LE FILS
Se rappelant toujours cet ordre laconique, Le fils du général entre à Polytechnique. Il en sort en bon rang, bourré d'algèbre et d'à:; Et — l'annuaire est là — Morel (Victor-Félix) Depuis plus de vingt ans sert dans l'artillerie.
C'est l'officier modèle et, dans sa batterie, Ses hommes qu'il a su conquérir par le cœur, Étant bon sans faiblesse et juste sans rigueur, Quand ils disent entre eux ce mot « le capitaine », Ont, dans leur regard jeune, une fierté soudaine. Ils sentent, pour ce chef pourtant peu galonné, L'affectueux respect qu'inspire un frère aîné. Sur son ordre, ils sont prêts à toutes les prouesses, Et ces braves garçons, pour défendre leurs pièces, Se feraient avec lui tuer jusqu'au dernier. D'ailleurs le capitaine est un beau cavalier Et, sans abandonner les livres et l'étude, De tous les rudes sports il garde l'habitude.
Il a l'air martial et fort comme pas un, Quand il conduit, si bien campé sur son bai-brun, Son long train de canons, d'affûts et de prolonges. Alors, dans ses yeux clairs, flottent encor les songes De sa jeunesse, hélas! si lointains maintenant, Lorsque sous son képi tout neuf de lieutenant, Il rêvait de brandir au soleil de l'Argonne L'acier de son épée et l'or de sa dragonne Et de montrer à ses canonniers au trot lourd, Là-bas, à l'horizon, la flèche de Strasbourg.
C'est l'intime douleur de ce soldat de race De sentir que toujours de plus en plus s'efface Et pâlit l'héroïque espoir de ses vingt ans. Oh! longtemps il a pris patience, longtemps 11 s'est dit :
« La blessure est-elle bien fermée?
Travaillons! 11 nous faut une invincible armée Et nous crierons alors vers l'Est : Quand vous voudrez ! »
Que d'excellents soldats il nous a préparés,
Ce bon Français, dans la « réserve » et dans 1' « active » !
Combien de fois il s'est redit — âme naïve —
Le mot si décevant sur l'Alsace et sur Metz :
« Pensons-y tous les jours et n'en parlons jamais! »
Mais, un jour, il comprit qu'à force de silence,
Le pays oubliait l'atroce violence
Et la frontière ouverte, ainsi qu'un amputé
S'accoutume à la longue à son infirmité,
Et qu'ainsi la revanche était plus qu'incertaine.
Oui, c'est là le constant chagrin du capitaine.
Que sa triste carrière ainsi doive finir,
Qu'il reste un officier pauvre et sans avenir,
Il s'y résigne. On peut tout aussi bien combattre
Pour sa patrie avec trois galons qu'avec quatre.
Non, aujourd'hui, ce qui le navre, c'est qu'il sent
Que son pauvre pays vers l'abîme descend,
Grisé d'un idéal pour la race future,
Que démentent, hélas! l'histoire et la nature.
Il sait que, sous les mots de paix, d'humanité,
La chimère souvent masque la lâcheté.
Longce mala pacis, a dit le vieux Tacite.
On devient veule et mou. Le plaisir seul excite.
Il faut jouir par tous les pores de la peau.
La vie est bonne. On craint la mort, et le drapeau,
Muet témoin blâmant l'égoïsme et ses vices,
Semble un faux dieu qui veut de sanglants sacrifices.
L'armée existe encore, oui, celle qu'on rêvait
Victorieuse, aux bords du Rhin. Qu'en a-t-on fait?
Elle sert maintenant à dompter des tumultes,
Avec l'ordre formel de subir les insultes
Et, sans jamais broncher, de recevoir les coups.
Elle applique des lois infâmes. Nos pioupious,
Au siège d'un couvent de femmes en cornette,
Ont armé leurs fusils du sabre-baïonnette,
— Quelle dérision! — comme si l'on allait
Les mitrailler avec des grains de chapelet.
L'abjecte politique ici répand ses lèpres.
Tel brave commandant — sa femme allant aux vêpres —
Ne doit plus obtenir un grade mérité.
Au mess des lieutenants, où la franche gaîté
Régnait jadis, chacun se tient sur la réserve
Et parle peu, songeant que la Loge l'observe
Et que peut-être, à table, est assis un Judas.
Voilà le nouveau sort de nos pauvres soldats,
Mais ce qui, plus que tout, épouvante et désole
Le capitaine, c'est que des maîtres d'école,
Qui jadis montraient Metz et Strasbourg sur l'Atlas,
Pervertis par Hervé, Jaurès et Thalamas,
Enseignent aux petits Français que la patrie
N'est plus qu'une stupide et vieille idolâtrie
Et que « Guerre à la guerre ! » est le plus beau des cris.
Et Morel, accablé, songe aux futurs conscrits,
Dès l'enfance infectés de sottise primaire
Et certains — sauront-ils seulement la grammaire? —
Qu'ils auront pour devoir, en cas d'invasion,
Le refus d'obéir et la désertion!
C'en est trop! Le vaillant homme se décourage.
Pourtant, lorsque, le soir, rongeant sa sourde rage, Il rentre dans sa chambre et qu'il voit, sur le mur, Des armes que le temps ternit d'un souffle obscur, — - Souvenirs vénérés, reliques de famille — Il relève son front chagrin et son œil brille.
Oui, tout son patrimoine est là : Fusil d'honneur, Paire de pistolets donnés par l'Empereur, Insignes de combat aux formes surannées, Hausse-col avec l'aigle, épaulettes fanées, Et, près des vieilles croix au ruban tout pâli, Le sabre d'Austerlitz et le sabre d'Isly.
Le patriote alors respire une bouffée
D'orgueil français devant son intime trophée.
Rassuré par l'aspect de ce trésor, le seul
Qu'il possède, il se dit qu'au temps de son aïeul,
La France en armes fut presque surnaturelle.
Il évoque, attendri, son père mort pour elle.
Dans l'avenir — lointain, qu'importe ? — il reprend foi.
Chère patrie! 11 se souvient qu'avant Rocroi,
Avant Denain, avant Zurich, sous la poussée
D'invasion, sa vie était bien menacée,
Mais qu'alors son génie immortel lui donna,
Pour la sauver, Condé, Villars et Masséna.
Puis le rêveur la suit dans sa longue légende.
Que de temps il fallut pour la faire si grande!
Mais il la voit, malgré guerres et factions,
fO DES VERS FRANÇAIS
Lentement devenir reine des nations
Et vaincre les malheurs dont son histoire est pleine,
Du bûcher de Rouen au roc de Sainte-Hélène.
« Non, la France n'est pas en décadence! Non ! Que le danger surgisse! Un seul coup de canon Chassera les affreux nuages d'anarchie! »
C'est terrible pourtant, la frontière franchie, La guerre, tant de sang!... Ce brave hésite un peu Et, comme il est chrétien, il songe à prier Dieu. Mais les armes sont là, de l'aïeul et du père. L'héritage d'honneur ordonne qu'il espère. Le capitaine alors, d'un cœur religieux, Implore avec ardeur le ciel et les aïeux, Et, l'âme d'un courage inébranlable emplie, Fait un signe de croix devant la panoplie.
DISTRIBUTION DE PRIX fi
Distribution de Prix
1 ar un après-midi torride, Dans un faubourg pauvre, à Paris, Un franc-maçon du cru préside La distribution des prix.
Très débraillé, fort comme un buffle, Les mains sales, le linge idem, C'est vraiment un terrible mufle, C'est le Mufle avec un grand M.
Sur les enfants de la laïque Son éloquence va pleuvoir.
Le buste de la république Orne la tente de Belloir.
La foule en habits des dimanches, Béante, regarde briller Les volumes dorés sur tranches Et les couronnes de papier.
On transpire. L'air se fait rare.
Partout R. F. en lettres d'or.
Dans un coin rugit la fanfare, Bref, c'est l'ordinaire décor.
Mais écoutons. Tout bruit s'apaise, L'orchestre de cuivre strident Vient d'achever la « Marseillaise », La parole est au président.
DISTRIBUTION DE PRIX f}
« Le Vénérable de ma Loge M'ayant désigné tout exprès Pour vous faire aujourd'hui l'éloge De notre siècle de progrès,
« Je vais tâcher, jeunes élèves, De déposer dans vos cerveaux, En formules simples et brèves, Le programme des temps nouveaux.
« Naguère en des fêtes pareilles, — Je n'y puis penser sans dégoût On vous rebattait les oreilles De contes à dormir debout.
f4 DES VERS FRANÇAIS
« Il fallait être des modèles De vertu. Toujours le devoir!
Sur vos esprits, tristes chandelles, Le passé mettait l'éteignoir.
« C'était le bon Dieu, la famille.
Un tas de choses à chérir, Et le drapeau, cette guenille Pour laquelle il fallait mourir.
« O jeunesse républicaine, Depuis lors, nous avons marché; Et Dieu n'est plus qu'une rengaine, Et la patrie un vieux cliché.
« La morale, autre vain problème!
Mais nous vous tirons d'embarras Par la devise de Thélème.
La voici : « Fais ce que voudras! »
DISTRIBUTION DE PRIX ff
« La famille garde sa force Encore un peu. C'est un instinct.
Déjà pourtant, grâce au divorce, Ce joug ridicule est atteint.
« Peut-être serait-il précoce D'abandonner papa, maman Et de planter là femme et gosse?
Mais tout ça, c'est du vieux roman.
« Bientôt l'amour mâle ou femelle Sera tout à fait libre, et puis L'État nourrira, pêle-mêle, La marmaille comme à Cempuis.
« Oh! la Sociale, la vraie!
Quand nous l'aurons, quel paradis!
Cependant le bourgeois s'effraye, Prenons garde, je vous le dis.
f6 DES VERS FRANÇAIS
« Sa prudence veille, alarmée, Sur la caisse. Tout doucement Détruisons l'Église et l'Armée.
Cela suffit — pour le moment.
« Voyez, il ne s'en émeut guère, Le bourgeois lâche et jouisseur; Car il a très peur de la guerre Et croit être libre penseur.
« Lorsque nous crachons à la face Des soldats, semble-t-il le voir?
Se fâche-t-il quand on remplace Une croix par un urinoir?
« Vieux carcan, à peine il se cabre.
Nous le dompterons, c'est fatal.
Donc, guerre à la calotte, au sabre, Et — demain — guerre au capital!
DISTRIBUTION DE PRIX jj
« Heureux enfants, nos chers élèves, Quel avenir vous est ouvert!
Vous réaliserez les rêves Pour lesquels nous avons souffert.
« C'est parce que nous combattîmes Les cocardiers, les cléricaux, Que vous serez — ô jours sublimes! — Tous heureux, bons, libres, égaux!
« Pour garder son pouvoir factice, 11 vous dit, le bourgeois pervers, Que la souffrance et l'injustice Vivront autant que l'univers.
« Non! La Science — la Science!
Donnera — comptez là-dessus — Aux crétins de l'intelligence Et redressera les bossus.
« Car sa puissance est infinie.
On vendra — ce temps n'est pas loin Bonheur, force, beauté, génie, Au laboratoire du coin.
« Plus de mal moral ou physique.
C'est en souriant qu'on mourra.
Quel idéal!... Allez, musique, Et jouez-nous le Çà ira! »
Voilà pourtant ce qu'on leur conte Aux malheureux petits Français, Et — c'est le comble de la honte — Les imposteurs ont du succès.
DISTRIBUTION DE TR1X fO,
Un tas de brutes et de lâches, Voilà ce qu'ils feront de toi, Voilà le poison que tu mâches, Peuple jadis si plein de foi!
Est-il vrai que rien ne t'en reste
Et dois-tu donc finir ainsi,
Toi que, pour son œuvre et son geste,
Dieu même a si souvent choisi?
Quoi? Ni prière ni bravoure?
Et vous écoutez sans horreur, Fils des Croisés de la Mansoure Et des soldats de l'Empereur!
Quoi? Plus d'espoir devant les tombes, De tendresse autour des berceaux?
Pauvre peuple, on veut que tu tombes Dans l'abjection des pourceaux.
Quoi? La triomphante matière
Traînerait, liée à son char,
Notre nation prisonnière?...
Non, c'est faux! C'est un cauchemar!
Non, je prévois la délivrance.
Notre sang va se révolter.
Quinze siècles de vieille France Se dresseront pour protester;
Et déjà dans un vent de flamme, Le vent des orages prochains, Je crois respirer la grande âme De nos héros et de nos saints.
Car la Race est là, quoi qu'on dise; Et j'espère, et je vois là-bas Des femmes entrer à l'église, Des enfants jouer aux soldats.