‹ Des variations du taux de l'intérêt: Leurs causes et leurs conséquencesChapitre 5 sur 43 · DONNE · texte numérisé non relu

DONNE

Nous y joindrons la théorie du service que M. de Bohm- Bawerk n’a pas su dégager des autres et la théorie propre de l’auteur : la théorie du temps, adoptée par toute l'École autrichienne.

Les théories indéterminées sont celles de Turgot, d'Adam Smith et leurs successeurs : Ricardo, Malthus, Mac-Culloch, Macleod, Cauwès.

C'est dans les « Réflexions sur la formation et la distribution des richesses », au paragraphe 74, que Turgot expose le fondement de l'intérêt.

« On peut donc louer son argent aussi légitimement qu’on peut le vendre, et le possesseur de l'argent peut faire l’un et l’autre, non seulement parce que l’argent est l'équivalent d’un revenu et un moyen de se procurer un revenu, non seulement parce que le prêteur perd pendant le temps du prêt le revenu qu'il aurait pu se procurer, non seulement parce qu’il risque le capital, non seulement parce que l’emprunteur peut l’employer à des acquisitions avantageuses ou dans des entreprises dont il tirera de gros profits : le propriétaire peut légitimement en tirer l'intérêt par un motif plus général et plus décisif. Quand tout cela n'aurait pas lieu, il n’en serait pas moins en droit d'exiger l'intérêt du prêt par la seule raison que son argent est à lui. »

On trouve dans ces lignes à peu près le germe de toutes les théories ultérieures : théorie de l’abstinence, théorie de la productivité, théorie de l’appropriation. Turgot donne plutôt des raisons en faveur de la légitimité de l'intérêt que le vrai fondement d’où puisse découler d’une manière absolue la légitimité de l'intérêt.

La théorie de la productivité du capital est attribuée à

NOTA TEE

J.-B. Say. Il l’émit en 1803. Cette théorie est très nette. Elle a beaucoup de partisans; citons en Allemagne : Thünen, Roscher; en France : Rossi, M. de Molinari, Cauwès, P. Leroy-Beaulieu ; en Angleterre : Lauderdale, en Amérique, Carey.

J.-B. Say expose sa théorie dans son Traité d'économie politique : « L'intérêt exigé par le prêteur ne peut plus être représenté comme une injuste extorsion assise sur les besoins d’un emprunteur, c’est le loyer d'un instrument de production appelé capital dont on cède à l’emprunteur le droit de tirer parti. Le prêt à intérêt est un acte tout à fait analogue à la cession que fait, pour un temps, un propriétaire à un fermier de la jouissance et des produits de son terrain... Dans tous les cas, l’emprunteur trouve dans un capital un moyen de profits pour ses facultés industrielles, s’il en a véritablement (1). »

Ainsi, quand le possesseur d’une somme d’argent la transfère pour un temps donné à un emprunteur (nous ne devons pas oublier que c’est moins en réalité l’argent qu'il transfère que le capital qui se cache dans cette somme d'argent), il augmente les facultés productives de ce dernier. L’emprunteur, en effet, transformant cet argent en capital, soit matérieliement en en faisant des machines, soit économiquement en l’employant à faire des avances à la production, se procure un sureroît de. production. Il est juste qu’il donne au prêteur une partie

de cet accroissement de productivité, obtenue par la somme prêtée.

(1) Cours complet d'économie politique, t. II, chap. XIV.

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La cause de l'intérêt est donc la productivité du capital, et l'intérêt la mesure de la productivité.

La productivité du capital ne peut être invoquée pour expliquer entièrement le loyer de l'épargne. L’intérèt n'est pas la traduction, la représentation exacte de la productivité du capital. Bastiat, malgré lui, a été aussi le continuateur de cette erreur avec son apologue du rabot (1) dans les Sophismes économiques.

Il s’imaginait prouver que l'intérêt ne fait que payer très exactement la productivité du capital, d’autres disent le croît. La conséquence logique était qu’un intérêt élevé correspondait toujours à une époque où le capital était productif et inversement. Cette correspondance ne vient pas de la productivité du capital, mais de ce que l’épargne, étant plus demandée, a un loyer plus élevé.

En raisonnant ainsi, on néglige une partie importante des usages de l’épargne, c’est-à-dire les prêts de consommation. Sans doute, cet emploi de l’épargne peut être. dangereux, nous n'avons pas à l’apprécier, mais à constater que cet emploi estune part importantede la demande. « En réalité, comme le fait remarquer Vilfredo Pareto (2), il y a eu des pays et des époques où le prêt de production a été le moindre débouché de l’épargne. Les Publicains romains étaient suivis d’une nuée d’usuriers qui prêtaient aux malheureux sujets que Rome pressurait. Au moyen âge, le prêt n’était que rarement un prêt de production. De nos jours, le prêt de production n’est pas l’unique

(4) Rappelons que Jacques a fait un rabot pour son usage, il le prête à Guillaume pour un an et se fait donner une planche en échange.

(2) Vilfredo Parero : Cours d'Économie politique, t. 4°", $ 432, p. 310.

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débouché de l'épargne, nos grands emprunts modernes ne sont pas des prêts de production (1). »

L'apologue de Bastiat doit être complété. « Quand Guillaume demande à Jacques de lui prêter son rabot, il se rencontre avec un agent du gouvernement qui demande à Jacques ce même rabot ou mieux l’épargne qui servirait à le faire. Cette nouvelle demande accroît nécessairement le prix du loyer du rabot (2) » (c’est-à-dire le loyer de l'épargne qui devait servir à le faire) et Jacques, devant les deux demandes, exigera déux planches. Comment soutenir que ces deux planches représentent la productivité du capital ?

En résumé, on ne peut expliquer l'intérêt par la productivité du capital. Il faut retenir seulement que la produc-

(4) Tableau extrait du Moniteur des intéréts matériels :

Émissions publiques

ANNÉES

emprunts d'états et de villes,

IT — établissements de crédit.

IIT — chemins de fer et établissements industriels. IV — total des émissions.

proportions moyennes.

(2) Vüfredo Parero : Opinion citée, p. 344.

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tivité du capital exerce une influence indirecte sur le. loyer de l'épargne, en augmentant la demande, par conséquent en tendant à élever l'intérêt.

La théorie qui fonde l'intérêt sur la productivité du capital considère ‘spécialement l’'emprunteur, la théorie qui explique l'intérêt par l’abstinence considère spécialement le prêteur. C’est Senior qui l’a formulée.

Quand un possesseur d'épargne loue son épargne ou quand un propriétaire d’une somme d'argent la prête, il éprouve un retard dans la jouissance de cette épargne ou de cette somme d’argent et l'intérêt que lui donnera l’emprunteur sera la récompense de son abstinence. Cette théorie est inexacte. L’abstinence n’entre en jeu que lorsque l'épargne produit des services directement consommables pour son possesseur. Mais toute l’épargne ne se trouve pas dans ce cas. L’abstinence est donc étrangère au phénomène de l'intérêt.

La théorie du prêt de l’usage est une subdivision de la théorie de la productivité du capital. Elle distingue l’usage du capital de la propriété du capital et, dans le prêt à intérêt, ce qu’on loue c’est l’usage, les forces productives du capital. L'intérêt est donc la rémunération des services productifs du capital : cette théorie, qui découle directement de la théorie de J.-B. Say, a été principalement développée par Krües et Menger.

La théorie du travail considère l’intérêt comme le prix d’un travail attribué au capitaliste. La nature de ce travail est envisagée différemment dans les divers pays; aussi distingue-t-on le groupe anglais, le groupe français et le groupe allemand.

Le groupe anglais se compose de James Mill et de

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Mac Culloch. Pour ces économistes, le capital est du travail antérieur, l'intérêt qu’on reçoit pour le capital prêté . est reçu en réalité pour le travail antérieur.

Le groupe français se compose de M. Courcelle-Seneuil et M. Cauwès (1). L’épargne est un effort dont tout le monde n’est pas capable, il y a donc un travail d'épargne. L'intérêt en est la récompense.

Dans le groupe allemand, nous avons MM. Schaffle et Wagner. Ils considèrent le capitaliste comme un homme qui rend service à la société par la création de l'épargne. C’est un travail social. La récompense de ce travail social est l’intérêt.

La théorie de l'exploitation de l’ouvrier par le capitaliste est énoncée par Karl Marx. L'origine de l'intérêt est la spoliation : Un fabricantloue desouvriers, illes paie pour six heures et les fait travailler douze heures ; ces six heures non payées créent une plus-value (Mehrwerth) que l’entrepreneur garde pour lui et sur laquelle il paie les intéréts.

Les théories éclectiques sur lesquellesnous n’insisterons pas sont toutes celles qui expliquent l'intérêt par un double fondement : la productivité du capital et l’abstinence ou le travail d'épargne. Les principaux éclectiques sont Rossi, Molinari, Leroy-Beaulieu, Roscher, Cossa, Cauwès et autres.

(4) Cauwës : Cours d'économie politique. Troisième édition, t. IL, p. 366 :

« Le travail n’est pas dans le prêt, il est dans la volonté persistante de conserver le capital et dans l’abstention prolongée de tout acte de consommation de jouissance quant à la valeur qu'il représente. C'est, si l'expression ne paraît pas trop bizarre, un travail d'épargne qui est rémunéré par l'intérêt. »

On arrive enfin à la théorie de M. de Bohm-Bawerk (1), prétendant que le temps est l'élément à l’aide duquel il faut expliquer l'intérêt.

Avant d'aborder la théorie de l'intérêt, M. de Bohm- Bawerk expose dans un chapitre préliminaire les rapports entre le présent et l'avenir dans la vie économique et débute par cette proposition fondamentale dans son système : « Des biens actuels (ou présents) valent généralement plus que des biens futurs de même nature et en même nombre. »

Cette formule inattaquable est fondée sur la nature humaine. M. de Bohm-Bawerk la développe afin de la faire mieux comprendre et afin d’habituer l'esprit du lecteur à cette pensée vraie mais insuffisamment familière. Bien entendu, dit-il, les biens présents n’ont pas une valeur plus élevée que celle que ces biens futurs aurontun jour, mais que celle qu'ils ont pour nous, dans notre estimation de l’heure présente. C’est par application de cette loi que nous préférons toujours posséder aujourd’hui 100 francs ou 100 quintaux de blé au lieu de les avoir dans un an et que nous préférons les avoir dans un an au lieu de les avoir dans deux, trois ou quatre.

Si nous nous demandons maintenant quelle est la cause de l'intérêt du capital, l’auteur répond : la différence de valeur qu’il y à entre les biens actuels ou présents et les biens futurs.

Le prêt à intérêt n’est qu’un simple échange de biens

(4) Voir son article : « Une nouvelle théorie sur le capital », dans la Revue d'Économie politique, 1889.

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présents contre des biens futurs. Si j'emprunte 1.000francs pour un an, j'échange en réalité 1.000 francs présents contre 1.000 francs de l'an prochain. Mais comme 1.000 francs présents valent mieux que 1.000 francs futurs, je devrai payer quelque chose en plus aw créancier pour constituer l'égalité des valeurs ; au lieu de 1.000 francs, Je lui donnerai, par exemple, 1.050 francs et ce surplus sera l'intérêt.

La théorie de M. de Bohm-Bawerk est ingénieuse, et l'explication qu’il donne de l'intérêt subtile, si subtile même que si l’on pousse un peu sa théorie, on arrive à ce résultat que l'intérêt n’est qu’une illusion créée par l'esprit humain, puisque, dit-il, («les biens présents n’ont pas une valeur plus élevée que celle que ces biens futurs auront un jour, mais que celle qu’ils ont pour nous dans notre estimation présente ». |

Toutefois, cette théorie est utile en ce qu’elle nous montre toute l'importance du temps dans la formation de l'intérêt. C’est ce que nous verrons tout à l'heure.

Les théories que nous venons d’examiner ne sont vraies que relativement et n’expliquent pas tous les usages de l'épargne prêtée, c’est-à-dire les prêts de consommation : quand l’épargne louée est consommée pour le plaisir de l'utilité qu’elle procure, et les prêts de production : quand l'épargne est transformée en capitaux.

La théorie du service, formulée par Bastiat, pee ces deux espèces de prêt.

Dans sa discussion avec Proudhon sur la légitimité de l'intérêt, Bastiat, dans une de ses lettres envoyées au journal le Peuple, se demande si l'intérêt est légitime ? Oui, car le prêteur rend un service à l’'emprunteur et tout

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service mérite un équivalent. « Vous reconnaissez, écrit-il à Proudhon, que celui qui a prêté une maison ou une valeur : quelconque à rendu un service dont il n’est pas rémunéré par la simple remise des clefs au terme ou le simple remboursement à l’échéance. Il y a donc d’après vous comme d’après moi quelque chose à stipuler en sus de la restitution. Nous ne pouvons pas nous accorder sur la nature et le nom de ce quelque chose, mais quelque chose est dû par l’emprunteur. Et puisque vous admettez, d’une part, la mutualité des services ; puisque, d'autre part, vous avouez que le prêteur a rendu ce service, permettez-moi d'appeler provisoirement cette chose due par l’emprunteur un service. » L'intérêt n'est pas autre chose que la rémunération du service rendu par le prêteur à l’emprunteur, de sorte que tout prêteur devra recouvrer à l'échéance : la valeur intégrale prêtée et la valeur du service rendu par le prêt.

Toute personne qui fait un prêt, — que l’épargne prêtée soit consommée et ensuite reconstituée (prêt de production), que l’épargne soit consommée et détruite définitivement (prêt de consommation), — rend un service à l’emprunteur et doit recevoir un équivalent en échange, autrement le prêt serait un contrat de bienfaisance, non un contr'at économique.

Comme si le prêt d’une somme d’argent à un agriculteur ayant fait une mauvaise récolte ou à un individu malade, par cela même qu'il peut attendre sans mourir de faim la récolte prochaine ou la fin de sa maladie n'était pas un service! Et quand l’emprunteur serait un dissipateur, le prêteur n’en aurait pas moins rendu un service, un mauvais service, qu'importe, — l'épargne n’est-elle pas ce

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qu’il y a de meilleur et de pire? — ce service doit être payé et ce n’est pas l'emploi final d’une somme qui puisse en faire admettre ou non l'utilité. Autrement il en résulterait, en raisonnant par analogie, que le marchand de vin, selon que le vin vendu sert à désaltérer ou à enivrer, sera ou ne sera pas payé. Personne ne l'admettra, sinon, ce serait la généralisation de cette théorie spéciale du Code civil, qui exige que le mineur en cas d'argent prêté ne soit tenu qu'à concurrence de son enrichissement.

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Nous venons de voir les différentes solutions proposées pour légitimer l’intérêt et nous savons peut-être maintenant pourquoi le prêteur est en droit d'exiger une somme d'argent de son emprunteur.

Mais si la question de la légitimité de l'intérêt est résolue, nous ignorons pourquoi le prêteur exige tantôt 6 p. 100, tantôt 3 p. 100 de son épargne prêtée. Il faut expliquer maintenant comment se détermine le prix. du loyer de l'épargne, comment se règle le taux de l'intérêt. Il est nécessaire de le savoir, si nous voulons comprendre les variations du taux de l'intérêt.

Tout d’abord le taux de l'intérêt n’est pas le produit de la volonté du prêteur, de l’emprunteur ou du législateur. |

Lorsque le prêteur loue son épargne, il ne peut décider lui-même de son loyer, autrement dit de la valeur du service qu'il rend. Le prêteur est obligé dese soumettre au taux courant, au prix du marché sur lequel il met à l’enchère son épargne existante avec celle des autres proprié-

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taires. Sans doute le prêteur a une latitude pour l’élever légèrement, mais cette modification qu'il peut apporter est faible.

Le raisonnement est le même pour son partenaire. Lorsque l’emprunteur loue l'épargne, il ne peut imposer son désir, qui serait de payer un taux très faible. Il est aussi obligé d'admettre le taux courant.

L'État enfin n’a aucun pouvoir pour décréter tel taux d'intérêt en cherchant à l’abaisser, à l’élever ou le rendre fixe. Il est utile de le dire et on pourrait être persuadé du contraire en voyant les nombreuses lois et ordonnances qui de tout temps ont fixé le taux de l'intérêt. Quand Philippe-Auguste permettait aux juifs et aux lombards le prêt à intérêt à raison de 10 p. 100; quand Philippe le Bel fixait le taux de l'intérêt à 15 p. 100 pour les affaires traitées en foire et 20 p. 100 pour les affaires ordinaires, ces deux rois croyant en la vertu de leurs ordonnances tendaient à le faire monter. « A Bâle, dit le vicomte d'Avenel, vers le commencement du xvurr° siècle, les établissements religieux et de bienfaisance se voyaient menacés de la ruine par la baisse du taux de l'intérêt ; les pouvoirs locaux essayèrent de maintenir en leur faveur à 5 p. 100 l'intérêt qui tombait à 4 p. 100. » Aïnsi, après avoir tenté d’abaisser le taux de l’intérêt au moyen âge, les administrations publiques croyaient devoir et surtout croyaient pouvoir l’élever (1). Inutile de dire qu’elles ne réussirent pas plus dans la seconde tentative que dans la première et que le seul résultat de leur action fut toujours nuisible à ceux qu’elles entendaient servir. :

(1) D’Avenez : la Fortune privée à travers sept siècles.

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Comment se détermine le taux de l'intérêt? Comme tous les phénomènes économiques, il dépend pour partie des conditions très variées du territoire et du climat et pour partie de la volonté de l’homme modifiée par l’instruction et l'éducation. Le taux de l'intérêt n’est donc pas déterminé à priori, comme on pourrait être tenté de le croire, mais il est déterminé a posteriori. Ce n’est pas un corps simple mais un corps composé fait par superposition, une résultante de différentes forces. Il dépend du développement du pays, de son état de sécurité, de ses lois, de son gouvernement, de sa politique, de l’activité de ses habitants et il est en correspondance si intime avec ce milieu que le moindre fait qui le trouble, le trouble également. Le taux de l'intérêt est un produit du milieu social. Le taux de l’intérêt se décompose en trois sommes qui sont chacune la représentation de trois faits:

La première somme représente le service que rend le prêteur à l’emprunteur. C’est le loyer net ou intérét pur

de l'épargne.

La seconde somme est la traduction du temps. C’est la somme ou prix du temps.

À ces deux sommes il faut en ajouter une troisième, La prime d'assurance qui représente les risques pouvant frapper la somme prêtée.

L’addition de ces trois sommes nous donne le taux de l'intérêt. L'intérêt est donc bien un corps composé fait par superposition.

Nous allons étudier isolément ces différents éléments du taux de l'intérêt, c’est-à-dire en faire l'analyse exacte.

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Le prêt de l'épargne est un service. Le prêt est utile à l'emprunteur. L'emprunteur peut en effet — si c'est un particulier, faire face à une maladie, attendre une bonne récolte, fonder une entreprise commerciale ou industrielle ; — si c’est un État, soutenir une guerre, combler un déficit budgétaire, faire des travaux publics. Il n’est pas dans les habitudes de la nature humaine de rendre des services gratuits, autrement le prêt perdant son caractère de contrat économique rentrerait dans le domaine des contrats sentimentaux et l’on prêterait par charité, par dévouement, par amitié. Ce service doit être payé. Le prix de ce service sera le loyer net de l'épargne que certains économistes appellent encore tntérét pur.

Comment se règle le prix de ce service ?

Le prix d’une marchandise dépend du degré d'utilité que la dernière quantité conserve pour l'acquéreur, c’est à-dire dépend de son utilité finale (1), le prix des services de l'épargne dépendra donc du degré d'utilité que la dernière quantité d'épargne offrira aux emprunteurs, ou en d’autres termes c’est le prix que les emprunteurs consentiront à payer pour la dernière quantité d'épargne qui fixe le prix du tout.

L’épargne est indispensable, sans elle les sociétés resteraient stationnaires, mais la totalité de l'épargne existante n’est pas toujours indispensable. On peut admettre par hypothèse qu'en France, actuellement, un tiers est

(4) Le mot utilité est ici employé dans un sens détourné de sa signification ordinaire et est synonyme de désirabilité. G. Roger, k 2

ef ee nécessaire, un second tiers utile et le troisième presque superflu. De ces trois tiers, le premier nécessaire vaut plus que le second, le second plus que le troisième et le troisième très peu. Ces trois tiers ont une utilité décroissante.

Les sociétés, selon leur état de civilisation, les temps, les circonstances, possèdent ou ne possèdent pas ces trois tiers : les unes sont arrivées au premier, au deuxième ou au troisième tiers; les autres sont revenues au second ou au premier tiers. Le loyer de l’épargne dépendant de l’utilité de la dernière quantité d'épargne, il en résultera que le loyer net de l’épargne(l’intérêt pur)sera bas si la société possède actuellement les trois tiers, plus haut si elle possède les deux tiers et très haut si elle ne possède que le premier tiers nécessaire.

Ainsi, le loyer de l'épargne (l’intérét pur) dépend de l'utilité finale de l'épargne. Comme cette utilité découle de la plus ou moins grande abondance de l'épargne et des besoins, le loyer de l’épargne est le rapport entre l’intensité du besoin qu'éprouvent les emprunteurs des services de l'épargne et la quantité d'épargne disponible. I variera toutes les fois qu’un des termes ou que les deux termes du rapport arieront. :

L'épargne peut être prêtée pour un certain temps fixe: deux ans, cinq ans, dix ans ou même davantage ; pour un temps indéterminé comme dans le système des rentes amortissables et pour toujours, comme dans le système des rentes perpétuelles.

Plus la durée du prêt est longue, plus le prêteur devient exigeant et plus l’emprunteur cède facilement aux condi-

tions. S'il s’agit au contraire d'abandonner son épargne pour un temps très court, le prêteur la cède pour un intérêt minime, cela se comprend facilement. Le prêteur tient à jouir de son épargne, ce désir est contrarié s’il s’en sépare pour un temps considérable, la vie humaine est courte. De plus un préjudice éventuel peut résulter de cette dépossession. Par des circonstances imprévues toujours possibles, la situation du prêteur peut venir à changer, la somme d'argent prêtée pourra lui faire défaut et lui causer préjudice.

Cette éventualité est d'autant plus certaine que le prêt est effectué pour un long terme. Le prêteur demandera done davantage selon la durée du prêt, 1/ fera payer le temps, de sorte que les prêts à brève échéance seront faits à un intérêt plus bas que les prêts à longue échéance.

L'emprunteur de son côté, en cas de prêt de consommation ou de production, préférera un intérêt élevé mais un long terme; ce qui lui permettra ou de se libérer lentement, par petites fractions en prenant sur son gain quotidien, ou d’user le plus longtemps possible des services productifs de l’épargne.

Le temps est donc payé. C’est pour cette raison que les valeurs qui sont, comme on dit en langage de placements, facilement réalisabies. telles que les fonds publics ou les valeurs mobilières industrielles, ne rapportent qu’un intérêt faible, toujours au-dessous de l'intérêt courant (1).Les

(41) J.-Bapt. Say avait déjà remarqué que la durée du prêt exerçail une influence sur le taux de l'intérêt:

« La facilité de pouvoir négocier sur place les eflets au porteur des gouvernements modernes entre pour beaucoup dans le bas intérêt auquel plusieurs d’entre eux parviennent à emprunter. Les effets” non négociables portent un intérêt plus fort. »

fonds publics d'États solvables et les valeurs mobilières industrielles connues, comme celles des grandes compagnies de chemins de fer, sont en effet facilement négociables et le prêteur peut vite rentrer en possession de son avoir. Par contre, les fonds peu négociables, comme les hypothèques, ont un intérêt plus élevé, le prêteur devant attendre presque inévitablement l’époque de l'échéance pour rentrer en possession de l'épargne prêtée. S'ils veulent rentrer dans leurs fonds avant l’échéance, force leur est de négocier leurs titres à des conditions souvent désavantageuses. Il n’est donc pas étonnant que le capitaliste, sollicité par l'attrait des valeurs mobilières, n’accorde son concours au propriétaire qu'à des conditions plus dures.

Le prix du temps dépend du milieu social. Si, par exemple, l'héritage est protégé, ces considérations pourraient faire fléchir le prix du temps. Si on peut facilement céder les droits de créance et substituer à un premier prêteur des prêteurs successifs, comme par cette nouvelle possibilité de cession le prêt est effectué pour une durée beaucoup plus courte, le prix du temps aura une tendance à s’affaiblir. Dans tous les États civilisés la création des Bourses n’a pas peu contribué à la capitalisation très haute des valeurs mobilières, par contre à la diminution de l'intérêt qu’elles rapportent. Les Bourses en effet, en permettant aux prêteurs de transférer et de réaliser facilement leurs créances avant l’expiration du terme, ont multiplié lenombre des prêteurs et la concurrence qu’ils se font entre eux. Sans cette facilité de cession, beaucoup d’épargnes resteraient à l’état de réserves individuelles et ne deviendraient pas des capitaux actifs.

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En résumé, une certaine somme représentative du

temps doit s'ajouter au loyer net de l'épargne. $ 3.

Le prêt de l’épargne, effectué pour un certain temps, rend lemprunteur propriétaire de la somme prêtée jusqu'au jour du remboursement. Ce remboursement aura-t-il lieu? Ainsi le temps non seulement atteint directement l'épargne en ce qu’il en retarde la jouissance, mais encore indirectement en ce qu'il rend cette jouissance incertaine.

L'incertitude de la jouissance est relative à l’objet. Cette épargne prêtée peut périr totalement, en partie, ou ne pas être rendue à l’époque fixée par les parties. On tient compte de ces risques au moyeu de la prime d’assurance. Cette prime d’assurance correspond à la possibilité que l’épargne prêtée ne soit pas rendue. Au loyer net de l'épargne et au prix du temps on ajoutera donc une certaine somme plus ou moins élevée selon les risques que l’épargne peut courir.

La fixation de la quotité de la prime d’assurance présente de grandes difficultés. L’appréciation des chances qu’a le prêt de n'être pas remboursé dans l'avenir est impossible d’une facon certaine, cette appréciation variera avec chaque préteur et sera plus ou moins arbitraire. On peut cependant en apalysant les différents risques courus se rendre compte de l'importance que peut avoir la prime.

La prime d'assurance se divise en deux parties inégales :

1° L'une représentative des risques particuliers ;

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