LE CONVOI DU DUC DE GUISE
Sur un air noté,
Qai veut ouïr chanson ?
C*e8t du grand duc de Guise ; Et bon, bon, bon, dan di, dan don, C'est du grand duc de Guise,
Qui est mort et enterré.
Aux quatre coins du poêle , Et bon , bon , boa , etc.
Aux quatre coins du poêle Quatr' g^entilsbomm's y avoit,
Qoatr' gentSkfaomm's y aToit , Dont Ton portoit son casque, Et bon, bon, bon, etc.
Et Taulre ses pistolets.
Et Tantre ses pistolets, EtTautre son épée, Et bon, bon, bon, etc.
Qui tant d*hugu*nols a tués ,
Qui tant d*hugu*nots a tués.
Yenoit le quatrième.
Et bon, bon, bon, etc.
Qu*estoit le plus dolent ,
Qu'estoit le plus dolent.
Après venoient les pages , Et bon , bon , bon , etc.
Et les valets de pied ,
Et les Talets depied, Avecque de grands crespes.
Et bon, bon, bon, etc.
Et des souliers 'cirés.
Et des souliers cirés.
Et des beaux bas d'estame , Et bon , bon , bon , etc.
Et des culottes de piau ,
Et des culottes de piau.
La cérémonie faite, Et bon , bon , bon , etc.
Chacun s'alla coucher ,
Chacun s^alla coucher^
Les mu avec Ifeur femme , Et bon , bon , bon , etc.
Et les autres tout seuls (t).
Laplace, qui a récueilli cette platitucle historique, se demande laquelle des deux diansona est l'aînée. Il n'est pas malaiséde s'en ftpei'cevoir t le Convoi du duc de Guise n'est ëvidemment qu^ùne fade et grossière parodie de quelque antique romance , encore populaire au XYi^ siècle, oubliée au XVili* kiècle, et que la bonne madame Poitrine apporta du fond de sa province dans le Louvre des rois de France^ Le Com^oi du duc de Guise affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui ignoreflt les règles de la poésie au moyen âge.
La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets monorimes ^ comme les chansons de Geste du xii* et du xitl* siècle. Chaque vers se partageait alors en deux hémistiches bien marqués, dont le premier jouit du privilège aujourd'hui réservé à la finale du vers féminin, è'^st-à-dirè que Ve muet n'y compte pas. Par exemple :
Chy fine le matere de Regnaut le baron , Qui tant jour guerroya Tempereour Karlon. Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon, Que fù li bars Regnaut, tant il estoit preudom.
(jLei quatre fils jÉj/mon,)
a Ici finit l'histoire dû hatott Aetiâtid (de Montauban), qui guerroya si longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vêtit Thaubergeon plus vaillant
(1) Lapiace, Pièces intéressantek , 111, p. 230.
— Àii —
pHhce que he ftit le baron jfteilftlid^ tflitt il était brave homme. »
Il est sûr que ces vers parattrofit dët)OUr^tié âe la moitié de leurs rimes ^ si on les dispose ainsi :
Chy fine le matère De Keghaut le baron, Qui tant jour guerroya L'empereour Karlon.
Oncqueë plus vaillant prince Ne testit haubèrgoh Que fu li ben Regnaiit; Tant il estoit preudou.
Le même inconvénient se produit pour les àlexan-* driti^ modernes mis en musique, parce que la phrase musicale ne peut s'étëndrt; assez pour enfermer douze syllabes. Le musicien est réduit à partager le vers. Ainsi Guillard a écrit ^ dans Œdipe à Colone :,
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins i
Son zèle dans mes maux m*a fait trouver des charmeB.
Elle les partageai! , elle essuyait mes larmes ;
Son afaiour attentif prévenait nii» beMÎt»*
Sacchini a chanté :
Elle m^a prodigué Son amour et ses soins ^ Son zèle dans mes maux ]VI'â fait trouver des charmes.
Elle les partageait 9 Ellf essuyait mes larmes; Son amour attentif Prévenait isies besoins.
Yoilà huit vet^s qui ne riment que deust fois | et la
première rime n'arrive qii*âU Sixiènie Xf'ers. Cependant l'oreille est satisfaite. .
Cette expérience justifie pleinement le ^stteiè de
Yersification de nos aieux, <{ul, aaaf le droit de la rime y ne se seraient pas fait faute de disposer les hé« mistiches de la manière suivante :
Elle m'a prodigué Son amour et les soins. Son zâe dans mes maux M*a bai trouver des charmM ; elle les partageait , Elle essuyait naes ÏÊrmes. Soo amour attentif Prévenait mes besoins.
L'abbé de la Rue va jusqu'à prétendre que primitivement les rimes étaient placées à l'hémistiche dans l'intérieur des vers, et non à la fin. Je crois qu'il est tout à fait dans Terreur. Au surplus , ce ne serait la qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il paraît le croire. La différence n'existerait que sur le papier^ et s'évanouirait à la récitation.
Revenons à la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'écrire, avec les consonnes euphoniques intercalaires (i).
Malbrou s'en va/ en guerre , ne sais quand reviendra, n reviendra/ à Fssques ou# à la Trinité. La Trinité se passe, Malbrou ne revient pas. Madame à sa tour monte, si haut qu^el peut monter ; El voit venir son page tout de noir habillé :
— Beau page , mon beifu page, quel nouvelle apportea ?
— Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer : * Monsieur d'Bfalbrouck est mort , est mort et enterré,
L*ai vu porter en terre par quatre^ officiers ; L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier. A l'entour de sa tombe romarin fut planté.
(1) Tomets le relhdn , qui ne fait point partie de la chanson , et poinail cependant servir à constater l'origine de Tair. On a prétendu que Mironton ton ton mirontaine était une altération (fort grave) de Mastourah/ Mat" sourah! Cest une conjecture un peu hardie. Aprèi tout, on ?oit des fûts aussi eiitraor<linpjres. . .
Sur la pluft hMe branche le rossignol ciianta.
Ici commençait sans doute un couplet monorime en a y dont la suite est perdue.
Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement et grossièrement refait en 1783 :
Bionsieur d'Malbrouck est mort , est mort et enterré.
Le second hémistiche est pillé mot à mot du Conr i^oi du duc de Guise; le premier ne va pas sur l'air , parce que seul il ne se termine pas par un e muet. Regardez tous les autres : guerre ^ Pasques ^ passe ^ monte j page, apporte, terre, cuirasse^ tombe, brari" che; il n'en est pas un qui se dérobe à cette uniformité ; et cette syllabe , qui ferait boiter le vers dans notre système moderne, est indispensable pour le rendre régulier musicalement; si bien que le vers interpolé, juste d'après les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant , et qu'on est obligé de chanter : ff Monsieur Malbrouck est mor^. » Les contrefacteurs n'ont pas pris garde à ce détail , si soigneusement observé par le vieux poëte. La particule nobiliaire mise au devant du nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le faussaire. Les autres vers présentent tous les caractères de la versification du XIII* siècle; ils ressemblent à ceux qu'on faisait sous saint Louis et sous Philippe-Auguste (1).
Les hiatus dont nous paraît fourmiller la poésie de
(1) Voyei Dm ptmlége* de l'aneUime ver^ificaiioni p. 237.
— 4îg —
ces temps reculés n'existaient pas même en prose. Ils étaient prévenus par[ des consonnes euphonic^ues qui s'intercalaient dans le langage ^ mais souvent omises dans récriture, surtout à mesure que la date des manuscrits se rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple. Les plus anciens monuments de notre langue , le Iwre des Rois y les sermons de saint Bernard, la chanson de Roland ^ et quelques autres , ne permettent aucun doute à cet égard :
9 Achitofel parlac/ à Ahsalon. — Atalie entrai el a (epsple (Jjivre des Rois). — Tu as dous anemins : a 1q pechie/et la mort. — Chier frère, nos e^t mestier « ke la pharitei^ aiens. {Saint Bernard.) »
Luisent cis elmes ki àd or sunt gemmés. . . . L*6tcus li fraînt kî est à flurs et a^ or. . . .
« Ces casques brillent qui spnt émaillés d'or... » (a/
or).
« Il lui brise spn écu , orné de (leurs et d'or... » Le participe passé passif prenait toujours à la fin
un d ou un t euphonique , comme les substantifs en
éj beauté/, vanité/, nativité/; comme les troisièmes
personnes en a, il a/, il va/ :
TTn grant mouton cornu/ ocis.
▲près iço i est Neimes venu^, E dit a) rei : Ben l'avez entendu^/.' Guenes U quens ço vus ad respondu^^. . . .
(Maland, at IS.)
— in —
« Aprè^ cela y ^t vauu If aime ( I0 duo de Bavière)» et dit au roi : Biea l'avez entendu ! le comte GaJioku| ypVW ^ ç^Pftdu cria. »
Ce t final euphonique est l'ovigiQ^ de là double fonne bé^^ et b^mi^y le masculin étant , selon l'oacasipq, àéni ou bénif, avec ou saos ^ (i).
Aio^i, ^ M^lbrou s'en va^ en guerre* --^li reviendrai à Pasqua, » sont parfaitement légitimes. Un aoàdamiff pien atten4^nt son confrère pour condamner ces euirs^ comme on appelle arrogamment les archaïsmes du peu* plet demande : Ya^ il bientôt venir? A^ il oublié l'heure de la séance? Peut*«tre dîne/ il en ville?
L'^ euphonique n'est pas plus extraordinaire à la fin de ou qu'à la fin de quatre ; et puisque l'ancienneté de eet usage, autrefois général, a contraint l'Académie fsll&inême d'autoriser çuatreS jreuXj je ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difSculté pour qua^ treS officiers. Deux , qui vient de Duo , n'a pas plus de droit à ïs finale : on dit pourtant deuX hommes ; la première forme était dous hommes. Pourquoi dfiw^ a-t-il gardé seul sa finale euphonique? En vertu de quelle logique accorde-t-on à deux ce qu'on re* fuse à quatre? Us étaient jadis sur le même pied. L'histoire des mots ressemble à celle des hommes , égatt^ eq naissant , inégaux par les hasards da la for^» tune.
Le pronom masculin sonnait /: — i viendra,.'- «dira... qu'/ dit...
Le pronom féminin , entre e fermé et ai : *r« e sait.-
(I) ¥ay« le cbapitn Des cûnsoimes miphomquu, p. S9.
i fait., é va.*. Madame à sa tour monte si haut quV peut monter.
Mais devant une voyelle, 17 euphonique reparaissait : il ira... el aura.
Puis l'usage de faire constamment sonner cette / s'est établi dans les classes soi-disant lettrées : ile va... ile dort. Il en est résulté que le pronom féminin el s'est allongé d'une syllabe sur le papier : elle part, elle donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on modifiât de même Vautre, et qu'on écrivît Uley puisqu'on le prononce maintenant ainsi. Point! /'/est resté monosyllabe à Tœil , tandis qu'il a deux syllabes pour l'oreille.
Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pères n'en sont pas cause; et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuité de Tignorance que de les blâmer d'avoir écrit : El voit venir son page... si haut qu'^/ peut monter.
Quel nouvelle, é. et non quelle nouvelle. Quely tel, étaient invariables pour le genre. Tout adjectif était dans ce cas, venant d'un adjectif latin en is^ et n'ayant par conséquent qu'une seule terminaison pour le masculin et pour le féminin. De là vient que mortel^ royaly grand, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux genres : c'est qu'ils dérivent de mortalisj regalis, grandis.
' Cela vous démontre en passant l'absurdité d'écrire avec une apostvophejgrancr rouie, graniTmesse, comme s'il y avait une élision de Ye sur une consonne. Cet e n'a jamais existé.
Cela vous explique aussi cette locution demeurée
technique au palais, lettres royaux. M. Chicaneau, dans les Plaideurs : *
J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en (aux,
Ne sais guel chose traïnoient.
( Dohpathos,)
Ayez soin surtout de bien prononcer queu chose, queu nouvelle, comme vous prononcez queu diable ! pour quel diable! Vous sentez en effet qu'en faisant sonner 17, vous introduiriez un e muet qui romprait la mesure. Nos aïeux étaient bien autrement que nous attentifs à l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement délicate que la nôtre par rapport à la musique du langage! Le xiii® siècle était, à cet égard, incomparablement plus avancé que lé xix^. Cela blesse un peu notre vanité et la doctrine du progrès : j'en suis fâché; mais la vérité est ce qu'elle peut.
Nous avons , je crois , passé en revue toutes les fautes de français, c'est-à-dire, tous les vénérables archaïsmes de la chanson de Malbrou. Passons de la forme au fond.
Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance naïve? Relisez-la donc, dégagé de' vos préjugés et de vos habitudes d'enfance, et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces détails empreints de tout le charme et de toute la simplicité antiques? Il n'en est pas un qui ne respire la poésie des temps chevaleresques et ne nous reporte en plein moyen âge. Si madame à sa tour monte, et même si haut quel peut monter, autant en fait la pauvre femme de Barbe-Bleue, autant eu fait Brami-
done, la femme du roi Marsile, pour assister à la déconfiture des Sarrasins par l'arqiée de Charlemagae :
En sum la tour est muotee Bramidonie; Ensemble od U ses clers e si canonie.
(Roland, st. 266.)
oc Au sommet de la tour est montée Bramidone ; ensemble avec elle ses clercs et ses chanoines. »
Entendez que ce soiit chanoines et clercs de la cathédrale de Mahomet , car le roi Marsile et la reine Bramidone étaient païens. U faudrait, pour ignorer cela y n'avoir pas lu le vingt-sixième chapitre de la seconde partie de Don Quichotte,
Et ce page tout de noir habillé y ce dialogue si rapide et si douloureux , ce guerrier tombé sur le champ de bataille, cette tombe entourée de romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche : comme toute cette poésie mélancolique convient bien au ilviii^ siècle, et s'adapte merveilleusement à ce vieux Curchill de Marlborough, mort à 72 ans, dans son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas là effectivement une agréable et piquante satire? et combien doit-on admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprété dans ce sens le chant de Malbrou I
Leur bon goût et leur intelligence éclate surtout dans les couplets qu'ils ont ajoutés au fragment 4e la nourrice :
Chactin mit ventre à terre, et puis se releva Pour chftotar les vifteir«» que Maibrou^ rempâitt. ' La cérémonie faite , chacun s'en fut coucher» ^ * Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls (i).
(1) Pillé du Convoi du due de Guise.
Ce n*esr pas qu'il eu mauque , car j*eo connois beaucoup Des blondes et des brunes , et des châtaignes aussi. J* n*èb dis Jias dàVaHiàgei car m voilà z*assez.
Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas même soupçonné l'ordonnance de ce qu'ils prétendaient finir. Où voit qu'ils ont |)illé k parodie de 1 563, et n'ont réussi en définitive qu'à être, quand ils se croyaient réjouissants, bêtement plats ou platement bêtes. Aussi le peuple s'est-il bien gardé de consacrer leurs prétendus vers« La première moitié de Malbrou est dans toutes les mémoires ; personne ne connaît ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est infaillible à discerner Iç faux du vrai; et son arrêt lui seul, sans autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture.
Mais enfin, dira-t-on^ si la chanson de Malbrou date du moyen âge, et si, comme il paraît, elle n'a nul rapport à Curchill de Marlborough, qui donc en est le héros ? Ah ! voilà le grand problème l Ici, nous nous engageons dans des landes inconnues^ sur des sables mouvants. Avançons avec précaution.
Si nous possédions une leçon authentique du frag<» ment chanté par madame Poitrine ; si seulement nous avions le vers qu'on a remplacé par Monsieur dMaU brouck est mort^ cela nous aiderait beaucoup et peut«« être nous mettrait tout soudain hors de peine; car certain nement il y avait un nom dans ce fragment^ et il y a dix mille à parier contre un que ce nom n'était pas /Mo/* brouck. Mais on peut supposer que c'était quelque nom approchant , et que la ressemblance a conduit à la substitution, surtout si le personnage dépossédé
était inconnu à Marie-Antoinette et à ses courtisans. Or, s'agissant d'un héros du xii'' ou du xiii' siècle y le fait est assez vraisemblable.
Je trouve, dans le Romancero de Duran, une trèsjolie pièce que je regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M. Damas-Hinard. A la vérité, don £. de Ochoa, qui a réimprimé à Paris le travail de Duran, ne donne cette pièce qu'en note, et avec la date du xviii^ siècle. M. Ochoa s'est laissé abuser aussi par la ressemblance d'un nom propre; il a partagé l'erreur commune relativement à la personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus près, il a rapporte au temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il donne positivement comme une imitation d'après Juan de Rivera ce qui peutêtre a servi à Juan de Rivera de point de départ et de modèle (i).
Les acteurs de ce petit drame sont une épouse inquiète comme celle de la chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un croisé, qui revient de la guerre, et qui a le visage couvert par la visière de son casque.
— « Ecoute, écoute, bon soldat, si tu es tel que tu me semblés : as-tu jamais rencontré mon mari à l'armée ?
— « Je ne sais , madame. Donnez-m'en quelque signalement.
— « Mon époux est bon gentilhomme, bon gentil- Ci) Voyez, dans le Tesoro, la romance Caballero de lejas tierras; et
dftns le Romancero de M. Damas-Hinard, la page 265 du tome second.
homme et très-courtois, et monté sur un poulain blanc, plus léger qu'un cheval anglais. 11 porte à l'arçon de sa selle les armoiries de notre roi, et son épée est suspendue avec ceinturon de Morlaix(i).
— « L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et par testament vous ordonne de vous marier avec moi.
— a Ne permette le Dieu du ciel , ni feu ma sainte mère Ignés, que femme de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois (illes qu'il me laisse, la première je marierai, la seconde prendra le voile; la troisième je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me prépare à manger, et qui par la main me conduise dans la maison du colonel.
— « Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (// lèi^e sa visière.) Tenez , regardez mon visage, pour voir si vous me connaissez?
— « Ah! vous êtes mon cher Mambroul vous êtes mon mari, mon maître! vous....» Elle chut évanouie dans les bras de son cher trésor, la pauvre dame, défaillante de sentiment et de plaisir.
a Puis étant à soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi , qui les reçut entre ses bras comme ils se jetaient à ses pieds.
a Voilà, messeigneurs, le Mambrou que tout le mo^de défigure (s), et qu'une Égyptienne chante sur 1§ grand'place d'Aranjuez. »
(1) De toile de Morlaix, en Bretagne.
(3) . Este, es el Manbm senores .
Que se eau ta del rêvez»
Ce second vers est obscur, parce que Pexpression est impropre, Tauteur
Il est clair qu'au temps où fut composée cette romance, le sujet en était populaire ainsi que le héros. Cette expression le Mambrou le fait assez entendre. Le Mambrou appartenait à tout le monde , mais tout le monde n'en savait pas l'histoire exactement ; chacun Raccommodait à sa guise , d'oii vient que notre poète accuse ses rivaux d'infidélité et de chanter le Mambrou tout de travers, del re\fez. Effectivement, on peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas- Hinard(ll, 265). Dans cette dernière, Mambrou n'est point nommé ; le récit est visiblement tronqué; il n'est question ni du testament du défUnt, ni de ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari , ni de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse; le soldat lui répond : a Ne vous mettez pas en religion , madame, car votre mari bien-aimé, vous l'avez devant vous; » et tout finit là. De la première narration à cette copie sèche et décharnée, il y a la même distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise ; et, par une conformité de destinée vraiment bizarre , dans l'une comme dans l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie , et la copie pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout brouillé.
Mais peut-être je saisis un héros de hasard pour étayer une hypothèse caduque? Nullement. Les témoignaayant été contraint sans doute par la rime ^Aranjuez, Tai choisi le sens ^ m*a semblé le seul raisonnaJi)le : la gitana accuse dlnexactitude toute yenion autre que la sienne , et donne son adresse aux amateurs de b véritable complainte de Mambrou.
ges sur Mambrou ne sont pas nombreux, maïs ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son antique cëlébrité. L'auteur d'un livre allemand intitulé Deux ans chez les Mores y ou le Renégat par contrainte, parlant du goût de ses hôtes pour la musique, dît : a Ces braves gens, dans leur ignorance, sepasi< sidnnaient pour toute espèce de chant ; dans leur « répertoire , ils donnaient le premier rôle à la vieille (c chanson de Malbrough, ou de Mambrun, comme « on l'appelle en Espagne (i); » et il ajoute en note : « Ce nom de Mambrun a passé dans la légende espace gnole; toute pierre monumentale dont on ignore « l'origine, on dit aux étrangers que c'est le tombeau ce de Mambrun. » 11 cite à cette occasion le premier vers de la chanson de Mambrun :
Mambrun se fué a la guerra. . . •
Par malheur, il s'en tient là, tie supposant pas que le moindre intérêt puisse s'attacher à ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson des rues du xviii^ siècle, tandis que cette chanson de Ma^nbrun ou de Mambrou, car c'est tout un ^ est peut-être l'ori* ginal de notre Malbrou. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en être contemporaine. Ce qui tendrait à le faire croire, c'est qu'une tradition bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas jugée indigne d'être recueillie , attribue à l'air de Malbrou qne origine arabe. Les soldats de saint Louis l'auraient rapporté d'Afrique ; ce serait l'air d'une complainte composée par les Sarrasins sur leur défaite à la Mas-
(1) Zwei Jahre unter den Mobren , p. 34.
soure. La complainte des vaincus aura passe dans le camp des vainqueurs; et comme le peuple ne retient guère un air qu'à la faveur des paroles , tout porte à croire qu'une chanson française aura été composée sur la mélodie arabe; cette chanson célébrait l'aventure de Mamhrou , apparemment un des croisés , et même un croisé français. Quiconque a jeté les yeux sur les chansons de geste de ce temps-là, sait que rien n'y est plus fréquent que l'épithète de membre ou de memhru , accolée au nom du héros :
Non ferai, tire, dit Rolant U memhré,
{Gérard de Fiane, t. 32S0.)
ÏÀ grans btrnagtf ett encoofra veniif : Blille de Puille et Hamaiu ii membnu,
(Ibid., Y.dlSO.)
Le membrouy c'est-à-dire^ le vigoureux, l'homme aux formes athlétiques.
Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1 269. Les Espagnols et les Français étaient réunis dans la même cause, en sorte que le chant de Mamhrou dut être rapporté en Espagne par les soldats de Jayme I", en même temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette circonstance explique la simultanéité de la tradition dans les deux pays.
Sur le caractère oriental de la mélodie de Malbrou, nous avons encore le témoignage de l'auteur allemand déjà cité , d'autant moins suspect que cet auteur rapporte un fait en passant, sans y soupçonner aucune (conséquence historique :
« Au surplus, il ne faut pas s'étonner que cet air €t plaise tant au peuple espagnol , précisément à cause a de sa simplicité, qui le rapproche du style de la mu« « sique moresque. »
L'air de Malbrou est répandu dans tout TOrient. Un de mes amis m'a assuré l'avoir entendu en Egypte. Pendant quelques jours il fut dérouté par la manière de chanter particulière au pays. Il se disait, Je connais cela ! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir fugitif. Â la fin , il reconnut, à sa grande surprise, que cet air dont on lui rebattait les oreilles n'était que l'air de Malbrou. Il y a là-dessous un autre héros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au xviii* siècle que se sont formées les légendes et les traditions populaires; la mémoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas subitement poussé de si profondes racines en France, en Afrique, et dans le Levant (i).
Voilà beaucoup de circonstances qui se réunissent en faveur de notre thèse. Mais à moins qu'un bienheureux hasard ne vienne répandre sur cette ques-
(1) Ce n'est pas que nous ayons manqué en France de chansonner le duc Curchill de Mariborough. Le recueil manuscrit des chansons historiques en trente et un volumes , qui a passé du cabiuet de M. de Maurepas à la Bibliothèque royale, contient vingt-sept chansons sur Mariborough; mais celle qui seule a survécu , et qui devrait par conséquent avoir été la plus célèbre, ne 8*y trouve pas; et, parmi les vingt-sept qui s'y trouvent , au* cune n'offre le moindre rapport de détail avec la chanson de Malbrou , auenne n'est sur l'air de Malbrou , aucune enfin ne présente le nom de Mariborough autrement qu'en trois syllabes, et écrit amâ , Ma/èoroug'.
En 1783, il y avait longtemps qu*on ne composait plus de çjiansons sur Mariborough y mais 6n se souvenait encore de celles qui avaient été composées. Voilà pourquoi ce nom célèbre a été si leste a se glisser dans tine chanson dont le héros était inconnu.
tîon un supplément de lumières dont j^avoue qu'elle aurait grand besoin , il ne me paraît pas possible de déterminer avec certitude qui était le héros de notre chanson de Malbrou. Peut-être cette chanson avait-elle, comme dans Tespagnol^ un dénoûment heureux et inattendu ; peut-être le- héros dont on annonce la mort au commencement, reparaissait-il à la fin. Nous saurions sans doute à quoi nous en tenir, si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvés aussi zélés archéologues qù*ils étaient empressés courtisans. Plût à Dieu que la chanson de madame Poitrine fût tombée dans quelque oreille , je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le propriétaire eût pris soin de transmettre à ses petitsfils ce singulier morceau de poésie! Par malheur, le seul homme capable de ce procédé, le marquis de Paulmy, terminait alors sa carrière. 11 était né précisément en 1722, l'année de la mort de Marlborough; il mourut au moment où Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins jusqu'à nouvel ordre.
Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de Malbrou appartient au moyen âge et aux premières époques de la littérature fiançaise. La chansotl de Malbrou est peut-être un fragment vivace de - quelque vieille chanson de geste ; avant de courir les rues ; elle a peut-être été chantée dans les castels et dans les palais , devant les hauts barons et les nobles châtelaines , à la table des seigneurs et des rois. C'est une beauté qui a trop longtemps vécu,
et que dans sa décrépitude personne ne reconnaît. C'est Thistoire de Marion Delorme, epson printemps maîtresse du cardinal de Richelieu ^ puis disparue tout à coup de la société, et si oubliée pendant un demisiècle , que, lorsqu'elle mourut de misère à cent trentequatre ans , on l'enterra sans se douter qui elle était. Accident bizarre! quand U littérature du moyen âge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette langue de Louis IX est devenue parles érudits une espèce d'énigme, l'objet d'une étude presque désespérée, nous avons là, au milieu de nous, une voix mystérieuse, une voix infatigable qui chante encore et retentit obstinément du fond du xrii* siècle ! tout le monde l'entend, et personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec mépris et indignation, pour n'être pas dérangés dans leurs recherches grammaticales. La réalité qu'ils poursuivent dans les nuages , ils la foulent aux pieds sans s'en apercevoir : c'est une grâce d'état.