire de la tour de Babel C'est là qu'on apprend à connaître le verbe diatessaroner, Fadjectif acamaloSy et les substantifs cabale, artien,Jîolantf etc., etc. (t).
Le Complément, publié par MM. Didot^ ne tombe pas précisëment dans ces extravagances : c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de plan.
A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, Puteal, Bidental, Epulum, Lacunar, Laquear, etc.; ramasser dans Homère, Virgile, Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms patronymiques, par exemple : Lampouris, surnom d'Ulysse; Boopis, surnom de Junon; Manunosa, épithète de Cérès; Bicorniger, épithète de Bacchus ; Othryadès, Pelidès, Laertiadès? A quoi bon dépouiller le Gradus et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même être complet en ce genre? On a omis Pallanfiadès et bien d'autres.
Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les titres de tous les ouvrages grecs
(1) Diatessaroner, c*e8t,en grec, employer une successioa de quartes en musique; acamatos, et non acamalos, signiGe, dans la même langue» infatigable.Vtï cobaîe est un bouffon; un artien, un écolier de philosophie; un fiolant, un homme qui fait le brave. L*auteur u*a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche. Dans son livre De C Instruction publique , il appelle les études universitaires , qui n'enseignent pas ces belles choses , des àneries de grec et de latin; les collèges de Puniversité, des cloaques i et il espérait voir bientôt les professeurs de Tuniversitc mourir de faim : il n*a pas asses vécu loi-mâme pour goûter ce plaisir.
OU latins ? « Propempticon , titre de la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer. » Yoilà un renseignement bien placé! Je trouve les mots Rudensy Mostellariay accompagnés de cette explication^ titre dune comédie de Plaute, et je cherche vainement Curcidio et Epidicus ; vous inscrivez XAululairey et voua passez sous silence XAsinaire : pourquoi cette inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres ^ vous vous obligiez à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de Plularque, d'Aristote et de Platon;; chaque discours de Cicéron; chaque pdême d'Ovide ; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence : on sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs du Complément ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il était impossible de remplir bien.
Le rédacteur en chef de ce livre se vante à dans son introduction, d'offrir 3o,ooo mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à ce jour, et d'avoir atteint un total de cent mille mots!... 11 y a bien de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre ? Il a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé |)ar Plante pour un personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que Thé-
SAUROCHRYSONXCOCHRYSIDÈS !
Calabaucalèse n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de chercner ce mot dans le dictionnaire français , et les au->
trcs^ qui ne le connaissent pas, ne s'aviseront jamais de h chercher nulle part.
A rarlicle Àicmanicon (devrait-il y avoir un article /élcmamcon?)^ il est dit que c'est une figure familière au poète Alcman : on en cite un exemple en grec, et Ton ajoute : <« Eustathe lui donne Tépithète deProépizeuxis. d Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de propos ?
Mais on voulait arriver à cent mille mots !
Par l'application du même système , on a été conduit à insérer dans un dictionnaire français, Niebelungen^ Heldenbuchf Narrens chiffe Morgengabe , etc.
Pourquoi donner pronunciamento , estatuto realy ajuntamentOj carcere duro^ romancero ? Est-ce parce que ces mots se rencontrent quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux ? Sont-ils devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite! Pourquoi omettez-vous AbanicOy Delejtary Vwercj Coucaratcha^ dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs enlumine leurs pages, le seul M.Victor Hugo, avec sa seule Notre-Dame de Paris y vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues : grec, latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je entendre le fameux Ananké ou besos para golpes ; — la creatura bella bianco vestita ; — lasciate ogni speranza; — immanis pecoris ciistos; — abbas beati Martini? et tout cet allemand répandu à profusion dans le Rhin? car
M, Victor Hugo est l'écrivaîn polyglotte par excellence.
Je lis dans le Ruy Blas :
Ce bois de calembour est exquis
Portex cette cassette en bois de calembour A mon père, monsieur Télecteur de Ifeiibourg.
J'ai la doiJeur de ne trouver le bois de calembour ni dans le Dictionnaire de rAcadéuiie, ni dans le CornplémenL Je ne puis croire que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes.
Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le Complément a recueilli avec soin les barbarismes à forme française, ingracieux, in grammatical , inamoureux^ indispot, injudicieux , ingoûté , inoisif ,^ indulger {traiter a^fec indulgence). Cette catégorie féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux, nombre des CENT MILLE MOTs!... Mais ici ces Messieurs m'arrêtent : nous ne reconnaissons pas de barbarismes. Nous faisons un lexique tout expt*ès pour y consigner les mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi , il a plu à M, Nodier de faire laxité: la laxité du style de Cicéron; il a plu im jour à M. Ch. Pougens de dire mordillage, quand il avait à son service mordillement ; Laujon a créé redanser, dont personne n'a fait usage après lui; n'importe : nous nous empressons d'enregistrer laxité y mordil" lage et redanser; nous ne cherchons pas ce qui
est bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains suivaient le dictionnaire et la grammaii^e; sottise! Aujourd'hui les écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire - courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse, grammaire à part, oîi l'auteur a enfin réhabilité V interjection y et restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf parties du discours f maintenant nous faisons un dictionnaire d'après l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette œuvre de tout le monde ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde.
Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. 11 l'était, je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain, car dans l'intervalle on a joué tes BurgraveSy et le Complément ne donne pas le mot Burgraue.
Le marquis Legendre de Saint- Aubin s'est donné, dans le siècle dernier, beaucoup de mal pour rassembler, dans son Traité de POpiniony toutes les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est très-inutile. 11 ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout ce qu'on^a pensé, mais ce (ju'pn à pensé de bien. t)e même ^1 ne s'agit pas ici d^
savoir tout ce qu^on a dit, mais ce qu'on a eu raison de dire.
On s'est arrêté à ces détails sur le Complément j parce qu'il vaudrait la peine d'un examen autant que le Dictionnaire de V Académie; parce que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans comparaison , et que des améliorations successives doivent l'amener à un point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens susceptibles de s amender; aux autres, ce serait temps perdu.
MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage remarquable : c'est un Dictionnaire des racines etdéri\fés^ où les mots sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété judicieuse et pleine de taleqt, est peut-être ce qu'on saurait faire de mieux pour le matériel de notre langue. C'est jà qu'on la voit réduite à ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et de ses ressources.
Combien de mots renferme notre langue? Cette question mène à des calculs assez curieux.
MM. François et Charassin en reconnaissent vingtpeux MILLE , tant racines que dérivés, qui suffisent à tout. Le reste n'est que barbarisme et superfétation.
L'Académie a découvert vingt-huit mille mots;
Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux ^ soixante MILLE (dont trente-huit mille à peine usités);
M. Laveaux se borne à cinquante-sept mille;
M. Gattel atteint soixante-douze mille ;
M. Raymond s'enorgueillit de quatre-vingt mille ;
M. Boiste pousse à cent dix mille !
M. Napoléon I^uclais triomphe de tout le monde sur uu amas de ceux quarante mille mots !
Encore u'a-t-il pas mis thésaumchrjsonicochrjsidès !
S II
Voltaire écrivant à Damilaville lui parle du Dictionnaire de l'Académie : a Les étrangers se plaignent « qu'il est sec et décharné, et qu'aucun des doutes qui « embarrassent tous ceux qui veulent écrire n'y est a éclairci. 11 est triste que nous ne puissions parvenir « à donner un dictionnaire tel que ceux de la Crusca « et de Madrid. » (Du 28 mai 1762.)
Le jour même où il fut saisi de la maladie qui l'emporta , Voltaire devait lire à l'Académie le plan d'un dictionnaire.
Voici ce plan , tel que M. Beuchot, le modèle des éditeurs , Ta copié sur l'original dç la main de Voltaire.