II. — Du DYSSPERMATISME
Schurig, le premier, réunit, en 1720, quelques observations éparses de dysspermatisme sous le titre de : Seminis de fectus in coitui i). JJn àemi-siècle plus tard, Cusson, de Montpellier, se chargeait, dans la Nosologie de Sauvages, du chapitre qui traite de l'impuissance de l'éjaculation, ou dyspermatismus. A part quelques observations isolées, il faut arriver, pour retrouver une étude de cette affection, jusqu'à Corlieu (1845), et surtout Hicguet, de Liège, qui, en 1861, lit à l'Académie de médecine de Belgique deux observations d' aspermatisme, insiste sur ce symptôme, en décrit la pathogénie et indique un traitement rationnel. Citons encore les travaux de Roubaud, de Schulz, de Schmitt, de Cosmao-Dumenez, de Bergh, et nous aurons épuisé à peu près la liste des auteurs qni se sont occupés de cette question. Il serait injuste cependant de ne pas nommer MM. Spring, Vanlair et Massius, qui ont étudié, dans un chapitre de leur Symptow.atologie, les troubles de l'éjaculation. Ils distinguent le dyspermatisme et ïaspermatisme, mais le second n'est souvent qu'une exagération du premier, et il est difficile d'en scinder la description. Nous définirons donc, avec Littré et Robin, le dysspermatisme : Vémission lente, difficile ou impossible de la liqueur séminale.
Mais une division est nécessaire : tous les cas ne se res-
(I) Synonymie ; Dyspermatismus. — Dysspermatie, — Dyspermasic. — Bradyspermatisme. — Aspermatisme. — Aspermisme. Allemand : Erschwerte Saamenentleerung.
Anglais : Dyspermasie Italien : Dispermasie,
semblent pas, et il y a peu d'analogie entre le jeune homme qui n'a jamais éjaculé dans le coït, bien que ses organes génitaux soient sains, et celui chez qui la sortie du sperme est arrêtée par un rétrécissement de l'urèthre. Il y a donc un dysspermatisme symptomatique et un dysspermatisme essentiel : disons de suite que c'est celui-ci qui nous arrêtera surtout; du premier, nous nous sommes déjà occupé à plusieurs reprises, et d'autres variétés ressortissent si peu à notre sujet que nous ne ferons que les indiquer brièvement.
A. — Dysspermatisme sym,ptom,atique.
Les désirs vénériens sont conservés, l'érection est normale; mais Téjaculation est atteinte dans sa force ou dans son rhythme : c'est la dyssperm.atie de Lalîemand, dyssperm.asie de Chomel (Eléments de Path. gén., 4° édit., 1856, p. 342). Souvent l'éjaculation n'est pas entièrement annihilée, mais le liquide sort lentement, en bavant, ou après la consom.mation de l'acte vénérien; c'est à cette variété que l'on peut donner avec Cusson le nom de bradysperm.atisme. Fréquemment, elle reconnaît pour cause une altération de l'urèthre (Petit, La Peyronie, André, Hunter).
D'autres fois, la fécondation est tout à fait impossible, il y a véritable asperm,atis7ne. Celui-ci, et nous n'avons toujours en vue que i'aspermatisme symptomatique, est plus souvent produit par une affection de la prostate (calculs, tubercules); un abcès aigu de cette glande peut aussi entraver complètement l'éjaculation, en comprimant ou détruisant les éjaculateurs(voy. Segond, Des abcès chauds de la prostate, 1880, p. 170, obs. de Dugas).
Il est évident que la blessure des éjaculateurs ou leur oblitération par des concrétions peuvent produire le même Guelliot. 15
effet : nous avons parlé ailleurs de ces éventualités, ainsi que des altérations profondes que l'inflammation chronique laisse souvent dans les réservoirs du sperme. Chez les vieillards, surtout à la suite d'uréthrite chronique ou d'hyperthrophie de la prostate, il n'est pas très rare de voir les éjaculateurs oblitérés et convertis en cordons fibreux; enfin nous avons assez insisté sur les lésions de la tuberculose pour n'avoir pas à y revenir maintenant. r Ces faits sont curieux, mais n'offrent aucune prise à la thérapeutique; il n'en est pas de même de ceux que nous allons signaler.
Sous l'influence de blennorrhagies répétées, principalement quand l'inflammation, passée à l'état chronique, s'est cantonnée dans la région prostatique del'urèthre, ou après des cautérisations intempestives, à la suite même d'un traumatisme du canal, la muqueuse située en arrière du verumontanum peut se rétracter, attirer celui-ci en arrière et dévier les éjaculateurs dont l'orifice, au lieu d'être dirigé vers la partie antérieure de l'urèthre, regarde alors le col vésical : leur déviation peut être comparée à celle des points lacrymaux dans l'ectropion. Peut-être aussi, une valvule vésicale, en soulevant la muqueuse, peut-elle produire le même résultat.
Entoutcas,réjaculation est alors plus ou moins entravée, la sensation voluptueuse qui termine le coït persiste dans toute sa vivacité, mais le sperme n'est pas projeté à la fin de l'acte vénérien.
Tantôt, à ce moment, le malade à la sensation d'un bouillonnement j puis l'éjaculation se fait en bavant; tantôt celle-ci semble manquer totalement, elle se fait dans la vessie, et on peut retrouver les spermatozoïdes dans les premières urines évacuées [dysp, refluufi, de Cusson).
Le fait le plus connu, le seul du reste où l'autopsie ait
permis de constater ia lésion, est celui que De Lapeyronie a publié dans les mémoires de l'Académie de chirurgie. Le sujet, un homme de 26 ans, ancien blennorrhagique, s'aperçoit que réjaculation ne se fait plus per subsi/Ztus, mais en bavant et lentement. A son autopsie, on constate l'existence d'une bride cicatricielle, située en arrière du verumontanum, et qui dévie les éjaculateurs.
Cosmao-Dumenez rapporte deux observations ou le traumatisme aurait agi en produisant une semblable déviation (obs. V et VI de son mémoire). Nous pouvons citer encore un cas de Desruelles, et trois autres de Lallemand (t. I, p. 576, 586 et 590).
D'autres causes peuvent encore produire le même effet, c'est-à-dire la rétroversion des éjaculateurs.
Lallemand incrimine dans deux cas la cicatrice consécutive à révolution d'une pustule variolique de l'urèthre (?) (t. III, p. 445).
La compression du canal au moment de l'éjaculation, soit par un instrument spécial destiné à arrêter des pertes séminales, soit par le doigt (masturbateurs, coït extra-conjugal), est signalée par plusieurs auteurs (Faye, Lallemand).
Nous reviendrons sur le diagnostic et le traitement de ces variétés de dysspermatisme symptomatique quand nous aurons étudié l'aspermatisme essentiel.
B. — Dysspermaiisme essentiel ou idiopathique.
En l'absence de tout obstacle matériel à la libre émission du sperme, celle-ci peut manquer, soit qu'un spasme s'oppose à l'excrétion, soit que les muscles qui concourent à l'éjaculation refusent de se contracter. C'est à cette variété que nous réservons le nom de dysspermatisme essentiel ;
c'est elle qu'ont signalée surtout Roubaud, Hicçuet et Schulz.
L'absence d'éjaculation est alors complète, et l'expression d'aspermatisme peut être employée, à condition d'y joindre l'épithète d'essentiel ou idiopathique.
Tous les faits semblent calqués sur un même modèle : un jeune homme, à son premier rapprochement sexuel, s'aperçoit qu'il n'émet pas de liquide séminal; ou bien c'est ■^an homme, vigoureux du reste, qui n'éjacule pas lorsqu'il a des rapports avec une femme, tandis qu'avec toutes les autres l'acte s'accomplit dans son entier; le trouble est passager ou permanent et, chose singulière, cet homme qui, dans les rapports conjugaux, ne peut parvenir à. la conclusion, a souvent des pollutions nocturnes complètes, preuve qu'il n'y a pas d'anomalie congénitale des voies spermatiques; enfin, chose plus bizarre encore, il peut se faire que l'éjaculation, nulle dans le coït, soit possible à la suite de manœuvres d'onanisme. Un autre phénomène important pour le diagnostic, c'est l'absence de spermatozoïdes dans l'urine : les vésicules ne font pas passer leur contenu dans la vessie, elles ne se vident pas.
Nous donnons l'indication des observations que nous avons rassembles en renvoyant aux auteurs cités pour de plus amples renseignements :
1» Schurig rapporte, avec trop peu de détails, des observations de Forestus, Marcellus Donatus,Sennertus, Wedel et Plater.
2° Schenck (cité par Schurig). Aspermatisme; pollutions nocturnes.
3° Cockhurn (Essais et obs. de méd. d'Edimbourg, Paris, 1740, t. I, p. 394). Même observation.
4° Rouhaud. Jeune homme de 20 ans; pas d'éjaculation dans le coït; pollutions nocturnes.
5° Hicguet (obs. D, Jeune homme de 23 ans. Depuis l'âge de dix-huit ans, rapports sexuels sans éjaculation; pollutions nocturnes deux fois par semaine. Traitement antispasmodique, puis excitant; guérison.
6° Hicguet (obs. II). Aspermatisme idiopathique accidentel, survenu à la suite d'excès vénériens chez un homme de 28 ans. Extrait de noix vomique ; guérison.
7" Schulz (obs. I). Homme de 28 ans; aspermatisme dans les rapports conjugaux; coït complet avec une autre personne.
8° Schulz lohs. II). Jeune marié; éjaculation prématurée, puis aspermatisme dans les seuls rapports conjugaux. Sous l'influence de la colère, l'éjaculation réapparaît au moment du coït.
9° Schmitt. Homme de 36 ans; érection normale et coït voluptueux, mais sans éjaculation.
10° Acton (p. 242). Aspermatisme^ pollutions nocturnes.
Nous pourrions ajouter à ces dix observations deux cas que M. Lancereaux a vus dans sa clientèle et qui seront publiés ailleurs. Chez Tua de ces aspermatisants, des manœuvres de manustupration amenaient l'émission du sperme.
Parfois l'aspermatisme est permanent, comme chez le premier malade de Hicguet, parfois il est temporaire et passager. Il peut être aussi absolu, quand l'émission est abolie dans toute circonstance, ou relatif, alors que celle-ci a lieu encore dans les rêves, par la masturbation, ou avec certaines femmes à l'exclusion des autres.
Ce simple énoncé indique qu'il s'agit là d'un trouble fonctionnel, d'origine nerveuse, sur lequel peuvent influer les dispositions morales. Impossible de comprendre autrement la variabilité du symptôme, et les exemples de dysspermatisme relatif.
Mais cette nértrose génitale peut recevoir deux explications.
Ou bien il y a un spasme des éjaculateurs: ou bien il existe un état parétique des muscles présidant à l'éjaculation. Le traitement est évidemment subordonné à Tune ou à l'autre de ces théories.
Déjà Cusson avait attribué une variété d'aspermatisme à la puissance trop grande de l'érection : Dysp. hyperto~ nicus. Plus tard, la théorie du spasme fut généralement admise (Corlieu, Roubaud, Schulz).
Hicguet, au contraire, a défendu celle de Vatonie des vésicules séminales. Voici les raisons sur lesquelles il s'appuie, et qui nous semblent avoir quelque valeur.
Un de ces malades avait eu d'abord de l'incontinence nocturne d'urine, puis une constipation opiniâtre ; il y avait à la fois parésie du sphincter vésical, des fibres lisses du rectum et de celles des vésicules; le traitement calmant et antispasmodique, suivi pendant trois semaines, fut absolument inefficace, tandis que la médication excitante donna un rapide succès. Chez le second malade, c'est la noix vomique qui fut la base du traitement; il est vrai que cette observation est moins concluante et l'on peut se demander, avec Hubert, si la continence, observée pendant dix jours par ce jeune homme adonné auparavant aux excès vénériens, n'eût pas suffi à elle seule pour le guérir.
Nous allons ajouter quelques remarques qui nous semblent plaider beaucoup en faveur de la théorie de l'atonie.
D'abord, où localiser le spasme? Dans l'urèthre? mais alors l'éjaculation antérieure seule serait entravée, et le sperme refluerait dans la vessie ou s'écoulerait au dehors après la cessation de l'érection, ce qui n'a pas lieu; dans les éjaculateurs ? mais ils sont dépourvus de fibres contractiles pouvant jouer le rôle de sphincter, et, si ce spasme
existjit, la contraction concomitante des vésicules ne manquerait pas de provoquer un phénomène douloureux, une colique, comme lorsque l'oblitération est due à un amas de mucus ou de sympexions ; or l'élément douleur est inconnu dans l'aspermatisme esssentiel. Il faut donc admettre que, si le sperme ne sort pas de ses réservoirs, c'est que ceux-ci ne se contractent pas.
Congénitalement peut-être, des sujets sont atteints d'un * certain degré d'atonie de leurs muscles éjaculateurs : aspermatisme primitif de Hicguet ; chez d'autres les sensations déprimantes (émotion, crainte) peuvent produire une atonie passagère, de même que, dans de semblables circonstances, on voit survenir une anaphrodisie subite, ce que Roubaud appelle une « syncope génitale ». Dans les rêves lascifs, l'action réflexe qui aboutit à l'éjaculation n'est plus distraite par une foule de circonstances extérieures, et peut s'accomplir ; à cette explication donnée par Hicguet, on peut ajouter que les pollutions nocturnes sont spontanées, et que l'écoulement du liquide séminal se fait par une sorte de regorgement, provoquant dans sa marche des sensations voluptueuses qui sont, nous en sommes convaincus, bien plus la cause des rêves lascifs que leur conséquence. Alors les vésicules, qu'on nous passe l'expression, choisissent le moment de leur contraction que leur état de réplétion rend presque fatale, tandis que, à l'état de veille, cette contraction est provoquée et peut ne pas répondre à une excitation, suffisante chez la plupart des individus. Enfin, dans ces pertes nocturnes, l'influence morale est annihilée, et on sait combien il faut en tenir compte, tout aussi bien pour expliquer certains troubles de l'éjaculation que ceux de l'érection. Ces derniers sont mieux connus, et les exemples sont nombreux d'individus, ordinairement puissants, devenus frigides dans une cir-
constance donnée ; on peut lire dans les confessions de J.-J. Rousseau sa mésaventure avec Zulietta et l'accident qui lui valut ce conseil moqueur de la belle Vénitienne : « Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica. »
Diagnostic et traitement
Nous résumons dans le tableau suivant les différentes variétés de dysspermatisme que nous avons successivement énumérées.
Le dysspermatisme est :
1** Symptomatique de lésions :
a. De l'urèthre (1);